DE U VÉNÉTIE APRÈS LA CONQUÊTE ROMAINE
Devenu , par sa victoire navale , maître du pays des Vénètes , des Osismiens , des Lexoviens, des Nannèles, desMorins, des Ambliates, des Diablintes et des Ménapiens qui s'étaient ligués contre lui, César, comme tous les ambitieux, aspire aussitôt à de nouvelles conquêtes. Il veut passer la mer pour aller punir les Bretons des secours qu'ils ont donnés aux Vénètes. Mais connaissant, comme il le dit lui-méuie, Tesprit remuant des Gaulois, leur mobilité naturelle qui les poussait facilement à la guerre, leur amour pour l'indépendance et leur haine pour tout joug étranger , il veut les frapper de terreur, et vainqueur impitoyable, il fait mettre à mort tout le sénat vénète , et vend à l'encan tous les citoyens de cette république.
Depuis l'année 54 avant Jésus-Christ jusqu'à l'année 409 , le peuple-roi a occupé notre pays , et ce serait bien mal connaître la valeur et le génie de ce peuple, que de douter qu'il ait laissé sur notre sol des traces profondes d'une occupation de près de cinq siècles.
Sans doute, jetés sur une terre si éloignée du centre de l'empire, toujours menacés de soulèvements , rebutés d'ailleurs par les rigueurs du climat et par la rudesse des habitants, les Romains n'ont point songé a édifier chez nous de ces beaux monuments, comme on en admire encore à Orange, à Arles et à Nîmes; mais s'ils n*ont point élevé , dans les lieux que nous habitons, des édifices de
luxe , fruits des arls et de la paix , ils y ont laissé d'autres monuments durables , faisant parfaitement connaître le caractère de leur domination qui fut bien différente dans le nord et dans le midi de la Gaule. Nous ne trouvons ici , pour ainsi dire, que des ouvrages militaires, des voies, des camps et des stations fortifiées.
Vous savez bien, Messieurs, que je n*ai point eu p)ur but de faire Tétude analytique de nos anciens monuments; aussi, vous ne devez pas être surpris , si je ne vous décris pas avec soin tous les campsy toutes les habitations particulières, tous les édifices publics que nous devons aux vainqueurs de nos ancêtres , et si je ne vous détaille pas le tracé dos voies romaines qui sillonnent notre département. Nous devons à MM. Bizeul, de la Monneraie, Charles Gaillard, Croizer et Cayot Délandre une connaissance assez exacte de ces voies; je n'ai rien à ajouter aux travaux sérieux de ces archéologues , et pour parler de ces voies , je me suis placé à un autre point de vue que ces patients investigateurs.
Dans le premier chapitre de ce mémoire archéologique j'ai cherché à établir la position des peuplades celtiques et leur étendue respective dans le Morbihan, par la distribution et par le nombre des monuments qu'ils nous ont laissés. Je vais maintenant, en suivant la même marche , en m'aidant de moyens semblables , appré" cier l'importance de l'occupation romaine dans les mêmes lieux. Cette seconde étude aura un avantage de. plus, c'est celui de servir de contrôle à la première.
Pour maintenir le pays conquis, pour prévenir tout soulèvement, les Romains avaient d'abord à occuper les principales localités ei les grands centres de population dans chaque région celtique ; puis ils devaient, en plaçant entre chacune des peuplades, des camps d'observation et des voies stratégiques bien surveillées , empêcher ces peuplades de se concerter entre elles, et de réunir leurs forcos pour chasser leurs dominateurs; c'est aussi ce que les Romains ont fait.
ogiijue que "o^^H e peuplade, 1^^|
Si nous jmons un coup-d'tBii sur la carie arvliéologiijue avons dressée, nous remarquons que, dans chaque Romains ont établi un ou plusieurs grands centres d'occupation, autour desquels rayonnaient plusieurs petits camps oh postes militaires qui relevaient évidemment des premiers; et nous voyons que presque toutes leurs voies, parlant d'un grand centre pour aboutir à d'autres grands centres, sont tracées, autant que possible, sur les limites des peuplades assujélles ou entre ces peuplades , commandées ou éclairées par un graod nombre de postes mllltaii
Nous allons étudier ces grands centres , ces camps el ces roui siraléjjiques dans chaque peuplade , comme nous avons étudié d'abord les monumeuis druidiques.
Les deui régious les plus imporianies à occuper dans la Poblad ar Mor, qui était elle-même la plus importante de toutes, sont cer- Isinemenl les bords du Morbihan et ceux de l'Etel ; aussi , c'est que nous trouvons les traces tes plus nombreuses et les plus 6^ dentés du séjour des Romains.
