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CHAPITRE XI

VUES THEORIQUES. — ESQUISSE D UNE PHILOSOPHIE DYNAMISTE DE LA NATURE. — CONCLUSION.

I. — A moins de se résigner au matérialisme, ce n'est point à la science seule qu'il convient d'emprunter les éléments d'une métaphysique de la nature. D'autre part, interroger la science, ne pas franchir les bornes de l'observation ou bien encore se contenter d'une « métaphysique positive » assez voisine de l'empirisme ou du phénoménisme, cela non plus n'est guère possible. Bon gré, mal gré, il faut que la raison intervienne.

L'office de la raison n'est pas comme on pourrait le croire de s'élancer d'un bond vers l'absolu et de chercher à découvrir dans l'entendement divin les « idées y> qui présidèrent aux origines du monde extérieur. Si tant est qu'on puisse voir en Dieu, comme le prétendait Malebranche, on n'y voit que Dieu seul et ses perfections. Ce n'est donc pas la méthode intuitive qui nous dirigera dans nos recherches.

Mais entre le pur empirisme et ce qu'on pourrait appeler le pur intellectualisme, il est une doctrine moyenne et dont nous avons déjà laissé pressentir la fécondité (1). Elle consiste à étendre à Tunivers entier les déterminations essentielles du moi et par conséquent à interpréter le monde extérieur dans une langue encore plus psychologique que métaphysique. Ainsi entendue, la philosophie de la nature devient une sorte d'annexé de la psychologie rationnelle.

On dira peut-être que cette interprétation est illégitime, ou du moins qu'elle ne saurait démontrer sa légitimité ; mais il est facile de comprendre que la raison ne peut se démontrer elle-même, et que du moment où l'on viendrait lui contester ses droits, on pourrait tout aussi bien contester les droits de la science et se réfugier, faute de démonstration péremptoire, dans le scepticisme universel. L'objection n'a donc pas à nous préoccuper.

Ainsi ce n'est pas la raison seule, ce n'est pas non plus l'expérience seule qui est l'organe de la métaphysique de la nature^ mais bien la raison unie à la perception externe et à l'intuition psychologique. Sans doute nous ne savons pas de science certaine s'il est vrai que les corps du règne minéral sont quelque peu façonnés à notre image ;

(1) Voir notre chapitre l".

nous ne savons pas directement et comme par une sorte d'intuition supra-sensible qui passerait pardessus les phénomènes, si au-delà ce que les sens atteignent il est quelque chose d'inaccessible aux sens; nous nous plaisons même à reconnaître que c'est aller contre l'opinion vulgaire que de prêter un « dedans » aux corps extérieurs; et pourtant il ne nous semble pas que cette manière de voir puisse gravement offenser la raison commune.

En nous le parallélisme est complet entre les modifications de la matière cérébrale et celles de l'âme pensante; à chaque fluctuation de la conscience doit correspondre une vibration moléculaire du cerveau. Quant à l'animal, il est également impossible d'admettre que ses mouvements soient réglés comme le serait le mouvement d'une horloge par un ouvrier extérieur à la machine; ici, encore il y a de l'interne et de l'externe. Prêter au végétal une âme ou quelque chose d'analogue, voilà qui semble extraordinaire; a fortiori semblera-t-il étrange de faire ce don aux corps bruts. Tout étrange qu'il y paraisse, je me demande en vertu de quel droit on s'arrêterait dans cette progression descendante. Pourquoi donner à l'un ce qu'on refuse à l'autre? Pourquoi supposer que cette existence à double face, l'une tournée vers le dehors, l'autre concentrée en elle-même^ existence de laquelle participent l'animal et l'homme, est un

cas particulier dans la nature, ou du moins le pri-

vilége exclusif d'un certain nombre d'êlres? Comment admettre en effet que les conditions de Texistence changent brusquement en descendant des règnes supérieurs aux règnes inférieurs? Comment admettre que les plantes et que les corps dits inanimés soient totalement dépourvus de cette faculté « d'être pour soi » que l'intuition psychologique nous apprend à considérer comme la condition expresse de l'existence? Si dans le monde des êtres physiques tout est donné au dehors, rien au dedans , si la matière n'est rien autre que ce qu'elle paraît, autant soutenir alors qu'elle n'existe pas. Entre le phénoménisme et le dynamisme, aucune solution moyenne ne semble pouvoir s'offrir au sens commun.

On essaiera peut-être de nous arrêter au passage en nous accusant de restaurer les qualités occultes et de peupler le monde physique d'entités inutiles. Mais il est facile d'éviter un pareil reproche. D'abord nous venons de voir qu'il n'est pas « inutile » d'accorder à la matière des conditions d'existence qui sont après tout quelque peu modelées sur les nôtres. Cette doctrine est rationnelle, et elle est seule conforme aux exigences de la raison. Ensuite, ce ne sont point des « entités » que nous introduisons dans la nature ; ce ne sont point d'insaisissables noumènes ou « choses en

soi » que nous mettons, pour ainsi dire, en faction derrière les phénomènes. Si nous prêtons une âme à la matière et si nous voyons en elle autre chose qu'une possibilité permanente de sensations ou de notions^ si nous allons jusqu'à prétendre « qu'au- » delà de ce que l'œil saisit il y a quelque chose » que l'œil ne peut atteindre » et qui contient en soi la raison suffisante des phénomènes de mouvement et d'étendue, nous ne croyons pas céder au vain plaisir de multiplier les êtres sans nécessité et d'accroître le nombre des « fantômes métaphysiques. » L'esprit n'est pas un fantôme et l'âme est quelque chose de plus qu'une entité. Je ne parle pas, bien entendu^ de cette âmesubstance ou du « moi transcendenta\ » que les idéalistes éprouvent le besoin de superposer au vioi de la psychologie; je parle de « l'âmeconscience » et du moi réel, du moi qui se sait et se sent exister. Dès lors^ si les choses se passent en dehors de nous, comme elles se passent en nous, si la force existe réellement dans le monde inorganique et si nous réussissons à en donner la preuve, nous aurons réussi à démontrer en même temps que cette force n'est pas un x ou un signe algébrique, qu'elle n'est pas non plus une cause inconnue de phénomènes, mais qu'elle participe au moins dans une faible mesura ^ essen-

tiels de l'esprit.

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On ne voudra point, je Tespère, nous accuser d'un manque d'égards envers la science et se prévaloir d'elle pour condamner à l'avance comme stériles les résultats de nos démarches futures. Aussi bien, si ces reproches pouvaient être adressés à la métaphysique, elle n'aurait qu'à répondre que la science est neutre et que les questions d'essence et d'origine ne la regardent point. En ce qui nous concerne, d'ailleurs^ nous nous défions si peu de la science, que nous avons voulu la prendre pour guide et ne risquer aucune hypothèse qu'elle fût disposée à démentir. Nous nous sommes livré à une longue enquête pour savoir quelles clartés elle était capable de répandre sur les problèmes de philosophie première. Ces clartés sont faibles, ces lueurs sont vacillantes. Peut-être en les éclairant à leur tour, s'apercevra-t-on que la science porte en elle les premiers éléments d'une métaphysique.

Ainsi, et pour nous résumer, l'expérience externe travaillera de concert avec l'expérience interne ; la première fournira les textes, la deuxième essaiera de les interpréter. Enfin au-dessus d'elles et près d'elles la raison surveillera.

Ces préliminaires posés, on va présenter sous la forme d'une rapide esquisse et comme en raccourci, l'ensemble des vérités ou probabilités qui se dégagent des faits et des doctrines scientifiques, et qui, une fois interprétés, deviennent les pre-

mières assises de la métaphysique de la nature. Il n'est pas dans notre dessein de pénétrer jusqu'aux détails, mais seulement de tracer les grandes lignes et de marquer les principaux lieux de halte.

