ANATOMIE PATHOLOGIQUE DES ANKYLOSES
Il ne sera pas hors de propos, je pense, de jeter un coup d’œil sur l’anatomie pathologique des ankylosés, car c’est appuyé sur elle que j’espère, dans le courant de ce travail, démontrer quelques vérités importantes.
Je me propose de n’envisager ici cette histoire des altérations anatomiques qu’au point de vue des opérations dont elles sont susceptibles; au lieu donc d’adopter la division en ankylosés par adhésions osseuses et ankylosés par adhésions fibreuses, qui serait plus rationnelle s’il s’agissait de faire un article d’anatomie pathologique , je décrirai les altérations qu’on rencontre dans l’ankylose incomplète et celles qui constituent l ankylose complète, comme préface aux opérations; de cette manière il sera facile, en mettant en regard l’anatomie pathologique et le traitement, de montrer à quelles lésions s’ adresse tel ou tel mode opératoire.
Ankylosé incomplète. — Quand le chirurgien dissèque une articulation qui a depuis un certain temps perdu une partie de sa mobilité, voici ce qu’il constate :
A. Cavité articulaire. — Tantôt elle existe encore, d’autres fois, mais c’est le cas le plus rare, elle a disparu. Quand elle n’existe plus, on trouve alors des adhérences fibreuses plus ou moins serrées et compactes, ayant plus ou moins de longueur, qui unissent les deux surfaces articulaires; ces adhérences peuvent appartenir aux os, il en existe un très-bel exemple au musée Dupuytren, sur
une articulation du genou conservée dans l’alcool. J'ai examiné cette pièce avec attention, et j’ai pu remarquer que la longueur des brides unissantes devait permettre pendant la vie une assez grande mobilité. Les surfaces articulaires du tibia et du fémur en sont réellement couvertes, en sorte que dans leur ensemble elles représentent un véritable trousseau ligamenteux. Si l’on essaye de détacher par traction quelques-unes de ces fibres, on voit qu’elles sont solidement implantées sur l’os, d’où elles proviennent bien évidemment. Ceux-ci d’ailleurs sont vascularisés et ont perdu leur consistance normale, il y a eu ostéite intense, et ces brides fibreuses semblent un produit d’exsudation plastique.
Lorsque les adhérences proviennent de la synoviale, elles sont bien moins résistantes, et n’existent jamais entre les surfaces articulaires, au moins aussi serrées, aussi nombreuses. Dans un cas, j’ai vu l’articulation cloisonnée par une pseudo-membrane qui tendait à s’organiser, et formaitbride entrelessurfaces articulaires. Mais c’est surtout au pourtour des insertions cartilagineuses qu’on les observe: elles constituent alors comme une véritable capsule fibreuse de nouvelle formation, qui serre les os et les tient appliqués de manière à rendre leur mouvement presque impossible. J’ai signalé dans ma thèse inaugurale cette terminaison des tumeurs blanches, dues aux inflammations de la synoviale.
Comme les cartilages ne subissent que des altérations physiques ou «chimiques, ils ne participent en rien à la formation de ces brides. On les trouve tantôt perforés et laissant à nu la surface des os, tantôt amincis et réduits à une mince lamelle transparente; quelquefois ils sont simplement dépolis et leur surface prend l’aspect de la cornée atteinte d’une kératite superficielle.
Les os dans cette variété d’ankylose ne présentent que des altérations analogues à celles qui seront signalées plus loin. On a dit toutefois qu’ils pouvaient être assez gonflés pour tirailler sur leurs ligaments, dont l’inextensibilité. déterminait l’immobilité des surfaces articulaires en les serrant les unes contre les autres. (J. Cloquet, art. Ankylosé.)
