‹ Des méthodes dans les sciences de raisonnementChapitre 38 sur 45 · DES MÉTHODES DE RAISONNEMENT MODERNES 7I · texte numérisé non relu

DES MÉTHODES DE RAISONNEMENT MODERNES 7I

de l'esprit, qui sont comme l'âme des mots et comme la base de tout l'édifice, sont vagues, extraites des choses au hasard ou par une fausse méthode, si elles ne sont pas bien déterminées et suffisamment circonscrites, si enfin elles pèchent de mille manières, dès lors croule tout l'édifice. Ainsi nous rejetons le syllogisme, et cela non-seulement quant aux principes, par rapport auxquels eux-mêmes n'en font aucun usage, mais même quant aux propositions moyennes que le syllogisme parvient sans contredit à déduire et enfanter bien ou mal, mais qui sont tout à fait stériles en œuvres, éloignées de la pratique, et incompétentes quant à la partie active des sciences. »

On voit par ce passage, sur lequel nous ne voulons faire aucune observation, que Bacon reprochait à la logique de son temps de s'appuyer sur des principes généraux mal établis, sur des notions vagues qui ne pouvaient être la base d'un édifice solide, et d'avoir plutôt pour objet la dispute que la recherche de la vérité et l'accroissement des connaissances humaines.

59. Voici maintenant un passage extrait du Discours de la Méthode de Descartes :

(( J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la Philosophie, à la Logique, et entre les Mathématiques, à l'Analyse des géomètres et à l'Algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein \ mais, en les examinant, je pris garde que, pour la Logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre ^ et bien qu'elle contienne en effet beaucoup de préceptes trèsvrais et très-bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque

aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. »

Il ajoute un peu plus loin :

« Au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la Logique est composée, je crus que j'avais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois de les observer.

» Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ^ c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

» Le second, de diviser chacune des difficultés, etc., etc. »

Descaries ne faisait donc pas plus cas que Bacon de la logique de son temps ; il croit qu'elle n'est pas propre à faire acquérir des connaissances nouvelles, mais plutôt à expliquer aux autres les choses qu'on sait, ou même à parler sans jugement de celles qu'on ignore-, et que, parmi des préceptes très-bons, elle en contient bien d'autres nuisibles ou superflus. Et enfin, à toutes ces règles destinées à faire reconnaître la justesse ou la fausseté des déductions, il en substitue une seule, qui est de n'admettre comme vrai que ce qui se présente à l'esprit avec le caractère de l'évidence, c'est-à-dire si distinctement et si clairement, qu'aucun doute ne soit possible.

Ce précepte, qui nous paraît aujourd'hui si simple, a été à cette époque un immense progrès. En apprenant à chaque homme qu'il a en lui tout ce qui est nécessaire pour reconnaître la vérité, il a rendu la liberté à l'esprit humain ^ il l'a aifranchi du joug des doctrines imposées, et lui a donné en même temps un guide sûr qui rempéchera de

Page 1