CHAPITRE II
METHODES ANTISEPTIQUES ANCIENNES (Inconscientes).
Une étude chronologique visant un nombre de siècles aussi considérable que celui embrassé par la période d’antisepsie empirique est, on le conçoit sans peine, essentiellement aride et fatigante. De toute nécessité, il nous faut la diviser en périodes secondaires distinctes, afin que, procédant par étapes, le lecteur s’aperçoive moins de la longueur du trajet. Nous proposons donc la
division suivante:
1 0 Période préhistorique.
2° Période ancienne , commençant à Hippocrate.
3° Période du moyen âge , de Guy de Cliauliac à Paré exclusivement.
4° Période de la Renaissance, de Paré au XVIII0 siècle, en allongeant la période historiquement connue sous ce nom.
5° Période de Y Académie Royale de chirurgie , qui nous conduira jusqu’au premier empire.
1 0 Période préhistorique .
Nous pensions trouver dans Y Ancien Testament quelques notions sur la chirurgie des Hébreux, nos recher- • cbes ont été négatives. Toutefois à un point de vue plus
général que celui du pansement des plaies, on se rend très bien compte que les idées de septicité et d'infection étaient parmi eux courantes. Le Lévitique, troisième livre du Pentateuque, est sous ce rapport, intéressant. « La femme qui enfante un mâle est impure pendant
sept jours Si elle enfante une fille elle sera impure
pendant deux semaines » Suivent les lois de la puri-
fication. Plus loin, tout un ensemble de mesures édictées contre les lépreux et la lèpre des maisons; là encore une purification est ordonnée « ... Et il prendra pour la purifier deux passereaux, du bois de cèdre, de l’écarlate et del’hysope. Et ayant immolé l’un des passereaux dans un vase de terre sur des eaux vives... » Parmi les corps disparates désignés pour servir à cette purification n’est-il pas curieux de voir apparaître des substances telles que le cèdre et l’hysope, antiseptiques végétaux et les eaux vives, antiseptiques naturelles?
L'épopée guerrière à! Homère, l’Iliade, nous a présenté la même pauvreté de renseignements en ce qui concerne l’ancienne chirurgie grecque. La déception que nous avons éprouvée a sa raison d’être dans l’observation suivante. Chefs trovens ou grecs se partageant les sympathies de l’Olympe, quand l’un d’eux est blessé, la plaie guérit de suite par l’intervention du dieu ou de la déesse protégeant le héros. Ces guérisons surprenantes, où nous trouvons les plus anciens exemples de ce qu’en langage religieux on a depuis appelé des miracles, s’expliquent naturellement pour Homère par le pouvoir divin. De temps à autre cependant, l’on voit apparaître les fds d’Esculape, Podalire et Machaon, médecins habiles , et à côté d’eux Péon. C’est ainsi qu’au quatrième livre, Machaon suce le sang de la plaie faite à Ménélas par le fer
d’une flèche, avant de la panser avec les « remèdes adoucissants que Chiron a montrés à son père ». Ailleurs (livre 9e), Podalire étant occupé à combattre et Machaon blessé, Patrocle soigne lui même Eurypyle atteint d’une flèche à la cuisse; il lave le sang avec de Peau tiede, prend ensuite une racine amère (pi£av nixpy,v), la broie dans sa main et l’applique sur la plaie; le sang s’arrête immédiatement et la douleur cesse. Cette citation aurait, comme on le voit, plutôt rapport au traitement des hémorrhagies qu’à celui des plaies proprement dit. Je ne puis m’attarder à citer divers autres passages qui, presque toujours, sont très succincts; mais il y a un fait intéressant sur lequel nous désirons appeler l’attention. On voit en plusieurs endroits de l’Iliade revenir ces deux mots <pappt.axa xacrcsiv; le premier a une signification très générale, il s’entend d’un médicament liquide ou sec, à volonté, mais le sens propre, littéral de TTacrcsiv est saupoudrer. On est donc autorisé à voir dans ces deux mots l’indication précise de pansements à l’aide de poudres, c’est-à-dire à reconnaître dans cette façon de traiter les plaies les pansements à sec de nos jours. A côté de l’Iliade, l’Odyssée, plus pauvre encore, ne nous a rien donné à glaner.
Les livres en langue sanscrite de Sushrutah qui remontent à une antiquité très reculée et servent encore de guide aux Indous, donnent la désignation d’une série de substances «utiles dans le traitement des plaies ; nous n’avons pu nous les procurer.
2° Période hippocratique .
L’illustre praticien de Gos, qu’une reconnaissance déjà plus de vingt fois séculaire honore de ce glorieux surnom, le père de la médecine, Hippocrate (460 av. J. G.) s’efforce au livre des plaies de montrer que le but du chirurgien doit être la sécheresse des surfaces traumatisées. « L’état sec, dit-il, est plus près de l’état sain, et l’humide plus près de l’état de maladie. » Il faut donc par l’emploi de moyens appropriés diminuer la suppuration ; pour cela, les médicaments émollients, les graisses, huiles, corps gras quelconques, sont à rejeter ; quant aux balsamiques il observe avec raison qu’ils « ne conviennent pas dans les plaies fraîches, mais bien dans les cas où elles doivent être modifiées. >, Dans les premiers jours, pour les premiers pansements, l’on emploiera le vin, seul ou associé à des substances astringentes, dessicatives. « 11 ne faut jamais humecter les plaies, si ce n’est avec du vin. » Plus tard, quand s’était éloignée la période des complications primitives, quand l’inflammation du débutavait fait place dans les phénomènes successifs de la cicatrisation aune allure reposée, une marche plus calme, Hippocrate cherchait à obtenir une as'.ric tion plus considérable. C’est ainsi qu’il recommande l’alun dissous dans le vinaigre, la noix de galle, le vert de gris, le fiel de bœuf desséché, l’écorce verte d’une branche de figuier, etc. Signalons un médicament obtenu en exposant dans un vase de cuivre rouge, au soleil, des grains de verjus avec du miel, du vin doux, de la myrrhe du nitre calciné et une petite quantité de térébenthine. Bien qu’il s’occupe surtout de la formule des médica-
ments, il est facile de se rendre compte que le principe qui le guide, son but thérapeutique, c'est la sécheresse de la plaie, La pratique lui a enseigné que les émollients sont mauvais, que les balsamiques ont une action spéciale, répondent à l’indication de modifier la nature d’une plaie, enfin qu’en méthode générale l’on doit s’adresser aux médicaments détersifs, dessiccatifs, astringents et même un peu corrosifs; nous n’avons pas besoin d’insister pour montrer que cette idée de la sécheresse des plaies le conduisait en somme à l’emploi de substances antiseptiques.
Platon (430 av. J. G.), dans son Traité de la République, nous apprend que les prêtres du Temple d’Esculape étaient en même temps médecins et connaissaient l’art de guérir les plaies ou blessures.
L’état de la médecine à Rome, sous la République, est assez peu connu ; on peut cependant constater par les quelques citations relevées dans les poètes latins que les préceptes hippocratiques semblent tout à fait inconnus et font place à un empirisme grossier. C’est ainsi que dans le traité de la seconde guerre punique par Si lias Italiens , un médecin qui figure à l’armée d’Annibal guérit les blessures par des charmes et le suc des herbes (cantu, herbarum succis).