Les ligaments articulaires sont tantôt détruits par les progrès de la maladie, tantôt plus ou moins altérés dans leur structure. On les trouve comme infiltrés d’une substance amorphe qui enlace et
remplit l’intervalie de leurs fibres; l’analyse microscopique m a démonlré que cette substance était du tissu fibro-plastique, un de ces produits si variés de l’exsudation inflammatoire. Cet épaississement, cette affection des tissus blancs, comme l’appelait Lisfranc, peut facilement disparaître, sans laisser de trace, et, si elle pouvait être reconnue, ne constituerait pas une contre-indication aux opérations mises en usage contre l'ankylose. Dans un cas de rétraction du doigt auriculaire trouvé sur le cadavre d’un vieillard qui servait à mes démonstrations anatomiques lorsque j’étais prosecteur à la Faculté, après avoir disséqué toutes les parties renfermées dans le coude formé par le doigt rétracté, j’arrivai ainsi jusqu’aux ligaments articulaires sans découvrir la véritable cause de la flexion. Mais là je trouvai les deux ligaments latéraux très -rétractés et disposés de telle sorte, que, dépassant parleur partie moyenne très-tendue le niveau de l’interligne articulaire, ils maintenaient ainsi llccbis irrévocablement les deux os plialangiens. Quand je dis irrévocablement, ce n’est peut-être point l’expression vraie, car on pouvait parvenir à redresser le doigt, mais à l’instant même il revenait sur lui-même comme s’il eût été articulé à l’aide de ces ressorts élastiques avec lesquels on monte les squelettes.
Les muscles qui entourent l’articulation, ceux dont les tendons passent dans son voisinage, mais surtout ceux dont l’action lui est destinée, sont ordinairement dans un état de rétraction sur lequel je dois attirer toute l’attention; si, avant de disséquer une articulation affectée d’ankvlose, on essaye d’étendre la jointure fléchie à angle droit, on observe que des cordes tendues soulèvent la peau et se détachent de la partie postérieure de l’article. Alors, si l’on dissèque ces cordes tendineuses, on voit que les fibres qui les constituent sont formées par un tissu sec, dense et serré. Quant aux muscles auxquels ils font suite, ils subissent diverses transformations; si l’ankylose est récente, ils sont encore x'ouges et conservent presque tous leurs caractères; mais si la maladie date de loin, alors on les trouve amaigris, pâlis, décolorés; puis, à un degré plus avancé, ils s infiltrent d’une graisse rougeâtre et fluide qui pénètre entre leurs fibres et semble les atrophier; quelquefois enfin ils dégénèrent en tissu fibreux.
Les aponévroses d’enveloppe subissent aussi souvent des modifi-
calions importantes et dont le chirurgien doit tenir compte. Dans une dissection très-minutieuse que j’ai faite d’un membre rétracté, et dont je donne plus loin la description, c’était principalement sur l’aponévrose fémorale et sur la capsule fibreuse de l’articulation coxale que portait l’obstacle au redressement. En outre, la lymphe plastique peut se déposer dans le tissu cellulaire qui avoisine l’articulation, s’y organiser, et former là des brides ligamenteuses dont il est presque impossible de soupçonner l’existence sur le vivant. J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en observer, et j’en trouve un exemple bien frappant dans le traité des maladies articulaires de M. Bonnet.
« Un homme dont la jambe était pliée à angle droit sur la cuisse, et que je n’avais pu redresser, mourut avec une nécrose de la partie postérieure du fémur, immédiatement au-dessus du genou. A l’autopsie, je coupai tous les muscles du jarret, et je m’assurai, après cette section, qu’il était aussi impossible d’étendre la jambe sur la cuisse qu’avant que la section des muscles eût été opérée. J’ouvris l’articulation par devant, je reconnus qu’elle était parfaitement saine; toute la difficulté de l’extension venait de la formation d’une masse énorme de tissus fibreux, entremêlés de quelques portions osseuses qui s’étaient formées dans la partie profonde du jarret, autour de la nécrose du fémur, et qui passait de cet es au tibia. » (Bonnet, tome II, page 150.)
