INTRODUCTION
Il semble que Richerand , dans sa Nosographie chirurgicale, ait caractérisé d’un trait de plume toute l'attention que l’antiquité accordait au traitement de l’ankylose quand il écrivait : L’ankylose mérite à peine d’ètre comptée parmi les maladies.
Hippocrate, en effet, Celse et Galien n’en font mention que d’une manière vague et générale. Ils ont bâte de poser la science dan sce qu’elle a de rigoureux et d’indispensable, pour ainsi dire, laissant à leurs descendants le soin de la perfectionner pour tout ce qui n’est que simplement utile. La science des difformités est une étude de détails qu’ils ont à peine le temps d’essayer.
Voici, en effet, tout ce qui se trouve dans Hippocrate (traduction et édition de Littré, J. -B. Baillière, 1844): Dans les luxations latérales du coude complètes, il faut, après la réduction, tenir le membre fléchi, la main plus élevée que le coude, et le bras appliqué contre la poitrine. Il faut suspendre le bras dans une écharpe, ou le poser sur un plan dans une position facile à supporter, et surtout dans une altitude naturelle; car, s’il vient à s’ankyloser, du moins il ne s’ankylose pas mal (k«i « Mwâfa&f* [ayi >«a)c5);7r<i)ç)u6,«, itupoùTaiS'e nspi Afflpuv, p. 152); et dans un autre endroit, en parlant des luxations congénitales de la hanche, il dit : L’infirme devra être exercé avec soin, car si l’on néglige le membre, il reste fixe, et, dans ce cas , les articulations s’ankylosent. ( Molchique, page 369.)
Celse n’est guère plus explicite , et je n’ai rien pu trouver qui
touche au traitement de l’ankylose, à moins qu’on ne veuille regarder l’opération suivante comme se rapportant à cette difformité. Si vero fuit ulcus in digito, si cependant il est survenu au doigt une xdcération, et que la cicatrisation en ait été mal dirigée, il peut rester incurvé, il ne dit pas ankylosé. Il faut d’abord tenter les fomentations adoucissantes, et, si ce moyen est resté sans succès, ce qui arrive ordinairement lorsque la cicatrice est ancienne, ou que les nerfs [nervi, pour les tendons) ont été lésés, il faut voir si la peau ou les nerfs sont la cause de la difformité. Si elle vient des nerfs, il ne faut pas y toucher ; si elle est causée par la peau, on enlèvera la cicatrice calleuse qui empêche le doigt de s’étendre, et lorsque l’on aura ramené le doigt à la rectitude, il faudra tâcher de le maintenir dans cette position jusqu’à ce que la cicatr&e nouvelle se soit faite. — Tum reclus sic ad novarn cicalricem perducendus est. (Celsus, liv. VII, cliap. IV, section II, édition Valarat. F. Didot, Paris, MDCC LXXII, page 451.)
J’ai inutilement consulté Galien ( de Locis affectis, quid ancylosis, etc. ), sans rien trouver qui ait trait à la médecine opératoire.
Paul d’Egine, quoique n’ayant que fort peu à extraire des ouvrages de ses prédécesseurs au su jet de l’ankylose, donne cependant (ch . 55, liv. IV) quelques formules de mélanges destinés à des fomentations et des frictions de toute sorte. Il rapporte aussi l’observation d’un cas dans lequel il fit verser sur l’articulation malade un de ces mélanges, le remplaçant bientôt par des frictions émollientes et aromatiques, en même temps qu’il recommandait des mouvements doux et ménagés de flexion et d'extension du membre. — C’est la première fois que l'on voit apparaître ce précepte formulé d’une manière bien nette.
Avicenne ( de Curatione juncturarum exsiccatanim et conversai um in lapideitaiem . Basilcœ, per Joannem Hernagios, 1556, page 750) ne conseille que des emplâtres et «les onguents, mais rien comme médecine opératoire.
En 1563 Guy de Cliauliac qui, par un livre où viennent se fondre toutes les connaissances antérieures, inaugure véritablement la chirurgie du moyen âge, ne dit presque rien du traitement chirurgical de l’ankylose ; il se borne à ceci : Les articulations indurées étant d’une difficile curation, il faut employer une foule de remèdes qu’il
indique, puis à ce aidant les bandages et les instruments mécaniques qu’il ne décrit pas. — (Rouen, mdxli, p. 426.)
