Des opérations que nécessitent les affections cancéreuses
11 est en pathologie des expressions qui n’offrent à l’esprit qu’un sens vague, métaphorique, nullement fondé sur la nature des maladies qu’elles désignent. L’usage les a consacrées cependant, parce que ces maladies, bien que distinctes sous plus d’un rapport, forment néanmoins une famille assez naturelle par leur marche, leur terminaison et le traitement qu’elles réclament. Tel est le mot cancer. (domine nous allons bientôt l’établir, les affections auxquelles il s’applique offrent des différences notables par leurs caractères anatomiques et leur nature intime; toutefois elles présentent ceci de commun, qu’inconnues dans leur origine, elles ont une marche ordinairement lente, envahissent progressivement les parties qui les avoisinent, tendent à la désurganisalion , à rulcération par un mouvement qui leur est propre, et finissent par infecter toute
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l’économie , soit en y déterminant des altérations semblables, soit en produisant ces phénomènes connus lies observateurs sous le nom de cachexie cancéreuse.
Dominé par le but pratique de la question qui m’est proposée et pressé par le temps , je m’abstiendrai de recherches historiques sur cette maladie ; et d’ailleurs à quoi me servirait cette étude longue et ardue? Si je compulse les auteurs anciens qui ont parlé du cancer, j’y trouve une confusion extrême de noms et de choses , des hypothèses dénuées de fondement, des descriptions vagues, le cancer souvent pris pour l’induration inflammatoire chronique des tissus, eL vice versâ, etc. Toutefois, à travers ce chaos, je vois dominer une idée vraie, une idée es^ sentiellement pratique et que je signale dès à présent, c’est qu’il y a dans les phases du cancer deux périodes: une première bénigne, lente, obscure dans sa marche et dans ses caractères; une deuxième, au contraire, maligne, désorganisatrice, plus rapide dans sa progression , plus évidente enfin dans la manifestation de ses phénomènes.
3e me hâte d’arriver aux travaux modernes, et je commence par y chercher les caractères anatomiques ilu cancer; c’est en effet la base et le point d’appui nécessaire pour m’aider à résoudre la question qui m’est échue. Ces travaux présentent un haut intérêt, et ils sont nombreux. En Italie, Scai’jia ; en Angleterre, Abernethy , Wardrop, VouMg, Carswel; et, en France, Bayle, Laënnec,
MM. Kécamier, Cruveilhier, Andral, etc., nous ont appris des détails précieux sur les formes, les caractères anatomiques du cancer. Enfin , dans ces derniers temps, en Allemagne, on a soumis cette maladie aux recherches microscopiques. MM. Valentin, Muller, Mandl, ont fait connaître des faits intéressants ; et si leurs travaux n’ont point encore amené jusqu’à ce jour de résultats pratiques, ils permettent au moins d’espérer qu’on pourra peut-être déterminer avec plus de précision les espèces et les variétés que le cancer présente à l’observation.
ANATOMIE pÂtHOLOÜIQu£"
Nous admettrons avec Laënnec, MM. Otto, Cruveilhier, Muller, etc., que le cancer peut se manifester sous trois formes différentes : l’encéphaloïde, le squirj’he et le colloïde.
Nous n’ignorons pas cependant que des hommes très versés dans l’anatomie pathologique ont pensé que ces produits, au moins deux d’entre eux, le s({uirrhe et l’encéphaloïde , sont identiques dans leur origine; mais les différences tranchées qu’ils olfrent dans leur évolution ne permettent plus .aujourd’hui d’adopter cette manière de voir.