II. — La doctrine qui porte le nom de mécanisme prend sa source dans Ja science et poursuit l'explication « scientifique » des phénomènes^ des lois, et des propriétés de la matière.

Non-seulement elle poursuit cette explication, mais encore il serait injuste de ne pas reconnaître qu'à de rares exceptions près, elle trouve ce qu'elle cherche (1), et que les hypothèses qui lui servent à combler les lacunes de l'observation, empruntent à l'observation même les garanties de leur probabilité.

Ainsi, non-seulement il est admissible, mais encore il est probable que toutes les propriétés physiques et chimiques de la matière sont des variétés du mouvement. Le mouvement est le genre et les espèces sont : la gravité, la chaleur, l'électricité, la lumière, l'affinité, etc..

Quand on a ramené un phénomène d'ordre physico-chimique à un phénomène mécanique, il ne reste plus rien à faire. Le mouvem*

(1) A la condition expresse de se renfermer dam science. — Voir notre précédent chapitre.

phénomène ultime au-delà duquel la science s'interdit de regarder. Ici commence Tœuvre de la métaphysique.

En effet, le mouvement n'est-il pas une qualité de la matière? n'est-il pas un phénomène? n'affecte-t-il pas nos sens à peu près au même titre que les propriétés auxquelles il tient lieu de support ? Mais toute qualité implique autre chose qu'elle, toute qualité veut être suspendue à une substance, disons mieux, greff'ée sur une substance.

D'ailleurs, s'il faut que dans la catégorie des êtres inorganiques comme dans celle des âmes pensantes^ tout phénomène externe corresponde à un phénomène interne, il faut de toute nécessité considérer le mouvement de la matière comme s'il était la traduction dans l'espace d'un ou de plusieurs états intérieurs, directement imperceptibles.

Découvrir ces états n'est pas impossible, à la condition toutefois de procéder comme on est convenu^ c'est-à-dire de se mettre en présence de Tâme humaine, d'analyser un fait de mouvement^ de considérer ensuite ce qui se passe extérieurement dans les corps et d'interpréter, selon le langage de la conscience, les signes sensibles puisés dans l'expérience extérieure.

D'abord on remarquera que la notion de mouvement ne s'offre jamais à nous sans la notion

de force. La science elle-même, qui se tient volontairement dans les limites restreintes du calcul ou de l'observation par les sens, se croit forcée d'accueillir le terme force et de lui faire place dans son dictionnaire. Ce terme, nous Pavons vu^ gagnerait peut-être à ne jamais sortir de la langue psychologique. Il est fâcheux, en effet, de recourir à une expression aussi précise que semble Têtre l'expression force pour en faire le substitut de notions aussi vagues que celle-ci par exemple : « Cause inconnue de mouvement », ou bien encore cette autre : « effet de mouvement », etc.. Cela est d'autant plus fâcheux, qu'au point de vue scientifique, tout mouvement est le conséquent d'un mouvement, l'antécédent d'un mouvement donné en acte ou en puissance.

De plus, ce qu'on appelle « force morte » et (( force vive » s'appellerait fort bien « quantité de mouvement » ou « produit du mouvement. » Donc, quand nous aurons pris acte de l'union intime qui existe, même aux yeux de la science, entre le concept de mouvement et le concept de force, il restera toujours à déterminer les causes du mouvement, c'est-à-dire l'état ou les états internes qu'il suppose et implique partout où il se manifeste.

Demandons-nous, maintenant, ce qui se passe chaque fois que nous mettons notre corps en mouvement.

Tout mouvement corporel est d'ordre physique, mais il est précédé de mouvements musculaires et de phénomènes nerveux qui appar-. tiennent à la catégorie des faits physiologiques. Faisons un pas de plus et recherchons quels phénomènes ces derniers ont pour antécédents.

A cet égard, aucun doute n'est possible. Tout mouvement de l'animal ou de l'homme a son point de départ dans l'ordre psychologique et se manifeste d'abord à la conscience, sous forme de besoin, de désir ou de résolution volontaire. Je m'explique : chaque fois qu'un mouvement se produit chez les êtres animés, le mouvement n'est pas^ comme certains le supposent, « la transformation » d'un besoin, d'un désir ou d'une volonté, mais « le conséquent » de ces états de conscience.

Le désir (1) commande aux muscles, mais il ne leur commande pas à la façon d'un supérieur qui donne des ordres à ses inférieurs, ni d'un cocher qui stimule de la voix un cheval indolent. Le désir commande, et pour que les muscles obéissent, il a les' fait obéir. »

La preuve en est dans le phénomène de Teffort,

(1) Âu désir on pourrait aussi bien substituer la volonté ; mais Tordre de suceession des phéaomèoes ne s'en trouverait point changé. Noos préférons prendre le désir pour exemple, attendu quMl est à peu près le seul principe des actions de ranimai, qu'à ce point de vue il est cause motrice, et que chez Tliomme il usurpe souvent le rôle de la volonté.

phénomène essentiellement psychologique, efiPet immédiat du désir ou de la volonté. L'effort pour mettre les muscles en mouvement, voilà le moyen terme psychologique entre le mouvement en acte et le mouvement en puissance.

L'effort se traduit par des effets sensibles, mesurables, et son intensité se mesiire à la quantité d'effet produit. Selon qu'on est capable d'en produire plus ou moins, on est plus ou moins fort. La capacité de faire effort, voilà la force ; voilà pourquoi l'on dit que l'âme est une force, et que la force est un des attributs de l'esprit

Il est un proverbe : « Contre la force pas de résistance. » On pourrait le retourner et dire : « Pas de force sans résistance. » En effet, l'âme ne serait pas une force, ou plutôt elle ne se manifesterait pas comme telle, s'il lui suffisait d'exprimer un vœu pour le voir aussitôt réalisé et de produire ses actes à peu près comme Dieu, selon la Genèse, fit éclore la lumière. Le corps est l'annexe de l'esprit, il est son serviteur, il n'a d'autre mission que d'exécuter ses ordres, et pourtant il ne les exécute jamais sans y mettre un commencement d'obstacle.

Cet obstacle que nous rencontrons en nous-' même ne peut venir de nous. Le principe de contradiction s'y oppose. 11 est impossible de voukii un mouvement, et dans le même instant de

le point vouloir. De là vient que l'on distingue nettement son corps de soi-même. Avant de connaître ce corps, d'en avoir examiné les organes et d'avoir acquis cette science sommaire que tout homme possède et qu'il n'a apprise d'aucun maître, on sait de ce corps au moins une chose, à savoir qu'il est autre que l'âme, qu'il résiste à l'âme et que par sa résistance il l'oblige à faire effort contre lui. A ce point de vue, il serait exact de considérer l'âme comme un principe d'effort, le corps comme un principe de résistance.

D'après ce qui vient d'être dit, la notion d'effort est une notion complexe et qui en comprend trois : celle de l'effort, celle du sujet de l'effort, celle du terme de l'effort, d'obstacle^ en un mot.

Il y a plus. Pour peu que nous poursuivions notre analyse, nous y découvrons, je ne dis pas seulement le concept de résistance, mais bien et surtout le concept d'une double résistance. Pour mouvoir le bras ou la jambe il faut résister à leur résistance. Faire effort c'est donc résister.

Réciproquement^ toute résistance est un effort ou du moins veut être conçue comme telle. Quand deux hommes luttent ensemble et qu'ils se réduisent mutuellement à l'immobilité, on dit qu'ils se font contre-poids. Le premier résiste au second, le second résiste au premier ; tous deux développent un effort d'intensité égale. Remplacez un des

adversaires par un corps de même pesanteur et de même masse, la situation restera la même et le renversement du nouvel obstacle exigera de notre lutteur un même déploiement d'énergie Donc, qu'il s'agisse d'un corps humain ou d'un agrégat matériel, des deux côtés, il y aura réaction^ répulsion (4).