Ambroise Paré lui-même, plus inquiet des choses nouvelles et plus original, demandant plus à Part qu’on ne l’a fait avant lui , cherche seulement à prémunir les chirurgiens contre la production de l’ankylose. Pagei45, éd. 1575, au chapitre XVII, qui traite de la fracture de l’os du coulde , il se borne à définir le vice nommé ancgle ou ancylosis; puis, p. 481, il revient sur cet accident dans lequel les os s’unissent et eoalrscent ensemble par une manière de callus, l’anpylosis enfin, pour insister sur l’importance extrême qu’il y a à imprimer en temps convenable des mouvements ménagés au membre qui encourt danger d’ankylose.
Fabrice de Hilden (Francfort-sur-le-Mein , mdcxxxiii , de Ichore et Meliceria, chap. XXV, p. 881) fait faire un pas immense au traitement des ankylosés dont il approfondit et l’anatomie pathologique et la médecine opératoire ; l’on peut dire que depuis lui jusqu’en 1827 c’est à peine si on a ajouté un précepte à ceux qu’il a si nettement posés; ouvrez le livre de Boyer et vous verrez qu’il ne fait que reproduire ce que l’on trouve dans Fabrice, et même je dois le dire d’une manière moins positive; mais laissons-le parler et expliquer comment il a été conduit à fabriquer des instruments pour la cure des jointures roides.
« Depuis longtemps j’ai vu les chirurgiens longuement travailler à ramollir les nerfs et les ligaments qui entourent une articulation ankylosée, mais ils ont toujours perdu leur peine et leur temps, car, à la suite de différentes maladies des os, les parties qui avoisinent les articulations sont détruites ; « et hinc fit ut ossa a suis car- « tilaginibus et vinculis denudata inter se per callum (quod ante me « nullusquod sciam observavit) tam firmiter coalescuntac si nun- « quain ea ex parte fuisset articulus. Hoc multis paradoxam esse « videbitur, ego vero exportas loquor. » J’ai dans mon musée, ajoute- t-il, des os trouvés dans des cimetières, des ossuaires, et qui montrent évidemment ce que j’avance. Je placerai en première ligne les os du bras gauche d’un homme chez lequel l’humérus est si élégamment et si solidement réuni au cubitus, qu’on dirait ces deux os continus, comme si jamais il n’eüt existé d’articulations entre eux. » (Et il renvoie à la figure 1 .)
Plus loin il donne la description d’une ankylosé de l’articulation coxo-fémorale survenue à la suite d’un coup de feu, et renvoie à sa figure 2.
Enfin, suivent plusieurs observations dans lesquelles tous les moyens employés ont été inutiles; comme dernier exemple, il dit :
« Ayant été appelé en consultation par le docteur Fiédéric Warlemberg pour une ankylosé de l’articulation du coude, bien que nous ayons annoncé que tout traitement serait inutile, les parents nous prièrent de tenter encore quelque chose.
«Nous purgeâmes le malade. Nous lui fîmes pendant un mois des fomentations; nous lui appliquâmes des huiles, des emplâtres, des cataplasmes émollients; ensuite nous eûmes recours à l’appareil décrit chapitre XXVI; enfin nous fîmes tout ce qu’il était possible de faire, mais nous ne retirâmes aucun fruit de notre travail et de notre industrie. Dans les affections de cette nature, il ne faut rien tenter que de donner de la force au membre. In liujusmodi itaque affedibus niliil aliad lenlan dmn est quant ut membrum corrobordur .
«Mais lorsque le chirurgien, occupé autour d’une articulation malade, se doutera que l’ankylose n’est pas complète, il examinera avec soin quelle sera la position du membre la plus favorable au malade. Si, en effet, c’est l’articulation du coude qui est atteinte, il vautmieux qu’elle s’ankylose courbe que droite et étendue; il en est de même des doigts. Si la maladie siège à la hanche ou au genou, il sera plus utile au malade que la jambe soit étendue que pliée.»
Il n’est pas possible de donner des préceptes plus sages et mieux raisonnés. Voyons maintenant l’application :
« Dans l’affection qui nous occupe, les muscles (nervi) se rétractent ( retrahuntur ) et fléchissent la jointure, mais sans soudure des os, ils empêchent d’étendre le membre, et la chaleur inflammatoire qui existe dans le membre le desséchant, il devient très -difficile de l’étendre.