Les trois productions accidentelles que nous -ivons nommées sont de véritables tissus moi bides; elles se composent en effet d’une trame organique, aréolaire , espèce de tissu cellulaire imparfait, je dirai presque embryonnaire, contenant une matière s.ans analogue dans l’économie; et déjà, sous ce
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point de vue, elles sont séparées du pus, du tubercule, etc., qui sont de simples produits de sécrétion; douées d’une vie propre, elles peuvent se vasculariser et subir des phases d’accroissement et de décroissement. On a dit qu’elles se ressemblaient chimiquement par la prédominance de l’albumine dans leur composition , et se distinguaient par là des tumeurs bénignes; mais la chimie organique n’est point encore assez avancée pour qu’on puisse regarder comme acquis à la science les résultats qu’elle a fournis à cet égard. Enfin elles se ressemblent par la manifestation de leurs phénomènes vitaux ; car elles ont toutes la faculté de se propager en s’assimilant les tissus les plus hétérogènes , de tendre à la désorganisation et à se développer , soit simultanénent, soit successivement, dans divers organes de l’économie. Telles sont leurs analogies ; étudions leurs différences.
i“ Du tissu encèphaloïdê. Commençons par le tissu encéphaloïde , parce que c’est le plus fréquent et le plus important des trois.
Laënnec l’a ainsi nommé parce qu’il offre à son complet développement une grande ressemblance avec la substance du cerveau. Il est décrit par Abernethy sous le nom de sarcome pulpeux ou médullaire, jiar Young sous celui de carcinome spongieux, par Hey et Wardrop sous celui de fongns hématüde , etc. Nous n’insistons pas sur les inconvénients de cette synonymie. Il serait bien à désirer que l’on fit table rase d’une multitude de noms dif-
DES AFFECTIONS CANCÉREUSES. y
férents inspirés à chaque observateur par le phénomène ou l’analogie qui l’ont le plus frappé, et qui causent beaucoup de confusion dans l’esprit de celui qui veut analyser et concilier les travaux de chacun.
Dans la première période de sa formation , dite de crudité, le tissu encéphaloïde se montre sous l’aspect d’une substance dure, ferme, criant sous le scalpel qui la divise; offrant à l’œil une surface demi-transparente, d’un gris perlé; la coupe en est un peu inégale ; on a oit sa surface sillonnée par des cloisons irrégidières et par des lames fibreuses qui lui donnent assez l’aspect d’un morceau de lard ; cependant elle ne graisse pas le scalpel, et elle se coagule par l’action de la chaleur sans fournir un atome de graisse. Mais bientôt son tissu paraît opaque, plus mou, plus humide, plus blanc; la plupart des intersections cpii indiquaient ses divisions en lobules s’effacent ; peu à peu il devient rosé , quelquefois il se vascularisé et passe enfin à son état d’entier développement. Cette période est ordinairement assez courte.
Dans ce deuxième état, il est homogène, d’un blanc laiteux, parsemé de taches ou plaques rosées, ayant l’apparence, la consistance d’un cerveau d’enfant, s’écrasant avec facilité et se réduisant alors en une substance pulpeuse; il n’a pas d’odeur spéciale, bien que M. Mannoir, trompé sans doute par la théorie (ju’il a donnée sur la nature de cette singulière production, lui ait trouvé celle du cerveau.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Du reste, cette évolution du tissu encéphaloïde ne marche pas en tous les points d’une manière uniforme; souvent dans la même tumeur on trouve des parties consistantes, d’autres déjà parvenues à un degré avancé de ramollissement.
Comme tout tissu cancéreux, l’encéphaloïde est composé d’une substance propre renfermée dans les aréoles d’une trame celluleuse.
La substance propre , ferme d’abord et difficile à isoler des cellules , peut être extraite avec d’autant plus de facilité quel’encéphaloïde est plus voisin de son parfait développement. On l’obtient alors soit par la pression , soit par le lavage , soit par la macération. Soumise à l’analyse microscopique, elle a présenté des globules creux, celluleux, tantôt sphériques, tantôt ovoïdes , tantôt pourvus d’une espèce de prolongement caudal, circonstance qui porterait les auteurs de ces observations à admettre plusieurs espèces ou variétés d’encéphaloïde. Nous faisons connaître ces faits sans en garantir la valeur, n’ayant point eu l’occasion de les constater par nous-même.
Nous ignorons aussi quelle est la nature de ces corpuscules, et l’on nous absoudra facilement de ne pas discuter la question de savoir si ce sont des corps animés , ainsi que l’a pensé récemment le docteur Hodgkin, renouvelant une idée déjà émise avant lui par J. Adams.