Or, toute réaction est une action en sens inverse, toute répulsion est une impulsion en retour ; donc et par analogie, la réaction de l'objet ne peut être conçue qu'à l'image de l'efltbrt dont le sujet a conscience, ou de la réaction qu'il nous faut parfois opposer aux obstacles que la nature nous suscite.

Mais cette force, par cela seul qu'elle est directement aperçue et sentie, ne saurait avoir son principe dans l'étendue. Dès lors, si la matière réagit, et l'expérience le prouve, elle réagit contre nous d'une façon quelque peu semblable à celle dont nous réagissons nous-mêmes, et par conséquent en vertu d'un principe d'effort interne directement inaccessible à l'observation des sens. Ce principe d'effort a pour signe extérieur l'impénétrabilité.

L'impénétrabilité est le propre de l'étendue corporelle et figure généralement au nombre des

(l) Cf. p. Janet. Mill et HamilUm. — Bévue di$ Deus^Mondu dtt 15 octobre 1869.

attributs statiques. Maintenant, il ne nous est plus permis de la considérer comme telle. En effet, si rimpénétrabilité des corps est un obstacle à leur mouvement, si, d'autre part, tout obstacle au mouvement implique un effort, il est difficile d'échapper à la conséquence et de méconnaître le caractère dynamique de cette propriété.

La mécanique considère les forces, quelles qu'elles soient^ comme extérieures aux points matériels. Ainsi entendue, la matière serait véritablement et absolument inerte. Mais autre est la matière de la mécanique, autre est la matière qui affecte nos sens. Celle-ci est réellement impénétrable, résistante. Elle n'est pas simplement un centre d'application de force, elle est un centre de force.

Or, tout centre de force ne peut être conçu s'il ne réside en un point géométrique. Mais pour que cette conception soit possible, il faut dépouiller la matière de son étendue et considérer un corps comme une collection de « points dynamiques. » Cette conception est-elle conforme à l'esprit de la science ?

Il doit en être ainsi, puisque, comme nous l'avons vu, la notion d'étendue implique la notion d'infinie divisibilité actuelle. Mais cette notion est contradictoire, inconciliable avec les attributs du nombre. Dès lors, il faut remonter à Vétendy^-

substance de Descartes et des cartésiens, et considérer rétendue comme une simple forme de la représentation.

La présence au sein des corps d'une force de réaction qui s'oppose au mouvement aurait pour conséquence l'immobilité de la matière, si cette force était la seule qu'il fût possible de lui attribuer.

Soit, par exemple, un corps A de masse 2 m et de poids 2 p. Il reçoit le choc d'un autre corps B de masse m et de poids p. B rebondit et A reprend sa position primitive, après de légères oscillations. Le corps B a rebondi, en vertu de son impénétrabilité, ou, si l'on veut, de sa force répulsive. Mais pourquoi a-t-il reçu le choc de A? Parce que A était en mouvement. D'où vient le mouvement de A?

Pour y répondre, nous procéderons comme tout à l'heure, par une série d'observations portant alternativement sur l'âme et sur la nature.

L'effort, avons-nous dit, est un phénomène psychologique dont l'effet est la production du mouvement, et comme condition préalable, la neutralisation delà résistance opposée parles muscles. Mais l'effort à son tour est un effet : il a pour cause une volition ou un désir. Et même, en admettant que l'effort vienne d'un acte de volonté, cet acte est toujours dicté par des motifs ou des mobiles^ et l'action de la volonté n'exclut pas Tinter-

vention du désir, du besoin, de Tappétit, ou, si Ton aime mieux recourir à un terme qui résume les trois autres, de la tendance. Même chez nous, la volonté est souvent l'humble esclave du désir; hors de nous, chez l'être vivant, c'est le désir qui donne le branle aux facultés motrices. Le désir a pour objet un état futur jugé préférable à l'état présent ou du moins représenté comme tel à l'imagination. C'est la faim qui châsse le loup du bois, c'est la mauvaise saison qui hâte le départ des hirondelles, c'est le besoin de lumière et de chaleur qui préside aux mouvements de l'héliotrope. Le désir ou la tendance serait alors le véritable principe moteur des êtres animés.

Si l'on descend au-dessous du végétal, on s'étonne du mouvement sans trêve qui emporte les corps soi-disant inanimés, et leur fait subir, en de rapides instants, de véritables métamorphoses. Les corps sont inertes si l'on entend par là que toute variation dans les mouvements de l'un correspond à une variation dans les mouvements des autres ; ils sont inertes en ce sens que le mouvement parait se communiquer d'un mobile à un autre mobile, et ne jamais s'accroître dans l'univers. Mais, si l'on donne au mot inertie le sens d'immobilité absolue, il s'en faut que l'inertie soit le propre de la matière. Le repos des masses n'est qu'apparent. Le mouvement, quand il cesse d'animer les

masses , se répartit entre les molécules ; des molécules il passe aux atomes^ trouble leur équilibre, remplace les conditions de cet équilibre par des conditions nouvelles, détruit de fond en comble un édifice moléculaire^ en élève aussitôt un autre sur ses ruines, etc. Quoi de plus inerte que la matière, disions-nous naguère? Quoi de plus mobile, dirons-nous maintenant? Quoi de plus capricieux, de plus instable? Je comprends le Jupiter d'Heraclite, toujours insatiable de changement et toujours altéré de repos, passant de Tun à Pautre, variant à Pinfini les aspects du monde, et quand il a tout embrasé, refaisant un univers nouveau. Je comprends le désespoir de Platon devant cette matière qu'il aspirait à définir et qui lui échappait sans cesse, se montrant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et toujours impatiente de métamorphose.

Et pourtant quel ordre au sein de ce monde ! et quelle harmonie entre tous ces mouvements! Ne dirait-on pas que la matière varie sans cesse, parce qu'elle obéit à une sorte de désir vague, toujours pressant, toujours inassouvi? Mais ne dirait-on pas aussi qu'elle gravite d'un pas uniforme vers une fin dont elle semble posséder l'obscure conscience?

Sans doute le mouvement se conserve toujours en quantité constante, le produit des masses

inorganiques par le demi-carré des vitesses semble ne jamais varier. Et cependant, l'unité quantitative du mouvement n'exclut point une sorte de diversité qualitative, diversité dans l'unité, bien entendu. La théorie de l'unité des forces physiques n'implique pas absolument l'identité complète des mouvements. La chaleur est un mouvement d'une espèce spéciale; la lumière, le son, l'électricité de même. Toutes ces forces impliquent une modification, sinon dans la \îtesse, du moins dans le rhythme du mouvement. On dirait que sur un thème toujours uniforme, la nature se plaît à multiplier les variations (1). On dirait qu'elle tend toujours vers le nouveau, et que selon l'admirable pensée d'Aristote^ elle aspire, non pas seulement au meilleur, mais encore au suprême désirable. Ainsi^ tout ne serait pas à rejeter dans les conceptions poétiques des premiers philosophes, ni dans le feu d'Heraclite, qui passe incessamment par des alternatives de satiété et de faim, ni dans l'attraction des péripatéticiens, attraction mystérieuse exercée par Dieu sur la nature extérieure; enfin, ce serait une pensée profonde que celle qui inspirait Leibniz^ quand il dotait toutes ses monades d'appétitions, et qu'il se les représentait comme

(1) Cf, Lachelier. Du fondement de Vinduction, p. 97 et 98. Paris, Baillière,

dévorées du besoin de passer sans cesse d'une perception à une autre.

