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LA CHIMIE MODERNE [2'' PARTIE) : LA THÉORIE ATOMIQUE

ET l'atome.

La notion d'affinité vient se résoudre dans celle du mouvement; cette prétendue ce force chimique » est l'effet du mouvement des atomes. Mais qu'estce que l'atome? Est-il une particule insécable, ou une monade simple et inétendue? La question est encore pendante, et de la solution qu'elle recevra dépend le sort de la philosophie naturelle.

I. — L'atomisme moderne n'est point comme la doctrine de Leucippe une conjecture métaphysique fondée sur des arguments a priori. C'est une hypothèse physique fondée sur une loi, laquelle n'est après tout que l'expression abrégée d'un fait constant. En vertu de cette loi, quand un volume d'un corps s'unit successivement à plusieurs vohffiies d'un autre corps, les poids de ces volumes sont reconnus être des multiples les uns des autres,

Ainsi^ par exemple, une même quantité de carbone est susceptible de former avec l'hydrogène deux combinaisons, et la deuxième de ces combinaisons renferme exactement deux fois plus d'hydrogène que la première. Telle est la première expérience qui vint imprimer au génie de Dalton une direction nouvelle et de laquelle devaient successivement se dégager la loi des proportions multiples et la doctrine des atomes.

Voici deux formules chimiques AzOy AzO^ : que signifient-elles? qu'à une même quantité d'azote peuvent s'unir deux quantités d'oxygène dont l'une est exactement le double de l'autre. Donc, en se plaçant sur le terrain de la chimie^ on peut considérer la quantité désignée par comme ce un indivisible chimique^ » la quantité représentée par O* étant la somme de deux de ces indivisibles. Le même fait peut recevoir une expression symbolique et rien n'empêche de dire qu'un « atome d'azote » s'unit à un, deux ou trois « atomes d'oxygène. » Telle est la base de la théorie atomistique.

Auguste Comte, l'ennemi des hypothèses^ n'hésite pas à lui faire bon accueil ; le principe de la doctrine lui paraît être en harmonie avec l'ensemble des notions scientifiques de tous genres et se réduire presque « à une heureuse généralisation » directe des idées spontanément familières à tous

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» les esprits qui cultivent les diverses parties de » la philosophie naturelle (1) , »

On n'est donc pas en face d'une conjecture métaphysique plus ou moins séduisante, comme pouvait l'être, aux yeux des anciens, l'atomisme de Leucippe ; l'idée de Dalton est la traduction exacte d'un fait; elle est claire^ elle est féconde.

On sait qu'elle permit à Berzélius de donner à la théorie électro - chimique une expression nouvelle et en même temps assez précise ; les atomes furent comparés à de petits aimants, et les combinaisons chimiques expliquées par des combinaisons de fluides. A ce moment, la doctrine dualistique put croire son avenir assuré.

Il n'en était rien cependant. Cette doctrine s'appliquait mal à la chimie organique , et ne rendait point compte du grand nombre de corps répandus dans les organes des plantes, et qui sont constitués par un petit nombre d'éléments, le carbone, Thydrogène, l'oxygène, l'azote. Dira-t-on que ces corps diffèrent par leur composition générale (2) ? Cela est impossible , l'expérience ne le permet pas.

Fort heureusement, les idées chères à Berzélius ont perdu de leur autorité; au moment où nous

(1) Cours de Philosophie positive, t. m, p. 100.

(2) Cf, Wttrtz. La Morie des atomes, elc..., p. 20.

écrivons, elles ne rencontrent pour ainsi dire plus d'adeptes ; la « chimie moderne » est née.