Plus tard, avec le vin et les paroles magiques rien n’inspire autant de confiance au vieux Caton que le chou et surtout le chou frisé. Il en fait une panacée universelle, y trouve un remède approprié à toutes les maladies, depuis les migraines jusqu’aux blessures les plus graves.
Dans Piaule (224 av. .1, G.), le Dr P. Ménière (Etudes médicales sur les poètes latins) a attiré l'attention sur
le vers suivant, ayant trait à un malheureux précepteur qu’a battu son élève :
It mngister, quasi lucerna, uncto expletus linteo.
(Il s’en va, la tête enveloppée d’un linge huilé, comme une lanterne.)
L’affreux céraf, à base d’axonge, dont les méthodes antiseptiques récentes ont presque partout fait justice, n’existait pas encore au temps de Plaute.
Au septième chant de l’Enéide, Virgile (70 av. J. G.) s’exprime en ces termes : « Diane, touchée de pitié à l’aspect du fils de Thésée, mis en pièces par ses propres
chevaux guérit ses plaies à l’aide de certaines plantes
médicinales. » Ce sont les herbes Péoniennes, Peoniis herbis, sans doute ainsi nommées en mémoire du fameux Péon dont Homère a fait mention. Dans les Géorg.ques, nous retrouvons cette médecine des simples. lapis, soignant Enée blessé d’une flèche « exprime dans la plaie le suc des herbes utiles. »
Celse (siècle d’Auguste) recommande en plusieurs en-* droits de ses écrits la réunion des plaies par des sutures et des boucles ou fibules (1), après avoir eu soin de nettoyer soigneusement les surfaces avec une éponge imprégnée de vin, de vinaigre, d’huile et miel. Il range dans les suppuratifs les corps gras, l’eau chaude, mais accepte l’eau froide, et même tiède. Les plus usités de ses objets à pansement sont l’éponge et la laine grasse trempées dans le vinaigre, toutes deux du reste déjà conseillées autrefois par Hippocrate. Parlant de la suture faite aux parois abdominales après une plaie pénétrante : a Ajouter à cela, dit-il, une éponge ou de la
(1) Points de sutures séparés, assez lèches pour rapprocher les bords sans les affronter exactement.
laine grasse imprégnée de vinaigre, est une indication trop évidente, pour qu’il soit nécessaire d’y revenir sans cesse. » A côté du vinaigre qui par son emploi journalier semble représenter pour lui nos solutions antiseptiques modernes, notons diverses substances astringentes: fiel de taureau, alun, aloës, feuilles d’olivier bouillies dans du vin, huile rosat, etc. .
Pline l'Ancien (23-79 après J. G.) parle d’une substance que nous ne pouvons passer sous silence, la poix. « Est et pissasphaltos, mixta bitumini pisce naturaliter ex Apolloniatarum agro. (Juidam ipsi miscent præcipuum ad scabiem pecorum remedium aut si fœtus mammas læserit. » Hippocrate connaissait déjà cette matière ; car dans son livre du Mochlique il conseille pour les ulcères l’emploi du cérat de poix « ulceri cerato picato imposito. » Du reste les corps goudroneux, les résines, en raison de leur usage pour les embaumements, étaient de connaissance très ancienne. Pline nous apprend en effet que dès les temps les plus reculés les embaumeurs égyptiens distillaient le bois et le goudron pour recueillir et utiliser les produits de cette opération en vue de la pratique de leur métier funéraire, pour la préparation des momies. Comme le fait observer Vallin (1), la distillation du bois leur donnait l’acide pyroligneux et la créosote, antiseptique si énergique ; quant à leur huile de poix, mGceXaiov, il faut sans doute y voir nos huile lourdes de goudron, l’anthracène, le cbrysène, le pyrène et enfin l’acide phénique. C’est également dans les écrits de Pline que nous trouvons relaté l’usage singulier des pansements à la terre mis de nouveau en essai par quelques chirurgiens de nos jours. On lit au livre (l) E. Vallin, Traité des désinfectants et de la désinfection. Paris, 1883.
deuxième de son Histoire naturelle (1) : « In Taurorum peninsula (Grimée ou Chersonèse taurique) in civitate Parasino terra est qua sanantur omnia vulnera ». Puis, au livre 35, à propos d’une terre alumineuse de l’île de Mélos : « Sanguinis fluxiones inhibet cum adipe. Sic et infantium ulcéra. Putrescentia ulcerum compescit cum adipe, et hydropicorum eruptiones sicat. » Enfin l’on voit que les anciens avaient même reconnu à certaines terres une vertu, une propriété antiseptique : « Item in Nea, oppido Troadis... in eodem etrelicta sacrificia non putrescunt. » Terminons ce qui concerne l’antique méthode des pansements à la terre en rappelant que sous le nom de Calx les médecins romains employaient des poudres calcaires.
Les mêmes idées qui guidaient Hippocrate et Gelse dans le traitement des plaies se retrouvent au ne siècle après J. -G. dans la pratique de Galien. L’huile et les autres corps gras lui paraissent nuisibles; c’est au vin, à l’alun, à l'eau de chaux, aux décoctions de plantes astringentes qu’il faut s’adresser. Traitant des abcès
la partie incisée, dit-il, et s’il faut laver la blessure, mettez en usage l’hydromel, l’oxycrat, le vin et le vin miellé. S'il n’y a plus d’inflammations, appliquez quelqu’un des autres médicaments dits emplâtres. Posez sur ces emplâtres une éponge ou un morceau de laine
imbibée de vin astringent ouimbibez-la d’un mélange
d’eau et de vinaigre Les vins qui contiennent de
l’eau de mer sont très bons à cet usage. » Il dit encore à propos de l’herpès exulcéré : « Prenez un vin ténu, blanc et légèrement astringent, par exemple ceux de
(I) Journal de thérapeutique, 1875. Article deM. E. La'obée.
Falerne, Marseille, etc. » Au chapitre : Ulcères malins avec putréfaction : « De pareils ulcères exigent les médicaments les plus âcres tels que le sulfate de cuivre.»
Nous voyons dans ces prescriptions diverses sans cesse reparaître cette idée de X astriction dont on graduera les effets suivant les cas particuliers; c’est seulement en face de circonstances déterminées que l’on aura recours aux émollients, sous forme de cataplasmes faits avec du pain, de l’huile et du froment, mais d’une façon générale l’huile et les corps gras sont nuisibles à la cicatrisation des plaies.
Oribaseau ivc siècle et Pauld' Egine au vue suivent l’enseignement hippocratique. Le premier, dans son Abrégé de médecine, déclare que le but du chirurgien doit être le déssèchement de la plaie; il emploiera le vinaigre coupé d’eau, l’aloës, l’encens, la myrrhe, du papyrus trempé dans le vin; mais le meilleur remède, le médicament de choix, méthodique pour déssécher les plaies, est le vin. Paul d’ Egine à son tour préconise les astringents, l’oxycrat, les pommes de pin et toujours le vin.