« Il faut distinguer avec soin cette affection de la soudure dans laquelle tout moyen sera inutile; dans celle qui nous occupe, au contraire, il faut instituer un traitement qui consiste : 1° à observer une bonne hygiène; 2° il faut donner des purgatifs doux dont
j’ai longuement parlé ; 3° il faut user de tous les moyens propres à humecter et amollir les nerfs. »
Suivent une foule de prescriptions médicamenteuses, et comme il les a vues souvent manquer leur effet, il en est venu à fabriquer un instrument qu’il décrit et à l’aide duquel il a obtenu la guérison d’ankyloses rebelles du coude et du genou.
Je ne reproduis point la description de Fabrice, je donne plus loin la figure de ces deux appareils. (Voy. pl. 2e, fig. 5 et 4.)
Fabrice d’Aquapendente (éd. 1674 , p. 817 ) écrit tout un chapitre sur le» jointures qui sont demeurées roides ; mais qu’il est loin de son homonyme ! Il examine d’abord certaines difficultés de mouvement dans les articulations : « Si, dit il, le vice est plus opiniastre « et ne se peut guérir qu’à peine d’autant que les nerfs ont esté of- « fensez auparavant ou la jointure remplie et endurcie, ou que cela c< soit arrivé pour quelque autre cause, et si l’on a seulement in- « tention, sans se soucier du mouvement, de réduire la partie à une « figure plus commode , comme de ramener peu à peu les doigts roi- « des ou le coude droit et roide à une figure courbe et angulaire, « on y procédera par cette vove. Au coude, ayant tasché de le bien « raibollir auparavant avec un bain propre, nous attacherons un « instrument ou ferrement, avec lequel peu à peu tous les jours et « sans aucune violence nous courbons le coude. Le mesme ferons- « nous aux doigts, si nous y employons un semblable ressort. Tout « cela néanmoins doit être entièrement exempt de douleur ou de « violence. » Ce n’est pas assurément là que M. Louvrier a puisé l’inspiration de sa méthode.
Pu is Fabrice continue en disant que, dans les cas où une matière endurcie siégerait dans l’articulation, causant l’ankylose, il faudrait peut-être essayer un instrument à l’aide duquel cette matière pourrait être ébranlée peu à peu. Il appuie du reste cette idée sur un fait qu’il raconte avec une naïveté charmante.
«Un gentilhomme d’aage meur porte une tumeur dure au genouil qui lui ôte tout mouvement. Lui, Fabrice, et le très-excellent Capiraccio, décident en consultation que le mal est presque incurable. — Toutefois, avant de condamner au repos illimité cette jointure roide, ils veulent expérimenter la bourbe des bains naturels ; mais
cependant qu’on prépare le corps, survient un empirique, — les bonnes traditions se conservent, — qui applique un emplastre fort chaud, que j’ai creu, dit notre chirurgien, estre fait de l’herbe flcimmula , lequel fit eslever le genouil en une beaucoup plus grosse tumeur, et y excita une inflammation ardente et grandement douloureuse, lesquels symptômes estant un peu appaisez, la jointure, qui estoit immobile auparavant, commença à se mouvoir. »
Tout en répugnant à l’essai de l’empirique, Fabrice ne regrette pas qu’il ait été fait, car il ajoute : « Et cela soit dit pour faire entendre que si la matière immobile a bien pu estre esmue pag le médicament, elle peut aussi estre esmue par l’instrument, et qu’en semblable occasion l’on ne doit point mépriser cette opération. »
Ici vient une déception ; car il promet un instrument, et celui qu’il donne est seulement approprié à un cas particulier qui n’a pas d’ailleurs avec l’ankylose une liaison intime ou directe.
En 1689, Verdue, dans son traité des luxations et des bandages, traite de l’ankvlose, et il cite une observation très-intéressante que je reproduis complètement plus loin, comme le premier exemple du redressement d’une ankylosé réputée incurable, par la flexion et l’extension à l’aide des mains et d’un bandage tout spécial. •
Dans le quatrième volume de la collection des thèses de Haller, on trouve une dissertation sur les ankylosés de Wilh. -Henri Muller, qui ne mérite certes pas l’honneur d’y être insérée ; on y trouve dix lignes sur le traitement qui commence par ces mots : Curam in veram ankylosim inclioare essetcum danaïdibus dolia rcplerc. (Disputât . chirurg.} t. IV, p. 547-1 707.)
Le célèbre enseignement officiel du Jardin-des-Plantes n'a rien de nouveau à nous apprendre, car Dionis, dans son excellent Traité des opérations, ne parle pas seulement de l’ankylose.