La chimie moderne repose presque tout entière sur Vatomicité. On appelle ainsi la capacité de fixation des atomes, ou, pour mieux dire, leur puissance de combinaison. M. Hofmann, auquel j'emprunte ces termes (2), imagine des boules sur lesquelles sont vissés un certain nombre de « bras creux ou pleins (tubes ou pointes) » qui correspondent au pouvoir de combinaison des atomes et permettent ainsi de se représenter ce qu'un de nos illustres compatriotes, M. Dumas, appelle les « édifices moléculaires. » Ceci posé, pour traduire en un langage symbolique la théorie contemporaine^ nous dirons que certains atomes ont un bras, d'autres deux, d'autres trois, d'autres quatre, d'autres davantage. La science les appelle monatomiqueSy biatomiques, triatomiques^ etc., polyaiomiques. En soudant un atome de chlore à un atome d'hydrogène, on réalise une molécule d'acide chlorhydrique ; le chlore est monatomique : « il n'a qu'un bras », dirait M. Hofmann; l'oxygène en a deux, l'azote trois, le carbone quatre; mais, tandis que les atomes des trois premières espèces

(2) Voir son intéressante leçon sur la Force de combinaison des atomes, p. 7(j et suiv., traduite par M. Tabbé Moigno. — Paris, Gauthier- Villars. 1868.

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ne peuvent s'unir qu'à des atomes hétérogènes, les atomes de carbone s'associent les uns aux autres ; c'est là ce qui explique le mystère de la chimie organique, et permet aisément d'entrevoir d'où vient qu'avec un aussi petit nombre d'éléments^ la nature donne naissance à une variété infinie de composés (1).

La théorie de l'atomicité ruine à tout jamais la chimie dualistique : les corps ne s'associent plus deux à deux comme on le supposait au temps de

(1) Il De faut pas confondre la capacité de flxatioa des atomes avec l'affinité; ces deux propriétés sont indépendantes l*une de Tautre ; le chlore se soude oa plutôt .s*unil à Thydrogène atome par atome, et pourtant Taffinité qui existe entre ces deux corps est des plus puissantes. Les atomicités différentes des substances chimiques ont vraisemblablement leur source dans les configurations de leurs atomes. « Vraisemblablement », c*est peut-être beaucoup dire; toutefois, Thypothèse est plausible, et c'est celle qui la première s'offre à l'esprit.

A quoi lient alors l'afflnilé? L'explication proposée dans le chapitre précédent, et que nous avons empruntée au R. P. Secchi, est fondée sur rinégalité des atmosphères éthérées qui entourent les atomes hétérogènes. Mais, l'hétérogénéité des atomes, à quoi tient-elle? à leur forme, à 1 ur configuration? S'il en est ainsi, des relations précises doivent exister entre l'atomicité et l'affinité.

« L*énergie avec laquelle un corps se combine à un autre corps, dit M. \Vurtz, est indépendante de la faculté qu'il possède d'attirer ce dernier. » Gela est possible, mais, il resterait à savoir à quelles propriétés des atomes correspond l'énergie de leurs affinités respectives. Les idées du R. P. Secchi pourraient - elles se concilier avec les théories de M. WUrtz?... Oa le voit, Tintroduction dans la science chimique de la notion d'atomicité nécessiterait, à notre sens da moins, de nouvelles recherches sur les caases de ra/floiié.

lierzélius ; chaque molécule n'est plus un couple, elle est (( un tout », elle simule un organisme (1).

La théorie de l'atomicité fait plus encore : elle introduit dans la science chimique un nouveau principe de classification. On range aujourd'hui les corps par types et ces ce types » représentent diverses formes de combinaison en rapport avec la capacité de fixation des atomes. Ainsi, par exemple, M. Dumas range les métalloïdes en trois familles : les premiers s'unissent à l'hydrogène, atome par atome ; un atome des seconds s'attache deux atomes d'hydrogène ; ceux de la troisième famille sont des corps triatomiques, ainsi l'azote. L'acide chlorhydrique est le type de la première classe, l'eau est le type de la seconde, l'azote est le type de la troisième.

Nous en avons assez dit pour mettre dans tout son jour la fécondité de l'hypothèse de Dalton au seul point de vue de la science chimique; demandons-nous maintenant si la même hypothèse ne viendrait pas jeter sur les problèmes de synthèse générale première des clartés inattendues (2).