Au v° siècle, Aètius , qui a longuement écrit au sujet des médicaments externes, n’a guère été cependant qu’un compilateur d’Hippocrate, Galien et quelques autres médecins antérieurs. Les remèdes qu’il recommande sont ceux des auteurs qui l’ont précédé. Il en est de même pour Actuarius (fin du xiue siècle et comm. du xiv°) dans son Methodus medendi et de medicamentis compositis ; de même encore pour Myrepsus et en général pour tous les auteurs des xe, xie et xu° siècles. Les écrits chirurgicaux de l’époque se bornent à paraphraser, à raisonner les œuvres d'Hippocrate et surtout de Galien.
Toutefois nous ne pouvons oublier les travaux des médecins arabistes et ceux de l’école de Salerne. Rhazès (850-923) fit une découverte heureuse à plus d’un titre le jour où grâce à ses recherches chimiques il obtint par voie de distillation du vin une substance jusqu’alors inconnue, l’eau-de-vie. Puisque le vin depuis Hippocrate était cité par tous comme un des meilleurs topiques, le produit de sa distillation devait jouir de propriétés plus favorables encore; médecin, Rhazès eut naturellement l’idée de l’employer au pansement des. plaies soit seul, soit associé à des astringents. Avicenne , Avenzoar, Averrhoës, Àlbucasis se rangent à la pratique de Rhazès. Les corps gras, onctueux, les huiles ont une action mauvaise; c’est aux poudres et décoctions astringentes, au vin, au vinaigre, à feau de chaux, etc., qu’il faut fixer son choix. Albucasis résume bien ces préceptes dans son traité, la Chirurgie. « Appliquez sur la plaie du coton trempé dans l'huile de roses seule ou associée à un vin astringent. Si la plaie est altérée par son exposition à l’air, vous appliquerez quelque onguent jusqu’à la suppuration. Si la plaie est encore récente et saignante, si le contact de l’air ne l’a pas altérée, vous appliquerez une poudre dont je vous donnerai plus bas la composition (encens, sangdragon^haux vive)... » Ce passage est intéressant; on y trouve nettement exprimée l’action nocive de l’air atmoshérique sur les plaies, idée qui désormais va devenir de plus en plus accréditée auprès des chirurgiens.
L'Ecole de Salerne dont l’histoire, malgré les études j consciencieuses de Raremberg, reste encore enveloppée de nuages, semble avoir eu sa période la plus brillante aux xie et xne siècles. S’inspirant d abord des traditions hippocratiques, ce n’est que tardivement qu’elle connut
les travaux des médecins arabes. Elle paraît du reste s’être peu occupé de chirurgie et avoir donné tous ses soins aux préceptes d’hygiène et de séméiotique médicale. Quoi qu’il en soit, dans la Schola Salernita (1), on trouve au chapitre: De simplicium virtutibus, mention des plantes qui constituaient la matière médicale de l’époque et dont quelques-unes astringentes sont indiquées par l’auteur comme utiles à la cicatrisation des plaies. Citons :
Aloes Vulnera dessicat aloo, carnem créât
Centaurea Centaurea juvat nervos, pectusque, secundas
Kducit et vulnus solidat, visus meliorat; Incisas carnes radix contrita resarcit.
Furfur (son) Ulcéra cum scabie furfur bene mundet acelo,
Cum vino; valet ulceribuscum lacté coacto.
Galla (noix de galle) labiorum vulnera sanat.
Nigella Gancros emundat, pascentia vulnera curât.
Sarcocolla Vulnera carne replet
3c Période du moyen âge.
Dans la longue période qui s’étend d’Hippocrate à Guy de Chauliac, on s’aperçoit que la parole du maître a partout et toujours dominé l’esprit des auteurs. Ils se sont simplement astreints, se copiant à tour de rôle, à recommander telle ou telle substance dans le pansement des blessures et ulcères, sansindiquer le plussouvent la raison de ces choix empiriques. Avec Guy de Chauliac, nous entrons dans une chirurgie nouvelle à deux points de vue. En premier lieu les médicaments des plaies, les topiques, vont devenir l’objet d’une étude plus raisonnée, se trahissant par l’apparition dans le langage chirurgical
(1) L’Ecole de Salerne. Traduction en vers français par M. Ch. Meaux Saint-Marc, avec le texte latin en regard. Paris, 1861.
d’une série d’adjectifs généraux appliqués à ces substances, suivant l’idée qu’on se faisait de leur action ; de là les médicaments incarnatifs, digestifs, régénératifs, mondifieatifs, corrosifs, putréfactifs, etc., etc. Cette nomenclature bizarre nous semble indiquer dans son avènement une tendance plus scientifique de recherches, des procédés d’études méthodiques inaccoutumés. En second lieu et sans doute lié d’une façon connexe à
notre première remarque, un autre fait d’observation se dégage ; l’influence mauvaise de l’air sur les plaies exposées commence à être connue et à s’imposer progressivement à l’esprit des praticiens. Déjà nous avons rapporté un passage d’Albucasis, où cette idée est clairement en lumière; nous la verrons désormais s’affirmer de plus en plus.
Parmi les auteurs les plus rapprochés de Guy de Chauliac, il en est deux pour lesquels il semble professer une estime particulière, qu’il cite souvent et qui sont à proprement parler ses précurseurs, nous voulons dire Guillaume deSalicet (xme siècle) et Arnauld de Villeneuve (né en 1300). Le premier fait usage « de plumaceaux et estoupes infuses en huyle rosat- tiède meslée avec quelques moyeux d’œufs». C’est là son médicament favori au début d’une blessure ; plus tard revient la série des topiques communs sang-dragon, bol d’Arménie, térébenthine, etc. Nulle part nous ne l’avons vu incriminer l’air atmosphérique; il n’en est pas de même pour Arnauld de Villeneuve, dont quelques passages sont absolument remarquables. Les voici textuels. A l’endroit où il traite « quo artificio consolidatio vulnerum procuretur », nous lisons: « et aliquando necessaria est lotio. Et idée
ducit régula, quôd talis lotio debet fieri cum exiccantibus Sabatier. 3
tepidis, sicut cum vino vel oum aquavini, id est aqua ardenti: Quod talis res fit exiccans, jam supradictum est, quiavulnera noncurantur, nisi prius exiccantur ». Plus loin : « Recentia vulnera cum aquâ ardenti Iota, sanationis effectuai citissimé consequuntur.... » « quia mundificat etexiccat (aqua ardens)etetiam removet aliquam malam complexionem introductam ab aere»> Ce dernier membre de phrase n’est-il pas très curieux? i Voyons maintenant la pratique de Guy de Chauliac, montrons que les mêmes idées guidaient sa conduite. La citation faite à son sujet est peut-être un peu longue, mais l’on voudra bien nous excuser en faveur de la vogue considérable si longtemps attachée à son ouvrage (1). Puis, pour pénétrer, posséder la pensée d’un auteur, n’est-il pas nécessaire de bien connaître la lettre de ses écrits?
