‹ Des moyens les plus efficaces pour conserver la vueChapitre 29 sur 32 · DES LUNETTES COMMUNES · texte numérisé non relu

DES LUNETTES COMMUNES

JLjes lunettes communes , négligemment travai liées et faites pour ainsi dire à la grosse , de toutes sortes de matières défectueuses , comme de verres de vître ou verre blanc d'Allemagne, sont celles dont on a le plus gr and débit ; mais si le public connaissait les funestes effe ts qu'occasionne leur usage , il n'aurait garde de favoriser un commerce qui lui est si préjudiciable.

Il est certain que ces lunettes sont plus propres a dégrader la vue qu'à la conserver.

] °. « Leur assortiment est irrégulier , l'un » des verres étant ordinairement d'un foyer y> différent de celui de l'autre verre. »

2°. <( Elles sont mal doucies , ce qui aly> 1ère leur transparence. »

5°. « Elles n'ont jamais la même épaisy> seur dans les deux verres. »

4°. « Leur matière est communément rem-» y> plie de stries , de bouillons , et d'autres y> imperfections sans nombre. »

59. « Chaque verre, au lieu d'appartenir 5> à une seule courbure > en présente plusieurs » de différentes sortes. y> Cela ne peut guères arriver autrement, puisqu'on fait au moins six de ces verres à-la-fois, et que les deux mains sont occupées à les façonner. Or, lesartist.es habiles conviendront qu'il est moralement impossible de faire à la main et en même temps, plusieurs verres pourvus de toutes les qualités requises pour la perfection*

On peut voir dans la première partie du Traité d'optique-mécanique de M. Fcumin > qu'une des principales attentions de l'ouvrier doit être de conserver dans la confection de ses verres, l'unité , la régularité de leur courbure. Pour cela , il faut , lorsqu'on les travaille , les tenir perpendiculaires a la courbure du bassin ; mais comment en venir à bout, même en ne travaillant que deux verres a-la-fois? ni l'un ni l'autre ne pourront jamais être parfaits, a cause du changement alternatif de droite a gauche et de gauche à droite

qu'on est obligé d'observer de temps en temps, pour conserver l'égalité d'épaisseur.

D'ailleurs , s'il faut tant d'attention pour faire des verres parfaits en les fabriquant seul a seul, il est aisé d'en conclure qu'il doit se trouver une infinité de défauts dans ceux qu'on fabrique deux a deux et même six a-la-fois , lorsque parmi ces derniers il s'en rencontre quelques-uns de passables, c'est un pur effet du hasard.

Il est vrai que la modicité du prix de ces verres est un appât pour la multitude. A cet égard, je ne puis m'empêcher de déplorer l'ignorance d'une foule de gens qui attachent si peu de prix à ce qu'on pourrait appeler la moitié de la vie ; car il n'en est pas des soins qu'exige la vue comme d'autres besoins du corps.

Il est peu important pour la santé qu'on soit vêtu d'étoffe fine et précieuse \ mais la vue ne peut se soutenir que par l'usage de verres régulièrement fabriqués. Les meilleurs ne sont jamais trop bons pour suppléer à ce que le dépérissement des yeux commence a nous refuser.

Je connais des personnes qui ont conservé pendant dix, quinze et vingt ans; le même de-

C i47 ) gré de vue , avantage que les lunettes communes ne leur auraient certainement pas procuré. Il est bon d'entrer k ce sujet dans quelques détails.

Comme les verres communs ont diverses courbures , il est très-ordinaire qu'ils ne représentent point les objets dans leur rectitude et dans leurs couleurs naturelles , mais qu'ils les font paraître courbés et teints des nuances de l'iris sur toute leur circonférence, ce qui cause dans les yeux une espèce de constriction, en forçant les muscles obliques à s'alonger , pour que l'objet puisse être vu plus distinctement (1).

La disparité des foyers produit aussi d'étranges désordres. Un verre commun aura quelquefois au centre douze pouces de foyer et dix a la circonférence ; en outre , pour composer une lunette , on l'accouplera avec un autre verre dont la circonférence aura quatorze pouces de foyer, et le centre dix : d'où

(1) Il est vraisemblable que cette explication de l'auteur ne paraîtra pas plus claire à un grand nombre de personnes qu'à nous. Toujours est-il vrai de dire que le cercle irisé qui se forme autour des objets, fatigue considérablement les y eux; ( Kcte du Traducteur. )

- ( i48 ) il est aisé de conclure le dommage que des yeux faibles , mais d'une égale portée , recevront d'une pareille lunette , qui obligera la prunelle a changer de diamètre à chaque instant.

