FOLIES
C'est une question aussi vieille que le monde que celle de l'influence des menstrues sur l'entendement. En parlant des règles difficiles, Hippocrate, vingt-deux siècles avant le Christianisme dit, dans son Traité des affections des filles^ qu'elles aliènent la raison à cause de l'ardeur du sang qu'elles font refluer au cerveau; et il remarque que les jeunes malades aiment à s'entretenir de la mort, ont des tendances au suicide. Arétée {De curât, diut. morbor, lib. 1) accuse la suppression habituelle des mois de corrompre le sang, la bile, les nerfs, l'esprit, et de causer la Mélancolie qui, à la longue, engendre la Manie ou les convulsions. Au troisième siècle de notre ère, Cœlius Aurelianus [Maladies chroniques^ livre P**) range parmi les causes de la Manie — qu'il a bien soin de ne pas confondre avec la frénésie, maladie fébrile — le défaut d'écoulement des règles : abstinentia in fœminis solitx purgationis . — Pour guérir cette vésanie, d'après Alexandre de Tralles {De la mélancolie)^ il faut en chercher les causes, et parmi elles se trouve la rétention d'une évacuation accoutumée, telles que les hémorrhoïdes chez les hommes et les purgations menstruelles chez les femmes. Ajoutons que les Anciens appelaient Mélancolie ce que nous nommons aussi Manie et Monomanie ; car suivant
l'écrivain Numide, dans la première de ces affections, les uns sont très-tristes, les autres fort gais. Je ne sais plus quel concile, au moyen âge, agita la question de savoir jusqu'à quel point la femme, dans le temps des menstrues, est responsable de ses actes , se souvenant que Moïse avait prescrit aux femmes d'Israël de se tenir loin des camps durant toute cette période. Rappelant l'opinion du père de la médecine, Houillier [Maladies internes, livre P'), explique la Mélancolie a resistente menstrva purgatione, par l'impureté des esprits vitaux et le reflux du sang vicié de l'utérus au cerveau. « L'expériencejournalièrefaittellement voir la puissance de ces sécrétions interceptées sur l'esprit (tribut lunaire chez les femmes et hémorrhoïdes chez les hommes) que ce serait vouloir prouver qu'il fait jour en plein midi que d'en essayer la démonstration. Dans le premier cas, les vapeurs, dans le second, la mélancolie, sont des symptômes tellement attachés à ces sortes de suppression qu'ils frappent les yeux les plus inattentifs et leur font soupçonner les auteurs de ces désordres. Si ces espèces d'évacuation sont trop abondantes, les esprits en reçoivent également une atteinte remarquable. » (Le Camus, Médecine de l^esprit, 1755, t. P^ p. 565). Th. Willis [exercitationes) croit qu'une des sources de la Mélancolie est le sang, lorsqu'il y a eu intermission d'évacuation habituelle, comme les règles; que l'empêchement au flux cataménial dispose à la Manie, mais que ceux qui, par origine ou par acquisition, sont d'un tempérament sanguin, doivent le craindre plus encore. Au nombre des premiers symptômes de la suppression menstruelle, Freind, dans son Emménologie, met la céphalalgie et la langueur suivies d'un long cortège de maux : l'anxiété précordiale, la dyspnée, les palpitations de cœur arrivent quelquefois à produire des vertiges, l'hystérie, l'hypochondrie, parfois même la folie. Suivant Lorry [de Melancolia, 1764) il n'y a pas, chez les jeunes filles, de causes plus
fréquentes de la Mélancolie nerveuse que la suppression ou le retard du flux menstruel : Nulla freqiientior est melan^ colianerva causa retardatio, '