L'idée de désir ou d'appétition est intimement unie à la notion de finalité. Or, je ne crois pas que la science moderne fesse nécessairement alliance avec les adversaires des causes finales. De ce que ni la chimie, ni la physique, ne se laissent guider, ni l'une ni l'autre, par la considération des fins, cela ne veut point dire, cependant, qu'il n'y ait pas lieu d'insister sur certains phénomènes^ pour en tirer des arguments fevorables au principe de finalité. Les phénomènes inorganiques participent à l'unité de série, en raison du mouvement qui en est la trame et dont la quantité ne varie point. D'autre part, ils participent à l'unité de système, attendu que ce mouvement unique se laisse décomposer en un grand nombre de mouvements partiels, et que plusieurs de ces mouvements partiels semblent destinés à la réalisation d'un plan, d'un édifice. On sait que toute molécule chimique simule un organisme ; or, comment admettre un organisme à la structure duquel ne présiderait aucune sorte de finalité ?

a Si donc nous (1) voyons dans la nature des » formes géométriques régulières, nous ne devons

(1) p. Janet. Les Causes finales, p, 232. — Paris, G. Baillière. 1876,

» pas penser que ces formes résultent nécessaire- » ment de la nature de retendue qui est par elle- » même indifférente à toutes formes. Entre toutes » les figures en nombre infini, régulières ou irré- » gulières que les choses auraient pu prendre, il » faut une raison précise pour expliquer la forma- 3) tion des figures régulières. .. Il faut admettre une » nature géomètre^ comme une nature artiste, » comme une nature industrieuse, et ainsi nous » retrouvons dans la nature tous les modes de » Tactivité intellectuelle de l'homme. De même » que M. Claude Bernard admet dans l'être orga- » nisé un dessin vitale de même il y a en quelque » sorte un dessin cristalliqite, une architecture » minérale, une idée directrice de l'évolution chi- » mique. »

Ainsi la finalité qui règne dans le monde organique, démontrerait à elle seule l'existence de la force d'appétition. Cette force serait tout à la fois le principe et la fin des mouvements de la matière.

Investie d'un double pouvoir, celui de réagir et celui de tendre sans cesse vers un état nouveau, la matière possédera deux forces : l'une sera la force de résistance essentiellement répulsive, l'autre sera la force d'appétition. La première aura pour signe l'impénétrabilité ou la force d'inertie, la seconde se traduira par le mouvement lui-même.

Nous savons, par notre expérience personnelle, que le mouvement est le propre de tout être qui poursuit un but. Mais, quand nous avons atteint notre but, nous ne sommes plus ce que nous étions tout à l'heure. Nous devenons autres, et cependant quelque chose en nous demeure intact, notre personne morale et métaphysique. Nous voulons nous augmenter, nous grandir, accroître indéfiniment nos richesses sensibles et intellectuelles, mais nous ne désirons jamais ou nous anéantir^ ou nous métamorphoser au point de ne plus nous reconnaître. Acquérir sans perdre, voilà Tobjet du désir.

Mais comment acquérir sans perdre ? Comment rester soi-même et devenir autre ? Par Pétat social, par la communication des intelligences et la pénétration des volontés. La société est le vœu de la nature : l'homme y obéit, l'animal y obéit.

La matière elle-même y obéit. Quand elle franchit l'espace, ce n'est point l'espace qui l'attire. L'espace est par lui-même vide et dépourvu de toute diversité. Peu importerait donc à l'atome d'être ici ou là, s'il n'éprouverait la perception confuse des autres atomes et ne ressentait comme un secret désir de s'allier à eux. De là les affinités électives, de là la cohésion^ de là l'ensemble des propriétés chimiques, physiques, mécaniques, pour ne pas dire de toutes les propriétés de la matière. Ainsi entendue, la force appétive peut, dès à pré-

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sent, recevoir une dénomination nouvelle et s'appeler la force d'attraction.

Ici encore nous ne craignons pas les démentis de la science. Quand elle nous dit qu'à son point de vue l'attraction est un mot vide de sens, que le terme affinité n'est qu'une métaphore, qu'une science positive doit tout expliquer par le mouvement et rien que par le mouvement, elle a raison de parler ainsi, et nous acceptons ce langage. De même, n'avons-nous rien à reprendre, quand on nous affirme qu'au point de vue physiologique tout phénomène de pensée doit se résoudre en une vibration nerveuse. Nous croyons, nous aussi, que le jour où la physiologie cérébrale aura dit son dernier mot, elle saura expliquer la suite de ces vibrations moléculaires sans faire intervenir le moindre facteur mental. — Mais supprimera-t-elle ce facteur et surtout fournira-t-elle jamais cette preuve qu'elle se vante déjà de posséder, à savoir que la pensée n'est rien de plus qu'un mouvement de la matière (1) ?

Il ne serait guère plus exact de nier l'appétition ou l'attraction, sous prétexte que cette force se manifeste toujours à nos sens, sous forme d'impulsion et de mouvement communiqué. « La phy-

(1) Voir l'étude si iDtéressaate de Dotre ami, M. Victor Egger» sur la Physiologie cérébrale et la Psychologie, -- Revue des Deux^Mondes, 1" novembre 1877.

» sique, écrivait Fernand Papillon, ramène tout )) aux vibrations, tant de ce qu'elle appelle atomes » matériels que de ce qu'elle nomme éther. D'après » elle^ les phénomènes physiques s'expliquent par y> le système des mouvements de l'atome et de » l'éther, et, ces mouvements pouvant se trans- » former les uns dans les autres, suivant une loi y> mathématique, il en résulte qu'il y a des rapports » d'équivalence entre les diverses manifestations » de l'activité physique^ par exemple, qu'il existe )) un équivalent mécanique de la chaleur, un équi-. y> valent calorifique de l'électricité, etc.. Or, ce » mouvement intestin que l'analyse et l'induction » révèlent, ce frémissement corpusculaire qui » donne aux corps les qualités sans lesquelles ils » ne seraient point perçus, à savoir : le poids, la » couleur, la chaleur, etc...^ — ce mouvement, » sous toute forme, implique un principe moteur, y> quelque chose d'irréductible et de simple, une » spontanéité analogue à celle que Leibniz conçoit » dans les monades (1). » Encore une fois, le dyna-

(1) Cf, Leibnii et la philosophie de la nature, p. 68 da volame déjà cité : la Nature et la Vie. — L'autorité de Fernaod Papillon ne saurait être suspectée, li était métaphysicien, cela est yrai, mais il Vêtait devenu, et il rétait devenu par l'étude des sciences. Èeux qui Youdroot connaître l'histoire de cette remarquable évolution, consulteront avec fruit l'intéressante notice de M. Charles Lévéque, publiée en tête du premier f clame de VHiskiire de la Philosophie moderne dans ses rapports avec ké

misme accepte et enregistre toutes les assertions de la physique mécanique (1), et s'il les complète, il n'a garde de les démentir.

Pour en donner la preuve, nous ne chercherons nullement affaire aux paistisans des actions au contact. Au point de vue des phénomènes, les choses doivent se passer ainsi. Mais l'action au contact est la traduction sensible de l'appétition à distance, appétition qui n'est nullement inintelligible, quand on se rappelle qu'elle s'exerce entre des « êtres simples » et non entre des atomes d'étendue.

III. — On sait que, selon toute probabilité, la matière n'est pas étendue, que les corps sont des agrégats de points dynamiques ou centres de force. De chacun de ces centres émanent deux forces : l'une d'attraction^ l'autre de répulsion. Il s'agit maintenant, à l'aide de ces deux forces, de rendre raison des propriétés de la matière.

D'abord, la matière est impénétrable. L'impénétrabilité n'est autre chose qu'un effet de la force répulsive. « Il y a impénétrabilité suffisante là où

ment des sciences naturelles, ouvrage posthume de PapillOD. Nous avons nous-mème analysé cette œuvre importante dans la Revue politique et littéraire, livraison du 1" décembre t877.