Je regrette beaucoup de n’avoir pas eu l'occasion de disséquer de très-anciennes ankylosés angulaires, pour rechercher les altérations des vaisseaux et des nerfs; mais je dois dire que, dans toutes celles que j’ai examinées jusqu’à ce jour, je n’y ai trouvé aucune altération bien appréciable. D’autres observateurs ont noté que les nerfs pouvaient être raccourcis, mais que les artères et les veines décrivaient ordinairement des flexuosités pour s’accommoder à ce nouvel état. (Nélaton, tome II, page 252.)
Enfin, la peau elle-même peut être raccourcie, ce qui explique sa déchirure dans quelques cas d’extension brusque. Mais c’est là un fait rare, tout le monde connaît les propriétés extensibles de la peau. Ajoutez enfin que, quand il y a eu fistules, le tissu de cicatrice qui se développe dans leur trajet vient encore s’ajouter aux autres obstacles.
Voici maintenant un fait d’anatomie pathologique qui me paraît destiné à jeter une vive lumière sur certains points importants du traitement des ankylosés incomplètes.
Sur le cadavre d’une femme âgée de soixante-neuf ans, d'après ce que porte le bulletin venu de l'hôpital, je rencontrai une rétraction du membre inférieur droit, qui se manifestait par une flexion très-marquée de la cuisse sur le bassin, avec rotation en dedans et adduction telle, que la jambe droite croisait la jambe gauche. Au premier abord, et après un examen superficiel, je crus à une luxation de la cuisse en haut et en dehors, mais je cherchai vainement la tête fémorale dans la fosse iliaque externe ; et d’ailleurs, en mesurant attentivement, je m’aperçus qu’il n’y avait pas de raccourcissement. Dès lors, mon attention se porta sur une large bride située à la partie externe de la hanche, s’étendant depuis l’épine iliaque antérieure et supérieure, où elle semblait s’attacher à l’os coxal dans l’étendue de quatre à cinq centimètres environ, jusqu’au-devant du grand trochanter, qu’elle dépassait manifestement par son insertion au corps du fémur.
Cette corde faisait un relief considérable sous la peau, lorsqu’on tentait de porter le membre dans 1 abduction et l’extension en même temps qu’on le faisait tourner de dedans en dehors.
On ne pouvait sentir sous les téguments aucune autre bride notablement tendue, quelque exagération qu’on apportât d’ailleurs à ce mouvement.
Je demeurai dès lors convaincu que la rétraction du membre était due à cette large bride aponévrotique, dépendance de l’aponévrose de fascia-lata, laquelle reçoit, comme l’on sait, dans un dédoublement de son bord postérieur, les fibres du grand fessier qui y prennent des points d’attache nombreux, bride qui elle-même s’insère en haut au tiers antérieur de la crête externe de l’os coxal, et par son extrémité inférieure au fémur au-dessous du grand trochanter; en avant, elle se continue avec l’aponévrose fascia-lata, qui enveloppe la partie antérieure et interne du membre pelvien. Je m’assurai, par une dissection attentive à laquelle je fis assister M. Després, de l’exactitude de ce que j’avançais. Seulement, nous différions d’avis : je croyais, moi, que la rétraction était due à la seule action de cette bride, tandis que lui (et l’événement lui donna raison) pen-
sait que la déviation était due à la rétraction de tous les tissus fibreux de la partie antérieure du membre. Pour vérifier le fait, je coupai la bride avec soin, afin de l’examiner plus tard au microscope, et je constatai que celte corde fibreuse était extrêmement dense, se laissait difficilement couper, et offrait dans sa partie moyenne une épaisseur d’environ trois lignes, c’est-à-dire qu’elle était cinq ou six fois au moins aussi épaisse que celle du membre opposé. Son tissu était serré, les fibres étaient entrecroisées en tous sens et semblaient beaucoup pius grosses que la fibre albuginée à l’état normal. Enfin, et je signale surtout ce fait, en regardant de très-près et avec attention, on voyait, sur la tranche de la coupe, sourdre une ou deux gouttelettes séro-sanguines, et on pouvait suivre quelques rares et grêles vaisseaux dans l’épaisseur de cette énorme corde fibreuse. Après la section de cette bride, la cuisse céda, peu, il est vrai, quant à la flexion, mais la rotation en dedans disparut, et nous constatâmes alors que là n’était point toute la cause de la déviation du membre.