Parlant des conditions qui doivent être présentes au chirurgien ouvrant des apostèmes, exitures et pustules :
« la septième, qu’ après l’ouverture le lieu soit mon-
difié, incarné et consolidé. Les remèdes à mondifier sont les meiches, et bonnes estoupades, et emplastres, et unguents qui seront dits en chasque chapitre, et en l’antidotaire. Toutefois ès premiers jours suffit le moyeu d’œuf, ou le blanc espaissi avec alun, comme faisait Guillaume de Salicet. Puis il faut passer au miel rosat, et au mondificatif de ache : puis à l’onguent des Apostres, et à l’Ægyptiac.. ..»
Au septième traité, l’Antidotaire, il écrit: « Il y a trois communs actes, nécessaires à la curation des playes et des ulcères. Le premier c’est d’incarner, assembler et
(l) La grande chirurgie de M. Guy de Chauliac, 13G3. Restituée par M. Laurens-Joubert, 1.6 il-
considérer, ce que pour le présent je repute être une même chose, les bords séparés desjoints. Et tel acte convient, aux playes, en tant qu’elles sont playes. Le second est de r’engendrer la chair au lieu qu’elle défaut : lequel convient aux playes et ulcères caves. Le tiers est de cicatriser et seller ladite chair ». Suit la description des médicaments incarnatifs, régénératifs et cicatrisatifs; c’est à propos de ces derniers qu’il écrit: «Le médicament cicatrizatif et sigillatif, selon Avicenne, estcelui qui desseiche la superficie de la playe, tellement qu’il s’v fait une écorce qui la garde des nuisances, jusques à tant que la peau naturelle y soit engendrée de nature (non pas telle que de naissance) et pourtant il a besoin de notable astriction et austérité. Ils sont de deux manières, corne il dit au cinquiesme des médicaments. Les uns le sont de soi proprement, comme les galles, etl’escorce de grenade, de l’espine Egyptienne-, la ceruse, le plob brûslé, et la litharge, terre cimolée, bol d’Arménie, et toute espèce de terre (mesmement lavée) selon Galen au neuviesme des simples. Les autres le sont par accident, comme les corrosifs astringents, estants brûlés, toutefois en petite quantité, comme le cuivre, et son escaille, bruslés et lavés: l’alun, et la couperose, de mesme. Et tous astringents sans mordication, ou d’eux-mesines, ou à raison de leur préparation, comme la centaurée, le plantain, et l’aristolochie bruslée, et le cuir de bœuf, des vieux souliers bruslés, et les escorces de forme, et du
chesne. Et Arnaud loue la merde de fer lavée » Après
cette liste des cicatrisatifs viennent celles des maturatifs, des mondicatifs, des corrosifs, des putréfactifs et des caustiques, ün doit les employer, «quand il y a quelque chose estrangère en l’ulcère ou apostème » empêchant la guérison simple par les cicatrisatifs. Le pansement au
vin lui est également familier et en résumé ses médicaments sont des antiseptiques purs, bien en rapport avec le but à atteindre, sauvegarder la plaie des nuisances.
Lanfranc{\) a une pratique intéressante. La plaie est-elle trop large pour se fermer d’elle-même, il faut recourir à la ligature à l’aide d'une « aiguille carrée qui aye le cul concave affm que le fil puisse gésir en la concavité ». On recouvrira ensuite la plaie avec une poudre astringente (sang-dragon, etc.), prenant bien garde qu’elle ne pénètre pas dans les lèvres de la blessure pour ne pas empêcher la consolidation. Par-dessus cette poudre, on étendra un drap de lin trempé dans un mélange d’huile rosat et de blanc d’œufs, ledit drap destiné à maintenir la poudre; l’on terminera par des plumaceaux et un bandage. Mais, si la plaie vient à suppurer, « po cause de l’air qui leust altérée » on la modifiera avec les mondificatifs.
Le maître en beuverie, Rabelais , le curé-medecin qui prisa si fort la purée septembrale, ne pouvait moins faire que recommander l’emploi du vin pour les blessures. « Et avec gros raisins chenins estuvarent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu’il fut tantost guéri. » Et ailleurs: « Adoncq nettoya très bien de beau vin blanc le col et puis la teste, et y sinapisa de poudre de diamerdis, qu’il portait toujours en une de ses faques ; après les oignit de je ne scai quel oignement »
Dans la première moitié du xvie siècle, nous rencontrons Paracelse. 11 s’attache à démontrer les indications diverses relatives à la marche des plaies, il connaît l’influence de l’air et dit de préserver les blessures « ab ac-
( I) Lnnfranc. Manuscrit de la Faculté de médec. de Paris ; relevé sur le livre de Lanfranc, imprimé à Vienne (Dauphiné), vers I-iSO.
tionibus externorum elementorum ». Les remèdes des anciens forment le fond de sa thérapeutique; toutefois, il leur ajoute le mercure et le sublimé.
4° Période de la Renaissance.
Suivant les expressions de Malgaigne (1), la chirurgie au moyen âge ne s’élevait guère au-dessus d’un métier ; en attendant que Hunterla constituât définitivement à l’état de science, A. Paré et J.-L. Petit devaient en faire un art. Mais, avant de passer outre, dans notre étude chronologique, nous désirons observer que sous le nom de période de la Renaissance, nous entendons en réalité une période beaucoup plus longue que celle ainsi désignée en histoire générale, puisque nous la conduirons jusqu’au xvme siècle. Effectivement, pour ce qui nous concerne, à un point de vue purement chirurgical, il nous est imposssible de limiter notre cadre aux étroites dimensions, d’ordinaire accordées à l’époque dite de la Renaissance. N’est-il donc pas évident que l’influence d’un homme comme Ambroise Paré ne pouvait cesser avec lui, qu’elle devait au contraire dominer les esprits, rester l’âme de la chirurgie, longtemps encore après sa mort?
A. Paré (1517-1590), au chapitre: De la curation des plaies, enseigne que les topiques doivent être choisis parmi les médicaments dessiccatifs et astringents, afin de modérer l’inflammation; ce seront: l’encens, l’aloès, la térébenthine, le sang-dragon, etc. Au chapitre: Des
(I) Essai sur l’histoire et la philosophie de la chirurgie, par J. -F. Malgaigne (Mém. de l’Acad. de médecine, 1847).
plaies de tête, parlant d’un jeune soldat qui, au siège du château de Hesdin, pris sous un éboulement de terre, avait eu un large décollement du cuir chevelu : « Je lavay sa plaie, dit-il, de vin un peu tiède et lui appliquay térébenthine de Venise meslée avec un peu d’eaude-vie, dans laquelle avait esté dissoult sang de dragon, aloès et poudre de mastic. » Puis il sutura la plaie pour en joindre les bords et « garder l’altération de l’air, lequel nuist grandement à telles playes. » Pour celles des articulations, pour les plaies par arquebuses dont il a fait une étude si large et complète, ce sont toujours les mêmes préceptes, rejet des médicaments huileux qui, relâchant la substance des tissus, les rendent plus aptes à l’inflammation, choix au contraire des alcooliques et des résineux.
Elève de Paré, Guillemeau (1550-1618)donne au : Sommaire des tumeurs contre nature, playes, ulcères, fractures et dislocations, l’indication des substances utiles à la guérison des blessures, encens, aloès, myrrhe, gomme f elcmi, térébenthine, eau-de-vio, etc.
