CHAPITRE VII
connaître les causes qui les produisent. Voyons los conclusions auxquelles elles conduisent dans la question du mouvement social.
Quel que soit l'élément social dont on étudie la marche, son passé ne peut apprendre à une époque donnée que sa tendance à ce moment, ou, en d'autres termes, que ce qu'il deviendra après un intervalle très-court, mais n'apprend rien pour un avenir éloigné. Les philosophes, qui veulent déterminer l'avenir indélini de l'espèce humaine par la seule observation du passé, sont donc dans une grande erreur. Que s'ils prétendent que le passé de cet élément en fait connaître les causes et par suite les effets subséquents, on répondra qu'une série de faits ne peut conduire qu'à des causes hypothétiques, et que rien ne porte à croire que de nouveaux faits ne les modifieront pas.
47. Ri(!n ne serait donc plus dangereux que de confier la direction de la société à des chefs qui se seraient fait vni type bien arrêté de l'état définitif de la société et la pousseraient sans ménagement dans cette voie. Lors même que le but leur eût été révélé, il serait indispensable de bien connaître les intermédiaires et de ne pas avancer au hasard sans sonder les écueils. Mais ceux qui se croient la mission de changer la face du monde ne s'occupent pas des obstacles, et, pressés de réaliser leurs théories, sont brisés par les réalités qu'ils n'ont pas su voir, et conduisent la société à des catastrophes qui arrêtent pour longtemps ses progrès.
A quoi donc alors peut servir l'étude du passé? Nous répondrons :
^ bien connaître le présent et le commencement de l'avenir. On pourra diriger alors les actes et les institutions dans le sens de ce mouvement, en se gardant bien d'une précipitation imprudente. Quand l'épreuve de ces
changements aura été faite, si elle a réussi, on partira de ce nouvel état, qui servira comme le précédent à déterminer approximativement celui qui doit le suivre, et l'on continuera ainsi indéfiniment sans risquer de s'égarer. Si, au contraire, les changements que l'on a essayés ne réussissent pas, on les retirera sans secousse, parce qu'ils n'auront pas été trop brusques. Voilà en quoi la prévision de l'avenir par le passé peut servir à aider le mouvement social, qui, comme nous l'avons dit, ne s'effectuerait pas moins sans cela.
Au contraire, les philosophes dont nous avons parlé ne s'occupent du présent qu'après avoir découvert l'avenir. Ils affirment que c'est le seul moyen d'en reconnaître le véritable caractère. C'est comme si, pour connaître les affections de la courbe des observations, en son dernier point, on se servait du prolongement conjectural de cette courbe, qui peut n'avoir rien de commun avec celui qui résulterait de la loi inconnue du phénomène. Nos lecteurs feront aisément justice de cette singulière prétention.