CHAPITRE VI
Du repos nécessaire à la vue après une forte tension.
.Lorsque nos devoirs de famille ou de profession exigent de nous une tension de la \ue^
forte et souvent renouvelée, il ne nous reste qu'un moyen, sinon pour conserver nos yeux en parfaite santé, du moins pour prolonger l'usage de ces organes: c'est de leur donner du relâche hors du travail. Chacun devrait reconnaître le besoin indispensable que la nature nous impose de laisser reposer nos membres , si nous voulons leur rendre une vigueur nouvelle. Et cependant combien de fois n'est-on pas en défaut à cet égard? combien de fois ne fait-on pas ce qui peut entretenir la faiblesse de la vue , au lieu de fortifier ce sens ? Puissent au moins mes lecteurs mettre en pratique les observations suivantes, qui découlent de l'expérience même „ et dont je suis persuadé qu'ils -ne peuvent manquer de se bien trouver !
i.° <( Celui qui se tient long-temps occu- > pé et attaché à des ouvrages uniformes % y> ou à la contemplatioji de petits objets , ou j> à chiffrer , calculer , etc. , avec contention * d'esprit , devra , autant que possible , » entre ses heures de travail , prendre le » grand air et exercer ses yeux à voir de » doin. )>
Il faut avoir fait l'expérience de ce moyen simple pour en concevoir l'effet salutaire. Ce relâche nécessaire en toutes saisons, redonne
(95) à la vue une nouvelle aptitude au travail f aussi bien pendant Pété que pendant Phiver. Mais c'est pendant Phiver sur-tout qu'on se le refuse et qu'on se donne moins de répit , aussitôt qu'on sort du lit , et après le repas , on revole à l'ouvrage; ou le soir, croyant faire grand bien a ses yeux , 'on passe une couple d'heures k jouer aux cartes \ ce qui ne fait que changer l'occupation de la vue , et c'est ainsi qu'après l'avoir constamment tourmentée , on tombe dans une affreuse cécité , ou du moins dans une faiblesse de vue qui Pavoisine. Certes, quand même les yeux seraient assez forts pour supporter longtemps un pareil abus > ils ne sauraient échapper pour toujours aux suites fâcheuses qu'il entraîne.
2°. « Après une longue tension de la y> vue y V exercice du cheval devient très* » salutaire, »
Mais , pour cela , il ne suffit pas de se prcK mener dans les rues d'une ville , il faut procurer aux yeux la faculté de plonger au loin. Le corps ne s'en trouve pas moins bien , puisqu'il est reconnu que Péquitation a une influence marquée sur les intestins ', et on doit $'étonner qu'il n'y ait pas un plus grand nombre de gens qui se servent de çç remède
efficace contre les affections opiniâtres du basventre, et qu'on préfère dépenser trois fois autant d'argent en lavemens de Koempf, ou autres médicamens semblables.
J'ai déjà remarqué qu'une des causes de l'affaiblissement de la vue provient de la compression des intestins , laquelle occasionne tant d'obstructions rebelles* De quelle utilité l'équitation ne doit-elle pas être pour les yeux, puisque , par l'usage modéré de ce moyen , on entretient et l'on redonne aux intestins leur mouvement péristaltique , et qu'on empêche l'afflux trop abondant des humeurs vers la tête.
5°. « C'est aussi un relâche utile , que » l'on prend après une forte et longue teny> sion de la vue , que le maniement ou la » considération d'objets mouvans > qui dé- » lassent la vue sans exiger une trop grande » attention* »
C'est ainsi , par exemple, que j'ai persuadé a plusieurs personnes distinguées qui se fatiguaient beaucoup la vue., de s'adonner de temps en temps a l'histoire naturelle , ou seulement a l'étude des plantes , ou de se procurer un petit nombre d'estampes récréatives , afin d'être ensuite plus capables de se livrer a leurs sérieuses occupations. Delà l'observation suivante :
(97) 4°. <c On doit considérer le spectacle » comme un mojen très-propre à délasser la $ vue. »
Le tableau mouvant , la représentation animée ou muette des objets du théâtre , et les contrastes frappans qui y régnent , relâchent singulièrement la vue en la réjouissant.
Mais rien n'altère autant les yeux du spectateur , que la clarté presque insupportable des lampes et des lampions placés au-devant de la scène; et puisqu'on n'en peut éviter l'effet nuisible aux loges les plus rapprochées du théâtre, je m'étonne de l'empressement que mettent a les occuper , des personnes mêmes qui sont déjà sensiblement affectées de la vue. Il serait a souhaiter que les magistrats assignassent ces places à ces gens qui > hors le boire , le manger , le dormir et la signature de quelques lettres-de- change, n'ont rien autre chose a faire*
Il est encore une récréation très-favorabli? a la vue , c'est le jeti de billard, qu'on peut appeler le premier de tous les jeux. ïl n'en est aucun qui lui soit comparable pour le délassement de l'esprit, la sanlé du corps, et pour l'exercice de la vue , ainsi que pour donner de la sûreté a la main* Je citerai ici us:c dernière règle qui n'est pas a dédaigner.
5°. « Quand on ne peut pendant Vhivcr » procurer au corps assez d'exercice en plein » air , il convient aux personnes dont les y> occupations sérieuses et attachantes faliy> guent les jeux pendant le jour , de ne point » se livrer a des jeux qui demandent qu'on » soit assis j mais plutôt à des jeux qui per- » mettent le mouvement 7 tels que celui du y> billard, etc. »
L'attention suivie et pourtant peu forcée qu'exige ce jeu, le roulement des billes qui apportent sans cesse de nouvelles chances , le mouvement continuel et modéré qu'on se donne, ( car j'entends qu'on joue sans passion ) , le vert tendre du billard , tous ces contrastes sont si bienfaisans pour l'esprit et pour le corps, qu'après cette récréation on se trouve plus dispos , et que la vue peut se tendre de nouveau , et plus long-temps qu'auparavant.
J'ai souvent remarqué que des personnes pensent apporter un relâche très-salutaire a leurs yeux , en restant assises une couple d'heures à jouer aux échecs : mais comment des yeux fatigués recouvreraient- ils de nouvelles forces par un jeu qui vous tient attaché sur une chaise , en même temps qu'il demande une certaine contention d'esprit ?
(99) Combien de gens pourtant, que je pourrais nommer , sont devenus myopes pour avoir passé un temps considérable a des jeux qui affectent si sensiblement la vue, qu'elle ne souffrirait pas davantage du plus mauvais traitement !