Quant au tissu lamineux qui les renferme , il constitue d’abord des cloisons assez denses, assez appa-
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rentes, qui subdivisent la masse entière en lobes et en lobules ; puis il présente des lamelles contenant immédiatement la matière cancéreuse , lamelles d’une ténuité extrême, justement comparées à la toile d’araignée , et cependant si manifestes quelquefois, formant des aréoles si multipliées, qu’elles justifient la dénomination de cancers aréolaires , sous laquelle ces tumeurs ont été désignées.
La couleur rosée du tissu encéplialoïde y fait pressentir l’existence de vaisseaux sanguins plus ou moins nombreux; c’est un fait que nous ne retrouverons pas , à beaucoup près , au même degré , dans les autres productions cancéreuses. Ces vaisseaux, partant du tissu cellulaire qui confine à la tumeur, vont se ramifier dans les cloisons, et de là plongent peut-être dans la matière cancéreuse ellemême.
Quelles sont la disposition et la nature de ces vaisseaux? Il faudrait, pour le savoir exactement , que des injections eussent été poussées avec soin dans des tumeurs cancéreuses à diverses époquesde leur développement. Or, lesfaits sont encorebien peu nombreux. Je me rappelle avoir vu en i83o, à la Société anatomique , une préparation fort belle présentée par M. Ph. Bérard, et décrite plus tard avec détail dans l’excellent article que ce professeur a publié sur l’anatomie des cancers. Elle jette de vives lumières sur la question dont il s’agit.
Un homme , portant au cou de grosses tumeurs encéphaloïdes , succomba dans le marasme avant
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l’ulcération de ces tumeurs. Les artères et les veines furent injectées avec soin , et voici ce que M. Bérard observa : les masses encéphaloïdes étaient
envelo|3pées d’une capsule cellulo-fibreuse , dans laquelle les artères d’un volume médiocre, mais très nombreuses, et souvent anastomosées, formaient un réseau compliqué. Les masses ayant été divisées , on vit qu’elles offraient divers degrés de consistance, et que le nombre et la disposition des vaisseaux artériels y variaient également. Là où le cancer était à l’état de crudité, ils étaient à peine visibles; mais là où il tendait au ramollissement, ces vaisseaux nombreux et déliés présentaient un réseau qui semblait contenir dans ses mailles la matière cérébriforme. Enfin, là où il était ramolli, la matière de l’injection était réunie en foyer, et formait une collection analogue aux épanchements apoplectiques. En soumettant au lavage ces portions ramollies,
11 était facile de voir que les vaisseaux y étaient plus nombreux encore que partout ailleurs. En ]833, j’ai
'•injecté au vernis coloré la jambe d’un individu portant au mollet une grosse tumeur encéphaloïde, et j’ai pu vérifier l’exactitude des faits observés par M. Bérard.
Il est permis d’en conclure que la vascularisation artérielle des tumeurs encéphaloïdes est en raison directe de leur degré de ramollissement. liOrsque celui-ci est complet, ces artères, dont les parois très peu résistantes sont placées d’ailleurs au milieu d’une substance dépourvue de cohésion,
cèdent à l’impulsion du sang, se rompent , et produisent ces épanchements apoplectiformes dont les phases ont été si exactement décrites par Laennec. Lorsque le cancer occupe une glande , le sang provenant des vaisseaux déchirés pénètre quelquefois dans ses conduits excréteurs, et s’échappe au-dehors. Cette circonstance, signalée par M. Ch. Bell dans les cancers mammaires, a été regardée par lui comme d’un fâcheux pronostic ; elle annonce en effet que la dégénération de l’organe est parvenue à un degré fort avancé. J’ai eu récemment l’occasion de constater, à l’hôpital Beaujon, la réalité de cette assertion, chez une jeune femme affeclée à la fois d’un cancer des deux mamelles. Enfin, ou explique de la même manière les hémorrhagies fréquentes et difficiles à réprimer qui apparaissent souvent après l’ulcération des tumeurs encéphaloïdes; souvent elles ont lieu en nappe, et par toute la surface des parties ulcérées; quelquefois aussi le liquide sort par jet et comme s’il était fourni par des vaisseaux d’un calibre assez considérable.M. le professeur Velpeau en a observé un exemple à la suite de l’ulcération d’un cancer développé dans l’aisselle.
