CHAPITRE IV
PASSAGE DES SCIENCES RATIONNELLES AUX SCIENCES EXPE- RIMENTALES : DES QUALITES DE LA MATIÈRE.
Les sciences rationnelles ont pour objet les qualités premières des corps : l'Etendue, la Figure, le Mouvement; ces qualités, nous dit-on, expriment l'essence de la matière. Néanmoins, la géométrie et la mécanique auxquelles on s'est adressé tout d'abord, n'ont pas donné de résultat. Restent, il est vrai, les qualités dites secondes, objet des sciences expérimentales; mais, au dire de Descartes et des Écossais, ces qualités ne sont point dans les corps, ou plutôt elles n'y sont point telles que nous les percevons; de plus, elles expriment non point l'essence, mais les accidents de la matière. Dès lors, quel profit espérer de recherches nouvelles et des réponses de la physique? Aucun, sans doute. Il ne reste donc, en ce moment, que deux partis à prendre : ou livrer la philosophie première aux aventures de la spéculation (mais que peuvent valoir des constructions systématiques
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élevées par la raisoa seule?) cmi renoncer à la philoâc^hie première ; alors, point de synthèse générale, ei par conséquent, point de métaphysîqae.
Toutefois, aTant de prendre ce dernier parti, il ne serait peat-étre pas hors de propos d'examiner snr quels fondements repose la distinction dans la matière de deox ordres de qualités, les mies essentielles et premières^ les antres accidentelles et secondes. Cette distinction remonte à Descartes, à qui, sans donte, elle fîit empnmtée par Locke et passa de la philosophie de Locke dans l'école écossaise.
I. — Mais avant d'interroger Descartes, Thomas Reid, ou W. Hamilton, pourquoi ne pas interroger la science ? 11 est impossible qu'elle n'ait rien à nous apprendre.
La division Ja plus généralement adoptée est celle qui partage les modes de la matière en deux grands groupes. Le premier groupe comprend :
1" rétendue; ^ la divisibilité; 3^ Vatomité (1); 4*^ la mobilité ; 5^ Pinertie. Dans le second groupe figurent : 1** la pesanteur; ^ la chaleur ou plutôt
(1) Le mot est de Charles de Rémusat : nous le préférons de beaucoup au terme atomicité qui reçoit dans la laogae scientifique une acception spéciale ; on peut se déclarer Tadversaire des partisans de Vatomicité, •ans rejeter pour cela Thypothôse des atomes.
la caloricité ; 3° la sonorité ; 4^ Télectricité ; 5" le magnétisme ; 6^ la lumière ; T l'affinité.
Ainsi, d'un côté les propriétés physiques et chimiques, de l'autre les propriétés géométriques et mécaniques. La division paraît irréprochable; n'est-elle point fondée, d'ailleurs, sur la distinction des sciences physiques et mathématiques ?
D'autre part, l'étendue, la divisibilité, l'inertie, etc., sont des attributs statiques. En revanche, il serait impossible de méconnaître le caractère dynamique des propriétés de la seconde classe. Dans les sciences mécaniques, physiques et chimiques, la force intervient^ sinon toujours à titre de quantité mesurable, du moins à titre de conception nécessaire.
D'après ce que nous savons de la force, ou du moins d'après la manière dont la mécanique se représente son mode d'action, la force est considérée comme extérieure à la matière. De là, par conséquent, une double catégorie de recherches : la première comprend les recherches relatives à la matière considérée en elle-même; la seconde a pour objet la matière, en tant qu'elle est soumise à l'influence des forces et qu'elle change d'aspect sous leur action.
Mais cela revient, en somme, à légitimer la théorie des Cartésiens et de l'école écossaise ; car si les forces sont extérieures à la matière, il est bien
évident que la matière peut être conçue, abstraction faite de toute application de force^ et qu'en elle-même elle est pure de tout élément dynamique. De là à considérer les attributs statiques comme exprimant Tessence de la matière, il n'y a qu'un pas. Nous voilà donc ramenés au seuil de la métaphysique.
II. — Chacun sait, nous dit Thomas Reid (1), que retendue^ la divisibilité, « la figure, la mobi- » lité, la dureté, la mollesse et la fluidité, sont ce » que Locke appelle qualités primaires des corps^ » et qu'il donne le nom de qualités secondaires 30 aux sons^ aux couleurs, aux odeurs, aux saveurs, » au chaud et au froid.
