‹ Des moyens les plus efficaces pour conserver la vueChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des soins qu'on doit avoir des yeux, dans toutes sortes de travaux.

1 L est bien entendu qu'on veut ici parler seulement des travaux qui ont immédiatement, au du moins peu de temps après, quelqu'inlluence sur la santé des yeux ; mais ils sont en si grand nombre , et exigent une telle prudence , que je pourrais écrire un volume entier, sur le soin des yeux dans ces cas. Je bor-

nerai mes considérations , aux précautions } qui étant d'une application plus fréquente x sont aussi les plus importantes à connaître, et je. le ferai d'une manière aussi abrégée que possible.

i°. « La table près de laquelle on tray> caille doit être placée de telle sorte que » la lumière y tombe obliquement dans la » direction de T épaule gauche ».

Lorsque la table est ainsi disposée , on peut supporter un long travail } sur-tout si l'on a l'attention d'observer la règle recommandée plus haut , et notamment si l'on se sert du pupitre qui a été indiqué page 55 , afin de pouvoir travailler tantôt assis, tantôt debout.

Ceux qui doivent se tenir toujours assis pendant l'ouvrage , eussent-ils la meilleure vue , éprouveront un affaiblissement remarquable des yeux , causé en grande partie par la compression de l'estomac et des intestins, et par l'afflux d'humeurs qu'elle occasionne vers la tête , quand il s'y joint la moindre contention d'esprit.

De cette mauvaise habitude il résulte aussi que les fonctions naturelles sont bientôt altérées chez certaines personnes , ce qui donne lieu a des constipations opiniâtres qui \ comme. je l'ai déjà remarqué ; ont une iniluence des

plus funestes surPétat des yeux. On peut encore comprendre ici pourquoi les savans , les hommes d'état qui doivent écrire beaucoup , éprouvent souvent les mêmes incommodités que le tailleur et le cordonnier , puisque des causes semblables produisent communément les mêmes effets \ seulement les premiers commencent plus tôt a souffrir des yeux , parce que l'abus des facultés de l'esprit se joint souvent a celui de la vue.

Certains ouvrages ne permettent pas, il est vrai , de placer la table a sa guise : tels sont ceux des graveurs et des horlogers. Les graveurs se servent pour ménager la lumière, de plaques de cuivre poli qui la réfléchissent sur leur travail, et d'un châssis de papier blanc de grandeur suffisante, placé obliquement contre la croisée 3 mais je suis persuadé, de l'aveu de plusieurs de ces artistes qui suivent mes conseils , que ce moyen est de meilleur effet tant pour les graveurs et les horlogers qu'en général pour toute sorte d'ouvriers qui doivent manier des objets polis, lorsqu'ils recouvrent ce châssis d'un papier ou taffetas vert pâle au lieu de papier blanc. Celui qui n'a pas fait l'expérience de ce moyen , ne peut se faire une idée de la lumière douce et bienfaisante q ui se répand également sur les oh-

jets qu'on travaille. A-t-on vis-a-vis de la fenêtre près de laquelle on s'occupe un niur qui réfléchit les rayons du soleil? le paraluînière dont je parle f doit être assez grand pour couvrir la croisée entière , en observant toujours de le suspendre obliquement.

J'ai remarqué chez plusieurs artisans la pernicieuse coutume de se servir déballons de verre remplis d'eau pure pour augmenter la lumière. Ces ballons placés sur l'établis pendant que le jour se répand horizontalement , ne peuvent manquer d'attaquer les yeux d'une manière funeste ; pour en être convaincu , qu'on se rappelle ce que j'ai dit relativement à la répartition de la lumière. Ces ouvriers m'objecteront avec raison que la lumière des chandelles n'est jamais suffisante pour leur genre de travail y et qu'ils ont besoin d'un plus grand jour. Cela est vrai • mais dans ce cas, je voudrais qu'ils eussent recours aux lampes d'Àrgand » qui toutefois doivent pendre au milieu de la chambre, un peu haut , sous une espèce de dôme fixé au plancher cl. peint en blanc, lequel sera muni d'un tuyau qui s'avancera jusqu'à la croisée ; celle-ci devra être pourvue d'un ventilateur. Par ce mécanisme . un espace considérable de la pièce recevra aisément une clarté telle ,

(87) que plusieurs personnes assises en rond pourront manier les ouvrages les plus fins , en même temps que le dôme de la lampe les préservera de la vapeur grasse de l'huile. Ceux de ces ouvriers a qui la nature a refusé le préservatif nécessaire à leurs yeux , c'est-a-dire y qui , a cause de leur peu de cheveux et de sourcils , seraient trop affectés de la lumière , en préviendront les mauvais effets au moyen d'un petit auvent de taffetas vert , disposé de manière a avancer tant soit peu sur le front.