Quoique notre traitement chirurgical ait fait un progrès évident, cela n’empêche pas Roerrhaave, § 556, de M or bis ossium , 1715, ed. Vander Linden, de terminer son aphorisme par ces mots : Difficillima curatio petenda ex diversitalc causœ. — Dans la traduction que Louis a faite des Commentaires de Van-Swieten sur les aphorismes de Boerrhaave, l’art s’attaque déjà plus hardiment, et surtout avec plus de persévérance, aux affections chroniques. « On est, dit-il , quelquefois venu à bout de guérir des maladies qui étaient regar-
dues comme désespérées, en ordonnant un régime doux et très-émollient, en exposant souvent dans la journée la partie affectée aux bains aqueux, en la frottant ensuite avec des huiles émollientes, après l’avoir bien essuyée, et en essayant, après tous ces préparatifs, à faire mouvoir les articulations, en les étendant et les fléchissant autant qu’il est possible, sans faire trop de douleur. » Il rapporte ensuite une observation très-intéressante, dans laquelle un jeune homme, atteint, à la suite d’une longue affection, d’une ankylosé très-douloureuse, était sous le coup d’une amputation prochaine, quand un médecin le guérit avec des bains aromatisés.
Quelques années avant, J.-L. Petit, dans son remarquable ouvrage, avait déjà consacré six à sept pages à la cure de l’ankylose. Toutefois, de peur qu’on s’y trompe, il débute en disant : « Les vraies ankylosés étant incurables, on doit avoir uniquement en vue de remédier aux accidents qui quelquefois les accompagnent. «Après quelques détails sur les différentes circonstances qui produisent et modifient les ankylosés, il en décrit les variétés, et s’étend sur les moyens généraux à y opposer. Il se loue beaucoup, dans les cas où l’on veut obtenir la résorption d’un épanchement synovial, de l’emploi de l’eau de chaux et du sel ammoniac. II insis'e plus qu’on ne l’a fait avant lui sur la direction des mouvements à imprimer à l’articulation, en se conformant toujours aux divers éléments de la structure anatomique. Vient ensuite un précepte qu’on sera peutêtre étonné dé voir formulé ici : c’est la ponction de l’articulation. « Et cela, malgré cette sentence de quelques praticiens, dit-il, qui pensent qu’on ne doit point ouvrir les articles. » Ces parties, lorsqu’il y a nécessité d’ouvrir, ne doivent pas être plus respectables que les autres. Une remarque à faire en lisant ces pages si hardies et si prudentes à la fois, c’est que l’inépuisable conteur ne nous rapporte pas, en cette occasion , de ces observations que sa vaste expérience sait cependant lui fournir à tout propos.
Ledran, tom. XI, p. 254 et suiv. de ses Observations de chirurgie, cite deux faits qui ne sont pas sans importance, surtout à cause des réflexions dont il les accompagne. Il veut généraliser contre l’ankylose l’emploi d’un moyen trop peu employé selon lui; il s’agit des douches. « Les douches, dit-il, sont un remède peu usité, soit parce qu’on n’en connaît pas assez les avantages, soit par la diffi-
culté de les bien faire, ce qui les a souvent rendues inutiles. Elles sont cependant d’un grand secours dans bien des cas, et surtout dans les anchyloses, lorsqu’elles ne sont pas endurcies. Ce n’est qu’à la longue qu’elles produisent leur effet, et il ne faut pas en épargner la quantité, pour peu qu’elles commencent à agir. Souvent elles n’ont manqué de succès que pour n’en avoir pas assez longtemps continué l’usage.» Vient ensuite la première observation, celle d’une ankylosé de l’articulation du fémur avec l’os des iles ; dans cette observation, il y a aussi un empirique, mais moins heureux que celui de Fabrice d’Aquapendente. Aussi Ledran, moins patient que son illustre prédécesseur, en prend-il texte pour exhaler toute sa mauvaise humeur contre les empiriques, ces messieurs qui ont ( selon eux ) îles secrets infaillibles ; s’ils le sont, c’est pour mettre à sec la bourse des malades qui se confient à eux.