Ainsi, à Nostang sur l'Etel, *nous observons des digues romaines qui coupaient plu.sicurs bras de cette rivière , et créaient ainsi des étangs prolecteurs pour les grands établissements formés dans ce lieu par les Romains. Au village de Kergoh , autour de la chapelle de S. Bieuzy, près du moulin de S. (leorges, à la chapelle S. Cado, au château de KerCrésec , et dans d'autres points voisii on trouve plusieurs retranchements, des ruines considérables d'innombrables débris de briques romaines. Au sud de Nostang, Plouhinec , près du villagit dit le Vîeux-Passage . on observe ui fortification romaine qui défendait l'entrée de l'Eiel ; ei au N. 0. de Noslang, en Kervlgnac, dans le bois de Korbalay, on a décoU' vert des briques a rebord et des fragments de poterie , ce qui incontestable l'occupation de ce point parles conquérants.
ble,
elle
' riflc (.'•}'oi DiilHiidi'o, [itkjs 195 ol lui vîmes.
ir les borJs du Morbihan, il'uri cdià à Locmariaquer, au Major, fCardelan , ii Bourgerel , à Pen-Boch ; do l'aulre cûté à Porl-Navalo, àS'-Nico!as, à Truscat, à Penvins, à Noyain; au milieu, à Vannes i on peut retrouver encore des luiles à crochet, des pierres cubiques, des canaux calorifères, des ruines d'édifices publics ou d'habitations particulières, des blocages à la chaux, des ciments, des stucs , des marbres , des médailles, des staïuolles en bronze ou en or , des débris de poterie fine , objets qui marqueni tous le séjour prolongé, l'occupation permanente des Romains dans tous les lieux que je viens de nommer, el dont les deux plus importants, Locmariaquer et Vannes , exigent une étude spéciale de noire pari. .
Situé à l'entrée du Morbihan, le bourg de Locmariaquer qui pourrait bien avoir été l'antique Dariorig , comme je le crois avec beaucoup d'antiquaires, sans pour cela avoir été la capitale des VénJtles, a du , à cause de sa position elle-même, à cause aussi de sa population, dont la grandeur el le nombre de ses monuments druidiques marquent bien l'importance , êlre un des points les plus sérieux d'occupation pour les Romains. Aussi, là on a découvert, et on découvre encore, non seuleraenl des ouvrages militaires, mais aussi des ouvrages civils qui sont dignes d'intérêt pour les archéologues.
A l'ouest el au-dessus du bourg, dans un point qui le domine , la chapelle S'-Michel est assise sur des débris. Au sud de celte chapelle , on observe les assises d'une tour , et à l'est on peut reconnaître encore de longues et fortes maçonneries qu'on nomme dans le pays ar Cantel, le château. Rien ne prouve que la ville fut enceinte de murs : mais loul démontre qu'un château fort, un oppida romain, si je puis m'eiprimer ainsi, assurait aux dominateurs la conservation de ce point important.
ILés monuments militaires ne sont pas du reste les seuls que l'on ffu citer h Locmariaquer; les rues de ce bouTj, \e^ tLWmç% o^v
Tentoureat sont rougis de débris de tuiles ; les talus de ces champs sont presque partout revêtus de pierres cubiques, et l'existence d'un cirque dont Tenceinte circulaire , dont les murs en petit appareil régulier, dont le terrain en pente, indiquent parfaitement la desti* nation, tout prouve que la population romaine y était nombreuse , que la garnison y était forte et n'y était point inquiétée.
Cette année même , au mois de janvier et au mois de mai , j'ai été chargé, par la Société Polymathique dont j'ai l'honneur d'être le secrétaire, d'aller étudier, pour lui en rendre compte, des substructions romaines découvertes par hasard, dans la cour d'une maison particulière , située au milieu du bourg de Locmariaquer. Permettez* moi , Messieurs, de vous entretenir un instant de cette découverte, *
Dans une cour carrée, mesurant dix-huit mètres sur chaque côté, on a trouvé à Û,iû^ de profondeur un édifice romain dont huit pièces ont été successivement mises à nu. Six de ces pièces étaient dallées en marbre blanc, fort résistant , ayant un peu l'aspect et l'âpreté du grès. Toutes ces pièces séparées par des murs en petit appareil, variant en épaisseur de 0,50 c à 0,70 c. , étaient plus longues que larges et toutes au même niveau. L'édifice était exposé N. et S., l'entrée paraissait avoir été au N. Quoiqu'il ne seit pas entièrement déblayé , on peut penser qu'il avait quinze à seize mè« très de largeur, sur dix-huit ou vingt de longueur.