Dès lois je disséquai avec plus de soin encore les parties sous-jacentes, et j’arrivai sur le tendon du psoas iliaque, qui était tendu sur le fémur et l’os iliaque, à la manière d’une corde qui sous-tencl un atc. Je crus alors être arrivé à la cause de la flexion ; je tranchai le corps du muscle, je le détachai du haut en bas, et je m’assurai qu’il contribuait beaucoup à cette flexion de la cuisse sur le bassin ; mais, comme le membre restait encore un peu fléchi et porté dans l’adduction, je recherchai quels pouvaient être les agents de cette rétraction. Les adducteurs se présentèrent alors; mais, il faut le dire, ils n’étaient que peu tendus, car il aurait suffi d’une force peu considérable pour les faire céder.
Il ne me restait plus que les trousseaux fibreux-capsidaires pour me rendre compte de la demi-flexion qui avait persisté. Je vis alors que toute la partie antérieure de la capsule articulaire, et surtout ce trousseau fibreux antérieur qui, de la partie interne et supérieure de la cavité cotyloïde, se porte à la partie postéro-inférieure de la base du col, étaient violemment tendus lorsqu’on cherchait à mettre le membre dans l’extension. Je divisai encore couche par couche cette capsule avec précaution, et je vis aussitôt l'extension devenir complète, avant m me qu elle fût entièrement divi-
sée. Je reviendrai plus tard sur l'altération que présentait son ti su fibreux et aussi celui du psoas-iliaque. Mais, pour ne point perdre de vue l’objet principal, je poursuis la description.
Il était naturel de chercher alors quelle pouvait être la cause première de cette rétraction. Je la cherchai dans les muscles du pourtour de l’articulation; mais je les trouvai ayant leur souplesse et leur résistance habituelles. Rien en un mot qui annonçât qu’ils eussent souffert antérieurement. Seulement, comme chez les vieilles femmes, comme ceux d’ailleurs du membre opposé, ils étaient un peu mollasses.
Je voulus voir s’il n’v aurait pas dans les os des traces d’altération qui pussent me donner une explication satisfaisante. Tous les os étaient parfaitement sains; notez que j’ai examiné jusqu’aux vertèbres cervicales et aussi les articulations sacro-coxales, fémorotibiales, etc. Il ne me restait plus de ressources que dans l’articulation elle-même, qui avait pu être le siège d’une coxalgie ancienne. Eh bien, là encore je trouvai intacts les os, les cartilages , la synoviale, les franges graisseuses, en un mot, toutes les parties constituant l’articulation, coxo-fémorale, et en faisant exécuter des mouvements au fémur dans sa cavité, on les produisait tous sans le moindre effort, sans la moindre difficulté. Quelqu’un qui eut vu l’articulation, seulement en ce moment, n’eût pas pu s'imaginer qu’elle se présentait naguère dans un état de semi-luxation permanente, occasionnée par la flexion forcée que lui imprimait la rétraction signalée plus haut.
J’avais conservé le psoas et son tendon, la capsule orbiculaire du fémur et la bride fibreuse, afin de les examiner après la macération ; mais malheureusement le vase ou je les avais renfermés fut cassé et le contenu jeté par mégarde.