3.° ce // est très-nuisible de tenir le livre l> ou l'écriture en ayant la lumière derrière * soi y ou de tourner le dos à la fenêtre afin » de pouvoir mieux lire. y>

Car les rayons sont réfléchis trop à plein sur les yeux , de cette manière , et l'on en éprouve un dommage d'autant plus sensible > que le papier est plus blanc , et le caractère plus saillant ; règle que certaines personnes qui doivent en quelque sorte passer leur vie a lire et a écrire , ne doivent jamais perdre de vue , si elles veulent jouir de leurs yeux dans un âge avancé.

o°. « Il faut se garder de lire trop long- » temps le so:'r , et donner alors la préfey> rence à l'écriture , pour travail. »

Celui qui n'a pas vérifié par une expérien.c

constante , si la vue est plus affectée par là lecture ou par l'écriture , trouvera sans doute ce que je dis trop minutieux ; mais si l'on en fait l'essai avec attention , on sera bientôt convaincu de la vérité de cette règle. Au reste , en préférant l'écriture pour occupation du soir , je n'entends parler ici que de la copie , parce qu'alors on s'embarrasse moins déformer les lettres \ mais je conviens qu'une écriture soignée serait encore plus dangereuse le soir que la lecture.

Quelques artistes ne peuvent dans leur travail se passer d'un verre grossissant : tels sont les graveurs et les horlogers. C'est un abus qui ruine la santé de leurs yeux > chez les uns plus tôt , chez les autres plus tard , et ce qui ajoute encore au danger de ce verre, c'est que souvent l'artiste le tient à la main pour s'en servir. Les horlogers , sur-tout , le tiennent si près de l'œil , qu'on le croirait collé entre les plis des paupières : ce qu'ils font pour vaquer, de l'autre main, à leur travail. 11 n'y a pourtant rien de si préjudiciable que ce changement continuel de point de vue , qui a toujours lieu quand on approche ou qu'on éloigne le verre de l'objet qu'on met en oeuvre. En outre, l'œil, ainsi que je l'ai remarqué en commençant ; souffre plus ou moins de lit

( 89 ) pression extérieure du verre, selon qu'elle est de plus ou moins longue durée. Mes lecteurs comprendront facilement , avec quelle promptitude ces causes doivent affecter les yeux , sans compter que le genre de l'ouvrage n'est déjà que trop susceptible de ruiner peu-à-peu la vue.

Voici donc , à cet égard , une règle qui n'est pas d'une légère importance :

4°. <c Quiconque est obligé à un travail y> continuel , qui exige V usage de ces verres » grossissans , aura soin de les attacher avec t> un ruban ou avec une monture de fer , afin » qu'ils restent dans la même position pen- » dant tout le temps du travail. i>

L'abus contraire à ces règles , n'est pas moins à remarquer chez les vieilles gens , qui ont la mauvaise habitude d'user des verres grossissans qui leur sont doublement nuisibles , en ce que , par suite de l'habitude de s'en servir pour lire, il arrive bientôt une époque à laquelle les verres même qui grossissent davantage ne sont plus en état de les satisfaire ; en second lieu , en ce que ces personnes âgées tiennent leur verre à la main, à quoi souvent se joint une toux catarrhale si forte , qu'elles ne peuvent tenir l'instrument fixé, même en appuyant le bras sur la table.

(9°) Presque tous ceux qui employent ces verre»,

ne les appliquent qu'à un seul œil , tandis

qu'ils ferment toujours l'autre ; cela peut avoir

lieu pour quelques momens au spectacle , sans

aucun danger ; mais à coup sûr , quand on le

réitère trop souvent, et qu'on vaque a des

occupations de longue haleine, il ne peut

manquer d'en résulter les plus mauvais effets.