Vésale (1514-1564) avait recours à des compresses trempées dans des décoctions astringentes ou du vin.
Dans le traité peu connu de Joseph Du Chesiie (1), l’on rencontre des idées assez originales et qui demandent plus qu’une simple mention. « Au reste, dit-il, il m’a semblé bon de ne passer sous silence, comme plusieurs se servent aujourd’hui, non seulement pour le premier appareil, mais pour la guérison totale de ces playes, de la simple eau de fontaine tiède, à laquelle les autres y
(1) Traiité de la cure générale et narüculiôre des a rebu s a les, par J ose j> h Du Chestie, médecin à Lyon, MDLXXVI.
adioustent de l’huile et du vinaigre, et lavent avec icelle les playes, et en trempent leur charpis et eslouppes, avec un si heureux succès, que plusieurs esmersveillez de cela, estiment qu’il se face quelques charmes, ou bien attribuent le tout à la vertu des paroles. » Puis, ayant rappelé que Gelse a autrefois recommandé l’eau froide et même tiède, il continue : « Au reste, je prise l'opinion de ceux qui estiment qu’il faut adiouster à l’eau simple
du vinaigre et de l’huile Car ce médicament
ainsi meslé empesche les symptômes, comme la douleur, la défluxion, l’inflammation et résiste à la putréfactions laquelle il faut surtout avoir esgard: et ce en toute diligence, veu que ce genre de playes y est fort suiet, de peur que une gangrène ou sphacèle s’en ensuive. Or, il est tout clair, que le vinaigre d’une part, résiste à la corruption par ceci que, si on confit quelque chose dans luy, il lacontregarde qu’une mousse ou crasse ne la couvre. Ainsi, en est-il de l’nuile, lequel versé sur le vin, ou autre liqueur, garde qu’il ne s’évente et se tourne, car il empesche que l'air ri y entre , et repousse au loin les exhalations qui pourraient engendrer quelque putréfaction. » Si nous remarquons que ceci était écrit en 1576, on ne peut s’empêcher de reconnaître à l’auteur un talent d'observation tout particulier.
Jean de Vicjo (xvie siècle) cautérisait, comme on sait, les plaies d’arquebusades avec de l’huile bouillante; il ne faisait en cela que suivre une pratique généralement admise et fondée sur l’opinion fausse que l’on se formait de ces plaies, considérées comme empoisonnées; A. Paré devait démontrer l’inutilité de cette barbare coutume. Quant à son traitement des blessures ordinaires, au chapitre: De vulneribus, il donne la formule de divers on-
guents au camphre, à la résine de pin, à l’encens, etc., recommande les jaunes d’œufs, la térébenthine, les poudres de myrrhe, d’aloès, de terre sigillée, etc.
Fabrice d* Aquapendente (xvie et xvne siècles) traitait ainsi les plaies simples. Après en avoir réuni les lèvres par la suture, un bandage ou des agglutinatifs, il les recouvrait de poudres astringentes; en second lieu, appliquait du cérat, soit pour retenir les poudres, soit pour conserver salubre la région (salubrem) et terminait en recouvrant le tout par un linge plié en double et trempé dans du vin noir, astringent ; il devait être plus large que la plaie et empiéter de tous les côtés sur les régions avoisinantes. Les formules de topiques et d’onguents sont celles déjà citées bien souvent.
Au commencement du xvn® siècle, Félix Würtz cherchait à répandre l’emploi d'un onguent de son invention, obtenu par l’infusion de plantes astringentes dans le vinaigre et le vitriol, et leur cuisson dans du miel.
Si nous nous arrêtons un instant à ce point de notre exposé, nous voyons qu’à cette époque (début du xvnc siècle) le consensus général des chirurgiens s’accordait à voir dans l’air atmosphérique la cause des complications des blessures. De là à chercher à garantir ces dernières, à s’opposer à l’accès de l’air, il n'y avait évidemment qu’un pas. Il fut franchi par Magatus en 1616. Cette date, comme le remarque à juste titre M. J. Lucas-Championnière (1), est une date célèbre dans l’histoire de l’antisepsie chirurgicale. Magatus , après avoir décrit avec une admirable clarté les théories de la fièvre traumatique et de la septicémie, formula avec une précision
(1) Chirurgie antiseptique, par le Dr Just-Lucas Ghamponniêre. Paris, 1880.
non moins nette les principes de Y occlusion des plaies. Il n’est pas besoin d’insister pour saisir l’importance capitale de cet enseignement nouveau.
L’air est nuisible aux plaies, c’est là un fait accepté, généralisé parmi tous les chirurgiens. On ne s’inquiète guère de rechercher d’où lui viennent ces qualités mauvaises, comment il agit. De la Vauguion (xvne siècle) semble cependant en donner une raison un peu scientifique. Parlant de la cure de la plaie simple, il dit : La première règle est d’empêcher la putréfaction du sang, ce véritable baume dont la nature se sert pour réunir les playes ; on y parvient en rectifiant les digestions et les fermentations par les lavements, les purgatifs, les diaphoniques. Il faut en second lieu corriger par '< 1 application des topiques balsamiques et volatiles, les maux que causent les impressions de l’air. » Les huiles sont à rejeter parce qu’elles pourrissent les parties nerveuses.
Pierre Barbette , d’Amsterdam (1672), nous apprend que les topiques ne doivent être ni gras, ni onctueux, mais puissamment dessiccatifs. Wisernan (1676) guéritles ulcères par les dessiccatifs et recommande l’alun.
F abrice de Hïlclen (1560-1634) rejette la suture dans les amputations, parce que, le gonflement survenant, la suture augmente les douleurs, déchire la peau, devient enfin inutile. Le premier appareil sera laissé jusqu’au troisième jour, s’il n’y a pas de douleurs, et pendant ce temps on aspergera deux fois par jour tout le fémur ou tout le bras (totum fémur, totum brachium) d’huile rosat ou de myrtilles. Dans les pansements consécutifs, employer diverses formules où entrent térébenthine, huile rosat, iris de Florence, eau-de-vie, thériaque, écorces de pin, etc. Ailleurs rapportant une observation de plaie de
tête avec fracture du crâne il écrit : après avoir enlevé les cheveux «... totumque caput oleo rosaceo et myrtillorum inunximus. Deinde cutem et pericranium in formam crucis incidirnus, craniumque denudavimus, nec non pulvillis exstupis suavibus prœparatis, et albumini ovi instinctis, vulnus implevimus. »
Dionis (1673-1718) s’exprime ainsi à propos du pansement des trépanations : « Les remèdes huileux et pourrissants ne valent rien aux plaies de tète ; les balsamiques et les spiritueux y sont très bons : c’est pour cela qu’il faut se servir du baume blanc, ou de l’esprit de vin. » Quant au pansement des amputations de jambe « troisièmement pour panser la malade on a trois petites compresses carrées pour appuyer sur les bouts des vaisseaux, deux plumaceaux imbibés d’esprit devin pour mettre sur les os coupés, quantité de plumaceaux chargés d'astringents, dont on couvre toute la plaie, une étoupade couverte d’astringents, faite d’étoupes, de la grandeur du cul d’une assiette, pour embrasser tout le moignon; une vessie dans le fond de laquelle il y a des poudres astringentes et qui est fendue pour y mettre le moignon. » Plus tard on substitue aux astringents un digestif pour procurer la suppuration ; s’il y avait disposition à la gangrène, il faudrait animer le digestif et se servir de spiritueux, mais en bannir soigneusement les pourrissants. On continuera le pansement par les mondifîcatifs, les incarnatifs et les dessiccatifs.