Il nous reste maintenant à examiner quelle est la disposition des veines dans les tissus encéphaloides. Sur la pièce anatomique préparée par M. Bérard, la membrane d’enveloppe des tumeurs offrait un plexus veineux abondant ; toutes les veines des organes voisins étaient parfaitement injectées, et cependant le tissu encéphaloïde ne contenait pas une
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seule veinule. Cherchant l’explication de ce fait, M. Bérard constata que les veines jugulaires avaient été envahies et détruites par le cancer, et que la matière encéphaloïde se prolongeant dans leur intérieur, en oblitérait le calibre. Déjà, en 1834, disséquant un cancer de la parotide, il avait trouvé la veine jugulaire fondue dans la tumeur et bouchée par elle. D’un autre côté, le professeur Cruveilhier examinant àla loupe un cancerencéphaloïdedel’ utérus et du vagin, a vu manifestement la matièrecancéreuse sortir par une compression légère des nombreuses aréoles veineuses appartenant'aux tissus affectés.
Quelle est la valeur de ces faits? Ils établissent assurément que les veines qui avoisinent le cancer ou qui en partent peuvent être envahies par lui, et, sous ce rapport, comme nous le verrons plus tard, ils sont d’un haut intérêt pour expliquer les phénomènes consécutifs de la maladie et son influence sur l’organisme ; mais ils ne prouvent rien au sujet de l’existence ou de l’absence des veines dans l’intérieur même du tissu encéphaloïde. La question demeure tout entière à résoudre; elle attend de nouvelles investigations. Tout ce que nous savons , c’est que les veines qui confinent à ce tissu sont presque toujours nombreuses et dilatées. Je dois dire cependant qu’en i83o mon collègue et ami, M. Monod, présenta à la Société anatomique une énorme tumeur encéphaloïde et colloïde formée aux dépens (le la tête de l’humérus, et offrant une disposition forl curieuse; la masse cancéreuse contenait
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une foule d’aréoles, desquelles partaient des canaux creusés dans le tissu cancéreux lui- même, paraissant être des veines de nouvelle formation. De ces canaux les uns aboutissaient à la surface d’une ulcéi-ation fongueuse pour y verser le liquide sanieux dont ils étaient remplis; les autres semblaient faire communiquer les cellules entre elles. Les veines voisines étaient, comme dans les cas mentionnés plus haut, envahies par le cancer, et contenaient un liquide visqueux analogue à celui que renfermaient les cellules de la tumeur. Ce fait est important sans doute, mais par lui seul il n’établit rien de positif; car, dans des cas analogues, les canaux décrits par M. Monod n’ont point été rencontrés. (V. Bulletins de la Société, i83o , page 160.) Je ne sache pas qu’on ait jusqu’à ce jour constaté l’existence de vaisseaux lymphatiques dans le tissu encéphaloide. Laënnec est porté à les admettre, mais il ne les a point démontrés. Les seuls filaments nerveux que l’on y découvre sont ceux des tissus dans lesquels la tumeur s’est développée.
L’encéphaloïde peut se montrer soit aggloméré en niasses distinctes, soit irrégulièrement infdtré flans le tissu des organes.