» Cette distinction me semble avoir un fonde- » ment réel, et ce fondement^ le voici : Nos sens » nous donnent une notion directe et distincte » des qualités primaires et nous apprennent en » quoi elles consistent, au lieu que la notion » qu'ils nous donnent des qualités secondaires, est » obscure et purement relative; ils nous appren- » nent que ces qualités nous aftectent d'une cer- » taine manière, ou, en d'autres termes, produi- » sent en nous certaines sensations; mais que 30 sont-elles en elles-mêmes? Nos sens ne nous le
(1) Œuvres compUies. Traduct. Joofifroy, t. m, essai u, ch. xvii.
AUX SCIENCES EXPERIMENTALES.
loi
» disent pas, ils nous laissent, là-dessus, dans les » ténèbres. »
Ainsi, les qualités primaires nous apportent d'elles-mêmes une connaissance directe ; nous les percevons telles qu'elles sont : au contraire, nous n'avons point, à proprement parler, la perception des qualités secondaires, nous les sentons, voilà tout.
On sait avec quelle insistance Thomas Reid s'attaque aux partisans des idées représentatives; il ne veut point d'espèces sensibles, expresses ou impresses, s'intercalant entre l'esprit et le corps extérieur et lui dérobant la connaissance exacte de ses propriétés ; la question est de savoir si, après la destruction de ces idoles, la théorie de la perception directe et distincte des qualités premières demeure à l'abri de toute critique.
D'abord, s'il est vrai qu'entre nous et les objets de nos perceptions ne s'interpose aucun élément d'ordre plus ou moins matériel et sensible, s'il est vrai que les corps n'émettent point d'images, au sens^ du moins, où Démocrite, Epicure et Lucrèce l'ont soutenu^ il est faux de prétendre que nous percevions directement certaines propriétés de la matière.
Entre le sujet et l'objet, la sensation est un intermédiaire dont il faut toujours tenir compte ; or, la connaissance des qualités premières, pas
plus que celle des autres^ n'est possible que dans et par la sensation. De plus, la sensation est un phénomène mental qui requiert, pour se produire^ la présence d'un corps organique et d'un système nerveux. Mais il est impossible d'admettre que les lois de notre « sensibilité » n'exercent aucune influence sur nos perceptions; donc, qu'il s'agisse de l'étendue ou de la chaleur, de la dureté, de la fluidité ou de la couleur, nous sommes visiblement hors d'état d'espérer connaître ces qualités « telles qu'elles sont en elles-mêmes. » Les prétendues perceptions directes de Thomas Reid sont, elles aussi, à leur tour, des idoles de théâtre.
William Hamilton est resté fidèle à la théorie des qualités primaires ; comme Reid, il est d'avis que leur connaissance est directe, absolue ; à l'égard des qualités secondaires, nous en savons bien quelque chose, nous croyons qu'il est dans les corps extérieurs des causes capables de susciter en nous ces connaissances ; mais nous ne croyons en aucune sorte que ces causes ressemblent à leurs eftets; elles existent, voilà ce dont nous sommes certains, mais là se borne tout notre savoir.
Non - seulement la connaissance des qualités primaires est directe et immédiate, mais encore elle peut être déduite a priori de la notion de
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matière. « La notion (1) de corps étant donnée, » toute qualité primaire doit s'en déduire, comme » impliquée dans cette notion, indépendamment » de toute expérience. Les qualités primaires » peuvent être déduites a priori, la notion pure x) de matière étant donnée, puisque^ en fait, elles 5) ne sont que le dégagement des conditions im- » pliquées nécessairement dans la notion. »
Hamilton va plus loin que Thomas Reid, mais les raisons à l'aide desquelles il défend sa doctrine, paraissent insoutenables.
On peut déduire a priori les propriétés de la circonférence, étant donnée sa définition ; mais les définitions géométriques sont également données a priori. Il en est tout autrement des objets de nos perceptions ; la notion de matière est de ce nombre; elle suppose la perception, et, comme nous le disions tout à l'heure, la sensation de matière; donc la notion de matière repose sur l'intuition externe a posterioH.
Comment, d'une intuition a posteriori, peut-on « déduire » certaines autres, par exemple les intuitions d'étendue et de résistance? Ou W. Hamilton a côtoyé l'aosurde, ou il a pris ce terme « déduire » dans un sens qui n'appartient qu'à lui.
(1) Cf. Hamilton, cité par Stuart Mill dans sa Thihsojihxe de HamiUùn, page 18.
En efifet toute déduction exige un effort de Tentendement discursif; de ce que Ton conçoit directelïient les prémisses, il n'en résulte pas qu'on en conçoive directement les conséquences; la connaissance claire des prémisses est indépendante de celle des vérités qui s'en peuvent déduire. AinBi, on peut avoir Pidée nette du polygone sans concevoir l'existence d'un rapport possible entre la somme de ses angles et un certain nombre d'angles droits.