Le chirurgien de la Charité est plus généreux. Son malade ne pouvant aller aux eaux qui lui sont prescrites, soit parce qu’il n’en a pas le moyen, soit à cause des douleurs qu’il éprouverait dans le voyage, Ledran établit chez lui une douche qui remplit, en quelque sorte, les conditions de celles des eaux minérales chaudes et y supplée. Tous les jours il le fait doucher pendant une heure environ. La douche finie, on remettait le malade dans un lit et l’on couvrait l’articulation de vessies remplies d’eau chaude à un degré supportable. On renouvelait ces vessies de temps en temps, pendant l’espace de deux heures, après quoi on les ôtait et on laissait suer pendant une heure la partie malade, couverte seulement de linges chauds. On rapportait ensuite le malade à la Charité, où, le soir, on lui mettait de pareilles vessies pendant quelques heures.
Ledran obtint, de cette manière, la guérison complète de son malade. Il fait suivre sa seconde observation, celle d’une ankylosé du pied, de réflexions pratiques aussi sages qu’utiles.
Pas plus que le traité d’opérations de Dionis, celui d’Ambroise Sismondi ne fait mention de l’ankylose; et Pouleau, dans un mémoire sur les engorgements séreux etlymphatiquesdes articulations, connus sous le nom de fausses ankylosés, qui commence le second volume de ses œuvres posthumes, ne parle que du traitement par la cautérisation.
Evidemment les bonnes traditions se sont perdues; les chirur-
giens ignorent, ou ne veulent plus se souvenir des préceptes si sages posés par Fabrice de Hilden, et il faut arriver jusqu’en 1827 pour voir un chirurgien américain, le docteur Rhéa-Barton, quittant toutes les routes connues jusqu’à ce jour, tenter la première opération sanglante qu’on ait appliquée à l’ankylose, et obtenir un éclatant succès. Nous dirons bientôt comment d’autres chirurgiens, non moins hardis, ont vu leurs efforts couronnés d’aussi heureux résultats.
Il était réservé à notre siecle, qui a entrepris d’une manière si glorieuse et si éclatante la cure des difformités, de porter la lumière dans ce chaos, et l’on peut dire que si, pour le traitement des ankylosés en particulier, elle n’a pas encore réussi à poser des indications certaines, on doit cependant espérer, en voyant les généreux efforts tentés par les chirurgiens nos contemporains, que celte tâche ne restera pas imparfaite.
Aussi est-ce avec un véritable sentiment de peine et de regret que je vois un homme du plus haut mérite, connu d’ailleurs par la hardiesse de ses procédés opératoires, dire dans un traité tout récent, que la médecine opératoire n’a rien à voir dans le traitement des ankylosés. (Bonnet, Traité des maladies articulaires. — Lyon, 1845, tom.II, p. 146.)
Notez qu’à l’époque où ce livre a été publié, toutes les opérations que je décrirai comme applicables à l’ankylose étaient connues, et qu’aucune méthode nouvelle n’a été proposée depuis.
Si mon opinion était conforme à celle du chirurgien de Lyon, ma thèse serait bientôt faite, et ma réponse, négative sur tous les points, n’aurait besoin que d’être formulée d’une manière plus ou moins brève. Mais telle n’est point ma manière de voir, et si j’ai cité textuellement, et au commencement de mon travail, les paroles décourageantes de M. Bonnet, c’est pour faire voir combien la question de médecine opératoire que j’ai à traiter est encore aujourd’hui peu avancée, si déjà la lecture de cette esquisse historique ne l’avait pas surabondamment prouvé. La suite démontrera qu’il n’en est pas peut-être sur laquelle il soit aussi difficile de porter un jugement définitif, tant sont contradictoires les opinions des chirurgiens qui s’en sont occupés, tant sont divers les élément» du problème.
La première question qui se présente est celle de savoir ce que l’on doit entendre par ankylosé , afin de. rester dans le cercle des opérations qui lui sont applicables.
Ankylosé (afxuX&s) veut dire courbé; cette dénomination est basée sur ce que souvent les articulations, devenues immobiles, forment un angle que les malades ne peuvent parvenir à faire disparaître volontairement; à ne prendre donc que le sens propre du mot, on ne devrait designer sous le nom d’articulations ankylosées que celles formant coude, faisant un angle.
Mais peu à peu la dénomination d’ankylose, déviée de sa signification, s’est étendue, est devenue plus générale, et a servi à caractériser tous ces étals pathologiques dans lesquels les articulations sont immobilisées plus ou moins, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, et quelle que soit la direction des extrémités articulaires.
