QUELQUES APPLICATIONS A LA PATHOLOGIE ET A LA THERAPEUTIQUE
Dans cette question des vaso-moteurs, les physiologistes et les pathologistes se sont fait de nombreux emprunts ; on peut même ajouter qu’il y a eu des deux parts un peu d’exagération, et que si d’un côté la pathologie a voulu tout expliquer parles vaso-moteurs, même le choléra et l’épilepsie; d’une autre part les physiologistes se sont peut-être trop hâtés de conclure d’après certaines observai ions pathologiques.
Dans quelques cas de lésion des nerfs chez l’homme, les effets produits ne présentent aucune différence avec ceux que nous déterminons expérimentalement chez les animaux.
De même, les lésions des centres nerveux produisent des effets d'hyperémie, de calorification des troubles dans les sécrétions, de la sialorrhée, de la polyurie, du diabète suivant le point lésé.
Toutes les observations prises avec soin viennent à l’appui des recherches physiologiques que nous avons exposées. Je ne puis entrer dans des détails que ne comporte pas mon sujet. Je noterai cependant une observation qui prouve bien qu’une circulation périphérique
exagérée accompagnant une fonction physiologique est toujours due à l’activité des vaso-moteurs.
J’ai vu à l’Hôtel-Dieu un blessé dont la colonne vertébrale était brisée ; ce malade avait une érection continuelle du pénis qui ne cessa que la veille de la mort, et ce qui montre bien que celte érection ne devait pas être attribuée à une paralysie, c’est que la pupille était dilatée. M. Rendu a cité un exemple analogue.
D’autres fois, il survient des accidents particuliers, des troubles de nutrition, des éruptions cutanées. Nous avons quelque peu insisté sur ces faits au chapitre : influence sur la nutrition , nous n’y reviendrons pas, d’autant plus que ces faits sont, sinon bien expliqués, du moins bien connus depuis les travaux de Brown-Séquard, Charcot, Larrey, Bellingeri, Hamilton , Samuel, Romberg, Pag’et, Mitchell, Catien, Fischer, Couyba.
Nous voulons surtout signaler certaines névroses encore peu étudiées, et dans lesquelles les nerfs vasomoteurs jouent le principal rôle.
Lorsqu’il y a névralgie, la congestion qui se produit, comme dans les cas de M. Notta, peut être attribuée, soit à une lésion des filets du grand sympathique contenus dans le tronc nerveux, soit à une action réflexe semblable à celle que l’on obtient en galvanisant le bout central d’un nerf sensible.
Cahen et Armaingaud, citent des cas où des congestions intermittentes sont rapportées à des névroses vasomotrices, dont le siège est mal déterminé.
Mais il y a des congestions permanentes qui ont la même origine, c’est-à-dire des lésions des centres vasomoteurs, des ganglions ou des filets sympathiques ; tel
est le eas pour la maladie de Graves, ou goitre exophtalmique. Trousseau et M. Jaccoud s’accordent pour attribuer cette affection à des troubles vaso-moteurs ; ce n’est plus même une hypothèse. M. Jaccoud a noté sept autopsies où des altérations du grand sympathique ou de la moelle ont été rencontrées.
Les phénomènes vaso-moteurs qui surviennent spontanément et sans lésion appréciable ne sont pas rares chez les personnes dites nerveuses. M. Dufour, de Lausanne, en a noté un certain nombre de cas chez les femmes, et M. Onimus un cas chez un jeune homme.
On remarque, dans ces observations, des rougeurs limitées à un côté de la face, une légère élévation de température (de 3 à 8 dix. de degré), des sueurs localisées, une contraction de la pupille, une demi-occlusion de l’œil, enfin tous les symptômes de la section du sympathique au cou.
Cet état est fréquemment précédé de migraine.
D’autres fois les accidents ressemblent à ce que l’on voit quand on excite les vaso-moteurs.
Tel est le cas de cette femme hystérique observée par Liégeois, qui avait une paralysie complète de la sensibilité générale et du sens musculaire d’un côté du corps, avec excitation des vaso-moteurs, de telle sorte qu’en piquant ce côté avec une épingle on ne produisait ni sensibilité, ni mouvement, ni écoulement de sang.
On voit qu’ordinairement ces affections des vasomoteurs sont bénignes. On en connaît cependant une variété dont les résultats sont graves. Ce sont les phénomènes si étranges qui s’observent dans la maladie décrite par M. Raynaud sous le nom de gangrène
symétrique des extrémités, et qui nous font voir jusqu’àquel point l'action du système nerveux peut isoler certains départements de l’appareil circulatoire.