(1) La physique mécaniste n'est pas la physique matérialiste. Nous avons marqué la différence dans notre chapitre X.

» Ton ne peut pas admettre que des atomes sim- » pies soient amenés à une distance de plus en » plus petite sans que le rapprochemijnt fasse » naître l'équivalent d'une grande répulsion qui » empêche de se compénétrer^ quelle que soit la )) force qui les presse Tun contre l'autre (1). »

En second lieu, si la matière n'est pas étendue, il n'en reste pas moins vrai que nous la percevons comme telle. Mais l'idée d'étendue appelle la notion de continuité. Comment alors, à l'aide de points dynamiques, c'est-à-dire d'éléments simples et sans dimensions, essaiera- t-on de rendre compte de la perception d'étendue ?

Les atomistes ne seront guère embarrassés.

A leurs yeux, tout corps étendu résulte de la juxtaposition dans l'espace d'atomes étendus ; les parties intégrantes sont de même nature que le tout. Mais si l'on répudie l'atome, ou du moins si l'on prétend résoudre l'atome dans la monade, il semble qu'on s'interdise tout essai d'explication plausible.

Il y aurait cependant un moyen de sortir d'embarras. Ce moyen consisterait à dépouiller la matière de son étendue sans la priver de toute relation avec l'espace. Le point dynamique ou centre de force se trouverait ainsi localisé dans un espace à trois dimensions, et c'est à travers l'espace qu'il

{\) Cf, La matière et la force, par John Tyndall et M. l'abbé Moigno,

p. 41. Paris, 6. Villars. 1873.

manifesterait sa double énergie. Il s'ensuivrait alors que la force répulsive ne saurait s'exercer sans former en quelque sorte autour du point dynamique une sphère d'étendue de rayon variable et sans lui constituer comme une espèce de corps (1). Ainsi entendue, la notion d'atome, momentanément chassée de la philosophie dynamiste, pourrait bientôt reparaître après avoir subi cette profonde transformation. L'atome ne serait autre que le point dynamique en tant que localisé dan& l'étendue et se réservant, à lui seul, une portion définie d'espace pour y manifester son action (2). La même cause suffirait, comme on le voit, à rendre compte de l'existence apparente de Tatome et de son impénétrabilité. Ainsi ces deux attributs ne sauraient plus longtemps conserver la dénomination d'attributs statiques.

L'étendue proprement dite, celle qui paraît appartenir aux corps et qui semble résulter d'une agrégation d'atomes, celle-là exigerait l'intervention des deux forces. La première, je veux parler de la force répulsive, expliquerait l'atome; la seconde,, la force attractive, expliquerait la juxtaposition des atomes et la constitution des corps..

D'où viendrait la forme des corps? Du mode de

(1) Â nos yeux retendue se confondrait avec Tespace.

(2) Cf, Reoouvier. Essais de critique générale. Troisième esear, p. 25. — Le P. Leray. Constitution de la matière, Paris, 6. Villars. 1869.

groupement des atomes. Mais le mode de groupament des atomes trouve son origine dans les rapports^ entre les énergies attractives et répulsives des atomes juxtaposés. Par conséquent, la forme serait tributaire de la force et viendrait enrichir le nombre des propriétés dynamiques.

Il faudrait en dire autant du poids et de la masse. La masse peut être définie : l'ensemble des atomes, ou plutôt les points dynamiques composant un agrégat moléculaire. Le poids s'exprime en fonction de la masse et des effets de la pesanteur; il a donc visiblement sa source dans l'antagonisme de la répulsion exercée par l'atome des attractions qu'il développe et de celles dont il est l'objet. Le poids d'un corps n'est-il pas la résultante de toutes les actions de la terre sur ce corps ?

La pesanteur et la gravitation se laisseront expliquer, l'une et l'autre^ d'une façon quelque peu analogue, et l'attraction newtonienne, chassée à bon droit de la science positive, reviendra prendre place dans la métaphysique de la nature.

Il serait intéressant de tenter une interprétation dynamique des forces physiques. Mais outre qu'un pareil travail nous entraînerait beaucoup trop loin, il ne semble pas que la science positive fournisse à l'heure actuelle, un nombre suffisant de données. Quand on aurait examiné successivement les différentes propriétés, quand on les aurait classées

suivant celle des deux forces, qui semble contribuer plus que Tautre à leur manifestation, on aurait à peine ébauché le travail. Une explication en gros serait jugée insuffisante. Une explication par le menu est pour le moment impossible.

Ce qui nous importe, en somme^ c'est de savoir que la matière se résout dans la force et qu'il n'est pas une seule de ses propriétés qui n'en relève. Tous les attributs des corps sont dynamiques (1).

IV. — La notion de matière, avons-nous dit, se résout dans la notion de force. Un corps est un agrégat de points dynamiques. De ces points émanent des répulsions et des attractions. Jusqu'ici, la doctrine dont nous essayons de présenter une esquisse, ne semble pas dift'érer sensiblement de la doctrine exposée par Kant, dans l'ouvrage qui porte le titre de : Fondements métaphysiques de

(1) La classification des propriétés de la matière exposée par nous (p. 98 et 99) et empruntée à la science, serait donc loin d'être irréprochable. Il faut convenir cependant qu'en se plaçant au seul point de vue des phénomènes, la matière peut se concevoir, abstraction faite de toute intervention d'élément dynamique. De là deux ordres distincts de propriété, les unes « géométriques et mécaniques », les autres • physiques et chimiques. Dans notre chapitre IV, nous avons raRgé les propriétés mécaniques au nombre des attributs statiques. 11 est de fait qu'au poinl de Mut superficiel, l'inertie, la résistance, le poids, la masse, sont des attributs statiques. La pesanteur fait exception. Peut-être alors ferait-on bien de suivre l'exemple donné par M. Spencer d'appeler les attributs qui sont l'objet de la science mécanique : attributs statico^dynamiques.

la Physique, et par Charles de Rémusat, dans y Essai sur la Matière. Ampère, Cauchy, Faraday, se rattachent à la même école. Il est à remarquer, toutefois, que nous avons déduit l'attraction de l'appétition, et qu'en attribuant aux corps inorganiques un principe interne d'effort^ nous avons identifié la matière non-seulement à la force, mais encore à « l'esprit. » En cela, nous nous sommes écartés de la doctrine de Kant, pour nous rapprocher du système de Leibniz.

Entre le « dynamisme pur » de Kant et de Charles de Rémusat, et le monadisme leibnizien, notre choix ne saurait être douteux.

Quand on nous parle de « points dynamiques »

ou de « centres de forces », qu'entend-on par ces mots? Pour expliquer la matière, selon Kant, il est nécessaire de recourir à l'intervention de deux forces, l'une répulsive, l'autre attractive; mais nulle part^ Kant ne fait intervenir l'appétition.

Dès lors, il est permis de se demander si la notion de force attractive et répulsive ne se ramènerait pas à celle « d'effets répulsifs et attractifs » émanant de certains points de l'espace.

Un savant contemporain, élève et disciple de Cauchy (1), ne recule pas devant le terme

(1) M. l'abbé Moigno. La Matière et la Force, p. 41.

« monade. » Mais il ajoute aussitôt que ces monades n'ont point d'intelligence, qu'elles n'ont point de volonté, qu'elles possèdent « une activité externe », etc.. . — Le terme monade est équivoque, et si nous avons bien compris la pensée de l'auteur, par monades il nous faut entendre des points dynamiques, en d'autres termes, « des points mathématiques », centres d'attractions et de répulsions. Ces points dynamiques sont-ils des êtres? Kant répondrait négativement; Ampère, Cauchy, Faraday, Charles de Rémusat, donneraient une réponse affirmative. Kant seul aurait raison.