Si au point où nous sommes parvenu de notre étude, avant de nous enquérir de ce que fut la chirurgie anxvin® siècle, nous cherchons a résumer les idées générales sur les plaies ayant eu cours à partir des xie et xn°, un fait nous frappe, dont on ne peut du reste se ren-
dre bien compte qu’en feuilletant les écrits de l’époque avec attention : c'est que les chirurgiens semblent, considérer les plaies et ulcères comme des individus nouveaux, en quelque sorte greffés en parasites sur un organisme. Ce sont des entités pathologiques ayant une vie physiologique normale, mais capables, comme tout être qui vit, d’avoir leur nutrition déviée, altérée en tel ou tel sens. L’on a reconnu dans la marche des plaies une évolution type, allant successivement de la période inflammatoire du début à celles de suppuration, de mondification, d’incarnation, de cicatrisation. La lésion évolue comme un être à part enté sur le blessé; elle a ses règles d’hygiène, elle a ses besoins, sa vie particulière, comme l’organisme tout entier de celui qui la porte. C’est, à suivre les indications s’écoulant de cette évolution que se résume l’art du chirurgien. Le premier appareil est d’ordinaire un pansement où la douceur s’unit àl’astringencf pour modérer l’inflammation, huile rosat, étoupes grasses trempées dans du vin, etc.; on doit le laisser intact jusqu'aux trois et quatrième jours. On passe alors aux médicaments digestifs, c’est-à-dire capables d’amener la suppuration, puis aux mondificatifs, aux détersifs qui abstergent et purifient la plaie, aux incarnatifs qui activent le bourgeonnement, la régénération des chairs, et l’on termine par les cicatrisatifs ou dessicca.tifs.
Or, comme tout être vivant, les plaies peuvent avoir leur marche normale entravée, troublée, présenter en un mot des complications, des maladies surajoutées. C'est l’abondante suppuration, c’est la pourriture, la sanie, la gangrène, le sphacèle, etc. D’ou cela pouvait-il provenir? Quelle cause faisait qu’une plaie jusqu’alors régulière présentait tout à coup des phénomènes nouveaux,
mais trop connus comme étant de pronostic défavorable? D’où venaient en un mot ces accidents qui surprenaient le chirurgien dans l’application raisonnée de sa méthode de pansements? Eh quoi! voici qu’une plaie mondifiée suivant les préceptes, régulièrement incarnée, en un jour devenait grisâtre, à bourgeons louches, du pus s’en écoulait abondant ou bien des taches livides, gangréneuses, en putréfiaient les bords. Certes, le praticien pouvait plaider non coupable ; il avait de soins dévoués entouré la blessure, suivi toutes les indications classiquement enseignées, il pouvait rester calme devant sa conscience. Mais, alors, qui fallait-il accuser, et quel autre ennemi que Y air atmosphérique pouvait lui avoir ainsi ravi la satisfaction de la guérison? Aussi depuis des siècles la chirurgie retentissait de cette plainte incessamment renouvelée : l’air est nuisible aux plaies, l’air altère les plaies* 11 y avaitlà pour le chirurgien une sorte de consolar tion philosophique, à se dire qu’il n’était pas responsable. Au reste, si par une expérience malheureuse on arrivait à la connaissance des qualités infectieuses, septiques de l’air, considéré dans certains milieux, autre chose était de lutter contre lui, de savoir quelles armes il fallait opposer. Non seulement les légions microbiennes demeuraient ignorées, mais la composition meme du fluide aérien était encore à découvrir. G’esf ce qui nous explique pourquoi l’on n’avait guère trouvé pour donner la raison de son influence nocive que son action réfrigérante.
L’air était froid , c'est en refroidissant les plaies qu’il provoquait les diverses complications observées : telle était la grande théorie généralement acceptée ; seuls quelques esprits supérieurs soupçonnaient la véritable raison, entrevoyaient la vérité.
5° Période de C Académie Royale de chirurgie.
Sous ce titre nous comprenons la chirurgie du xviii0 siècle dont l’Académie Royale ne nous représente que l’expression la plus élevée.
Belloste, un des derniers survivants de la période précédente, employait le vin, les feuilles de noyer, les teintures d’aloès, de myrrhe, de safran, le vitriol, l’alun, le borax, le nitre, etc. « Tous les anciens et les modernes, a-t-il écrit, tombent d’accord que l’air est ennemy des playes. » Plus loin : « L’air est un terrible destructeur dans les playes. »
Si l’on parcourt le recueil d’observations de De la Motte , on voit par exemple, au chapitre : Des plaies de tête, qu’il se sert journellement d’huile rosat, de vin, d’eau-de-vie. A chaque instant ces substances reviennent dans l’énoncé des remèdes dont il a fait usage. Nous ajouterons qu’au chapitre : Des plaies en général, il a écrit en quelques lignes un plaidoyer assez vif en faveur des sutures.
Le Dran a offert à nos recherches les médicaments suivants : térébenthine, baume d’Arcœus, huile d’hypericum, eau-de-vie, onguent styrax, aloès, myrrhe, etc., toujours, comme on voit, la série des balsamiques, des spiritueux, des astringents. Il réserve les huiles et les graisses, dans les cas de plaies par armes à feu, pour activer la chute des eschares.
Garengeot , dans ses préceptes généraux et nécessaires pour bien panser les plaies, nous apprend qu’il faut panser rarement celles qui ne doivent pas suppurer, ne
point user d’onguents pourrissants, ne point se servir de remèdes gras et huileux s’il y a érésipèle et inflammation, employer au contraire les baumes de Fioraventi, copahu, térébenthine, etc. Il faut imbiber les compresses de liqueurs chaudes comme du vin, et rejeter absolument les emplâtres.
Lieutaud employait en méthode générale balsamiques, spiritueux, vulnéraires. Poursuivi par la crainte de l’action de l’air, il recommandait de panser rarement et de recourir aux médicaments « détersifs et antiputrides »*
En consultant les Mémoires de V Académie Royale de chirurgie , on voit que la pratique des membres de l’illustre compagnie repose en entier, comme médication topique, sur les spiritueux, les balsamiques, les vulnéraires et les astringents. A ceux déjà cités bien des fois nous ajouterons un nouveau venu, la poudre de quinquina. Ambroise Bertrandi s’en est servi pour une gangrène du scrotum et depuis ce temps il dit avoir éprouvé plusieurs fois sa vertu antiputride. De Lapeyronie a même cherché à déterminer quel était le meilleur topique pour les plaies du crâne ; il faisait macérer des morceaux de cerveau dans l’esprit de vin, dans le vin, le baume de Fioraventi, l’huile de térébenthine, le baume du Commandeur. Ce furent ces deux dernières substances qui lui donnèrent les résultats les plus favorables. Au milieu de l’accord général, nous signalerons cependant comme faisant tache, Pibrac dont la thérapeutique vis-à-vis des plaies semble loin d’ètre antiseptique ; s’il préconise, en effet, les pansements rares, s’il s’élève contre l’abus des sutures, on le voit d’autre part recommander l’emploi de la charpie sèche; certes, à cette époque, voilà une charpie qui devait être largement infectée !