Chez les femmes nerveuses, mais jeunes et ayant encore toutes les apparences de la santé, chez lesquelles toutes les fonctions s’accomplissent régulièrement, on voit se développer subitement toute une série d’accidents souvent fort graves; des sphacèles des mains, des pieds, du nez, produits uniquementpar l’arrêt brusque de la circulation capillaire.
Les observations de M. Raynaud portent que les vaisseaux principaux du membre sont intacts, le pouls toujours perceptible, un peu irrégulier, il est vrai, plus rapide, mais sans que rien indique pour la circulation artérielle, un obstacle que les autopsies, du reste, n’ont jamais fait découvrir.
Avant la gangrène, qui est le phénomène ultime, l’ asphyxie locale se montre la première. C’est alors le doigt mort, ou la cyanose avec refroidissement et abolition de la sensibilité; ces accidents passagers reviennent par accès; ils s’arrêtent quelquefois brusquement sous l’influence des ag’ents thérapeutiques, comme le sulfate de quinine et les courants continus. Je dois à une communication orale de M. Raynaud cette observation sur l’influence des courants continus. On rapprochera ce fait pathologique de l’observation physiologique que j’ai faite avec M. Onimus, de l’influence des courants continus sur la circulation.
Ainsi, les vaisseaux peuvent non -seulement ralentir ou accélérer le cours du sang’, mais l’arrêter complètement, et, par une sorte de tétanos, s’opposer d’une façon absolue à l’effet de l’impulsion cardiaque.
Nous cirons encore quelques mois sur l’inflammation et sur la fièvre, dans le but surtout de faire ressortir ce qui a trait à la théorie des vaso-moteurs. Les inflammations peuvent être, dès le début, dues à des phénomènes paralytiques, c’est-à-dire s’accompagner de dilatation des vaisseaux; ou bien, et c’est le cas ordinaire, elles sont d’abord actives.
Supposons qu’à l’exemple de Thompson, de Lebsrt, de M. Robin, etc., on irrite artificiellement la membrane natatoire d’une grenouille ou l’aile d’une chauve-souris.
Dès le premier moment, si l’irritation a été violente, on voit, à l’aide du microscope, les vaisseaux se rétrécir, c’est la contraction spasmodique ; puis surviennent des alternatives de dilatation et de contraction qui ne sont pas rhythmiques; enfin la contraction propre des artères s’établit peu à peu, et, agissant avec une grande puissance, dilate les capillaires et amène une turgescence plus ou moins forte. Si la cause d’irritation persiste, les muscles artériels, fatigués de ces actives contractions, cessent d’agir, et la paralysie survient suivie bientôt d’une stagnation du sang-; à ce moment, si l’on fait une irritation plus forte au même point, on voit, comme l’a remarqué Kaltenbrunner, la circulation se rétablir ; c’est qu’alors on a déterminé de nouveau des contractions rhythmiques.
Beaucoup de pathologistes supposent aujourd’hui que la fièvre, abstraction faite de la cause occasionnelle, est une paralysie de la totalité, des nerfs vaso-moteurs ; nous avons déjà parlé des expériences de Tchechichin, qui, par la section de la moelle à la partie supérieure, donne aux animaux tous les symptômes de la fièvre. Dans un travail récent, le Dr Armaingaud considère la fièvre intermittente comme une névrose vaso-motrice,
d’ origine spinale, qui, dans certains cas, ne produirait que des symptômes généraux; dans d’autres, elle amènerait la congestion d’un organe déterminé, cerveau, poumon, etc. : ce serait la fièvre pernicieuse; et enfin, dans certaines circonstances, il n’y aurait que la manifestation locale, la congestion d’un organe ou d’une région : ce serait la fièvre larvée.
Dès les temps les plus reculés, la médecine a utilisé empiriquement les fonctions vaso-motrices. Les révulsions, la plupart des pratiques de l’hydrothérapie, ont une action facile à comprendre sur les vaso-moteurs; ou provoque ainsi des phénomènes réflexes et une excitation permanente des centres nerveux, d’où une exagération de la circulation.
Le froid et la chaleur ont été également employés, tantôt pour ralentir les phénomènes inflammatoires (irrigation continue), tantôt, au contraire, pour favoriser la circulation périphérique; le froid et la chaleur ont en effet une action marquée sur les vaisseaux, et généralement sur tous les organes munis de fibres lisses; mais je crois qu ici cette action s’exerce directement sur le tissu musculaire et le tissu élastique, et fort peu sur les nerfs.
