‹ Des Moyens De Conserver Le Travail À DomicileChapitre 11 sur 69 · AVANTAGES D'ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

AVANTAGES D'ORDRE MORAL

Il ne faudrait pas croire que l’usine soit un progrès au point de vue humanitaire et social. L'usine est une agglomération de machines et d’hommes, et l’ouvrier, dans la dépendance continuelle d’un patron, d’un contremaitre, qui peuvent le réprimander à tout propos, perd beaucoup de sa personnalité ; 1l reste enfermé durant de longues heures loin de son foyer, et il n’y rentre que le soir, éreinté du travail de la journée après maintes stations au cabaret.

Quant à la femme, elle souffre encore plus de se trouver éloignée de son foyer, le seul milieu où elle puisse vraiment être heureuse. La promiscuité de l’atelier est bien souvent dangereuse et conduit l’ouvrière à la coquetterie et à l’inconduite. La mère ne peut plus allaiter son nourrisson, envoie ses autres enfants à l’école ou les abandonne à une voisine, ou bien encore ils errent au hasard dans les rues, ayant faim et froid ; de là une mortalité d’enfants

effrayante, et chez ceux qui survivent des habitudes pernicieuses. En somme, absence complète d'éducation morale, dégénérescence croissante de la race. Et puis, quand le soir, le père, la mère et les enfants se retrouvent dans l’unique chambre qui leur sert d’asile, il n’y a rien de prêt pour les recevoir ; personne n’a vaqué aux soins de propreté, le foyer est mort ; la mère épuisée de ses dix ou onze heures de travail à l'usine n’a pas la force de s'occuper du ménage, de ses enfants, le mari se réfugie au cabaret.

Au contraire, dans l’industrie à domicile, si pauvre que soit le foyer, la famille se trouve réunie dans une douce intimité. La femme, travaillant chez elle, s’occupe de son ménage, imprime une direction affectueuse aux habitudes et à l'intelligence de ses enfants. La présence continuelle de ceux-ci à l’atelier de leur père leur fait connaître, avant même que d’être apprentis, sans effort, l’usage des différents outils, des divers modes de travail ; initiés aux difficultés et secrets du métier, ils deviendront de bons ouvriers. Quant au père, s’il est occupé dehors, il trouvera en rentrant la chambre chauffée, la soupe chaude et restera chez lui ; s’il travaille à domicile, le fait d’être son maître développe en lui le sens moral, éveille son intelligence ; il éprouve même à tel point le sentiment de son indépendance que travailler à l’usine serait pour lui une déchéance. Aussi cette forme d’industrie est-elle profondément ancrée parmi ceux qui la pratiquent. On dit que le fait d’être isolé rend l’ouvrier à domicile égoïste et l’empêche de songer à l’action sociale. Mais nous n’avons qu’à parler des tisseurs de la Croix-Rousse, de leur énergie qui s’est manifestée en tant d’occasions, de leurs hautes qualités civiques, pour prouver le contraire.

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