Ces verres défectueux produisent quelquefois des espèces d'étincelles qui proviennent de ce que les rayons de la lumière s'y brisent irrégulièrement. On ne parvient a faire entièrement cesser cet inconvénient que par l'usage des verres de couleur verte , jaune ou bleue. Or, ces teintes étrangères sont ellesmêmes capables de nuire à la vue , parce qu'elles l'accoutument peu à peu a voir les objets différens de ce qu'ils sont et de ce que tout le monde les voit; ce qui s'appelle tomber de Charybde en Sylla , c'est-a-dire , éviter un mal pour tomber dans un pire.

On est donc fort embarrassé sur le parti qu'on doit prendre. Continuera-t-on l'usage des mauvaises lunettes? Mais elles feront contracter l'habitude de ne recevoir l'impression de la lumière que d'une matière oblique et tortueuse, habitude que les verres les plus réguliers ne peuvent plus corriger lorsqu'elle est invétérée , parce que les muscles ont alors perdu leur souplesse.

J'avoue qu'on est quelquefois contraint de tolérer cette pratique dans les yeux vicieusement affectés , à qui les lunettes irrégulières paraissent les meilleures. A la vérité ^ il y aurait ici un tempérament a prendre , ce serait de donner a ces personnes des lunettes sem» blables, c'est-a-dire , du même genre d'irrégularité que celles qui ont altéré leur vue ; mais cela n'est pas sans difficulté , car , bien que les verres irréguliers soient très-communs , on n'en rencontre pas aisément qui se ressemblent parfaitement entre eux -, c'est pourquoi tous les soins et tous les secrets de de l'art deviennent quelquefois inutiles dans de pareilles circonstances.

Si la même main fournissait toujours des verres a la même personne , l'artiste serait plus à portée de déterminer ceux qui conviennent ; mais , hors de la , il est presqu'impossible d'y réussir.

Un autre effet des lunettes communes est d'occasionner k la longue la formation de taches ou des callosités a la cornée et au cris^ tallin. On s'imagine , lorsqu'on regarde le ciel , voir de petits corps voltiger dans l'air ; on veut les chasser avec la main comme des moucherons importuns , mais on ne fait que

de yains efforts: ces prétendues mouches ne sont autres choses que des parties de la cornée ou du crystallin desséchées ou endurcies par la suite de la trop grande abondance de lumière que de mauvaises lunettes laissent pénétrer dans l'œil. Ces callosités empêchent une partie des rayons de parvenir sur la rétine , tandis que d'autres y tracent l'image de l'objet, qui dès-lors semble parsemé de points obscurs : en même temps la vacillation de Taxe optique fait attribuer des mouvemens divers à ces fantômes de corps légers.

Comme le défaut le plus ordinaire des verres communs consiste dans l'irrégularité de leur courbure , il ne sera pas hors de propos de donner ici la manière de le reconnaître sensiblement. On sait que tout verre convexe et bien figuré , étant exposé au soleil , offre un cercle lumineux a l'endroit de son foyer. Si Ton fait cette épreuve avec un verre mal fait , le cercle qu'il formera ne sera ni parfaitement rond, ni petit, ni aussi vif que celui d'un bon verre (i). Cette expérience nous

(1) L'épreuve que suggère Ici M. Béer , ne convient évidemment qu'aux verres bi-convexes ou bombés des deux côtés. Pour reconnaître si

fait en même temps comprendre comment l'irrégularité du cône lumineux que forment les verres communs force la pupille qui le reçoit a s'élargir ou a se rétrécir outre mesure.

Malgré tout ce que je viens de dire contre les lunettes communes , je ne doute pas que le grand nombre ne continue à en faire usage : tel est l'empire de l'habitude ; mais j'espère que le public intelligent rendra justice a la pureté de mes intentions. Touché du triste sort d'une foule de personnes qui , réduites a ne plus tirer parti de leurs yeux , ni d'aucune sorte de lunettes , pour n'avoir usé que de verres communs , je n'ai pas hésité à m'élever contre cette imprudence.

les verres bi-concaves sont d'une courbure égale dans tous leurs points , il faut recourir à des procédés plus délicats et qui ne sont pas à la portée du commun des lecteurs.

( Note du Traducteur. )

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