(1) Elle simule un organisme, mais elle n'est pas un organisme : les éléments des organismes eux-mêmes sont des organes. Il D*en est pas ainsi des atomes.

(2) Si nous aTons insisté sur les conséquences chimiques de la théorie atomislique, c'est pour donner à la philosophie des sciences le droit de s'en emparer. Une hypothèse, que justifieraient seulement des

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II. — On peut, sans faire appel au chimiste, se représenter la matière pondérable comme étant discontinue. Dans l'espace occupé par un corps, il existe un assez grand nombre d'intervalles vides ou de pores; les corps sont composés de molécules.

C'est seulement quand on passe de la physique à la chimie que l'atome et la molécule se distinguent; le premier devient élément par rapport à l'autre. Mais, qu'on le remarque bien, la notion de molécule et la notion d'atome sont deux notions congénères : la molécule est un indivisible physique; l'atome est un indivisible chimique ; celui-ci est à la molécule ce que la molécule est à la masse. Donc, une fois la conception de molécule entrée dans l'esprit, celle d'atome ne tarde pas à y prendre place.

La théorie atomique confirme les présomptions du physicien; loin de détruire ses idées sur la constitution de la matière, elle les éclaire et les précise, nouvelle preuve de sa fécondité.

Si l'on examine les poids équivalents comparatifs des diverses substances chimiques, on trouve

raisons philosophiques, serait déponryne d'autorité. Le Jour où les

phénomènes lumineux parviendraient à s'expliquer sans l'éther, le fluide

impondérable disparaîtrait de la science, et alors, adieu les hypothèses,

dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, sur l'origine des forces

attractives.

que ces poids équivalents sont des multiples du poids équivalent de l'hydrogène. La densité de ce métalloïde est pour ainsi dire insignifiante; on sait d'autre part, que Téther est impondérable, ou du moins que sa densité est à peu près nulle. Dans ces conditions, rien n'empêche d'imaginer d'étroites relations entre l'atome d'éther et l'atome d'hvdrogène. Celui-ci ne serait-il pas un atome d'éther en voie de transformation ? Et si l'on veut généraliser, la matière pondérable ne serait-elle pas du même genre que la matière subtile? Tout à l'heure, on a plaidé en faveur de l'unité des forces physiques ; le moment ne serait-il pas venu de plaider en feveur de l'unité de la matière (1)? Les deux théories se feraient pour ainsi dire pendant, et se compléteraient l'une par l'autre, ce Si les plus petites parties D que nous puissions concevoir et distinguer dans T> les corps ne diffèrent les unes des autres que par » la nature des mouvements auxquels elles sont » soumises, si le mouvement seul règle et déter- » mine la variété des attributs divers qui caracté- » risent ces atomes ; si, en un mot, l'unité de ma- » tière existe, et il faut qu'elle existe^ qu'est-ce » que cette matière fondamentale et première d'où y> procèdent toutes les autres? Comment nous la » représenter? Tout porte à croire qu'elle ne se

(1) Cf. Le R. P. Secchi. LoccU. p. 518.

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» distingue pas essentiellement de Téther, qu'elle » consiste en atomes d'éther plus ou moins forte- )) ment agrégés (1). »

Ainsi, constitution atomique de la matière, existence d'un éther impondérable, explication mécanique de tous les phénomènes inorganiques sans exception, voilà trois conceptions scientifiques distinctes quant à leur objet, mais entre lesquelles on ne saurait méconnaître un parfait enchaînement. Cet enchaînement devait être mis en lumière, ne fût-ce que pour montrer combien la doctrine des atomes, loin d'être une conjecture isolée, capable de servir aux seuls faits qui lui ont donné naissance, est une hypothèse doublement féconde, et par les conceptions qu^elle enfante et par l'appui qu'elle prête aux théories nées en dehors d'elle.