Un médecin anglais, Tilt a constaté, dans son livre, des Maladies des femmes au temps critique, que, sur 500 d'en* tre-elles, — 122 avaient eu des affections mentales, sans compter les autres névroses. Mais, comme la folie n'a été l'objet d'études spéciales que depuis fort peu de temps, ce genre étiologique n'est pas encore bien connu dans ses manifestations. Pourtant, la grande majorité des aliénistes, nos contemporains, en font une mention expresse, et la presque unanimité admettent sa haute puissance. Philippe Pinel écrit, au commencement de son Traité médico-philosophique, que « c'est surtout avant on pendant l'époque menstruelle que les émotions de toute espèce sont dangereuses, et que c'est ce concours qui rend l'aliénation beaucoup plus fréquente parmi les femmes que parmi les hommes. » La folie accompagne quelquefois les règles et cesse à la ménopause, dit Haslam l'apothicaire, un parfait observateur (Macîn^ss anrf me/anc/io/j/, 1809, p. 248). Fodéré [Traité du délire) ne veut pas entendre parler de folie sympathique ; mais il est forcé de nommer implicitement la folie menstruelle, dans des remarques de ce genre : « Les autres histoires démontrent que la suppression des menstrues peut quelquefois être une cause de Manie, et celle-ci se juger au retour de l'écoulement. » Faut-il citer Esquirol ? On n'a que l'embarras du choix; voici ce qu'il dit à la page 564 du tome P' de son traité : « La suppression des menstrues est une cause fréquente de folie; que cette suppression ait été provoquée par une vive affection morale, ou par quelque écart de régime. Ces folies se jugent par le rétablissement du flux menstruel. Cependant lorsqu'une disposition héréditaire, un vice de cdhformation prédisposent à la folie, laquelle éclate par l'effet d'une cause acci-
dentelle, au début de la maladie, les menstrues se suppriment; elles se rétablissent promptement, mais sans soulagement. Lorsque les menstrues coulent bien, sans retour vers la santé, on doit craindre que la maladie ne devienne incurable; mais tant que les menstrues ne sont pas rétablies, il est permis de conserver quelque espoir de guérison, surtout dans la première jeunesse. » Georget [De la folié) ne pourrait guère citer d'exemples d'aliénation mentale, évidemment produite par la suppression des règles, vu que cette suppression est à peu près toujours l'effet de l'affection mentale qui produit le délire ou de l'état de délire lui-même; et, dans son Traité de physiologie, il émet la même doctrine, pages 170 et 171 du deuxième volume. C'est dans ce sens qu'a parlé Félix Voisin en énumérant les causes de V aliénation mentale, dans un ouvrage qui, malgré son vrai mérite, n'en est pas moins entaché d'une grande exagération. A la même école se rattache Dubois d'Amiens, dont on peut voir les principes à la page 117 de son Histoire philosophique de t hypochondrie et de rhystérie,\ràY\ic en 1837. Dans la même voie marchent Falret père expliquant (page 384, de r hypochondrie) la prédominance des formes mélancoliques et hypochondriaques de l'âge critique par l'état de souffrance, les déceptions multipliées, le regret des charmes, et Archambault qui nie absolument la folie consécutive aux troubles menstruels. Bien longtemps après, et comme un écho lointain de ces idées, cette thèse est soutenue d'abord par Marcé {Traité des maladies mentales, 1862, p. 143), puis par Raciborski, lequel déclare, en outre, que l'Age de la cessation des règles, loin d'entraîner des accidents de pléthore, produit un appauvrissement plus ou moins grand des globules du sang et donne naissance aux phénomènes nerveux qui appartiennent à la forme décrite sous le nom de névropathie protéiforme. Dans les maladies chroniques caractérisées par l'épuisement des forces et l'appauvrisse-
ment des globules sanguins, raménorrhée constituerait la règle générale ; l'ignorance seule, confondant l'effet avec la cause, aurait pu espérer la guérison de ces maladies après le retour du flux menstruel. — Ce n'était pourtant pas un ignorant que le docteur Nonat, lisant, le 1 8 septembre 1860, à l'Académie de médecine, une note niant, de la manière la plus formelle, que la chlorose soit la conséquence de la suppression ou de la rétention des règles !
A quelques savants contradicteurs, ntms avons les plus grands noms, les plus importantes autorités à opposer. A la suite de Philippe Pinel, d'Haslam, deFoderé, d'Esquirol, se seraient rangés : Marc, Bouchot, Aubanel, Brierre, Guislain, Belhomme, Griesinger, Baillarger, L. Schlager, Delasiauve, et bien d'autres. .