A l'égard de la matière, rien de pareil. Qu'en sait-on, tant qu'on ne sait point qu'elle est étendue^ résistante, impénétrable, sonore, sapide, lumineuse, et quelle est cette donnée dont Hamilton se fait fort de déduire les deux premières propriétés ? Quel en est le contenu antérieurement à cette prétendue opération qui consisterait à en dégager les qualités primaires? Qu'est-ce enfin que la « notion pure » de matière?
Mais nous interprétons peut-être mal la pensée de Hamilton ; peut-être n'a-t-il voulu dire qu'une chose : c'est que la notion de matière est inséparable des notions d'étendue, de résistance, tandis qu'entre les notions de couleur et de saveur, etc. , l'association n'est pas, à beaucoup près, aussi intime. De là cette double conclusion : la matière est essentiellement étendue et résistante ; elle nous apparaît sonore, sapide, colorée, etc.
Ainsi transformée, la doctrine est moins étrange, mais elle n'est guère moins superficielle ; où avonsnous jamais perçu un corps étendu, résistant, privé de ses qualités secondaires? Le papier sur lequel j'écris possède retendue, l'impénétrabilité, la résistance ; mais il possède aussi la couleur. Donc, aucune raison ne plaide en faveur de l'association prétendue inséparable du concept de matière et des concepts d'étendue, etc. , et d'une association accidentelle entre le même concept et les notions des qualités secondaires. La question portée devant le sens commun recevra, sans aucun doute, une solution de ce genre; le vulgaire croit aux corps lumineux comme il croit aux corps étendus.
Donc, si l'on essaie d'interpréter Hamilton à travers les psychologues venus après lui, l'échec est inévitable ; en fait, nous percevons les qualités premières et les qualités secondes, les unes aussi bien que les autres, et toutes par l'intermédiaire de nos sens. Donc, encore une fois, la notion de matière est tout aussi bien le « substitut » des unes que des autres.
Au surplus, cette prétendue association inséparable du concept de matière et du concept d'étendue commence à ne plus se montrer rebelle à toute velléité de divorce. Depuis Leibniz, on a plaidé l'existence d'une matière composée d'éléments simples et sans dimensions ; les positivistes
et les psychologues de leur école, ont essayé une explication de la perception d'étendue qui n'implique nullement sa réalité. Donc, il se pourrait que la matière ne fût pas essentiellement étendue, et du jour où la preuve en serait donnée, le divorce serait inévitable. Au reste, de Taveu même de ces psychologues, les associations inséparables ont pour fondement l'habitude; mais une habitude d'esprit, si elle se conserve tant que les circonstances le lui permettent, peut très-bien disparaître peu à peu le jour où ces mêmes circonstances cessent de se produire. Le contraire d'une association dite inséparable est toujours logiquement possible.
III. — La théorie des qualités de la matière, telle qu'elle est sortie des enseignements de l'école écossaise, ne semble donc pas mériter le crédit dont elle a bénéficié pendant si longtemps, dont elle bénéficiait encore, il y a quelques années. L'étendue et l'impénétrabilité ne sont pas plus des « choses en soi » que la couleur, la saveur, ou toute soi-disant propriété seconde. D'autre part, il est contestable que cet inconnu, qu'on appelle matière et que l'esprit conçoit, comme le support de ses perceptions, se révèle à notre conscience par certains phénomènes^ qui, en tant que phénomènes, méritent d'être tous traités sur le même pied ; plus de qualités premières, plus de qualités
secondes, mais seulement un groupe de phénomènes, étendue, mouvement, couleur, sonorité, servant à manifester Pexistence d'un sujet extérieur à nous, quoique absolument inconnu dans son essence; telle serait la conclusion vers laquelle nous nous sentons incliner (1).
Toutefois, avant d'accepter pour notre propre compte une manière de voir que n'interdiraient ni le témoignage de l'observation psychologique, ni le verdict du sens commun, nous agirions peutêtre avec prudence, en interrogeant, non plus l'école écossaise, mais l'école cartésienne, et surtout Descartes. Sous ces termes : « qualités premières », « qualités secondes », bien des sens se cachent et rien ne prouve que nous ayons fini d'en examiner les principaux.
Rappelons -nous les principes de la méthode cartésienne, à savoir que tout ce que l'on reconnaît clairement et distinctement appartenir à une chose lui appartient en effet. Cela étant admis, il en résulte que tous les attributs d'un objet, susceptibles d'apporter à l'esprit des connaissances claires et distinctes, exprimeront l'essence de cet objet.