III. — Ce n'est point assez de savoir qu'il existe des atomes y il reste encore à se demander ce qu'il faut entendre par « atome. »

L'idée d'atome est équivoque : tantôt elle est synonyme de corps iîisécable, tantôt elle paraît signifier un être absolument indivisible et simple. Entre les deux sens il faut choisir, et selon qu'on aura choisi, le mécanisme aura gain de cause ou le dynamisme se trouvera confirmé.

(l) Fernand Papillon. La constilution de la matière et le nouveau dyna-^ misme, page 13 du volume intitulé : La ^'aiure et la Vie.

A ne consulter que les plus illustres représentants de la science contemporaine, Patome chimique serait une particule infinitésimale, ayant son volume, ses dimensions, sa forme ; certains atomes auraient la forme de sphères, d'ellipsoïdes ,. de pyramides, de cubes, d'autres la forme de trièdres ou de tétraèdres. 11 y a plus : au moyen des formules chimiques, on se représente aisément l'architecture d'une molécule, et si l'on admet la nécessité pour chacune d'elles de constituer un système d'atomes en équilibres, on peut, l'imagination aidant, se donner le plaisir de contempler ces édifices vraiment merveilleux. M. Gandin s'est complu dans cet ingénieux travail (1). A l'entendre, les atomes d'aujourd'hui seraient quelque peu les descendants des atomes d'autrefois. Démocrite aurait touché juste^ et la physique du De Natura Rerum, toute démodée qu'elle nous semble, serait inspirée par une vue de génie.

M. Wûrtz tient le même langage : pour expliquer la loi des proportions multiples, Dalton aurait évoqué « les corpuscules de la physique épicurienne. »

ce II existe, dit M. Tyndall, dans l'atmosphère » des parcelles matérielles qui échappent au mi- T> croscope et à la balance, qui n'obscurcissent pas

(i) Voir son Architecture du monde des atomes, Paris, 6. Villars. 1873.

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» l'air et s'y trouvent néanmoins en si grande » multitude, que l'hyperbole israélite du nombre » des grains de sable de la mer devient insigni- » fiante en comparaison. » M. Tyndall ajoute que si on les condensait, on les ferait tenir toutes dans une valise de dame (1).

M. Thomson a calculé la distance moyenne des centres de deux atomes contigus dans les liquides et les solides transparents; cette distance serait comprise entre un dix-millionième et un deux cent millionième de millimètre (2). M. Gaudin est arrivé aux mêmes résultats : il pense que la distance approximative maximum qui sépare deux atomes, est de un dix-millionième de millimètre; puis, pour nous donner une idée du nombre d'atomes métalliques contenus dans une tète d'épingle, il imagine que ce nombre, pour être évalué, exigerait que l'on comptât pendant plus de deux cent cinquante mille années, en détachant chaque seconde par la pensée un milliard (3).

c( M. Thomson, écrit Fernand Papillon, pense » que la comparaison suivante peut servir à » apprécier les dimensions des atomes. Si l'on se » figure une sphère du volume d'un pois grossie

(IJ Cité par rapillOQ. Cf. La nature et la vie, p. 6.

(2) Cf. Ibid. p. 8.

(3) Gandin. Architecture du Monde des atomes, p. 9.

» presque à égaler le volume de la terre, et les » atomes de cette sphère grossis dans la même » proportion, ceux-ci auront alors un diamètre » supérieur à celui d'un grain de plomb et infé- » rieur à celui d'une orange (1). »

D'après ces témoignages puisés à des sources différentes^ l'atome serait une particule indivisible, un corps en miniature, selon l'ingénieuse expression de M. Cournot (2). Il formerait à lui seul une sorte de « tout continu », à dimensions finies, quoique inappréciables à nos instruments de mesure ; il posséderait donc, à titre d'attributs essentiels, l'impénétrabilité et l'étendue. Ni M. Wûrtz ni M. Gaudin ne Tout dit en propres termes, mais telle nous paraît être, et sans équivoque possible, leur manière de penser.