Puis, comme la perte des mouvements tient tantôt à une adhésion osseuse ou fibreuse des surfaces articulaires, tantôt à la gêne déterminée par une maladie siégeant en dehors de l’articulation, on a divisé l’ankylose en vraie et en fausse (J.-L. Petit, Boyer), en complète et incomplète (J. Cloquet), en intra-capsulaire et extra-capsulaire (Vidal de Cassis). Toutefois, quelques auteurs se sont élevés contre cette extension du mot ankylosé ; ainsi, Delpech, et après lui M. Ph. Boyer, réservent cette dénomination aux seules soudures des surfaces articulaires déterminant une immobilité complète.
M. Velpeau semble implicitement partager cette opinion, lorsque, dans son Traité de Médecine opératoire , à l’article Ankylosé, il ne parle que des opérations applicables à l’ankylose par fusion des os. II est vrai de dire toutefois que, dans ses leçons faites à l’hôpital de la Charité, en 1841, il reproduit la division de M. J. Cloquet, et distingue les ankylosés en complètes et incomplètes, en fausses et en vraies ankylosés.
Je crois, quant à moi, que, si l’on veut se placer au point de vue de l’anatomie pathologique, on ne doit désigner sous le nom d’ankylosc que cet état morbide qui, portant sur les diverses parties constituantes des articulations, os, synoviales, ou tissus fibreux péri-articulaires. détermine une gêne plus ou moins grande dans les mouvements, par suite des altérations survenues dans leur structure , altérations qui peuvent être primitives ou consécutives. On
se trouverait ainsi conduit à rejeter de la classe des ankylosés toutes ces rétractions accidentelles des membres, toutes ces rigidités articulaires momentanées, et qui cèdent à des traitements appropriés, ce qui simplifierait beaucoup le sujet. Mais ici c’est le point de vue clinique qui doit dominer ; il faut que le chirurgien traite le malade affecté de perte des mouvements articulaires, quelle qu’en soit l’origine. Or, comme il me semble impossible, dans un trèsgrand nombre de cas, de distinguer la gêne des mouvements due exclusivement aux causes anatomiques que je viens d’énumérer, de celle qui est produite parles rétractions des parties fibreuses autres que celles qui entrent dans la composition de l’articulation ; comme, d’autre part, ces états pathologiques réclament souvent les mêmes opérations chirurgicales, j’ai pensé que, pour rester sur le terrain de la pratique, il convenait d’accepter la division des ankylosés qui répondait le mieux à ses besoins, quelque défectueuse qu’elle m’ait paru au point de vue pathologique.
Je dirai donc avec M. Cloquet que l’ankylose, c’est la perte plus ou moins complète des mouvements d’une articulation. S’il est impossible d’obtenir un mouvement entre les surfaces articulaires, l’ankylose est dite complète; s’il est possible d’imprimer la plus petite mobilité, l’ankylose est dite incomplète.
Il me reste encore une difficulté à lever avant que d’entrer dans le cœur de la question. Quelles limites assignerai-je à l’ankylose? L’ankylose n’est que le symptôme, ou pour mieux dire la terminaison d’une foule de maladies bien différentes ; faudra-t-il qu’à propos de la gêne des mouvements plus ou moins complète qu’entraînent après elles les tumeurs développées dans le voisinage des articulations, les cicatrices de brûlure, les contractions musculaires, etc., etc., j’aille décrire les opérations qui sont applicables à l’ankylose qui les complique ? Non, ce n’est pas ainsi que je comprends ma question. L’ankylose, comme disent avec raison les auteurs du Compendium de chirurgie, n’est point une maladie en ellemême, c’est une altération spéciale ayant ses caractères propres, mais qui ne devient telle qu’après l’extinction de l’affection qui lui a donné naissance; alors seulement cette infirmité prend un cachet particulier, qui mérite d’attirer l’attention du chirurgien. Lors donc qu’après avoir fait disparaître la tumeur, les cicatrices vicieuses,
etc., etc., qui gênaient les mouvements articulaires, on verra l’immobilité persister avec tou? les caractères assignés à l’ankylose, soit complète, soit incomplète, il sera temps d’aviser à traiter l’ankylose elle-même.
Je n’ai donc à m’occuper ici que des opérations applicables à 1 ankylosé comme altération spéciale, et non de celles qu’on peut diriger contre les maladies qui lui ont donné naissance.
Ceci bien entendu, voici le plan que je suivrai dans le cours de ce travail :
Dans une première partie, je passerai en revue les altérations pathologiques.
Dans une deuxième partie, j’exposerai les indications et contreindications.
Dans une troisième partie, j’examinerai successivement les divers procédés opératoires.
Enfin, dans une quatrième partie, je jugerai la valeur relative de ces divers procédés.