Réflexions. — Après avoir, ainsi que je viens de le dire, inutilement cherché dans les os, dans les articulations, dans les muscles, dans tous lesti sus enfin qui avoisinent la cuisse, une altération qui ait pu laire naître, ainsi qu’on l’observe assez souvent, la rétraction tendineuse dont j’ai donné la description, je me suis bien vu forcé de chercher une autre explication de ce phénomène. Or, on sait que les tissus fibreux très-peu vivants sont tri s-rarement le siège d’altérations qui leur soient propres, de maladies primiti-
veinent nées dans leur trame, et c’est pour cette raison, appuyée par des dissections nombreuses, que j’ai pu avancer que jamais les tumeurs blanches n’avaient leur point de dépai't dans les ligaments ou les capsules fibreuses qui ne devenaient malades que secondairement. Est-ce à dire par là que j’aie voulu nier que ce même tissu fibreux ne puisse devenir malade à sa manière? Non, sans doute; j’ai simplement voulu dire que, très-peu vasculaire, doué d’une vitalité obscure, lente à se manifester, ne recevant point de nerfs qui lui soient propres, ses maladies devaient complètement différer de celles des tissus riches en vaisseaux'et en nerfs et éminemment irritables. Or, ces maladies sontbien loin d’être étudiées dans leur essence, et la rétraction, et l’épaississement de la fibre albuginée, me semblent être deux des modifications les plus constantes des causes morbifiques qui peuvent l’affecter.
Ici donc, pour appliquer ce raisonnement au cas qui nous occupe, je crois que la rétraction dont a été affecté le tissu fibreux, l’aponévrose fascia-lata , la capsule orbicuîaire et le tendon du psoas est le résultat d’une maladie particulière au tissu fibreux, encore très-peu étudiée, dont la nature nous échappe ici d’autant mieux, qu’il ne nous a pas été donné de recueillir des renseignements sur les phénomènes qui s’étaient manifestés pendant la vie.
Je sais bien que l’on pourrait avancer avec M. Gerdy qu’il y a eu inflammation de la fibre albuginée; mais il faudrait, dans cette hypothèse, démontrer d’abord qu’iei ces tissus fibreux étaient réellement enflammés (ce qui me paraît impossible en conservant au mot inflammation le sens propre qui s’y attache); puis il faudrait découvrir et montrer le mode d’anir de la cause sous l’influence de
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laquelle tous les tissus fibreux, situés à la partie antéro-interne de la cuisse, ont dû s’enflammer sans que les parties molles, si riches en vaisseaux qui les environnent, aient participé à cette inflammation; et, en admettant cette opinion, il faudrait avouer que c’est là du moins une inflammation spéciale, et ne ressemblant en aucune façon à celle qui affecte les autres tissus de l’économie animale.
Ankylosé complète. — J'ai dit que sous ce nom je désignais celle dans laquelle il était impossible d’obtenir le moindre mouvement entre les surfaces articulaires. Au premier abord, on pourrait croire qu’elle doit toujours être le résultat de la soudure des os. Ce serait
une erreur. J ai vu, en effet, des pièces pathologiques d’ankylose par adhésions fibreuses, dans lesquelles la couche qui unissait les surfaces articulaires était tellement mince, que c’est à peine si, tenant les os dans chaque main, on pouvait parvenir à produire de légers mouvements; certes, sur le vivant, il aurait bien fallu ranger cette ankylosé parmi les complètes. Lorsque ces pièces sont desséchées, on croirait qu’il y a fusion osseuse des extrémités articulaires, car la mince couche de tissu intermédiaire qui les unissait à l’état frais est réduite à une ligne imperceptible. Plusieurs des pièces du musée Dupuytren, que j’examine depuis quelques jours avec grand soin, sont dans ce cas. Eh bien, sur une pièce analogue, et qui appartient à mon ami M. Follin, prosecteur de la Faculté, qui a bien voulu la mettre à ma disposition, nous avons constaté, après l’avoir fait macérer quelques heures seulement dans de l’eau légèrement acidulée avec l’acide azotique, que ce n’était qu’une simple apparence, et nous avons pu séparer sans aucune difficulté les surfaces articulaires. Nous vîmes alors, à n’en pas douter, que l’adhésion avait lieu par des tissus fibreux.
Mais il y a plus, c’est que lankylose complète peut quelquefois être le résultat d'adhésions fibreuses établies en dehors de l’articulation, ce que j’ai signalé précédemment.