En effets la métaphysique de Kant est essentiellement idéaliste, et c'est être idéaliste que de réduire la matière à la force pure. Qu'on ne s'y trompe point ; on a beau considérer la répulsion et l'attraction comme des effets de la force, il reste toujours à définir cette force et on ne cherche pas à la définir. Dira-t-on qu'elle est la cause des effets répulsifs et attractifs ? Nous demanderons à notre tour quelle est cette cause. Ce n'est point la matière, puisque la matière n'est que le fantôme de la force ; ce n'est pas l'esprit, car un esprit existe pour lui-même ; un esprit participe dans une certaine mesure à la conscience, à l'activité spontanée. — Mais les monades ont une activité externe. — Qu'est-ce à dire ? L'activité externe n'exige-t-elle pas comme condition préalable une activité interne.

une activité consciente qui se sait, ou du moins qui se « sent » exister ? Or, si vos monades n'ont ni intelligence, ni volonté, ni le moindre degré d'existence subjective, elles ne sont pas des êtres. Si elles ne sont pas des êtres, que sont-elles? Elles ne nous sont connues qu'en tant qu'elles affectent nos organes. Pourquoi ne pas les considérer comme autant d'illusions de la sensibilité? Qu'est-ce qui attire ? Qu'est-ce qui repousse ? Est-ce Dieu ? estce le moi transcendental de Fichte? Est-ce la « volonté inconsciente » de Schopenhauer et de Hartmann? On le voit, nous sommes en plein idéalisme^ ou, pour mieux dire^ en plein scepticisme, et nous donnons raison à Stuart Mill, quand il définit la matière « une possibilité permanente de sensations. »

Tout a été dit contre l'idéalisme, et nous n'y insisterons pas. Nous nous bornerons simplement à constater que si telle était la conséquence inévitable du dynamisme, ce système ne nous compterait point parmi ses adeptes, incapable qu'il serait de satisfaire aux exigences de l'entendement.

L'entendement exige que les choses se passent hors de nous comme elles se passent en nous-mêmes et que tout phénomène appartienne à une force, qui soit en même temps une

cause, un être, et pour tout dire en un mot, un esprit. La force n'est pas un phénomène, elle n'est pas davantage une « chose en soi », elle est l'attribut d'un être qui a conscience de lui-même et qui sait prendre en main la direction de ses puissances psychologiques. Voilà ce que la force est en nous. Il est inadmissible que si elle existe autre part qu'en nous, son existence ne soit point soumise à des conditions analogues. Quelles seront ces conditions ?

On a coutume de dire que la force est un attribut de l'esprit, que l'esprit est une substance dont les modes essentiels sont la causalité^ l'activité, l'unité, l'identité, la simplicité, etc.. Cette manière de parler prête à l'équivoque et tend à faire croire que la substance de l'âme est indépendante des attributs qui l'expriment. Profonde erreur. L'esprit n'est rien sans la cause, sans l'activité, sans l'unité^ pas plus que la causalité et l'activité ne peuvent se comprendre, abstraction faite de l'esprit. En d'autres termes^ la causalité coexiste avec l'activité, avec l'unité, etc. ; l'un sans l'autre est inintelligible. Ainsi devrons-nous raisonner au sujet de la force et serons-nous conduits à la considérer comme un attribut de l'esprit, c'est-à-dire comme associée à Tunité, à la simplicité métaphysique, à l'activité spontanée, à la conscience, enfin, car l'esprit auquel

on supprimerait la conscience s'évanouirait aussitôt (1).

En raisonnant a priori la spontanéité et la conscience ne semblent plus devoir être le privilège exclusif de l'homme et des êtres organisés. Toute force devient l'attribut d'une monade et la monade n'est pas seulement un « centre de forces », mais encore un centre « d'appétitions et de perceptions. »

Telle est la définition leibnizienne de la monade^ définition, qui peut être déduite des principes mêmes de notre méthode, et qui, seule, est conforme aux exigences de la raison.

Le moment est venu d'interroger l'expérience externe et de lui demander si la matière offre quelque part les signes sensibles de l'appétition et de la conscience.

(1) M. Paul Janet répudie la doctrine de la force pure ^am suhsiratum, concept qu'il déclare inintelligible, et il demande qu'on unisse l'une à l'antre la notion de force et celle de substance. Mais quel peut être le substratum de la force, sinon l'esprit? Et qu'est-ce que l'esprit, sinon la conscience, la causalité, l'unité, etc. ? Demander qu'on rattache la force à la substance, c'est, au fond, demander qu'on n'isole pas cette notion de celles qui, dans la réalité, en sont inséparables, et qui concourent avec elle à exprimer l'essence de l'esprit; si les phénomènes n'existent que par la substance, celle-ci n'existe à son tour que dans ses modalités essentielles. Autrement, on s'exposerait à youloir donner un substratum à l'esprit lui-môm^, et c'est alors qu'on mériterait l'accusation de multiplier à plaisir le nombre des entités métaphysiques. — Cf. Vidée de force et la philosophie dynamiste, {Revue des Deux-Mondes, du 12 mai 1874 )

S'il fallait en croire les partisans des théories mécanistes, la matière serait inerte, c'est-à-dire absolument indifférente au mouvement, au repos, à telle ou telle forme de mouvement, en un mot à telle ou telle manière d'être.

Il est à remarquer d'abord que le principe d'inertie se résout en deux lois bien différentes Tune de l'autre. Celle qui affirme qu'un mobile, dont aucune cause extérieure ne vient modifier le mouvement, conserve et sa direction et sa vitesse, nous parait incontestable, et nous croyons qu'elle ne saurait être démentie par aucune expérience. Celle qui établit l'incapacité de la matière à se mouvoir d'elle-même, celle-là, au contraire, nous semble plutôt une interprétation de l'expérience qu'un résultat de l'observation. En ce sens, il est vrai de dire que la loi d'inertie n'est qu'une hypothèse (4).

(1) Nous reprochions Daguère au matérialisme d'enfreindre le principe d'inertie. C'est qu'en effet le matérialisme affecte de respecter la science, et que du moment où il la contredit, il se prive par cela même de tout moyen de défense. Or, en admettant que la loi d'inertie ne soit qu'une hypothèse, il faut convenir que cette hypothèse prend sa source jusqu'à un certain point dans l'observation des phénomènes, qu'elle en résulte indirectement, sinon directement, et qu'elle est l'an des postulats fondamentaux de la mécanique. On sait que les principes de cette dernière gouvernent toutes les autres sciences, l'astronomie, la physique et la chimie. Mais le principe d'inertie nous enseigne que la matière est incapable de passer d'elle-même du mouvement au repos; qu'une fois en mouvement, sa vitesse demeure constante, etc.. Par conséquent, si le matérialisme met en doute l'une ou l'antre de ces denx

On invoquera sans doute, en sa faveur^ le principe de la conservation de la force, principe confirmé par Texpérience. La matière n'augmente jamais la quantité de mouvement qui l'anime, elle ne la diminue jamais ; donc elle en est simplement la dépositaire. La conclusion n'est-elle pas légitime?

Oui, certes, la conclusion est légitime ; elle est même rigoureuse. Mais, queprouve-t-elle? L'inertie de la matière, ni plus ni moins; c'est-à-dire l'inertie des agrégats moléculaires, des groupes de monades. Or, ce n'est pas de « la matière » qu'il est question, mais bien de l'atome, de la monade.

propositions, il perd le droit dUovoquer les témoignages de la science. Or, il ne peut douter du principe d'inertie, car, si ce même principe se concilie fort bien avec le principe de la conservation de Ténergie, il ne peut se concilier aussi bien avec la doctrine de Vimmortalité de la force, point de départ obligé de tout système matérialiste.