Nous avons fait pressentir à plusieurs reprises l’importance que pouvait avoir l’électricité lorsqu’on doit agir sur la circulation périphérique. Nous avons vu que les résultats obtenus par M. Onimus et par moi, avec les courants continus, ont été utilisés pour combattre certaines affections graves des vaso-moteurs. Toutes les fois que l’on voudra ralentir la circulation périphérique, soit pour arrêter une hémorrhagie, soit pour toute autre cause, les courants d induction seront
préférables j si l’on a pour but, au contraire, de rendre cette circulation plus active, de ramener le sang1 dans des vaisseaux contracturés, de déterminer une hyperémie dans un org’ane, on emploiera les courants continus, et principalement les courants centrifuges.
La plupart des médicaments qui ont une influence sur l’excitabilité de la moelle ou directement sur les muscles, modifient plus ou moins la circulation. Bien évidemment je les passerai sous silence. Mais il est un certain nombre de substances qui ont un effet, non pas isolé, mais spécial sur les nerfs des vaisseaux, et quoique le mode d’action de ces substances n’aii pas toujours été suffisamment étudié à ce point de vue, nous signalerons les principales données positives que nous avons sur ce sujet.
Les substances toxiques ou médicamenteuses n’ont une action sur les vaso-moteurs que par l’intermédiaire des centres nerveux; le curare seul fait exception.
On connaît l’action du curare sur les nerfs moteurs de la vie animale; ce poison possède-t-il la meme influence sur les nerfs moteurs des muscles vasculaires?
Dans une communication à la Société philomatique ( 1 865) , M . V u 1 pian a mo n t r é 1 e fait s uivan t : u n a n i mal é ta n t curarisé jusqu’à ce que l’excitation du sciatique ne provoque plus aucun mouvement, le sang’ s’écoule par une plaie faite à la patte: mais, en excitant le nerf sciatique on arrête l’écoulement du sang’, ce qui prouve bien une certaine indépendance des vaso-moteurs et du système nerveux cérébro-spinal. 11 est vrai que si l’on augmente la dose de curare et que l’on maintienne l’animal vivant en le faisant respirer artificiellement, on parvient à détruire également l’excitabilité des nerfs
vaso-moteurs (CI. Bernard). En administrant le curare à petites doses et successivement, de façon à ne pas tuer l’animal, mais à le tenir constamment sous l’influence du poison, on peut aussi paralyser plus ou moins complètement les vaso-moteurs, augmenter la température périphérique, exagérer les sécrétions, rendre les urines sucrées. Le curare agit donc sur les vaso-moteurs comme sur les nerfs moteurs de la vie animale; il agit lentement, il est vrai, mais les physiologistes allemands, qui pratiquent toutes leurs expériences concernant la circulation sur des animaux curarisés, oublient peut-être un peu trop cette propriété du curare.
Parmi les substances qui agissent sur les centres vaso-moteurs, nous en trouvons de deux sortes : 1° les substances paralysantes; 2° les substances excitantes.
Les substances paralysantes sont l’opium, la fève de Calabar, etc., qui possèdent à des degrés différents le pouvoir de contracter la pupille et de paralyser les vaisseaux. C’est surtout la fève de Calabar qui semble limiter plus exactement son action au grand sympathique ; on sait avec quelle rapidité l’ésérine contracte la pupille; on sait également qu’elle produit des sueurs et augmente la sécrétion de l’urine. Suivant Heidenhain, si l’on donne de la fève de Calabar à un animal dont la corde du tympan est coupée d’un côté, il y a salivation abondante du côté opposé, à l'exclusion de l’autre.
Les substances excitantes ont toutes comme caractères communs de dilater la pupille et de faire contracter les vaisseaux périphériques. Il est probab cTqu’au début et à très-faible dose, ces poisons augmentent d’abord la
tonicité et les contractions autonomes des vaisseaux ; mais à dose plus forte survient une contraction spasmodique qui diminue la circulation périphérique. Après cette contraction on voit toujours, lorsque la mort n est pas rapide, une dilatation, ou repos des muscles, qui succède à la fatigue excessive.
Dans cette classe doivent se ranger : l’acide arsénieux, le quinquina et ses alcaloïdes, dont les effets ne sont pas douteux, mais dont on connaît peu le mode d’action ; la strychnine, la brucine, dont l’action excitomotrice sur la moelle se fait sentir pour les vaso-moteurs comme pour les autres nerfs moteurs.