Deux pièces séparées l'une de l'autre par un triple mur demicirculaire, d'une épaisseur remarquable (1'^,60^}, doivent être spécialement décrites; car elles étaient pavées autrement que les autres, étaient situées à TE. de l'édifice, et à des niveaux diSëreols. Une de ces pièces, comprise dans le mur demi-circulaire, n'a pu être déblayée entièrement , parce qu'elle se prolonge évidemment sous un courtil voisin où existe un puits qui parait très-ancien. On n'a point trouvé les degrés qui devaient conduire à cette pièce
* Le Rapport e^t en veute clicz Cauderan, Libraire, à Vannes.-- Prix : 30
située à deux mètres au-dessous des autres et pavée, partie en carreaux de marbre j partie en schiste , et partie en tuiles d'une dimension extraordinaire (0,60<^ en largeur comme en longueur). La partie inférieure des parois de cette pièce était revêtue de grandes dalles de schiste placées debout.
En descendant dans l'épaisseur même du mur demi-circulaire jusqu'à 3°»,75°, on observait sous ce mur, du côté de la pièce que je viens de décrire , une petite voûte dont toutes les pierres étaient revêtues d'un enduit fulgineux, et dont le ciment qui liait ces pierres entre elles était pénétré de noir de fumée. Sous la pièce dont je viens de parler devait donc être l'hypocausle.
La pièce voisine placée au S. E. de l'édifice^ était toute pavée en belles pierres de granit soigneusement taillées et appareillées , et sur ce pavé on remarquait une gouttière bifurquée, large de û>o,2û<' et profonde seulement de 0"*,02<^. Quand je l'ai étudiée, cette pièce n'était que fort peu découverte ; aussi, j'éprouve une certaine diflBculté à lui assigner une destination. Cependant, eu égard à la nature de son dallage , à la gouttière pratiquée sur ce dallage, au revêtement de ses murs recouverts partout d'une épaisse couche de ciment hydraulique, j'estime qu'elle était destinée aux bains. Elle était, du reste , située à un mètre au-dessus de l'hypocauste et à 60 centimètres au-dessous des autres pièces.
En fouillant profondément plusieurs parties de la maison que je crois être une habitation particulière , mais que vous jugerez peut* être avoir été un édifice public destiné aux bains, opinion que j'accepterais volontiers, on a trouvé partout, presque immédiatement sous les dallages , des conduits en briques formant des tuyaux carrés de trois dimensions différentes. Tous ces tuyaux, qui communiquaient entre eux, marchaient tous de l'E. à TO., et paraissaient partir d'un canal central >.n pierres cubiques et en tuiles , placé transversalement du N. au S., tout près de l'hypocauste, avec lequel il devait être en communication par un conduit qui partait de la voûte que nous avons signalée sous cet hy]^0(^^u^\^.
Toul-àfail à l'O. de l'édifice, sous la dernière assise d*un mur de tuiles , et tout près de Tangle de jonction de deux murs , on a trouvé une monnaie romaine , moyen module en bronze , sur laquelle on est parvenu à lire avec beaucoup de peine CAE. MAGNENTIUS. AUG. On ne peut douter que cette monnaie ait été placée avec intention là où on Ta trouvée , car l'angle de jonction des deux murs était formé , comme ne Tétait aucun autre, en pierres de taille, sur une desquelles on a trouvé neuf crampons de fer placés à différentes hauteurs, et qui assujettissaient le mur de tuiles sous lequel se trouvait placée la pièce de Magnence.
De ces faits, je crois pouvoir conclure que Tédifice découvert dans la cour de la maison Le Roi, au milieu du bourg de Locmariaquer, a été construit de 350 à 353 de Tère chrétienne , puisque Magnence y tyran des Gaules, n*a porté la pourpre que pendant ces trois années.
Siy en quittant Locmariaquer, nous voulons suivre la côte 0. du Morbihan jusqu'à Vannes, nous allons rencontrer à chaque pas des ruines romaines. D'abord, en face de Locmariaquer, à la pointe de Locmiquel, dans la presqu'île du Major, on a recueilli des pièces romaines qui ont disparu , sans avoir été examinées par les antiquaires. Dans les environs de Toulendac , en face de rOe-aux-Moincs, on a trouvé et l'on trouve partout, sur une grande étendue des tuiles brisées. A Pen-Boch, on observe les ruines d'une fortification importante, sous la protection de laquelle les Romains avaient élevé, au-dessus et au-dessous de Bourgerel, et probablement au Truhélin, plusieurs villa qui toutes jouissaient d'une vue admirable sur la partie la plus pittoresque du golfe morbihannais. M. I^ouis Galles a découvert à Bourgerel une pièce en bronze de Magnence; et au Truhélin, près de Bourgerel, une pièce en bronze aussi de Crispus, fils aîné de Constantin-le-6rand. Toute la côte, de.Bourgerel à Roguéda, est semée de débris de tuiles ro-
maines que les flots roulent avec les galets. Là , les souvenirs de ' deux âges se trouvent mêlés; car, à Mané-Bourgerel, un menhir mutilé touche aux murs en petit appareil d'une villa , et Toû a découvert, au mois de mai dernier, tout près de Roguéda, cinq pièces gauloises en étain.
