CONCLUSION
L'expérience interne met Phomme en face de lui-même et lui fait connaître son essence. Cette essence est constituée par les attributs suivants : unité, identité, simplicité, en un mot, substance; causalité, activité, spontanéité, liberté, en un mot^ force; conscience, en d'autres termes, spiritualité. La conscience est un attribut inséparable des autres.
La raison intervient ensuite, et elle étend à l'universalité des phénomènes les fonctions qui viennent d'être énumérées. Les phénomènes extérieurs deviennent alors les signes sensibles de phénomènes intérieurs, de causes, de substances^ de sujets.
La science, de son côté, a pour mission de nous apprendre dans quelle mesure et à quel degré ces oc sujets » sont donnés pour eux-mêmes.
Or, on a interrogé la science^ et la science a répondu comme si les phénomènes compris sous le nom de matière appartenaient à des êtres réellement et substantiellement étendus, coname si la
force n'était rien de plus que la catLse inconnvs et inconnaissable du mouvement qui les anime.
Ainsi et selon la science :
1* La matièi'e est constituée par une réunion A^atomeSy et Tatome est un volume, solide, impénétrable, étendu, inerte.
2^ La force se manifeste par un mouvement dont la quantité (direction et vitesse) demeure constante, dont Vapparence sensible varie toujours. La force « en soi » est une inconnue. On ne sait rien d'elle et on ne la mesure point directement. Ses effets, ses actes, cela seul importe à la science. Par conséquent, au lieu de mesurer et de calculer la force, on mesurera et Ton calculera des mouvements. Plus de dynamisme, rien que du mécanisme, voilà le dernier mot de la science.
Ceci posé, quel parti doit prendre le philosophe? S'il maintient les droits de la raison, il démentira la science. S'il prend au pied de la lettre les enseignements de la mécanique, de la physique et de la chimie, plus de métaphysique de la nature.
On nous dira, je le sais, que la science positive ou, du moins, la science contemporaine, n'est point l'adversaire de la métaphysique; qu'elle lui fait sa part, qu'elle recule indéfiniment les bornes d6 l'expérience^ et que pour mieux y réussir, elle ne craint pas d'appeler l'imagination à son secours ; qu'enfin elle ne peut être accusée d'empirisme *
attendu que, fidèle à la méthode du cartésianisme, elle cherche à décomposer la nature en ses facteurs élémentaires, à expliquer le composé par le simple et à pousser l'analyse de la matière jusqu'à ses principes immédiats.
Malgré Tautorité de Descartes, cette métaphysique à laquelle nous avons déjà donné le nom de « métaphysique positive », ne saurait être reconnue capable d'expliquer à elle seule les phénomènes du monde physique.
En effet, si Ton regarde ce que Descartes appelait les ce natures simples j>j comme les Jeteurs constitutifs du monde, on est réduit à résoudre l'univers en une pluralité d'éléments quantitatifs, c'est-à-dire numériques, c'est-à-dire abstraits. On est réduit à expliquer la qualité par la quantité, le concret par l'abstrait, le supérieur par l'inférieur, et l'on tombe dans le défaut reproché par Auguste Comte aux systèmes matérialistes.
Dira-t-on que l'étendue est une substance? Si l'on parle selon Descartes, on accordera le titre de substance à l'étendue qui se conçoit clairement et distinctement, je veux dire à l'étendue abstraite et géométrique, et l'idéalisme mathématicpie restera inévitable.
Érigera-t-on l'étendue concrète, c'est-à-dire œUe de l'atome en élément constitutif des corps, autre difficulté. L'atome sera toujours étendu, et
quoique insécable, actuellement et infiniment divisible. Or, cela implique contradiction, car le nombre infini n'est point concevable, et tout nombre indéfini même, ne peut Têtre qu'au regard de notre imagination et qu'en raison de notre ignorance.
Quand bien même on trouverait un moyen d'éviter la contradiction inhérente à la conception d'un nombre actuellement infini, il resterait toujours à expliquer d'où viennent les mouvements auxquels sont assujettis les atomes prétendus inertes.