S. Mayer a cherché l’effet de la strychnine sur le cœur et les vaisseaux d'animaux curarisés et respirant artificiellement. Il y a augmentation de tension sans changement de fréquence du pouls; le pouls n’augmente que chez les animaux non curarisés. On peut en conclure qu’il y a une contraction tétanique des petits vaisseaux sous l'influence de cette substance.
En outre, cette augmentation ne se produit presque pas après la section du bulbe, ce qui fait croire que le poison agit sur le centre vaso-moteur bulbaire.
La digitale est douée d’une action sur les vasomoteurs qui n’est pas moins intéressante que celle sur le cœur.
En 1867, M. Legroux a vu, sous l’influence de la digitaline, l'artère auriculaire d’un lapin devenir filiforme. Bouley et Reynal ont dit que le premier effet de la digitale était d’accélérer le pouls.
M. Gourvat a constaté des faits analogues, et de plus, il a reconnu que la section du sympathique au cou empêchait cette contraction spasmodique d’avoir lieu.
On peut résumer de la façon suivante les effets de la
digitale : elle produit des symptômes complètement opposés à ceux de la fièvre ou de la paralysie complète des vaso-moteurs.
L’ergot de seigde a une action marquée sur la pupille et sur tous les org*anes qui possèdent des muscles lisses. C’est un excitant de la contraction vasculaire qui est fort employé dans les cas d’hémorrhagie. Le D' Hans Potel (1871) affirme avoir vu, avec une très-faible close d’ergotine, certains rameaux artériels se rétrécir au point de n’avoir plus qu’un tiers de leur calibre, puis revenir à leur diamètre primitif pour se rétrécir de nouveau.
Lorsque l’ergot de seigle est pris à dose continue, il peut en résulter des accidents de gangrène fort gmaves, dus précisément à la contraction permanente qui ne permet plus la nutrition des tissus. D’après les recherches de M. Holmes, il semblerait que l’erg*ot n’agit pas seulement sur les vaso-moteurs, mais aussi sur les muscles; d’après l’auteur, on doit admettre que l’ergot de seigle fait contracter les petits vaisseaux à tunique musculaire, et que celte contraction fait augmenter la pression artérielle dans les gros troncs; mais il ajoute que ces effets paraissent se manifester, même après la section des nerfs vaso-moteurs.
Les solanées possèdent la propriété de faire contracter énergiquement les vaso-moteurs; cette puissanceest telle que les muscles se fatiguent rapidement; il survient une paralysie consécutive, due à cette fatigue. J’insiste sur ce point, parce que la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette question admettent, il est vrai, qu’il y a contraction lorsque la dose est faible; mais ils pensent que de fortes doses paralysent les muscles vasculaires. C’est que dans ce dernier cas la contrac- Legros. 1
lion, qui est très-énerg-ique, dure peu de temps et passe inaperçue.
La nicotine et par conséquent le tabac dilatent la pupille, et diminuent la chaleur de la peau. M. Cl. Bernard a vu directement sur la grenouille les vaisseaux se resserrer sous l’influence de la nicotine.
Pour la belladone M. Meuriot a constaté une augmentation de la tonicité des muscles vasculaires, à petite dose, et une abolition complète à haute dose.
Heidenhain croit que l’atropine possède une action spéciale sur les nerfs sécréteurs qui seraient paralysés; que cette action est annulée par l’ésérine, qui aurait la propriété d’exciter ces nerfs sécréteurs.
Examinant la membrane interdigâtale d’une grenouille empoisonnée par l’hyoscyamine, M. Laurent (1870), voit au début la circulation s’accélérer, puis diminuer à mesure que l’empoisonnement fait des progrès, enfin les vaisseaux se dilatent de nouveau.
Nous interprétons cette expérience de la façon suivante : au début excitation faible qui exag*ère la contraction péristaltique et le cours du sang’, plus tard l’excitation augmentant, survient la contraction tétanique des vaisseaux qui ralentit la circulation périphérique, puis arrivent les phénomènes de dilatation paralytique.
M. Laurent a nettement observé que de faibles doses d’hyoseyamine ou de daturine augmentaient la tension du sang* et que des doses élevées l’abaissaient ; il a fait voir en outre que la section des nerfs dépresseurs du cœur n’avait aucune influence sur les résultats précédemment indiqués.
Tous ces faits, tirés soit de la pathologie, soit de la toxicologie, concordent entièrement avec les théories physiologiques que nous avons exposées.