Maintenant, Messieurs, nous allons chercher à démontrer que , de tout temps, sous les Gaulois comme sous les Romains, Vannes a été la ville la plus importante du Morbihan.
Sans doute, on ne voit point à Vannes des monuments druidiques comme on en admire à Locmariaquer; mais celan^a rien d'étrange , car^ par cela môme que la population a toujours été plus considérable à Vannes, on a dû «n détruire un plus grand nombre. Les inonuments celtiques de Locmariaquer ont été fouillés , mutilés ou renversés , mais leurs débris sont là ; tandis qu'à Vannes , ces débris ont dû disparaître, parce qu'ils ont été utilisés dans la construction des anciens quais, des remparts, des habitations par*ticulières et des monuments publics.
N'avons-nous pas vu disparaître de nos jours une foule de men« hirs, d'autels , de dolmens , dont les ruines couvraient les landes de Pleucadeuc et de Pluherlin , parce que ces ruines ont été employées dans la construction d'écluses pour le canal de Nantes à Brest.
A Locmariaquer, à Carnac, à Ërdeven, partout enfin où nous trouvons beaucoup de monuments celtiques, on ne remarque ni édifices publics , ni canaux , ni ports, ni écluses, ni chemins dans la construction ou l'édification desquels on eut pu faire entrer tous leurs débris; mais à Vannes il n'eu est pas ainsi, et l'industrie, de ^os jours même où l'administration cherche à protéger ces monu- Ddents , aura bientôt fait disparaître les ruines qui en restent. Si Vous voulez. Messieurs, apprécier jusqu'où peut aller la destruction, parcourez les landes du Bohalgo au Prat et du Prat au Rohic , et Vous verrez là un fouillis sans nom, de pierres brisées, creusées,
bouleversées , et qui ont autrefois appartenu à des dolmens , à des autels et à des menhirs druidiques.
Pour vous prouver du reste que, sous les Druides , Vannes a été une terre sacrée , je puis vous citer quatorze autels dont les débris peuvent se reconnaître encore de Saint-Guen à Saint-Léonard, dans une étendue de moins de six kilomètres, et ces autels ont été sans
doute brisés et renversés avant rétablissement du christiarnsme dans l'Armorique, car l'histoire nous apprend que le cruel Tibère, persécuteur des Chrétiens, fut aussi persécuteur des Druides. Quelques-uns de ces prêtres purent , en passant en Angleterre , échapper aux arrêts de mort qu'il avait lancés contre eux; mais les monuments de leur culte ne durent pas échapper aux dévastations ordonnées par ce tyran , dans des lieux où les exécuteurs romains étaient nombreux et tout puissants.
En effet, les preuves abondent pour établir que Vannes a été le grand centre de la domination romaine dans la Vénétie. Ainsi, vous pouvez voir, Messieurs, dans nos remparts qui subsistent encore , de la rue du Mené à la rue de TOuest^ quatre portions de murailles construites en pierres de petit appareil, coupées à diverses hauteurs par des cordons de briques; vous pouvez visiter notre cimetière, et vous verrez que les fosses y sont creusées dans une terre remplies de débris de briques et de poteries romaines. De Saint-Guen à rÉtang-au-Duc, toutes les clôtures de nos prés sont formées de pierres cubiques provenant de la démolition d'un cirque dont la forme et la disposition sont les mêmes qu'au cirque de Locmariaquer. Ce cirque a certainement existé tout près de l'entrée de la route de Josselin, dans le pré n^ 466 de la section K, S^ feuille. Au Hesquéno , les tuiles romaines abondent dans la direction de l'Étang-au-Duc. Enfin, six grandes voies stratégiques sortaient de Vannes ou venaient aboutir à ce grand centre, où des forces considérables devaient stationner d'une manière permanente; aussi, dans les environs de Vannes, mais svitloul an Rohic , on a décou-
vert, en fouillant le sol, des villa romaines qui prouvent la profonde sécurité dont jouissaient ici nos dominateurs. M. Chanon, major en retraite, a trouvé, dans un champ qui lui appartient et qui touche, au N. 0., à la chapelle du Rofaic , des tuiles à rebord, des blocs de pierres noyées dans la chaux, deux piles d'un hypocauste, où des traces de suie existaient encore, et enfin une pierre de composition très-sonore , très-poreuse, en forme de chapeau chinois percé au sommet, et dont l'usage nous est totalement inconnu. Tous les talus des champs du Rohic sont formés de pierres cubiques, et les petits chemins y sont remplis'de débris de briques romaines.
