CHAPITRE Vin
DE L'OPINION QU'IL FAUT PLUS DE VERTU DANS UNE RÉPUBLIQUE QUE DANS UNE MONARCHIE,
60. De profonds politiques ont prétendu qu'une société dont le clicf est électif, et qu'on appelle généralement une républiijue, exige de tous ses membres plus de vertu et d'abnégation que celle dont le chef est héréditaire et qu'on désigne ordinairement sous le nom. de monarchie. De là naturellement ils concluaient que la vertu étant, sinon peu commune, du moins peu constante et sujette à défaillance, la forme républicaine n'avait pas une solidité assen; assurée, et qu'une nation sage devait s'arrêter à l'autre forme de gouvernement. Cette opinion a beaucoup de partisans de très-bonne foi; elle rallie ia plupart de ceux qui craignent beaucoup le désordre et n'ont qu'une médiocre confiance dans la constance du dévouement patriotique. Il est donc très-important de l'apprécier, et c'est ce que nous allons essayer de faire brièvement.
61. Nous étudierons d'abord la question en cUc-mêmc, puis nous appellerons à notre aide l'expérience. Pour eela considérons deux sociétés tellement identiques, que 1 ime soit en tous points la reproduction de l'autre; admettons qu'elles soient dans un état de civilisation assez avancé , qu'elles aient une constitution fondée sur l'intérêt général et suffisamment protégée par les citoyens pour qu'une conspiration, appuyée de l'armée permanente, ne puisse la renverser; supposons maintenant qu'à un certain moment
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elles décident, l'une que le chef du pouvoir exécutif sera périodiquement électif, l'autre qu'il sera héréditaire. Suivons-les l'une et l'autre à partir de ce moment.
L'idcniité subsistera jusqu'à la fin de la première période élective, car, lors même que le monarque mourrait dans l'intervalle, nous accordons que son successeur prendrait le pouvoir sans secousse et continuerait sans aucune différence à l'exercer conformément à la constitution. A rapproche de cette élection, il y aura sans doute une certaine agitation dans la société; il y aura plusieurs prétendants au pouvoir, leurs amis intrigueront, quelques désordres pourront s'ensuivre; mais dans chaque localité les suffrages seront comptés exactement, et, dès que l'élu sera proclamé, il possédera la force avec le droit et tout rentrera dans l'ordre jusqu'à l'élection suivante. On ne voit là aucune cause sérieuse d'instabilité. On n'y voit pas surtout la nécessité d'une grande abnégation ni d'une vertu exceptionnelle.
Dans la monarchie, on n'a pas, il est vrai, l'élection d'un chef, mais on peut avoir bien pis : on peut avoir l'élection d'un régent, et à la suite un interrègne plus ou moins long et plus ou moins orageux. De quel coté est l'avantage P D'ailleurs nous avons supposé les deux sociétés d'abord identiques; mais cette similitude peut-ellc subsister? Une famille dont tous les membres sont susceptibles , suivant le caprice de la mort, de devenir chefs de l'Etat, ne serat-ellc pas entourée de flatteurs? ne chercher a-l- elle pas à se faire des partisans qu'il faudra qu'à son tour elle protège, en leur donnant, au détriment des plus méritants, les emplois et les positions dont dispose le monarque? Celui-ci ne profitera- t-il pas de son influence, prolongée pendant de longues années, pour faire modifier la constitution et la faire dévier de l'intérêt national à l'intérêt dynastique? Certainement, s'il est un état social où la vertu soit néces-
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saire, c'est colui où les complaisances coupables, l'oubli des devoirs et de la dignité, la servilité à l'égard du monarque et des princes, peuvent conduire à la ricliesse et à l'élévation. Que dans cet état l'absence de vertu ne mène pas iniinédlalemeni à l'abîme, cela est possible : mais elle éloigne plus rapidement que dans tout autre de la voie providentielle. Il n'est donc pas durable, et, n'étant pas régulièrement perfectible, il ne peut être cbaugé que par une catastrophe.
L'état monarchique aurait donc besoin de plus de vertu et offre moins de stabilité que l'état républicain.
62, Citons maintenant quelques faits, et bornons-nous à la France. Après des siècles de monarchie despotique, la nation, convoquée en 89 pour venir au secours du gouvernement obéré par les prodigalités de tout genre dos règnes précédents, cherclia à conquérir un peu de liberté et des garanties pour son honneur et sa fortune. Elle déclara qu'elle ne se séparerait qu'après s'être donné une constitution. L'accord fiit complet d'abord entre le monarque et les différents ordres de la nation j la constitution fut faite et jurée. 11 n'entre pas dans notre objet de discuter les causes qui troublèrent une harmonie si heureuse ; l'entente cessant d'exister, la guerre intérieure éclata avec violence et la royauté fut emportée.
La république fut ainsi établie en 92 ; elle résista à toutes les attaques du dehors et à quelques tentatives d'insurrection, et s'établit enfin solidement. Elle restait néanmoins sous les armes par suite de la malveillance des rois que l'exemple de la France inquiétait pour eux-mêmes. De là ces grandes armées permanentes dont nous avons précédemment signalé les inconvénients. Entre tous les généraux qui les conduisirent à la victoire, il y en eut un qui, par ses succès militaires, son génie incontestable et
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une sorte de prestige attaché à sa jeunesse, disposait d'une manière absolue de ses troupes , et pouvait à son gré les mener à la conquête d'un royaume étranger ou au renversement du gouvernement de son propre pays. Il fit l'un et l'autre, renversa la république et rétablît la mo-
On voit ainsi que la république fut renversée par l'armée dont l'existence était rendue nécessaire par l'Lostilité des rois, tandis que la monarcbie avait été renversée par la grande majorité de la nation.
Cette nouvelle monarcbie prospéra jusqu'au moment où son chef, enflé de ses succès militaires et confiant dans la valeur de ses troupes, projeta l'asservissement de l'Europe entière et fut enfin renversé par elle.
L ancienne monarchie succéda a celle-ci en j8i4) et prit possession de la France comme d'une propriété inaliénable, lui octroya une constitution sans la consulter, et blessa ainsi la nation dans ses droits et sa dignité. Aussi ne futelle pas soutenue quand le danger revint pour elle.
L'empereur déchu, connaissant le peu d'aO'ectîon que ses successeurs s'étalent concilié dans les masses, conçut l'audacieux projet de remonter sur son l(-ône perdu, de soulever la France, sans année, sans combats, par le simple prestige qui l'entourait encore et que les fautes des nouveaux maîtres n'avaient fait qu'augmenter. Il débarqua avec une faible suite ; son voyage à travers la Finance ne fut qu'une marche triomphale ; les villes lui ouvraient leurs portes, les troupes se joignaient à lui; il avait une armée en arrivant à Paris. Celle qu'on envoya contre lui l'acclama, et il reprit possession de la capitale et de la France comme s'il ne l'avait jamais quittée.
Nouvel cxem.ple d'une monarchie renversée, principalement par l'armée permanente, mais avec l'acquiescement de la majorité de la nation.
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