Il est donc de la dernière nécessité :

5°. « De changer continuellement d }œil , y> je veux dire de regarder tantôt avec Vun , y> tantôt avec Vautre , quand on se sert de y> microscope , de télescope , de verres opy> tiques , etc. »

L'application de cette règle n'est pas d'une grande difficulté, si les artistes qui font usage de ces instrumens, prennent seulement la précaution de les appliquer, tantôt à l'un , tantôt a l'autre oeil 3 car, il leur serait rarement possible de tenir le verre tour-à-tour avec l'une et l'autre main , attendu que peu de personnes sont ambidextres.

G° . « Tous les artistes et ouvriers qui doi- » vent manier des matières polies , tels que » les orfèvres , les joailliers , etc. , s'alta- » cheront à distribuer tellement leurs ouy> vrages , que le soir ils riaient absolument » que des matières malles ou peu luisanles a v met ire en oeuvre. »

J'ai en effet opéré plusieurs cataractes qui ne pouvaient être attribuées qu'aux effets de ces corps polis et travaillés à la lumière artificielle, pour ne pas parler à présent d'autres indispositions des yeux plus graves et plus douloureuses, qui ne doivent leur naissance qu'a ces causes.

7°. « Les peintres qui exécutent de grands » tableaux couvriront avec un rideau de taf- » fêlas vert, plus de la moitié de la fenêtre y> près de laquelle ils travaillent, »

Il serait à souhaiter que ces artistes pussent travailler dans une salle où la lumière ne parvint que d'en haut et obliquement. Mais s'ils ont rarement cette commodité, ils feront du moins en sorte d'éviter toute clarté horizontale , qui non-seulement importune l'artiste dans son travail , mais encore fatigue et affaiblit ses yeux par le reflet des couleurs brillantes. On conçoit aussi, que s'il se trouve d'autres fenêtres dans la chambre, qui ne répandent pas d'une manière égale leur lumière sur le tableau , elles doivent être fermées ou couvertes d'épais rideaux,

8°. « Les artisans qui travaillent a un » feu de charbons ardens , doivent souvent » se laver les yeux avec de Veau pure et y fraîche. »

Ce soin ne les rendra pas seulement plus propres a leur ouvrage > attendu que les yeux rafraîchis par l'eau froide > recouvreront une vigueur nouvelle ; mais aussi il préviendra l'effet dangereux/le la chaleur, qui tôt ou tard occasion ne une ardeur et un picotement continuels dans les yeux. C'estainsi, par exemple, que les maréchaux , les serruriers et les cuisinierssont plus souvent exposés que d'autres à la cécité, dans un âge même peu avancé.

g°. « // n'est pas moins nécessaire aux > gens qui travaillent la laine , tels que les » cardeurs , etc. , de se lacer souvent les y> yeux, »

En effet la peussière fine , et presque imperceptible, qui s'élève de la laine , peut causer des cataractes , des inflammations opiniâtres , le gonflement du bord des paupières et l'ulcération de la glande située à l'angle interne de l'oeil , ainsi que des accidens innombrables me l'ont démontré dans ma pratique. Mais chez cette sorte d'ouvriers , l'eau pure ne serait pas suffisante pour empêcher les effets dangereux des corpuscules détachés de la laine ; je leur recommande donc l'usage de l'eau composée de gomme arabique et de litharge d'or, que j'ai décrite et préconisée plus haut, contre l'action de la chaleur du jour et de la poussière pendant le voyage.

( 93 ) Par le petit nombre de règles de précaution que j'ai jugé convenable de prescrire comme devant être observées dans plusieurs sortes de travaux, pour maintenir les yeux en bon état, les artistes ou artisans que je n'ai pas désignés ici peuvent pareillement prévoir ce qui est utile a leurs yeux. Ainsi , par exemple, les ouvriers en soie, dont les yeux ne sont que trop fatigués par des couleurs luisantes et souvent tranchantes, estimeront d'après ce que j'ai dit, qu'il leur est essentiel de se laver souvent les yeux avec l'eau composée que j'ai citée précédemment, et tour-àtour avec l'eau de source. Il serait encore à propos que ce ne fût pas toujours la même personne qui pendît les soies pour les faire sécher en plein air , car le reflet continuel des couleurs différentes peut très-aisément altérer la vue.

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