Depuis longtemps, les Archéologues sont en discussion pour savoir où placer Dariorig. Il est facile d'affirmer que ce ne peut être à Vannes ; car cette ville a toujours porté dans la langue celtique le nom de Gv^enet, et dans la langue latine le nom de Veneti qui en dérive ; or, de ce nom seul, on peut hardiment conclure que Vannes était la principale ville d'un peuple qui portait le même nom qu'elle. Dariorig devait être où est aujourd'hui Loemariaquer.
Nous nous sommes, trop longtemps peut-être, arrêtés à Loemariaquer et à Vannes , deux villes dont l'importance absolue, sous la domination romaine, était hors de doute ; mais nous tenions à assigner à chacune son importance relative; et à cet égard, nous croyons avoir établi que Vannes était la première des villes vénètes, et aussi la première des villes romaines dans la Vénétie.
Je vais examiner maintenant les moyens militaires employés par les Romains pour prévenir l'entente des peuplades entre elles et empêcher les soulèvements qui pouvaient survenir d'un concert arrêté.
Nous avons dit que six routes partaient de Vannes.
La première allait à Loemariaquer , et était protégée par les retranchements que nous avons signalés sur le bord ouest du Morbihan et par un camp qui se trouvait placé au confluent du Sal et du Tréauray. On rencontre encoro dans ce point des tuiles romaines.
La seconde se rendait à Port Navalo qui , situé à rentrée du Morbihan, a été un point fort important pour l'occupation romaine qui y a laissé des traces matérielles. Cette seconde voie était protégée par les postes militaires dont nous avons parlé en citant les lieux occupés sur la côle E. du Morbihan et dans la presqulle d« Rhuis.
La voie de Port-Navalo , unique jusqu'à Noyalo, se di\isait en ce lieu où commençait une autre voie qui , se dirigeant à travers les communes de Surzur, d'Ambon, de Billiers et d' Arzal^ atteignait la Vilaine au château de FOe.
Cette voie de Vannes à Nantes était placée sur la limite môme du territoire occupé par la Poblad ar Mor. On trouve, en Theix, en Surzur et à Noyalo, des traces matérielles du séjour des Romains. A Noyalo , c'est à l'E. de l'église, et en Surzur , c*est près de la ferme de Lezcorno, où l'on a découvert une colonne en Thon* neur de Victorinus, et les traces d'un camp romain qui paraît avoir été permanent.
Nous avons dit un mot d'une petite population vénète qui occupait le territoire de la commune de Noyal-Muzillac et une partie de celui des communes du Guerno et de Muzillac; les Romains n'en ont point négligé la surveillance; car on y trouve en beaucoup de points des tuiles à rebords, et M. Piéderrière, vicaire à Noyal- Muzillac, m'a fait connaître qu'auprès de la ferme de Kerroyant, dans cette commune, on avait trouvé en 1847, en défrichant une lande, les murs d'une maison romaine , et même des dallages en-^ tiers. M. Piéderrière m'a encore assuré qu'à 200 pas du bourg du Guerno, on a aussi découvert, en 1850, les ruines d'une habitation romaine, sur la route du Guerno à Questembert.
La quatrième voie romaine parlant de Vannes allait à Nostang, où nous avons signalé un grand établissement romain. Sur cette route située presqu'à la limite N. de la Poblad ar Mor , on trouve à la Fontaine-de-Beurre , à Sainte-Anne, et près du vaste étang du
Cranic, d'anciens postes romains où les débris de tuiles abondent.
La cinquième voie, qui allait à Blain par Rieux, était aussi parfaitement éclairée par des retranchements dont on reconnaît trèsbien les assises dans les communes de Saint-Nolff , de Tréfiléans , de Theix, de Sulniac, de Molac , de Pluherlin, de Questembert et de Halansac. En outre, au S. et loin de cette voie, on trouve des retranchements bien caractérisés pour être romains , à Talhouet et à Brangolo en Thei^, à Berric, à Limerzel et à Béganne; et au N. de cette même voie , sur les bords de TArz , on peut voir un poste^ militaire à Monterblanc, un poste et une villa à Saint- Christophe d*Elven, une station considérable à Kerbricon en Molac , et deux camps au moins en Pluherlin.
Voilà donc vingt-cinq stations ou camps romains que je viens de citer, entre la rivière d*Arz qui servait de limite^ au S., à la Poblad ar Stœrieu, et la voie de Vannes à Nantes qui bornait au N. la Poblad arUor; et dans ces vingt-cinq stations militaires, il n'en est pas une seule qui ne soit parfaitement caractérisée par des découvertes de pièces romaines, ou par des blocages romains, ou par des tuiles à rebord y ou par des colonnes votives, ou par des murs en petit appareil , ou enfin par des fragments de poterie couleur de cire à cacheter.