Bouchet, dans une partie d'un Mémoire envoyé au concours de son illustre maître, renchérit sur la proposition qu'il appuie d'une foule d'observations, auxquelles nous empruntons plusieurs extraits. (Voyez Annales médico-psychologiques de 1844, t. IV, p. 546-7 et 8.) Guislain, d'abord très-réservé, avoue que la suppression des règles peut être considérée comme une cause directe de P aliénation. « Je connais plusieurs jeunes filles qui, à l'époque des règles ou avant l'apparition du flux menstruel, offrent cette espèce d'hyperphrénie qui devient chez quelques-unes d'un caractère aigu, violent (page 165, Manie malicieuse) ; et parfois l'érotisme se déclare à l'âge de la suppression cataméniale, et se trouve évidemment en rapport avec un état spécial des organes sexuels. J'ai vu cette condition morbide des organes utéro-ovariens accompagner une turgescence toute spéciale, au point de provoquer une abondante sécrétion de colostrum dans les glandes mammaires — ainsi que cela se voit chez les animaux en rut (7*^ Leçon, page 1 77). » Sous ce titre ; De la menstruation et de ses anomalies dans ses rapports avec le développement et la marche de ralié-
nation mentale^ le docteur Ludwig Sclilager, professeur de psychiatrie à Vienne, a publié un Mémoire très-intéressant sur lequel nous reviendrons et qui conclue en ces termes : « L'influence étiologique de la menstruation se manifeste principalement dans les cas où la suppression du flux cataménial a lieu au moment où la fonction s'accomplit, et à la suite d'émotions brusques et inattendues. » Parchappe rapporte, dans les Annales médico-psychologigues^ l'observation d'une dame qui, à la suite d'un retard de la menstruation, fut tourmentée de l'idée fixe de tuer son mari qu'elle soupçonnait de la tromper. Cette malheureuse pensée se reproduisait fatalement à chaque période menstruelle ; mais comme elle conservait assez de lucidité pour mettre sa jalousie sur le compte de la folie, elle ne perdit pas la raison. Des penchants homicides ou suicides ont été observés, dans la mélancolie qui suit parfois les troubles de la menstruation, par le docteur Azam (ouvrage cité, page 47). Se plaignant que les médecins n'aient pas accordé à celter question l'attention voulue, le directeur du Journal demé^ decine orientale trouve que les anomalies sensoriales, intellectuelles et affectives, ayant pour point de départ le mouvement périodique des règles, mériterait que leur rang fût au moins marqué dans nos cadres nosologiques ; et il en trace un tableau succinct. Les désordres de la menstruation concourent évidemment, dans une foule de circonstances^ aux morts volontaires attribuées à la misère ou à l'abandon^ de même qu'il est difficile de ne pas accorder à leur influence une certaine part dnns des épidémies de suicides ou de folies convulsives qui sévissent parfois dans Ids commu* nautés de nonnes ou parmi les populations superstitieuses; La dipsonldnie est encore une des déplorables anomalies qui dérivent des troubles de la menstruation. Malgré sa fréquènce à toutes les époques^ elle se nianifesterait par privilège vers l'âge critique. (Delâsiàuve, journal cité : Folies
liées à certains états organiques ou morbides, juillet 1864, passim,) En parcourant le Traité de Griesinger, on voit affirmée l'influence considérable des dérangements de la menstruation sur le développement et la marche de folie. Pour lui, les cas les plus simples, mais aussi les plus rares, sont ceux où, chez des personnes habituellement en santé il survient, après une cessation ou une suppression brusque des règles, une violente hypérémie cérébrale aiguë. Un écoulement trop abondant des règles peut déterminer la folie. L'époque de leur cessation améliore quelquefois, mais plus souvent aggrave la situation. (Traduction de Doumic, 1865, pages 258, 239, 240, passim.) Et Baillarger, son commentateur (qui avait autrefois hésité à se ranger à ces idées, mais qui pourtant y inclinait déjà en 1857, ainsi qu^on peut le voir dans la discussion sur la folie sympathique de cette année), ajoute à ce renvoi : « J'ai vu quelquefois la folie guérir évidemment par la suppression des menstrues, chez les femmes arrivées à l'âge critique. Les malades qui ont guéri étaient de celles chez lesquelles l'âge critique était accompagné de pertes plus ou moins abondantes. » Dans une des bonnes thèses faites sur ce sujet, M. Dauby qui a recueilli un certain nombre d'exemples de folies menstruelles, résume ainsi l'action pathogénique de l'utérus sur le cerveau. « C'est d'ordinaire d'une façon lente, progressive, par une succession plus ou moins longue de faits pathologiques, que les troubles de la menstruation conduisent à la folie. Cette action s'exercîe sur la partie périphérique et ganglionnaire du système nerveux, pour produire diverses névroses qui, quoique unies par un lien de parenté, sont différemment désignées sous les noms de névrosisme, hystérie, état nerveux. Puis la névrose, ainsi mutilée, va tou* jours s'exagérant, jusqu'à ce qu'enfin, arrivée à ses der^ nières limites, le délire se manifeste. » [Men^ti^uation dans ses rapports avec la folie^ 1866, page 56, Paris.) Quoique
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plutôt prêt à prendre la contre-partie de cette proposition sujette à conteste, nous la retenons comme expression d'une opinion sérieuse, fortement motivée, appuyant notre manière devoir, et que le docteur Ergt, dans un travail inséré sous le titre : a Maladies des femmes et trouble intellectuel, » n'a fait que développer [Allgmeine Zeitschriffl fur Psychiatrie, 1870.)
En réfléchissant aux opinions émises par les auteurs cidessus mentionnés, on voit que ceux qui nient ou infirment l'empire .de la menstruation sur le délire, sont surtout des hommes de doctrine, et que ceux qui s'en sont tenus à l'expérience clinique, n'ont pu s'empêcher de constater cet empire et de le proclamer : Fada potmtiora verbis. Imitant la conduite de ces derniers, nous allons offrir des séries successives d'exemples de folies liées aux troubles menstruels; nous les comparerons entre elles, nous verrons par quels points elles se rattachent, et nous terminerons notre travail par des inductions et des déductions qui, nous osons l'espérer, ne seront pas sans profit pour le sexe féminin.