Le traitement des plaies était du reste une question à l’ordre du jour au sein de l’Académie royale. En 1746, 1747, 1748, 1755, elle proposait pour prix de déterminer l’action des remèdes détersifs, dessiccatifs, caustiques, d’expliquer leur rôle, d’établir leurs indications. En 1774, elle mettait au concours la question suivante : a Exposer les inconvénients qui résultent de l’abus des onguents et des emplâtres, et quelle réforme la pratique vulgaire est susceptible à cet égard dans le traitement des ulcères. » Champeaux montra que les suppuratifs étaient dangereux et qu’il valait mieux s’adresser pour une plaie enflammée, gangrénée, pour une tumeur ulcérée à des topiques spiritueux, tels que l’eau d’arquebu- ; sade.
La tradition des inconvénients terribles causés par ' l’accès de L’air sur les surfaces purulentes restait en etfet toujours vivante. Dans un mémoire couronné de Louis (déterminer ce que c’est que les remèdes détersifs...), il est dit : l’air est, comme on n’en peut douter, un des principaux agents de pourriture. Dans celui également couronné, de Jean Grashuis (déterminer ce que c’est que les remèdes suppuratifs...), l’auteur expose que l’air n’est pas moins nuisible à la digestion des plaies qu’à leur suppuration et qu’il faut lui en interdire l’accès. Des remarques analogues se retrouvent en divers points des Mémoires.
Mais connaissant l’ennemi, les chirurgiens du xvme siècle, de l’Académie Royale en particulier, firent plus que leurs devanciers, Magatus excepté. C’est à eux qu’il faut rapporter le mérite d’avoir les premiers bien montré les bénéfices de la méthode des pansements rares. On savait depuis les temps les plus reculés, tous les chirurgiens
l’avaient enseigné, que le premier pansement, le premier appareil ne devait être levé, s’il n’y avait pas de douleurs, qu’au troisième ou quatrième jour, suivant la saison ou le genre de blessure; on prouva dès lors que la rareté des pansements pouvait se pratiquer pendant toute la durée du traitement. Une méthode antiseptique nouvelle apparut, née sans contredit du désir de mettre le plus possible les plaies à l’abri du contact de l’air atmosphérique.
Déjà nous avons vu Garengeot, Lieutaud, Pibrac, ralliés à cette coutume, se louer de son emploi et la recommander aux jeunes chirurgiens. En 1735, la question suivante est mise au concours : « déterminer dans chaque genre des maladies chirurgicales, les cas où il convient de panser fréquemment, et ceux où il convient de panser rarement ». Le prix fut adjugé au mémoire de Le Cat\ on y lit expressément qu’un des grands inconvénients des pansements fréquents, c’est l'intervalle qui s’écoule entre le moment de lever un appareil et celui d’en appliquer un autre. Quelque précaution prise, il est difficile d’empêcher l’air froid de venir frapper les plaies et les ulcères. Aussi, tout en acceptant dans certains cas spéciaux, pour obéir à certaines indications, ia nécessité des pansements souvent renouvelés, Le Gat incline visiblement en méthode générale à celle des pansements rares qui, dit-il, n’entravent pas l’action de la nature. Signalons que parallèlement à ce précepte nouveau, panser rarement, de tous côtés l’on insistait sur l’obligation d’agir vite à la levée des appareils, de panser promptement.
Lé sumé. — Au terme de cette longue étude do lachirur-
gie des plaies chez les anciens, en nous résumant, il est facile de conclure que la méthode antiseptique a été employée à tous les âges, et plus, qu’elle l’a été sous diverses formes, à l’aide de plusieurs procédés. Reportonsnous par exemple à notre tableau général du premier chapitre. En tête de la liste, sous le titre d’asepsie naturelle, nous apparaissent les méthodes simples. Or, si l’hygiène nosocomiale, qui du reste simple dans son essence,est d’une réalisation pratique très complexe, constituait autrefois une question tout à fait laissée dans l’ombre, par contre, on avait bien observé la franchise des guérisons en cas de plaies traitées à la campagne et les heureux résultats obtenus par les pansements avec l’eau naturelle. Certes, il parait bien probable qu’il faut dans l’usage des eaux de sources voir le pansement préhistorique le plus reculé, que le ou les premiers hommes ont dû, en face d’une blessure, s’adresser tout d’abord à l’eau pure. Sans doute une eau quelconque n’est pas toujours et partout bonne à la cicatrisation des plaies, sans doute il y a des eaux putrides, mais précisément il suffisait d’un peu de logique pour faire rejeter ces eaux mauvaises. Aussi voyons-nous sans cesse accolées au terme eaux des épithètes indiquant leur bonne qualité, eaux vives, eaux pures, claires, ou bien eaux de fontaines, eaux de sources. Puis, une pratique très importante venait souvent assurer encore l’asepticité primitive ou corriger la septicité, celle des ébullitions. C’est là une remarque de grande valeur; souvent les eaux avaient passé par le feu, elles avaient bouilli et par conséquent s’étaient dépouillées de leur caractère septique, les germes ayant été détruits. Nous savons bien que dans cette opération l’on n’était guidé sans doute qlie par l’idée d’al-
. Sabatier. 4
ténuer le froid, la crudité de l’eau, mais il n’en est pas moins vrai que le blessé devait largement en bénéficier. Ce fait nous explique comment certains auteurs ont pu recommander l’emploi des eaux pluviales et des eaux de mers, toutes éminemment putrescibles ; l’ébullition corrigeait l’erreur du praticien. Cette pratique du reste n’était pas limitée à l’eau simple, elle s’étendait à toutes les décoctions astringentes.
Kn ce qui concerne les méthodes d’asepsie opératoire, il en est deux très en faveur auprès des anciens : la réunion des plaies et la cautérisation. Celle-ci dont jusqu’à présent nous avons peu parlé, pour ne pas embarrasser l’exposé des méthodes de pansements, date de l’antiquité la plus lointaine ; on y voyait alors, comme le dit Marcus Aurelius Severinus dans sa Pyrotechnie chirurgicale, un remède presque divin. Dans tout le moyen âge, les caustiques, le cautère actuel conservèrent ce prestige ; mais, à partir des xvie et xvne siècles, cette pratique est peu à peu abandonnée, délaissée; à ce point que Dionis, montrant à ses élèves diverses formes de cautères actuels, leur disait : « Je ne vois plus aucun chirurgien qui les mette en usage et si je les ai fait graver ici, c’est plutôt pour vous en donner de l’horreur que pour vous conseiller de vous en servir. » De même, Sharp (1), de Londres, félicitait la chirurgie moderne d’avoir entièrement proscrit le cautère. Pouteau (2) croit que la découverte de la circulation n’a pas été étrangère à cet abandon : « On prétendit, dit-il, assujettir la nature aux nouvelles lois que leur traçaient des imaginations échauffées par les merveilles nouvellement
(1) Sharp. Recherches sur l’état présent de la chirurgie.