Pour maintenir la Poblad ar Guibledeu , là où elle touchait presque à la Poblad ar Stœrieu ^ les Romains ont multiplié les camps. On en trouve au Roc-Saint-André, à Lizio, à Seront, à Saint- Abraham y à Caro, àMissiriac, à Tréal, à Monteneuf et à Carentoir. J'en compte au moins quatorze d'une origine non douteuse , qui devaient suffire pour mettre les Romains à l'abri de toute surprise. On y trouve aussi quelques villa , dont nous devons la connaissance aux recherches éclairées de M. Harot, curé de Rochefort, et de M. de La Monneraye, membre du Conseil général du Morbihan, Tout en prévenant une entente dangereuse entre deux peuplades,
ces camps surveillaient la voie romaine de Vannes à Rennes , qui est, dans ces lieux, la même que celle de Rennes à Carbaix.
Au milieu de la peuplade des Rivières, dans la commune de Plaudren, au village de Kerfloch, et au point d'intersection des voies de Rennes à Carbaix et de Vannes à Corseul, on remarque un vaste retranchement qui contenait , au temps de la domination romaine, une forte garnison. Près de là, en un lieu nommé Goh* Uis, on trouve beaucoup de fragments de tuile^ à rebords. Ce nom de Goh'IIis qui veut dire vieille église , parait étrange , là où l'on ne voit que des débris romains , et pourtant j'ai remarqué que presque partout où l'on rencontre de grandes stations occupées autrefois par les Romains, on voit d'antiques chapelles. Voici, je crois , l'explication de ce fait.
Partout où les Romains s'étaient établis d'une manière permanente, les populations gauloises ont dû se rapprocher d'eux, car il y avait là des marchés à passer et du commerce à faire. Beaucoup de Celtes , une fois établie, ont dû y restera demeure , même après le départ des Romains, chassés de l'Armorique en 409. Alors la religion chrétienne qui commençait à devenir dominante dans la petite Bretagne , établit ses églises partout où elle trouva des populations agglomérées , et par conséquent là où le séjour prolongé des Romains avait attiré et fixé des habitants. Il n'est donc pas étonnant que Ton trouve des chapelles près des camps romains.
De Kerfloch la voie de Rennes à Carbaix se dirigeait droit au N. 0., et passait dans les communes de Baud, de Guénin, de Bieuzy et de Melrand. On trouve dans ces quatre communes au moins huit stations romaines bien évidentes. C'est que là avait lieu leplus grand vappTOchemv.nl des PobladarStœrieu et arMannéyeu. La station la plus importante et la plus sure était celle de Castennec, que M. Le Déan a démontré d'une manière incontestable avoir été la fameuse station de Sulis, '*' ou des soldats maures de l'empire
* Voir V Annuaire du Morbihan pour 1839.
ont longtemps séjourné dans les derniers temps de l'occupation romaine.
Ce sont probablement ces soldats maures qui , dans les ennuis du corps-de-garde, ont sculpté la grossière statue qu'on voit maintenant à Quinipily , et qui portait à Castennec le nom de Femme de la Garde , Groek ar Gouard. On a trouvé aussi à Castennec une colonne portant le nom de Trébonianus.
De Kerfloch aussi ^ la voie de Vannes à Corseul marchant droit au N.y atteignait la forêt de Lanouée au-delà de Pont-Meleuc , où les Romains ont laissé des preuves de leur séjour. M. René Gaillard, de Josselin, a trouvé beaucoup de tuiles à rebord dans sa propriété de Quelneuf , située sur un coteau qui domine Pont- Meleuc. Entre Kerfloch et Pont-Meleuc la voie de Corseul traversait un vaste désert ; aussi les Romains ne paraissent point avoir éclairé et surveillé cette voie, comme ils avaient cru devoir protéger les autres. Je ne connais pas de camps bien caractérisés comme Romains sur cette voie , même au-delà de Pont-Meleuc, du moins dans le Morbihan.
On a voulu rattacher à cette voie , comme camp de sûreté , le Camp des Rov£ts à Bodieuc ; mais outre que ce camp est situé fort loin dans TEst, je ne le crois pas établi par les Romains.
C'est ici le lieu d*examiner, pour répondre à votre seconde question, les caractères auxquels on peut distinguer entre elles les buttes artificielles d'origine gauloise y gallo-romaine ou féodale.