M. Hirn s'est exprimé d'une façon plus catégorique. A ses yeux, « l'élément matière » est constitué par des atomes finis, très-petits, mais non infiniment petits. Le volume apparent d'un corps n'est autre chose que la somme des volumes immuables des atomes, plus ceux de leurs intervalles. Enfin, l'existence de « l'atome matériel fini et indivisible », est aujourd'hui (c'est toujours M. Hirn qui parle), un fait aussi bien démontré

[\) La Nature et la Fte, p. 8 et 9.

(2) C{, Traité de V enchaînement des idées fondamentales, i 158.

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qu'aucun de ceux que l'homme de science accepte pour ainsi dire comme des axiomes (1).

Un autre écrivain, M. Auguste Laugel, prétend que l'atome est simple et indivisible ; il n'a pas de parties ; est-ce à dire qu'il n'ait point de dimensions? Nullement. L'atome a ses dimensions, son volume déterminés ; on l'appelle indivisible parce qu'il est censé opposer à la division a une résistance infinie (2). » Les termes sont équivoques ; comment comprendre qu'un atome n'ait point de parties et ne cesse point malgré cela d'avoir des dimensions? Mais n'importe, on voit ce que M. Laugel entend par indi\isible ; indivisible signifie insécable.

L'auteur du beau livre sur la Physiqvs moderne, auquel nous avons fait nombre d'emprunts (3), rapproche l'atomisme contemporain du système défendu par Leucippe, et chanté par Lucrèce. Selon le philosophe et le poëte, les éléments premiers des corps auraient des dimensions tout à la fois infinitésimales et réelles.

Aux yeux du Père Secchi la matière est formée (c de volumes discontinus » et cela, aussij éloigné

(1) c/. 6. Hirn. Conséquences philosophiques et mélaphysiques de la thermodynamie, p. 221. — Paris, G. Villars, 1868.

(2) Cf. Les problèmes de la Nature, p. 144. Edit. in-12. — Paris, 0. Baillière, 1864.

(3) M. Saigey, loc, cit„ p. 28.

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qu'on suppose le dernier terme de son atténuation. Il se peut que ces volumes soient physiquement divisibles^ toujours est-il que, pour nos moyens d'action, ils sont tout-à-fait insécables (1).

De tous ces témoignages, il résulte :

1^ Que les masses matérielles sont des agrégats de molécules ;

2^ Que les molécules se résolvent en atomes ;

3* Que ces atomes, en supposant qu'on les puisse diviser à nouveau^ donnent naissance à d'autres atomes, comme eux inertes, comme eux impénétrables^ comme eux étendus. On l'a déjà vu, l'atome et la molécule sont du même genre, à cette différence près que la molécule est parfois composée d'éléments hétérogènes et que la substance de l'atome est partout identique à ellemême.

IV. — La conception des atomes marque un progrès dans la philosophie naturelle. En effet, les partisans du continu. Descartes entr'autres et jusqu'à un certain point Leibniz^ se sont heurtés tous deux à un écueil redoutable, l'écueil de l'infini, a Je crois, disait Leibniz^ qu'il n'y a aucune partie » de la matière qui ne soit, je ne dis pas divisible, » mais actuellement divisée, et, par conséquent^ la

(1) Cf. V unité des forces physiques, p. 518 el 519.

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» moindre particelle doit être considérée comme » un monde plein d'une infinité de créatures diflFé- » rentes (1). » Il ne concevait d'indivisible physique que par miracle, et par conséquent il réalisait la chimère du nombre actuellement infini. L'atome de la chimie moderne échappe-t-il à cette contradiction? c'est ce que nous examinerons plus tard. Toujours est-il qu'en fait, le nombre des éléments indivis de la matière est un nombre donné.

Peut-être l'atome chimique recèle une multiplicité d'éléments insécables ; peut-être il contient un monde en miniature, une pluralité indéfinie d'atomes éthérés ; mais que dire de l'atome d'éther, et comment le concevoir, sinon à la manière d'un véritable individu ?

