INTRODUCTION
En suivant pas à pas dans le cours des siècles le développement régulier de notre art, il est facile de se rendre compte combien en médecine les progrès ont été lents, combien surtout ils ont été sujets à des fluctuations diverses, en rapport avec les doctrines régnantes à telle ou telle époque. Ici, comme dans toute science, la marche en avant, les points élucidés, acquis, relèvent des efforts patiemment accumulés de nombreuses générations de travailleurs. Rien ne fructifie qu’à son heure dans le champ des conquêtes humaines et, pour qui observe, le hasard n’a qu’un domaine étroit. Le plus souvent, au contraire, telle découverte procède d’une découverte antérieure et c’est de la lumière que doit jaillirla lumière. Voyez comme preuve Phistoire des méthodes antiseptiques ; on y découvre un exemple frappant de ces remarques d’observation générale. Pendant des siècles, les chirurgiens ont tourné autour de la difficulté, pendant des siècles, iis ent, avec plus ou moins de succès, lutté à tâtons contre
Sabatier. 1
les complications des plaies, jusqu’au jour où les recherches de Pasteur sont venues déblayer la route, montrer la voie à suivre. Ecrire cette dernière phrase, c’est clairement trahir l’opinion doctrinale qui a rallié notre foi médicale, c’est nous avouer microbiphobe ; nous ne faisons pas difficulté de le reconnaître, nous désirons au contraire l’affirmer dès l’abord.
La suppression de la douleur ou anesthésie, l’arrêt des hémorrhagies ou hémostase, la cicatrisation régulière ou la guérison, tels ont toujours été, en face d’une plaie déjà faite ou à effectuer, les trois points particulièrement visés par la préoccupation constante des chirurgiens. La découverte de l’anesthésie est le plus beau titre de glcire delà médecine américaine; A. Paré a fait de l’hémostase par la ligature une conquête française ; quant aux méthodes antiseptiques, elles ont presque constamment été en honneur dans notre pays où, surtout depuis le commencement du siècle, elles se sont transformées en mille procédés divers, et si les méthodes actuelles de pansement ont pris naissance hors de France, il est de justice patriotique de saluer en Pasteur, Raspail meme pour quelques-uns, les promoteurs de ces méthodes nouvelles.
Surveiller la cicatrisation, éloigner ces accidents terribles qui ont fauché plus de blessés que n’ont fait de cadavres les batailles les plus sanglantes, avoir sans cesse l’esprit en garde contre ces complications que nos prédécesseurs appelaient métastase purulente, déssèchement, gangrène des plaies, érysipèle, etc., ce desideratum restait encore il y a douze ans, presque aussi vivant, intact qu’aux temps de (luv de Chauliac et Paré. L’hémostase, l’anesthésie étaient découvertes, mais la guérison des
plaies demeurait aléatoire ; le vieux dicton de Paré : Je le pansai, Dieu le guarit, n’avait rien perdu de sa philosophique vérité et tout chirurgien de grand hôpital devait, prenant son bistouri, laire des réserves au point de vue du résultat définitif. Vraiment nous ne voulons pas dire qu’aujourd’hui toute intervention soit de par les méthodes nouvelles fatalement condamnée à la guérison ; il faut bien encore laisser une large parta l’épuisement des blessés, aux hémorrhagies trop abondantes, à ces phénomènes de pathogénie obscure englobés sous le nom de schok traumatique, aux propathies individuelles, etc. Puis, si la théorie des microbes, germes ou ferments, est vraie, ce que nous croyons, il est aussi non moins démontré que la lutte contre eux est pénible, environnée de difficultés pratiques considérables, en un mot que les infiniment petits peuvent se jouer de tous nos efforts.
Mais, à notre avis, ceci reste acquis, qu en dehors des circonstances ci-dessus énumérées, tout un groupe de complications redoutables des plaies relève de l’infection et de 1a. contagion, que la thérapeutique chirurgicale doit par une conclusion naturelle tendre à prémunir les blessés contre ces chances d’infections, enfin qfcntre les mains de chirurgiens connus, les méthodes antiseptiques nouvelles ayant fait leurs preuves, on ne peut les rejeter de parti pris, il faut au contraire loyalement les mettre en essai, loyalement aussi les discuter.
Au reste, le mot antisepsie ne désigne pas chose nouvelle; la méthode listérienno est neuve quant aux procédés, quant au modus faciendi, mais elle n’a pas jailli toute armée du cerveau de son inventeur, comme une découverte inattendue. Qu’est-ce autre chose que de l’antisepsie chirurgicale au premier chef que les méthodes opératoi-
res de réunion immédiate et les méthodes sous-cutanées? D’autre part, comment agissaient les mystérieuses formules des anciens où l’on voyait s’unir les substances les plus bizarres? Simplement par l’une d’elles antiseptique, mais dont ils n’avaient pas su démêler le rôle. Les balsamiques, l'onguent styrax, le baume d’Arcœus, le baume de Chiron, les solutions vinaigrées, le vin étaient déjà des antiseptiques. Sans doute antisepsie inconsciente, empirique, irraisonnée, mais en tous cas antisepsie pure. On ne s’étonnera donc pas du titre de notre thèse ; les méthodes antiseptiques ne sont pas nouvelles venues en chirurgie, de tous temps elles ont existé, seuls les procédés ont changé.
L’histoire de ces méthodes est naturellement scindée en deux périodes; l’une empirique, allant des temps hippocratiques aux travaux contemporains, la seconde raisonnée, marquée par une transformation des anciens pansements, suivant les principes nouveaux qui découlent de la théorie des germes ; Lister a été le chef de ce mouvement au jourd’hui généralisé plus ou moins dans presque toutes les cliniques des deux mondes. L’étude historique de ces deux périodes constituera dans notre sujet deux chapitres distincts, mais-, avant cette revue chronologique, nouscroyons utile, nécessaire de réunir, de classifier, dès l’abord, dans un premier chapitre, toutes les méthodes antiseptiques anciennes ou modernes, à l’aide d’un tableau synthétique ; un seul coup d’œil permettra de saisir à quelles idées générales elles répondent, comment elles peuvent être ordonnées en groupements bien déterminés. Noire travail resterait incomplet, si nous ne faisions pas un choix dans ces diverses méthodes, si surtout nous n’établissions pas la supériorité, pour nous incontestable,
de l’antisepsie contemporaine, quelle qu’en soit la cause, quelle que soit la façon dont elle agisse. Il ne suffit pas en effet d’énumérer les méthodes, d’en dresser une liste plus ou moins sèche * il faut discerner la meilleure, indiquer celle de prédilection : ce sera là l’objet du quatrième chapitre. Nous terminerons dans le cinquièmepar le modus faciendi de la méthode que nous avons acceptée, par la technique antiseptique.
Avant de passer outre, nous réclamons un peu d’indulgence pour les lacunes de notre travail ; le sujet qu’il embrasse est vaste, le temps à nous accordé peu en rapport avec une telle ampleur ; aussi, malgré nos recherches, certainement bien des points resteront dans l'ombre, mais véritablement il nous est impossible, en un temps aussi court, de faire l’histoire de la chirurgie des plaies, depuis qu’il y a des blessés, ce qui est en somme notre thèse.