N'oublions pas, non plus, que le type de la connaissance claire et distincte, selon Descartes,
(I) Cf. ReoouYier. Critique générale, — Deuxième Essai, parag. xvi, t. II, p. 261.
est la connaissance mathématique. Maintenant, rien n'est plus facile que de comprendre pourquoi Descartes a divisé en deux groupes les propriétés de la matière, et pourquoi, dans le premier groupe, sont compris l'étendue, la figure, la divisibilité, le mouvement.
Ces quatre manières d'être sont l'objet de la géométrie et de la mécanique ; or, la géométrie et la mécanique font partie de la classe des sciences rationnelles et mathématiques; par conséquent, les qualités dont l'étude constitue l'objet de ces deux sciences, expriment l'essence de la matière.
La déduction est rigoureuse; le principe seul est incontestable. En effet, il est d^expérience psychologique que les notions ont une clarté et une distinction d'autant plus grande, qu'elles sont plus abstraites; mais alors, raisonner comme le fait Descartes, c'est placer l'essence du concret dans l'abstrait.
On l'a déjà vu, l'étendue géométrique n'a pour ainsi parler rien de commun avec l'étendue tactile et visuelle. Le mouvement du point matériel, le seul que considère la mécanique, n'est pas non plus exactement la même chose que le mouvement observé dans la nature inorganique. Donc, malgré Descartes, il est permis de croire que ce qu'il appelle « qualités premières » n'expriment nullement l'essence des corps.
Cette réserve faite, la théorie cartésienne n'en subsiste pas moins dans quelques-unes de ses parties. Il en reste, si je ne me trompe, une classification des propriétés de la matière fondée sur Topposition des méthodes scientifiques. Les unes sont Tobjet du raisonnement et de la mathématique, les autres se réduisent à de simples états du sujet conscient.
Descartes^ d'ailleurs, n'admettait rien dans le monde qui ne fût réductible au mouvement et à l'étendue ; par conséquent, il n'admettait point la réalité des qualités secondes.
Mais nous avons démontré tout à l'heure que l'objet de la géométrie et de la mécanique est essentiellement abstrait; donc, en dernière analyse, ce qu'il y a de réel dans la matière se réduirait à des éléments intelligibles, lesquels, pour exister, n'exigeraient rien de plus que l'existence même de notre pensée.
Le seul moyen d'échapper à cet idéalisme consisterait à rendre aux qualités secondes l'existence que leur refusait Descartes, et à considérer les qualités premières comme exprimant de pures relations de quantité ; on ne verrait alors en elles que les conditions abstraites de la possibilité de la matière, que son squelette, pour ainsi dire.
Mais le squelette ne rend pas compte de la vie,
et ce n'est pas de la quantité qu'on fait jaillir la qualité. Tout au contraire; il faut donc bien admettre que les lois mathématiques, dont la géométrie et la mécanique nous donnent la connaissance, résident non- seulement dans Tintelligence divine et dans la nôtre, mais encore dans des objets de perception actuellement perçus, actuellement existants. A défaut d'autre preuve, il nous serait toujours possible d'invoquer les résultats de nos précédentes recherches. Ni la géométrie ni -la mécanique ne sont possibles sans un minimum d'intervention de l'expérience.
Ne disons donc plus, qualités premières et qualités secondes, mais bien qualités abstraites et mathématiques, qualités-quantités ; qualités concrètes et physiques.
Au nombre des premières figureraient l'étendue, la figure (divisibilité), le mouvement. Dans les secondes seraient compris : l'étendue visuelle et l'étendue tactile^ le mouvement en tant qu'il devient accessible aux sens, puis les autres propriétés dont rénumération n'est plus à feire. Il en résulterait, cela est visible, que les qualités premières ne seraient autres que les qualités secondaires, considérées dans leurs rapports abstraits, et que, parmi les propriétés des corps, certaines d'entre elles pourraient être traitées, tantôt comme primaires, tantôt comme secondaires, selon la dif-
férence du point de vue sous lequel on les considérerait.
Mais si Pessence d'un être ne veut point être cherchée dans Tordre des rapports abstraits qui le régissent, elle doit être cherchée, sinon dans les qualités sensibles qu'il manifeste, du moins par l'intermédiaire de ces qualités.
Cela dit, ne nous semble-t-il pas que les propriétés physiques mériteraient le nom de qualités premières, et que c'est de leur examen que nous aurions à attendre les arguments décisifs^ favorables ou contraires à la philosophie dynamique ?