Autre progrès : les atomistes de l'antiquité considéraient deux éléments comme nécessaires à la formation du monde : un élément positif, l'atome, un élément négatif^ le vide. L'idée de particule implique en effet l'idée d'interstice; la matière est poreuse et l'atome d'éther se glisse entre ses pores. Mais entre deux atomes d'éther^ quelle matière comble l'intervalle? Aucune, ou du moins on ignore s'il existe un troisième genre de matière et quel il peut être. D'ailleurs, tout porte à croire que les atomes éthérés ont une forme spliérique.

(l) Leibniz. Lettre à Foucher. Dutens, t. ii, p. 243.

Donc, en admettant qu'ils se touchent, on ne peut admettre qu'ils adhèrent les uns aux autres dans toute l'étendue de leurs surfaces. Le vide est forcé. Là encore Démocrite avait bien déduit.

La conception du vide est-elle préférable à la conception du plein? Descartes, Leibniz, soutiennent l'existence du plein et du continu; la science moderne refuse de les suivre et elle a raison. En effet, si l'éther est un fluide en mouvement^ il faudrait^ pour que son mouvement eût lieu dans le plein absolu, que la partie déplacée poussât devant elle la plus voisine, et ainsi de suite à l'infini; mais comment se produirait le mouvement des parties restées à l'arrière-garde (1) ?

Dira-t-on avec Descartes que le mouvement se produit et se termine circulairement , suivant de certains anneaux fermés et de telle sorte que les premières parties déplacées ne se meuvent ni avant celles qui les précèdent, ni avant celles qui les suivent? Hypothèse inadmissible, car le mouvement ne pourra commencer ; un corps plongé n'occupe jamais une nouvelle place dans son milieu avant

(t) On trouvera une Irès-intéressanle discussion de ce problème dans le chapitre XIV de La Philosophie spiritualiste de la Nature^ pajr M. Th.- Henri Martin. Paris, Dezobry, t849, — et dans le troisiènce Essai de M. Uenouvier, p. 11 et 23. Paris, Ladrange, 1854.

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que cette place lui soit faite, et que par conséquent il ait laissé derrière lui quelque espace libre (1).

Non-seulement le vide est une suite de Tatomisme, mais de plus il est une conséquence du fait même du mouvement. Si Ton considère, en outre, que le système du vide est le seul capable de concilier le déterminisme de la nature avec l'autonomie de la volonté, les raisons qui plaident en sa faveur en recevront une autorité décisive.

En vain Ton nous objectera que la représentation du vide est impossible, qu'elle répugne à l'imagination, à l'entendement. Tout au contraire, l'hypothèse du plein n'est admissible qu'associée à l'hypothèse du continu, et même, si l'on y prend garde, les deux hypothèses n'en font qu'une. Or, avec le continu, nous retombons dans l'infini actuel ; donc le plein est impossible.

V. — L'atome et le mouvement, voilà les facteurs premiers du monde inorganique : ainsi parle la science, et, quand elle tient ce langage, elle répète Descartes en donnant au principe de sa physique une base plus ferme, une expression plus exacte et plus précise. V atome et le mouvement, rien que cela? Mais encore un coup, pas de mouvement sans force! Où réside la force?

(l) Cf. Runouvier. Les Principes de la Nature, 3« essai, p. 34,

Qu^e^t-^rlkr 7 OonoiDieDt ^e coDeoit-€^? La science derniJt noos rapprendre. Quand on ]»anooce aoi^i «toavent le terme force, quand^ au liea de le bisser ou il a pris naissance, dans le Tocabahiie de la mécanirfoe rationnelle, on llntrodaît dans la langoe do physicien on dn chimiste, c^est aiqparemment rpiVin sait ce que ce mot vent dire, qn'on connaît ce qu^il désigne, qo^on possède enfin la clef de cette mystérieuse énigme jusqu^à présent indéchiffrable ?