Toutefois, il n’en est pas moins vrai qu elle est le plus ordinairement produite par des adhésions osseuses. Alors ces adhésions ont lieu ou entre les surfaces articulaires elles-mêmes : c’est l’ankylose par fusion ; ou bien elles s’établissent par des stalactites osseuses qui prennent naissance en dehors de l’articulation : c’est l’ankylose par soudure.
L’ankylose par soudure s’observe surtout aux vertèbres; il est rare de la trouver, si ce n'est accidentellement , dans d’autres articulations. Cependant, dans les cas de fractures qui pénètrent dans les articulations, on voit, sur les pièces du musée Dupuytren, et ceci est surtout remarquable pour l’articulation du coude, comme des ponts, des arcs-boutants qui unissent les fragments l’un a l’autre. Sur la pièce qui porte le numéro 067 de la collection, je trouve que l’extrémité inférieure de l humérus est séparée en trois fragments, l’un pour le corps, un autre pour le condyle, l’épicondyle et la trochlée, et le troisième pour l’épitrocldée. Ces
diverses parties avant chevauché les unes sur les autres se sont ankylosées avec le radius et le cubitus.
M. Pigné a montré à la Société anatomique un cas d’ankylose du coude dû à une ossification accidentelle du brachial antérieur.
Enfin, je trouve dans le London medical Gazette, année 1845, p. 417, la relation d’un cas d’ankylose de la mâchoire inférieure qu’un chirurgien de talent, dit l’auteur de l’observation, voulut guérir parce que le malade était, depuis son enfance, d’une constitution débile, ayant le teint plombé, et se plaignant toujours du froid. L’opération consista dans des débridemenis à la partie interne de la bouche sans trop savoir ce que l’on faisait, ce qui ne produisit que peu d’amélioration. Quelques années après, le malade mourut subitement, et voici ce que l’on trouva à l’autopsie : La bouche était très-petite, la parole pendant toute la vie était assez distincte, mais la voix peu élevée.
a Les mâchoires du côté gauche étaient parfaitement jointes, et un très léger mouvement pouvait être exécuté du côté droit. Les parties molles furent retirées, et l’on fit macérer la base du crâne. Alors l’on découvrit qu’une ankylosé existait entre la mâchoire inférieure et la mâchoire supérieure du côté gauche. La branche du maxillaire inférieur, immédiatement en dehors du trou méningé, était unie par une plaque large et mince à une plaque correspondante du maxillaire supérieur. Des matières cartilagineuses scellaient cette union.
« L’articulation de la mâchoire était normale, et si le siège exact de l’ankylose eût été connu pendant la vie du jeune homme, il est probable qu’une opération eût pu lui rendre à un haut degré les fonctions de la bouche. »
Toutefois, je le répète, c’est aux vertèbres que se rencontre le plus ordinairement la variété d ankylosé par soudure. Le musée est très-riche en pièces de ce genre, et il est possible de voir que le cartilage intervertébral ne prend que très-rarement part à l’ossification ; elle a pour siège les ligaments, qui forment ainsi tout autour des surfaces articulaires comme un cercle osseux qui les maintient écartées de toute l’épaisseur du cartilage intervertébral; c’est à cette variété, fréquente chez les chevaux, que les vétérinaires ont donné le nom d’ articulation cerclée.
L’ankylose par lusion atteint toutes les articulations, mais de préférence celles dont les surfaces sont da ns un parfait contact, comme la coxo -fémorale, par exemple. J’ai vu, en effet, moi-même plus de dix cas de fusion complète de cette articulation. Si on fend les surfaces articulaires, on peut observer alors, quand la fusion est à son plus haut degré, comme dans une pièce qui sert en ce moment de type à ma description, que toute trace de séparation a disparu entre les surfaces articulaires, le tissu spongieux de l’os coxal est fondu avec celui de la tête fémorale , et la cavité médullaire commence à s’avancer dans le col, et jusque dans la tête. On voit de plus des lamelles de tissu compact qui traversent à l'intérieur le tissu aréolaire, en se portant d’un os à l’autre, et je retrouve cette disposition sur d’autres encore, et en particulier sur une auky « lose du genou. Il semblerait que la nature veuille créer là des jetées osseuses pour soutenir son nouvel édifice.