De même, nous ne comprenons pas qu'Auguste Comte, après avoir reconnu (à tort ou à raison) que la loi d'inertie doit être considérée comme un résultat général de l'expérience, soutienne, quelques lignes plus loin, que « depuis que la philosophie positive a commencé à pré- » valoir et que l'esprit humain s'est borné à étudier le véritable état des » choses, il est devenu évident pour tout observateur que les divers corps » naturels nous manifestent tous une activité spontanée plus ou moins » étendue. » {Cours de philosophie positive, t. ii, p. 398. C'est ce passage auquel il est fait allusion au chapitre x, p. 270.) — Qu'est-ce donc à ses yeu:( que la loi d'inertie, et comment s'y prendre pour en donner une formule exacte? « Nous avons continuellement occasion de recon- » naître, nous dit- on, qu'un corps animé d'une force unique se meut » constamment en ligne droite, et s'il se dévie, nous pouvons aisément

A ne considérer que Tatome chimique, nous sommes contraints d'affirmer, qu'en dépit des allégations de la science, il serait bien difficile de lui refuser un minimum de spontanéité. Les atomes sont unis les uns aux autres par des affinités spéciales qui leur tiennent lieu d'instincts rudimentaires. L'affinité varie avec les espèces, et s'il est actuellement impossible de déterminer scienti-

» constater que cette modification tient à l'action de quelque antre » force. » (Ihid,, p. 406.)

Dans ces conditions, et si l'on se place au seul point de vue de Texpérience externe, n*est-il pas vrai de dire que la matière est absolument inerte ?

Le positiviste d'une part, le matérialiste de Tautre, tous deux nous semblent contraints de prendre au pied de la lettre le principe de l'inertie. Tous deux, en effet, ne sortent pas du domaine de la recherche scientifique. Mais quand on se vante de n'en point sortir, il faut se montrer docile aux leçons de la science.

Telle ne nous semble pas devoir être la situation de la métaphysique à l'égard de la science. En effet, la métaphysique distingue entre les phénomènes et les êtres, et elle sait que la science positive se renferme de parti pris dans le phénoménisme. De plus, elle sait que la loi d'inertie se fonde sur des expériences, mais sur des expériences appliquées seulement aux grandes masses de matière, et non pas aux molécules ou aux atomes. Dès lors, s'il est un monde d'êtres supérieurs au monde des phénomènes et pouvant être régi par d'autres lois; si, d'autre part, les lois qui gouvernent les phénomènes sont reconnues, de par l'autorité de la raison, inapplicables aux substances et aux êtres; enfin, si la science de son côté ne peut fournir aucune démonstration rigoureuse et péremptoire de ses propres principes, la métaphysique n'est nullement contrainte à les accepter comme des axiomes et à subir le Joug de la mécanique rationnelle.

fiquement toutes les conditions de la spécificité chimique, il peut se faire que parmi ces conditions il s'en trouve de rebelles à tout essai de réduction au mouvement. Les explications mécaniques de l'affinité ne reposent, en somme, que sur des hypothèses (1).

Et d'ailleurs, quand il serait vrai que les mouvements de l'atome obéissent à la loi de l'inertie ; quand il serait vrai que les phénomènes chimiques sont dus à la pression de l'éther ; quand il serait vrai (et cela paraît incontestable), qu'ils subissent l'influence des forces physiques, qu'aurait-on démontré? Que le déterminisme des causes efficientes est la loi du monde inorganique.

Il resterait à prouver que le déterminisme mécanique exclut le déterminisme téléologique, et la science n'est pas en mesure de nous donner cette preuve. Encore une fois, le mécanisme ne fut jamais l'adversaire irréconciliable de la finalité.

Ces réserves faites, entrons dans un laboratoire. On vient de préparer un mélange d'hydrogène et de chlore que l'on expose à Tair libre. Le ciel est encore enveloppé de nuages, et le mélange ne paraît subir aucune altération. Les atomes de l'un et de l'autre gaz demeurent plongés dans le sommeil de l'inertie. Tout à coup, les nuages se

(l) Voir p. 231 et 232.

318 VUES THEOHIQUES.

dissipent, et le soleil darde ses rayons sur le mélange ; aussitôt le mélange détone et à sa place se substitue une combinaison d'hydrogène et de chlore. Le soleil, en un instant, a fait œuvre d'architecte, et des myriades d'édifices moléculaires ont surgi.

Tout cela se fait par le mécanisme, j'en conviens^ mais non par le mécanisme seul. D'où vient la^diflérence dans les énergies des aflBnités? d'où vient qu'un atome de chlore s'unit plus aisément à un atome d'hydrogène qu'à un atome d'azote?

Si l'on nous répond que les atomes ne présentent point tous les mêmes particularités morphologiques, nous demanderons à notre tour quel est le principe de cette variété dans les formes. Si l'on nous répond que l'afiBnité de deux atomes, l'un pour l'autre, prend sa source dans le rhythme des mouvements propres à chacun d'eux, nous demanderons encore la raison de cette différence, et le mécanisme ne nous la donnera point.

La forme, avons-nous dit^ est fonction de la force; le mouvement, d'autre part, est l'acte de la force. C'est donc la force qui expliquera l'afiSnité. Ici le terme « affinité » retrouve sa signification primitive : il n'est plus une simple métaphore.

On nous accusera peut-être de nous payer de mots, et de prêter à la monade des tendances que rien ne paraît justifier. Il est juste de reconnaître

que dans le monde inorganique nous ne surprenons jamais ces tendances à l'état de tendance pure. On les constate seulement quand elles se réalisent. Dans le monde organique, les choses se passent de même. Quand découvrons-nous l'instinct d'im animal? n'est-ce point quand il se satisfait? Dans les deux cas, nous percevons l'acte, non la puissance ; et cependant, il ne nous semble pas que l'instinct se puisse ramener au pur mécanisme. Pourquoi en serait-il autrement de l'affinité ?

On niera peut-être le caractère appétitif de l'affinité, sous prétexte que cette force obéit à l'appel d'agents extérieurs. A cela je réponds que l'instinct, lui aussi, est assujetti à des conditions analogues. Emprisonnez un oiseau dans une cage trop étroite, il ne volera point. Tirez un poisson de l'eau, il ne nagera point. — Mais l'oiseau, mais le poisson, ne tarderont pas à mourir, faute d'instinct satisfait. — D'accord. Convenez cependant que feute d'afiSnité satisfaite, la mort ne saurait atteindre l'atome ; car la mort, c'est la destruction de l'organisme et l'atome chimique est dépourvu d'organisation.

L'atome chimique aura donc ses instincts. Ces instincts, je l'accorde, resteront ignorants d'euxmêmes, tant qu'une cause extérieure ne les invitera à se n^nifester.

Mais alors tout se passera, ou peu s'en faut,

comme dans les actions réflexes. On sait que toute action réflexe est due à la réaction d'un organe contre un stimulics extérieur. De même et par analogie, il nous paraît légitime de considérer les agents des combinaisons chimiques comme de véritables excitants, et les combinaisons ellesmêmes comme les œuvres d'un désir rappelé de la puissance à l'acte, et réveillé soit par les rayons du soleil, soit par la chaleur, soit par l'étincelle électrique, etc.

Une fois les affinités satisfaites et l'édifice moléculaire instantanément bâti, les mouvements de l'atome persistent. Même à l'état de repos apparent, l'atome oscille autour de sa position d'équilibre. Pourquoi ces vibrations intestines? Les lois du mouvement l'exigent, direz-vous. Est-ce certain, et en supposant qu'il en soit ainsi, pourquoi l'exigent-elles ? Ici encore le mécanisme ne peut tout expliquer.

