OPPRESSION DE L’'INTERMÉDIAIRE
L'opinion populaire accuse les intermédiaires de tous les méfaits du sweating-system, et même on a souvent identifié ce Système avec l’exploitation de l’ouvrier par le sousentrepreneur.
Il n’est cependant pas nécessaire qu'il y ait intermé- : diaire pour que le sweating-system apparaisse.
Ne doivent en effet pas être considérées comme sweated les seules industries où le travail est remis à l’ouvrier par l'entremise d’un sous-entrepreneur. L’ouvrier peut tout aussi bien être exploité directement par le patron : ainsi, certaines grandes maisons de confection de l’Est End (1),
(1) Select Committee of the House of Lords, 1890, p. 83.
ont créé des ateliers de distribution, supprimant l’intermédiaire, ont gardé pour elles la part de profit de celui-ci. Les grands magasins qui emploient des ouvriers à domicile sans avoir recours à des intermédiaires abaissent le salaire dans des proportions considérables (1).
D'autre part, il est des cas où l’intermédiaire peut être avantageux, et où vraiment l’ouvrier touche par pièce plus d'argent que lui : si l’intermédiaire gagne plus, c’est sur l’année entière. Souvent aussi, l’intermédiaire possède des ateliers dans lesquels-il travaille semblablement à ses ouvriers, ou achève les marchandises qu'ils ont fabriquées, légitimant ainsi son profit par le travail. IL est enfin des industries où l’intermédiaire n’abaisse pas le prix du travail (2) : ainsi l’ouvrier rubanier stéphanois touche la moitié, le veloutier les deux tiers du prix de façon payé au chef tisseur, intermédiaire, qui leur fournit le local, les métiers et souvent la soupe.
Si les enquêtes constatent tous les inconvénients pouvant résulter de la présence de l’intermédiaire, il faut cependant remarquer qu’elles négligent tous les cas de sousentreprise où les ouvriers ne se plaignent d'aucun mauvais traitement et où ils sont tout aussi payés que les ouvriers directement occupés par le patron.
Pourtant, il faut admettre que dans bien des cas, l’intermédiaire cherche à tirer un profit abusif de ses ouvriers, et qu'il mérite le nom à lui donné par Karl Marx de « vorace parasite ». Souvent, en effet, l'intermédiaire a cessé de travailler lui-même ; son bénéfice consiste dans la diffé-
(1) GaRRIGUES : les Grands Magasins de nouveautés et le Petit Commerce en délail. .
(2) ScuLoss : les Modes de rémunération du travail (trad. de Rist).
rence entre la somme que lui donne le fabricant et le salaire qu'il paie lui-même à l’ouvrier, somme qu'il tend d’ailleurs à réduire de plus en plus : se trouvant en concurrence avec d’autres intermédiaires, pour avoir de l’ouvrage, il doit baisser ses prix, et comme il ne veut pas voir diminuer son profit, 1l exploitera de toutes façons l’ouvrier, ne prenant aucun souci de l'hygiène, le forçant à exagérer ses heures de travail, gagnant sur les fournitures.
Son profit variera selon le genre de travail qu'il fera exécuter, suivant le nombre de malheureux qu'il emploiera : plus son entreprise est petite, plus les conditions de travail sont mauvaises ; ayant moins d'ouvriers à exploiter, 1i peut les harceler plus souvent, et doit les exploiter davantage pour garder le même profit.
On a estimé que le bénéfice de l'intermédiaire peut aller jusqu'à 46 p. 100 du prix de façon. D’après l’enquête allemande (1), un intermédiaire recevant pour un costume > mares 50 donne à l’ouvrier 2 m. 50 (dont il faut diminuer 15 à 20 pf. par pièce pour fournitures) ; un autre intermédiaire recevant de 25 à 40 pf. pour un costume petit garçon donne à l’ouvrier de 15 à 25 pf. et de 35 à 40 pf., s’il gagne de 70 à 90 pf. M. Burnett (2) cite le cas d’un intermédiaire qui recevant 24 shillings de l’entrepreneur pour la confection de 12 vêtements, ne payait à ses ouvriers que 13 sh. 5 d., conservant un bénéfice de 10 sh. 6 d.
On peut imaginer quelle est la condition de l’ouvrier à domicile, lorsque, entre l’entrepreneur et lui se faufile
(1) Drucksachen der Commission fur Arbeitsstatistik, Verhandlung, 1896, n°410.
(2) Burnerr : J. des Économistes, 1896.
G. Lévy. 4
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toute une série d’intermédiaires qui prélèvent chacun leur bénéfice sur son salaire.
L’intermédiaire fait aussi tort au fabricant, à qui il livre du mauvais travail, mais celui-ci, soit qu’il ne sache rien, soit que par routine il préfère fermer les yeux sur ces agissements, accepte les services de l’intermédiaire avec les abus qu'ils comportent.
Quant à l’ouvrier, il est obligé de subir cette oppression : il ne gagnerait d’ailleurs rien à s’adresser à d’autres intermédiaires,car souvent ceux-ci s’entendent contre l’ouvrier ; du reste, dans bien des cas, l’ouvrier se trouve lié à l’intermédiaire et} forcé de travailler pour lui à raison des avances qui lui ont été faites et dont il ne peut se, libérer.