Dans l’ankylose du genou, à quelque degré que soit la fusion, je n’ai jamais vu l’espace intereondylien soudé ; il résulte de là que le point de jonction des deux os reste toujours éminemment le plus faible, circonstance qui explique comment, dans les flexions ou extensions brusques, on produit bien plus tôt la fracture en ce point que partout ailleurs.
A un degré moins avancé de la fusion, on ne trouve plus que des points plus ou moins étendus où les os soient soudés ; à l’état frais on voit alors, que là où l’ossification n’a pas eu lieu , les cartilages ont persisté. Voici, selon moi, l’explication de ce fait; il y a eu érosion des cartilages, et résorption de la lamelle de tissu compact par ostéite d’un des os d’abord ; si le même phénomène s’est présenté sur l’os du côté opposé, bientôt les bourgeons charnus, qui se sont élevés des cellules osseuses mises à nu, se joignent, s’agglutinent, puisse saturent de phosphate calcaire : c’est le phénomène qui préside à la consolidation des fractures compliquées. Si l’ostéite, au lieu d’être partielle, est générale, les deux surfaces articulaires, au lieu de se réunir partiellement, se joignent par une fusion complète.
La synoviale, les cartilages et les ligaments se trouvant par le fait même avoir plus ou moins disparu, l’articulation n’existe plus ; circonstance heureuse et dont le chirurgien devra se souvenir lorsqu'il entreprendra une opération chirurgicale.
On a écrit que dans l’ankylose qui formait coude, la lame de tissu compact était plus épaisse dans la concavité que sur la convexité ; l’examen des pièces du musée m’a démontré que cette règle était loin d’être générale.
Les surfaces articulaires ankylosées par fusion sont très-souvent déformées, aussi n’est-il point rare de voir des déplacements que l’on peut suivre à tous les degrés, depuis la simple déviation des surfaces articulaires jusqu’à la luxation dite spontanée.
La luxation, comme les fractures, peut déterminer l’ankylose ; les surfaces articulaires déplacées contractent alors des rapports nouveaux, et des dépôts de phosphate calcaire entourent l’articulation luxée et pénètrent les tissus fibreux qui l’enveloppent. Cette disposition doit être connue des chirurgiens qui voudront tenter une opération contre ces déplacements.
Lorsque l’ankylose complète est depuis longtemps établie dans une articulation ginglymoïdale, comme celle du coude, par exemple, toutes les saillies épiphysaires tendent à disparaître, et l’inégalité dans les divers diamètres des surfaces articulaires à s’effacer; c’est ainsi que l’humérus s’arrondit peu à peu vers son extrémité inférieure, et bientôt les trois os de l’avant-bras tendent à se fondre en un seul ; j’ai cité dans V Historique un passage de Fabrice de Hilden prouvant qu’il connaissait parfaitement cette disposition.
Lorsque l ankylose par fusion porte sur l’une des articulations de la mâchoire inférieure, il semblerait que l’immobilité à laquelle se trouve condamnée l’autre devrait entraîner l’ankylose ; il n’en est rien. M. Cruveilher a cité un fait de ce genre; l’individu avait vécu quatre-vingt-treize ans, et 1 ankylosé datait de son enfance : on doit un fait semblable à M. Künholtz.
Cette circonstance n est pas à dédaigner dans le cas ou le chirurgien se croiia> autorisé à agir.
Je terminerai en disant que l’on a observé des cas d’ankylose générale; on trouvera plusieurs squelettes au musée Dupuytren qui en présentent de curieux exemples; c’est là ce que M. Lacroix a appelé la diath 'ese phospliatique. ( Annales de chirurgie , Mémoire sur l’ankylose.) Je ne fais que mentionner ces cas, qui ne sont susceptibles d’aucune application chirurgicale, et ne doivent point m’occuper da vantage.