Je vous avoue franchement , Messieurs , que je ne crois pas à la Butte Prétorienne dans les camps romains de notre département , car je n'ai pas vu une seule butte dans les retranchements réellement romains, dans les stations romaines bien caractérisées; tandis que je vois ces buttes dans des retranchements toujours placés au bord des cours d'eau , à portée de passages ou sur d'anciens chemins qui ne sont pas des voies romaines. Les camps où Ton trouve des buttes ont d'ailleurs presque tous trop peu de déve-
loppement pour avoir été occupés par une forte garnison ; à Kerboulard , à Luhan , en Saint-Noiff , on trouve des buttes entourées de fossés profonds , de parapets élevés; mais ces buttes et ces camps sont d'une très-petite étendue, placés à mi-pente , et nç surveillent que le cours d'eau qui passe entre eux. Il existe en Saint-Noiff une vraie station romaine , mais plus au S,, et sur une hauteur d'où Ton domine une immense étendue de pays : c'est à Saint-Colombier où Ton voit une vieille chapelle , et une croix fort curieuse , à la base de laquelle on peut voir des soldats romains sculptés en relief y armés de lances , et accompagnant Saint* Colombier en costume d'évêque.
En détruisant le fossé d'un champ près de la chapelle de Saint- Colombier, on a trouvé des tuiles à rebord de grande dimension, et des tuyaux d'hypocauste que j'ai vu retirer de terre moi-même.
Dans les environs de Bodieuc , où beaucoup d'antiquaires veulent voir un camp romain , on n'a jamais trouvé une tuile à rebord, pas une pièce de monnaie, pas une pierre cubique, pas un pouce de blocage qui permette d'attribuer cette fortification aux Romains; tout, au contraire, porte là l'empreinte et le cachet dumoyen-age. On y voit, ou du moinï j'y ai vu il y a quelques années , un vieux chemin grossièrement empierré , fort élevé au-dessus des terres environnantes , une vraie chaussée enfin , coupée par la rivière de Ninian, et surmontée d'un pont de bois. La butte qui se trouve au milieu de l'enceinte fortifiée , et qu'on nomme le Troanier, est tronquée et a probablement supporté une tour. Je ne vois rien là de Romain, et si l'on cherchait bien, on trouverait peut-être quelque titre qui nous dirait que le camp de Bodieuc dépendait du château de Bodégat, ou que le prieuré de Bodieuc était autre^^'j un manoir féodal.
Comme vous le voyez , Messieurs, on ne peut confondre les buttes féodales qui ne sont pas très- rares dans notre département, avec les bulles gallo-romaines qui n'y existent pas.
La butte gauloise , ou tumulus , est très-facile aussi à distinguer de la butte féodale ; cette dernière étant toujours entourée de fossés ou de douves, l'autre ne Tétant jamais. D'ailleurs, on ne trouve guère de tumulus (et j'ai soin de distinguer ici le tumulus de la tombelle ) que dans la Poblad ar Mor, tandis que les buttes féodales y sont peu communes , si ce n*est à sa limite N.
On distingue aussi très-facilement la butte féodale de la butte factice édifiée pour y établir un moulina vent; caria butte féodale est toujours entourée d*eau ou de retranchements , tandis que la butt« à moulin n'en présente point, comme on le conçoit. .
Dans le vaste désert que traversait du S. au N. la voie de Vannes à Corseul , il est un point sur lequel je désire attirer un moment votre attention.
On trouve, en Crédin et en Naizin, deux camps isolés, bien caractérisés romains, parles tuiles à rebord qu'on y a trouvées, et dont on ne s'explique pas l'existence , car ils ne sont point en rapport avec la voie romaine , ni avec le camp de Castennec ou de Suîis qui en est fort éloigné , quoique ce soit la station romaine la plus voisine. Il y a là nécessairement quelque chose à étudier, les Romains n'ayant pas dû jeter ainsi, sans motif, des détachements dans des camps perdus . Ce quelque chose , ne serait-ce pas l'emplacement de la ville romaine Reginea , que des archéologues ont voulu placer, à tort suivant moi , à Rohan , où Ton ne trouve rien , et qui est une ville toute féodale.
Reginea, comme on le sait, se prononçait autrefois Reguinea; or, non loin des camps dont je viens de parler, on trouve un bourg nommé Réguiny, Voilà un indice propre à mettre sur la voie des recherches. Un nom en archéologie, Messieurs, n'est qu'un indice, car cette science n'est point aussi conjecturale qu'on le croit généralement. Etablissons donc nos investigations sur cet indice. Dans la commune de Radenac, qui est la voisine immédiate de celle de Régùiny , on trouve au village des Rivibt^ s XowX v^^ ^^V vsv>si^%
voie de Vannes à Ck)rs6ul , des ruines considérables qui^ passent dans le pays pour ôlre celles d'une ville qu'on y désigne sous te nom de la Ville BUmehe, Ne serait-ce pas l'ancienne Réginea qui devait , si Ton en juge d'après les cartes anciennes, exister dans ces parages? c'est un point d'archéologie bien curieux à élucider, une recherche bien intéressante à faire. Je ne doute pas, Messieurs, que, sur votre demande , le conseil général du Morbihan ne s*empresse de voter assez de fonds, pour entreprendre des fouilles sérieuses au village des Rivière^.