J'ai parlé des instincts de l'atome chimique. Or, il se peut que l'atome chimique soit lui-même un agrégat, une collection, une société d'atomes d^ordre inférieur. Ces atomes seraient les atomes d'éther, les vraies monades inorganiques : « Les » monades dynamiques, écrit M. l'abbé Moigno, » sont de deux sortes : les unes enchaînées par les » liens de la cohésion et de l'affinité, et dans un » état de repos relatif, doivent par conséquent

» peser et graviter les unes vers les autres, ce sont » les monades pondérables. Les autres, libres au » contraire, complètement en dehors de la cohésion » et de Taffinité, animées de vitesses excessives de » translation, de rotation, de vibration^ traversent » sans cesse et en tous sens les systèmes de mo- » nades pondérables^ et tendent à les disjoindre, » à les séparer ; ce sont les monades nommées » à tort^ ou conventionnellement, impondéray> blés (1). » Ainsi entre les monades d'éther et les monades matérielles, point de différence spécifique. Les affinités des unes sont satisfaites, et c'est pour cela qu'elles sont pondérables. Les affinités des autres ne le sont pas.

Mais pourquoi celles-ci travaillent-elles à disjoindre les premières, sinon parce qu'elles se sentent attirées vers elles? L'affinité ne serait donc plus un phénomène sui generis ; elle serait l'une des formes de l'énergie appétitive qui préside aux mouvements incessants de l'atome ; il en serait de même de la cohésion, de l'élasticité, etc.

La naonade a des instincts, des tendances, des désirs, et pour cette raison elle participe à la spiritualité. Mais, qu'est-ce que l'esprit en dehors de la conscience, et qu'est-ce qu'un désir absolument inaperçu?

(1) la matière et la force, p. 47.

« La matière, nous dit M. Charles Lévêque (1), » est dépourvue de sensibilité, de volonté, d^in- » telligence, et par conséquent de conscience^ à » quelque degré que ce soit. » M. Lévêque nous permettra de craindre qu'en destituant la monade de toute conscience même rudimentaire, il n'en ait gravement compromis la spiritualité.

On nous demandera peut-être, il est vrai, quel degré de conscience nous accorderions aux êtres inorganiques. A cet égard, nous sommes réduits à nous contenter d'à peu près, et quand nous aurons doté la monade d'éther de cette conscience qui persiste, même chez les êtres frappés de stupeur (2), il nous sera manifestement impossible d'en concevoir une représentation plus exacte.

Toutefois, si l'on veut se maintenir dans les bornes de l'observation, il est impossible de révoquer en doute la résistance opposée par un corps à la main qui le presse.

Les corps résistent et opposent à notre action une véritable réaction. Nul ne s'opposerait à dire que les corps réagissent. Or, il ne faut pas oubler que le terme réaction est un terme psychologique^ et que toute expression empruntée au vocabulaire de la psychologie, désigne, qu'on le veuille ou non.

(1) L'atome et Vesprit. (Revue des Deux-Mondes, du i*'JuiQ 1869, p. 618.)

(2) Cf, Leiboiz. De Anima hrutorum. ~ Mooadologie, art, 14.

un ^phénomène de conscience. Dès lors, ne serait-il pas exact de prétendre que, même jusque dans le monde organique, on découvre les signes sensibles de la conscience?

Si le mot conscience paraît en dire trop, le terme leibnizien perceptio7i conviendra peut-être, à la condition, bien entendu, de ne point prendre au pied de la lettre la théorie des perceptions in^ sensibles.

Ce que nous appelons généralement du nom de conscience, c'est la feculté d'un moi qui concentre dans son unité la diversité de ses impressions, de ses sensations, en un mot de ses phénomènes. Cette conscience est représentative, à des degrés divers, de tout ce qui se passe en nous^ peut-être même, hors de nous.

Chez l'atome inorganique, rien de pareil. Dépourvu de toute diversité par lui-même, il ne saurait éprouver que des impressions toujours uniformes. Il s'endormirait même bientôt par Teffet de ce^lte monotonie de conscience, dans le sonameil de l'inconscience, si, à sa faculté de percevoir, ne s'ajoutait celle de varier indéfiniment ses propres perceptions, et si des tendances, aussi impérieuses qu'insatiables, ne venaient, à chaque moment, rappeler à la vie cette âme qui va s'éteindre.

Si l'on nous demandait où diercher le type de

la spontanéité des êtres inorganiques, nous répondrions : dans les instincts des animaux inférieurs ou dans les tendances végétales les plus rudimentaîres. Si Ton demandait où chercher le type de cette conscience, dont il nous paraît impossible de les dépouiller, nous indiquerions Faction réflexe. Mais qui peut dire le degré de conscience qui accompagne les actions réflexes? Qui peut dire à quel point la cellule animale ou végétale est donnée pour elle-même ?

Sur cette importante partie du problème, la psychologie comparée ne nous apporte malheureusement que des indications indécises^ et grâce à cette indécision, il est à craindre que les défenseurs des théories mécanistes persistent dans leurs préjugés et se plaisent à traiter la force comme le nominaliste Ockam traitait, au moyen-âge, les entités inutiles, celles qu'il ne fallait point multiplier sans nécessité.

Cette obscurité de la notion de force excuserait la science, peut-être même aussi, les philqsophes qui prétendraient, à Taide du mécanisme, expliquer définitivement tous les phénomènes de Tordre physique et chimique. Mais quand nous aurons reconnu qu'il est impossible de déterminer autrement que par approximation les attributs internes de la monade, il n'en restera pas moins vrai que l'inconscience absolue ne saurait être nulle part, même

dans Tunivers physique. Tout être, à quelque catégorie qu'il appartienne, doit exister à la fois et pour nous, à titre d'objet, et pour « soi-même » à titre de sujet.

Les thèses fondamentales de la monadologie leibnizienne sont les suivantes : 1** caractère phénoménal de la matière ; 2^ résolution de Tidée de matière dans Tidée de force ; 3" résolution de Pidée de force dans l'idée de monade, c'est-à-dire dans celle d'un sujet capable de perception et d'appétition ; 4" immanence de la force appétitive : point d'action externe. L'action des monades les unes sur les autres est une illusion qui prend sa source dans l'harmonie préétablie.

Les trois premières thèses seront les nôtres. La dernière seule nous semblera ne pouvoir être acceptée sans réserves. Nous accorderons à Leibniz que la notion d'un être qui agit sur un autre se ramène une dernière analyse à celle d'une harmonie entre les modifications de ces deux êtres (1). Mais

(1) • La transmission du mouvement et la cohésion des parties ma- » térielles, éléments qui donnent les termes précis dans lesquels se

• posent le problème de la causalité, jusqu'à quel point les comprenons-

• nous ? Qu'est-ce que l'impulsion et comment se produit-elle ? Que se » passe-t-il dans la transmission d'un mouyement, et commuât le corps » en mouvement peut-il communiquer à un autre une partie de sa vi- » tesse? En quoi consiste la cohésion? Dans l'action de forces attractives, t peut-0tre. Hais comment le corps commence-t-il à mettre ces forçeç

cette harmonie est-èlle préétablie? Là est toute là (juestiôn. Elle Tôst à certains égards ; en eflfet, pour que nos membres se meuvent, il faut que le corps soit capable d'obéir à Tesprit. De ce qu'il est capable d'obéir, cela ne suffit point pour qu'il obéisse. Les ba^es de l'harmonie sont préétablies ; mais c'est à la volonté ou au désir de faire le reste.

J'ai parlé de l'homme. Chez l'animal, chez le végétal, partout ailleurs enfin, tout n'est-il pas préordonné, et le déterminisme des causes finales n'est-il pas aussi inflexible que le déterminisme des causes efficientes? C'est ce que nous allons examiner tout à l'heure en traitant de la question d'origine.

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