Deux solutions s'oflFriraient à l'esprit. La première, celle de Descartes, attribuerait à Dieu l'origine des mouvements de la matière. Dieu aurait refusé à la matière la propriété de se mouvoir, mais il lui aurait accordé celle d'être mobile et se serait chargé lui-même de donner l'impulsion initiale. L'explication est insuffisante. En effets d'où vient que la matière conserve cette impulsion? Si c'est en vertu d'un pouvoir propre, il faut cesser de dire qu'elle est inerte. Le pouvoir de ne rien perdre d'un mouvement communiqué implique tout autre chose qu'un attribut négatif. Pour renoncer à cette hypothèse, il faudrait affirmer^ avec Descartes, que Dieu est Téternel auteur des mouvements des corps, qu'il ne donne qu'une chiquenaude, peut-être, mais qu\l la donne contimcelle^ ment. Telle est la solution proposée par Descartes et qui introduit le miracle dans la science.
La deuxième solution est celle des matérialistes. (n Point de matière sans force. Point de force sans matière. » Toutes deux sont éternelles et consubstantielles ; toutes deux sont immortelles. Qu'est-ce que cette force ? Comment Timmortalité de la « force-matière » se concilie-t-elle avec le principe de l'inertie ? Les matérialistes n'ont rien à répondre. En attendant, ils paraissent d'accord avec la science ; au fond ils ne la respectent point. Si le matérialisme n'a rien à craindre de la science, c'est que la science lui est indulgente et ne se tient pas assez sur ses gardes (1).
De quelque façon qu'on s'y prenne, on est contraint de reconcer à la métaphysique de la nature, ou bien, si l'on essaie de construire à l'aide de la science seule, un système de philosophie première, on s'expose à des contradictions insolubles^ on s'engage dans des labyrinthes sans issue, on travestit la science, et, à des notions claires et distinctes, on substitue parfois des concepts vagues, inintelligibles, et comme dirait Platon, insaisissables, tout à la fois, à la parole et à la pensée.
Peut-on renoncer à la métaphysique de la nature? Non, car la métaphysique de la nature est
(1) Dans le livre de M. E. Caro, intitulé Le Matérialisme et la Science (Paris, Hachette, 1867), la distinction qui sépare Técole expérimentale et récole matérialiste est nettement et ddflnilivement accusée. Pour plus de détails sur cet important problème, nous renvoyons au livre en question.
une province de la métaphysique générale, et la construction de cette métaphysique est l'éternel désir de l'entendement.
La science ne vit que de phénomènes^ et les matériaux sur lesquels elle opère sont l'œuvre de l'expérience, les objets de nos sensations. La science s'arrête à la surface des choses. Malgré l'extrême abondance de ses ressources et la richesse pour ainsi dire inépuisables de ses procédés, elle s'avance au-delà de l'expérience, mais ne s^ élève jamais au-dessus. La métaphysique positive, c'est encore, à certains égards, de l'empirisme et du phénoménisme (1).
Ainsi, le mécanisme ne représente qu'une moitié de la vérité. Par conséquent, le triomphe des théories mécanistes ne saurait impliquer la défaite des théories opposées.
D'autre part, le mécanisme n'en est pas moins la représentation très-exacte et très-fidèle de la manière dont les phénomènes physiques se lient les uns aux autres, et des facteurs tout à la fois, qualitatifs et quantitatifs, qui rendent leurs manifestations possibles.
Par consécpient encore^ si le dynamisme est
(1) Voir notre chapitre X.
tenu de s'élever au-dessus du mécanisme, il doit aussi ne point hasarder la moindre conjecture incompatible avec les lois des phénomènes.
Il est aisé de voir, que le système auquel nous adhérons, et que nous espérons pouvoir exposer un jour avec plus de détails, satis&it à cette double condition. La réserve faite par nous à l'égard du déterminisme, soulèverait, peut-être, quelques difficultés, si la science était en mesure de démontrer que, même dans le monde inorganique, aucune part n'est laissée à la contingence. Mais cette, démonstration n'est donnée nuUe part (1).