Dans la Poblad ar Maméennm , dont Carhaix devait être le grand centré d'occupation , je ne connais qu'un seul camp romain, du moins sur le territoire morbihannais. Ce camp est situé en Langonnet , au village de Guernegal-Caslel , où l'on trouve des traces d'une occupation considérable. Les débris de tuile y rougissent la terre. Dans cette commune de Langonnet, et dans toutes les communes voisines , on trouve beaucoup de retranchements, mais rien ne prouve qu'ils soient dûs aux Romains, et je ne veux* eiter ici que ceux qui ont été incontestablement élevés par eux.
Les îles vénëtes situées dans le Morbihan, ou dans l'Océan en face des côtes morbihannaises, ont été occupées par les Romains, et leur séjour à Belle-Ile surtout, est attesté par des témoignages authentiques, puisqu'ils sont matériels.
En 4748, on a trouvé aux Grands-Sables une médaille de Vespasien et deux pièces de Jules César; dans la même année , oa a recueilli , au Potager, une médaille en bronze de Trajan.
En \S20, on a trouvé au village de Kerlastrem, commune de Bangor , une belle médaille en bronze de l'empereur Adrien. Aveo cette pièce se trouvaient ce que l'on est convenu de désigner sous le nom de haches en bronze. Ces prétendues haches étaient toutes creusées d'une douille, et pourvues, les unes d'une anse ou anneau, et les autres de deux anneaux. Pour moi, je regarde ces haches comme étant des objevs de c«K\^Ui^tA> v^tee c^ue les auteurs
nous disent que les soldats romains portaient toujours avec eux tout co qui était nécessaire pour établir des camps et dresser des tentes, el que d'ailleurs je ne puis trouver ces haches en bronze propres à aucun autre usage. C'est par exclusion que je suis arrivé à me former cette opinion. Les haches étant creusées d'une douille profonde, n'ont pu jamais être. aiguisées, et par conséquent devenir des instruments tranchants I des armes de guerre.
On a aussi découvert en 1840, à Belle-Ile, dans la commune de Locmaria, une médaille de Jules César de 0"*,03<^ 122 de diamètre, et en 4843, un vase en cuivre fort curieux que Cayot Délandre a décrit (page 538), et dont il a donné le dessin.
Avant de clore ce mémoire que vous trouverez sans doute, Messieurs, plus long qu'il n'est intéressant, je dois vous parler des tombelles que beaucoup d'antiquaires regardent comme des tombeaux gaulois, et qui ne sont pour moi que des tombes romaines, parce qu'on ne les trouve guère que là où les Romains ont séjourné, et là où l'on ne trouve pas un seul monument druidique.
Ainsi , en Seront , en Limerzel et en Tréfiléans, on ne trouve pas ua seul Dolmen , pas un seul Menhir, tandis qu'on y voit des enceintes fortifiées par les Romains, quelquefois môme des villa romaines, et des tombelles près de ces camps et de ces villa. D'ailleurs les objets qu'on y trouve démontrent bien qu'elles ne sont pas gauloises.
Près de Coh-Castel (vieux château), enceinte fortifiée en Treffléans , on a fouillé quelques tombelles qui y sont fort petites et au nombre d'une vingtaine, et dans toutes on a trouvé des cendres et du charbon.
A Limer2el , dans le bois de Brespan , existent neuf tombelles dont une assez élevée et écartée de cent pas des huit autres. M. de Penhouet en a fouillé quelques-unes en 1808 , et il y a trouvé, sur une aire en ciment d'une extrême dureté , des ossements calcinés , des fragments de verre et de poterie.
A Bol-Hurel , en Sérent, on observe fln retranchement de 46™ sur SS*", et près de ce retranchement vingt- quatre tombelles , dont plusieurs ont été fouillées et quatre détruites. On y a recueilli , comme dans les autres , des cendres et des charbons.
Si , dans les lieux où Ton rencontre des tombelles , on ne voit pas de traces de populations gauloises , mais au contraire des villa et des camps romains; si toutes ces tombelles renferment des ossements calcinés et des charbons , n'est- on pas en droit de conclure que ces tombelles ne sont que des tombes romaines, et qu'elles datent des dernières années de l'ère payenne, et des trois premiers siècles de Tère chrétienne.
Pour répondre complètement aux quatre premières questions de votre programme , je joins au travail synthétique que je viens d« vous lire , un catalogue analytique des monuments druidiques , des villa , des camps , des buttes que Cayot Délandre a décrits ou cités, que j'ai vus moi- môme , que mes amis m'ont fait connaître, oa que MU. Louis Galles, Mouillard et Piéderrière, mes collègues à la société archéologique , m'ont signalés. Puissiez-vous avoir trouvé dans la lecture que vous venez d'entendre , assez d'intérêt pour vous dédommager de l'attention que vous avez bien voulu me prêter.