Point du tout. La ATaie science, la science [lO^itive ferme la [>orte aux entités de la scokstique, aux entéléchies de la métaphysique péripatéticienne et leibnizienne ; les forces dont elles [mrlent ne sont plus regardées comme des c qualîtéH OfXîultes de la matière » ; elles sont de purs effHn du mouvement (\).

Que Hjgnifie, par exemple, le terme «forces phyniquen /»? Ce terme peut avoir deux sens : (Viihord il sera synonyme d'agent, de cause, puis il signifiera eflet mécanique, capacité de travail. Kri cji Hcns il sera vrai de dire que Tafifinité, que rél(5ctricit/% la lumière, la chaleur sont des forces, pnrc(5 (\\ut les unes et les autres produisent des efl'i'lH mécani(iucs. D'autre part, les effets méca-

(I) Cf. la H. P. Secclii. V Unité des forces physiques, préface de la premUiTis (iditlon.

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niques dus à Paction de ces forces ont eux-mêmes pour antécédents des mouvements ; la chaleur, qui est un mouvement, produit l'électricité, qui, elle aussi, est un mouvement. Donc, il sera permis de considérer les forces physiques et comme des effets du mouvement et comme des causes de mouvement.

En vain presserons-nous la science et la sommerons-nous de nous apprendre quelle est la cause du mouvement. Elle répondra qu'un mouvement est toujours précédé d'un mouvement et suivi d'un autre mouvement ; donc, le mouvement est le phénomène ultime au-delà duquel il est interdit de regarder. Pour la science positive, le mouvement, c'est la force en acte ; la force, c'est le mouvement en puissance. L'un sans l'autre est inconcevable; aussi le terme force est-il de trop dans son vocabulaire.

Ainsi s'expliquent les nombreuses équivoques auxquelles condamne ceux qui ne savent point y prendre garde, un langage resté métaphorique; ainsi se répandent un grand nombre d'erreurs, idoles de forum^ dans le principe, plus tard, idoles de théâtre. A première vue, c'est le dynamisme que la science prêche. Regardez-y de plus près : c'est le mécanisme qu'elle vante et qu'elle défend ; du dynamisme il ne reste plus que le masque.

S'il fallait en douter encore, le témoignage

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d'un savant mathématicien, profond philosophe, M. Cournot, dissiperait toute incertitude. L'atomisme et le dynamisme lui paraissent deux systèmes contrastants : « L'atomisme pur supprime » ridée de force comme superflue dans Texplica- » tion des phénomènes, n'admet que des corps » dont les vitesses et les mouvements sont soumis » à des lois, et ne pouvant attribuer aux corps qui » tombent sous nos sens l'impénétrabilité, sans » laquelle nous n'imaginons plus comment le corps » se distinguerait de l'espace au sein duquel il est » placé, il faut bien reporter cet attribut sur des » corpuscules qui échappent aux sens, c'est-à-dire y> sur des atomes. Cet atomisme pur est l'atomisme » ancien qui s'étend pour nous^ depuis Démocrite » jusqu'à Gassendi et à Descartes inclusivement; » c'est celui dans lequel Leibniz donnait encore, y> quand il était petit garçoîi. Les atomes s'ac- » crochent, se rencontrent, s'entraînent ; tout cela » peut se comprendre physiquement, sans que » nous fassions intervenir la notion de force... (1) »

(I) Cournot. Traité de V enchaînement des idées fondamentales, g 167. Il paraîtra étrange à plus d'un de ranger Descartes au nombre des atomistes; c'est pourtant la tendance des savants contemporains, qui ont écrit sur la physique cartésienne. Ftrnand Papillon est de ce nombre. (Voir le tome premier de son Histoire de la Philosophie moderne.) Descartes répudie les atomes, au sens étymologique du mot, disons mieux, au sens leibnizier ; il ne veut point de monade, mais il admet des « particules

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