Quant à nos conjectures touchant les conditions possibles de la conscience et de la spontanéité dans le règne minéral, elles reposent sur des fedts dont l'interprétation ne sera peut-être point à l'abri de toute critique. On remarquera, cependant, que si notre méthode est légitime, il devient difficile de constester que le mouvement est le signe sensible de la tendance, et l'impénétrabilité, le signe sensible de la perception. On n'oubliera
(1) La doctrine de la contiogence dans la nature a été soat^me dans Tantiquité par Epicore (voir Tarticle de M. Ooyau dans la Revue pMIosophiquCf l. IV, p. 47). — Tout récemment, M. Emile Boutroux, maître de conférences à TEcoIe normale, a repris cette thèse pour son propre compte et a montré qu'elle ne saurait porter atteinte aux dernières conclusions de la science expérimentale.
point, non plus, que le seul moyen d'échapper à ridéalisme est d'accorder à tout être la faculté d'exister pour soi et non pas simplement pour les autres. Toute monade sera donc un esprit, et, par conséquent une conscience.
Le système esquissé par nous présente avec la monadologie leibnizienne^ des analogies évidentes, et, j'ose dire, des analogies voulues. Nous croyons, en effet, que Leibniz a pénétré dans les secrets de la nature plus avant et plus profondément que n'importe quel autre penseur des temps modernes.
Leibniz fut, il est vrai, comme Descartes, contvnuiste (1) et déterministe. Mais, à la différence de son prédécesseur, il a mis la pensée sur la voie d'une doctrine tout à la fois plus féconde et plus logique. Si l'on substitue à la thèse de l'infini actuel des monades celle d'un nombre d'êtres, tout à la fois inimaginable et donné, les principes de la monadologie subsistent, et la doctrine, ainsi transformée, ne présente plus les mê-
(1) Au zvu* siècle on est partisan du plein et da contina, et dans l'école de Descartes et dans celle de Leibniz. — Au xviu* siècle, Kaat parait admettre la divisibilité infinie de la matière et Tinfinité numérique des forces. Au nx* siècle, les partisans des atomes et du vide dominent; ceux-ci reculent dcTànt la tbèâe da plein et du continu. B'n dépit d'euzmèmesj ils sont continuistes sans le savoir et sans le vouloir. Boscovich» Ampère, Gaucby, sont discontinuistes; Faraday ne semble pas Véite.
mes difficultés métaphysiques (1). De même, en accordant à tout ce qui existe un minimum de spontanéité, on ne porte aucune atteinte aux lois de la nature, dans les limites où la science veut qu'elles la gouvernent, et Ton rend en même temps possible Tavénement de la liberté morale.
On sait maintenant, dans quelle direction doit se mouvoir la pensée du philosophe, si elle veut donner naissance à une métaphysique de la nature capable de rester d'accord avec la science et de concilier ses témoignages avec les aspirations légitimes de la raison spéculative. Nous en avons assez dit pour montrer qu'une telle métaphysique est impossible à qui veut ne regarder que le dehors et tient la méthode expérimentale pour le seul instrument de la philosophie naturelle. La méthode expérimentale produit les découvertes, mais elle ne suffit point à la recherche des causes. D'ailleurs, les systèmes métaphysiques ne s'élèvent jamais seuls et comme sous l'impulsion directrice des faits. Ils sont œuvre d'art autant que de science, et les matériaux à l'aide desquels on réussit à les construire, resteraient éternellement inutiles, s'ils
(l) Cette fransfonnatioa fut l'œuvre d'un savant commentateur de Leibniz à l'Académie de Berlin, Nicolas de Béguelîn, auquel Fernand Papillon a consacré un des plus importants chapitres de son Histoire de la Philosophie moderne, t. ii, p. 282 et suivantes.
n'étaient taillés d'une main hardie et ferme, et s'ils n'obéissaient au souffle puissant du génie intuitif éclairé par la science de l'âme.