(2) Pouteau. Mélanges de chirurgie. Lyon, 1760.
reconnues de la circulation. » Il continue par une réhabilitation complète du cautère actuel, un éloge un peu outré.
Nous différons de l’avis de Pouteau et attribuons à une toute autre cause la raison du discrédit où était tombée la cautérisation; nous pensons que c’était là une conséquence naturelle de la découverte de l’hémostase par la ligature, La cautérisation chez les anciens était mise en usage pour divers buts particuliers, mais le grand bénéfice cherché dans son emploi, c’était l’action hémostatique. On sait toutes les terreurs de l’ancienne chirurgie en ce qui regarde les hémorrhagies, terreurs telles qu’elles liaient bien souvent la main du praticien et ne l’obligeaient à intervenir, quand besoin était, qu’à son corps défendant. N’est-ce pas la crainte des hémorrhagies qui, dans les amputations de jambe pour gangrène du membre inférieur, engageaitle chirurgien à trancher dans les parties mortifiées, près du sillon éliminateur, puis à régulariser la surface par le cautère actuel au lieu de porter directement le bistouri sur le vif? Une confiance naturelle s’attachait donc au fer rouge, aux liquides bouillants et l’on n’eût pas osé entreprendre une opération sanglante importante sans avoir ces agents sous la main. Mais lorsque A. Paré eut fait l’immortelle découverte de l’arrêt des hémorrhagies par la ligature, on comprend avec quel enthousiasme les opérateurs durent reléguer au fond des arsenaux de chirurgie tout l’attirail des réchauds et des cautères. Paré, du reste, porta un coup non moins terrible à la pratique des cautérisations, quand un heureux hasard lui eut prouvé la fausseté d’une opinion généralement admise à son époque, sur les plaies par armes à feu. On tes disait empoisonnées et, pensait-
on, tout chirurgien qui ne les eût pas couvertes d’huile bouillante aurait manqué à son devoir professionnel. Il fut facile à Paré de démontrer qu’il n’en était rien, que nul poison n’avait intoxiqué la blessure.
Donc, pour les deux raisons signalées, la tradition de la grande méthode chirurgicale de cautérisation se perdit peu à peu, l’on ne gardait plusque lesouvenir de cette pratique barbare et, quand Pouteau vint en célébrer les bienfaits, ce fut véritablement comme une nouvelle révélation. Déjà quelques années auparavant, en 1753, l’Académie Royale avait proposé pour prix : « Le feu ou cautère actuel n’a-t-il pas été trop employé par les anciens et trop négligé par les modernes ? En quel cas ce moyen doit-il être préféré aux autres pour la cure des maladies chirurgicales et quelles sont les raisons de préférence ?» Avant de quitter ce qui a trait à la cautérisation, nous désirons faire observer que le but antiseptique, l’action purificatrice du fer rouge, était bien connue de ses adeptes, à toutes les époques, à toutes les phases de son histoire ; si les anciens se sont généralement occupé , servi de son action hémostatique, c’est que, dépourvus d’un outillage suffisant, cette question primait pour eux toutes les autres.
Une seconde méthode antiseptique comprise dans notre groupe de l’asepsie opératoire et employée de toute antiquité, c’est la suture, c’est la réunion immédiate. Presque partout, dans les écrits des divers auteurs, l’on trouve le précepte de rapprocher les lèvres des plaies, (labia vulnerum). On y arrive par plusieurs procédés ; tels sont la position, les emplâtres agglutinatifs , les bandages., enfin et surtout les sutures. C’était bien là, semble-t il, une pensée naturelle et il n’est pas nécessaire de
coiffer le bonnet de docteur pour avoir l’idée de rapprocher ce qui est divisé. Malheureusement, si la réunion immédiate des plaies donne en cas de succès de grands bénéfices, elle devient aussi l’origine de complications graves, quand !a réunion, le but désiré, fait défaut. Les anciens donnèrent tous leurs soins à cette question; ils firent une longue étude des moyens multiples utiles au rapprochement des blessures et ci- dessus désignés . Ils savaient que les surfaces de section devaient être débarrassées de tous corps étrangers, sous peine de voir la réunion compromise; ils savaient qu’à telle et telle plaie convenait plus spécialement telle et telle suture, et ils s’étaient créé un art véritable aujourd’hui bien perdu de la pratique des bandages et des sutures. Mais malgré ces efforts, malgré la réglementation précise du manuel nécessaire à l’établissement d’une bonne réunion, il suffit de se rappeler les méfaits dont la méthode encore au xixe siècle se rendait si souvent coupable, avant l’apparition de l’antisepsie listérienne, pour juger quels désastres devaient payer la conduite téméraire des anciens chirurgiens. Notons qu’ils ne connaissaient pas l’emploi du drainage et qu’ils étaient ainsi privés du meilleur élément de réussite. Aussi ne faut-il pas s’étonner, si l’on voit quelques chirurgiens observateurs s’élever contre les sutures; ils consentent bien à rapprocher les bords de la plaie, mais sans sutures, simplement en s’adressant à la position, aux agglutinatifs et aux bandages. L’expérience en effet leur a appris que dans ces conditions, si la plaie vient à s’enflammer, les accidents n’auront plus la même gravité; elle leur a surtout montré qu’il y a beaucoup
moins facilement rétention des liquides purulents, c’està-dire, beaucoup moins de complications ultérieures.
Si, aux méthodes passées en revue, nous ajoutons les pansements rares, nous aurons les quelques méthodes aseptiques connues jusqu’au début du xixe siècle. Par contre, nous savons que les pansements des anciens étaient antiseptiques , que leur façon de traiter les plaies relève directement de l’antisepsie, au sens exact du mot. Rappellerons-nous que depuis Hippocrate toute la médication topique des blessures roule sur les spiritueux, les balsamiques. les astringents, les corrosifs? Rappelleronsnous, fait très curieux à constater, que, quelle que soit la période considérée, la phase choisie dans la vie physiologique d'une plaie, les médicaments successivement employés, suivant les lois de l’École, étaient toujours des antiseptiques ? L’enseignement classique commandait de s’adresser d'abord aux digestifs, puis aux modificatifs, aux incarnatifs, etc., et voici que les séries de remèdes tour à tour désignés ne renferment en définitive que des agents antiseptiques. En vérité, si, comme nous l’avons déjà dit, les chirurgiens anciens stérilisaient leurs forces à la poursuite de je ne sais quelles formules imaginaires, idéales, encombraient la pharmacopée de prescriptions bizarres, s’épuisaient en un mot à la recherche de panacées topiques universelles, il faut rendre justice à leur talent d’observation, reconnaître que malgré les discussions scholastiques, malgré leur ignorance complète de la composition de l’air, ils le savaient nuisible aux plaies, ils avaient découvert ses qualités infectieuses. Il faut reconnaître enfin qu’à la lueur de l’expérience toute leur médication topique reposait sur une antisepsie inconsciente.