Dans le premier cas, la tumeur, en se développant, refoule le tissu cellulaire qui l’avoisine el s’en forme une enveloppe plus ou moins distincte, line espèce de kyste Cette circonstance que nous retrouverons dans d’autres espèces de cancers, est favorable sous plusieurs points de vue : la maladie
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est en quelque sorte isolée des parties voisines; 'son développement paraît moins rapide, et si l’on veut en pratiquer l’extirpation , elle peut être facilement séparée, énucléée ; les récidives sont moins à craindre. Du reste, suivant la forme et la densité des tissus qui environnent la tumeur, celle-ci peut prendre des formes différentes; la surface en est ordinairement mamelonnée ou irrégulièrement lobulée : cependant si les parties appliquées sur elle offrent de la résistance, ses lobules s’affaissent et la surface en est parfaitement lisse. La couleur varie suivant le nombre des vaisseaux qui s’y rendent ; la consistance, ferme d’abord, acquiert par degré une mollesse, une élasticité qui plus d’une fois a fait prendre le change sur la nature du mal. Lorsque l’encéplialoïde se montre à l’état d’infiltration diffuse, la partie malade présente au commencement, un aspect mixte entre celuidela textui e de l’organe affecté, et celui d’un encéplialoïde dans sa période de crudité; puis ce dernier se substitue complètement à l’organe et en revêt la forme. 3’ai récemment observé un exemple frappant de cette disposition, chez un jeune homme qui poi tait à la face dorsale de l’avant-bras une tumeur encéphaloïde ayant pour siège les muscles radiaux , abducteur et extenseurs du ponce ; les limites du mal furent très difficiles à déterminer : l’opération fut- très laborieuse, et bien que les muscles malades eussent été extirpés en entier, la récidive fut prompte et me lit regretter de n’avoir pas tout
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(l’abord proposé au malade l’amputation de l’avantbras. Les circonstances extérieures n’influent pas moins que dans le cas précédent sur la détermination des formes diverses que revêt la tumeur. Si , comme l’a fait observer M. Carswel, elle subit une pression égale dans tous les sens, elle devient globuleuse; si , au contraire, elle occupe une position qui facilite son développement latéral, elle se développe comme un fongus plus ou moins proéminent et même pédiculé. Tel est le mécanisme probable suivant lequel apparaissent ces tumeurs encéphaloïdes qui, nées du col de l’utérus par une étroite surface, proéminent dans le vagin, le remplissent et viennent quelquefois même faire saillie à l’extérieur de la vulve, comme Dugès et M. Boivin en ont relaté des exemples.
l.e tissu encéphaloïde peut acquérir un volume énorme, plus considérable que presque tous les autres produits accidentels cancéreux ou non cancéreux. Le professeur Bérard a observé une femme qui portait à la cuisse une tumeur encéphaloïde de la grosseur du corps d’un adulte; et j’ai enlevé il y a cinq ans , chez une femme aussi, une tumeur de même nature, étendue depuis le pli de l’aine jusqu’auprès du quart inférieur de la cuisse.
Si l’on étudie le produit encéphaloïde sous le point de vue de son siège, on peut affirmer qu’il n’est presque aucun tissu, aucun organe qui n’en puisse être affecté; souvent il occupe le tissu cellulaire, et on le voit de préférence apparaître dans
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les régions où ce' tissu est lâche et abondant : tels sont le cou et l’aisselle. 11 s’observe quelquefois dans les membranes légumentaires ; cependant moins à la peau et au voisinage des ouvertures naturelles que dans les parties profondes du système muqueux. Dans les os il forme une des variétés les plus fréquentes de l’ostéosarcome , du spina-ventosa; c’est à lui que sont dues quelques tumeurs décrites sous le nom d’exostoses fongueuses. On l’a plusieurs fois rencontré dans les muscles, dans les membranes séreuses , dans quelques tissus fibreux; il est très rare dans le système artériel; beaucoup moins dans les veines et les vaisseaux lymphatiques dont il affecte fréquemment les ganglions. Enfin on le voit souvent envahir le globe oculaire, le testicule, l’utérus, les mamelles, les poumons, et surtout le foie, etc.
Les parties qui se trouvent dans un état d’induration par phlegmasie chronique ne sont pas exemptes de l’infiltration cérébriforme ; quelquefois même, comme nous le dirons plus tard, cet état inflammatoire, chez les individus disposés aux affections cancéreuses, devient une cause qui détermine la manifestation de la maladie. Le tissu des cicatrices qui suivent l’extirpation des carcinomes peut en être affecté; toutefois, nous n’émettrons celte opinion qu’avec réserve, car, dans ces cas de récidive, il est difficile de constater si le mal se reproduit dans la cicatrice plutôt que dans les tissus voisins. Quelques faits semblent également prouver que
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ies fausses membranes formées sur la surface libre des séreuses sont susceptibles d’éprouver cette fâcheuse transformation.
Enfin les productions accidentelles composant la classe des tumeurs solides ou enkystées ne sont pas à l’abri de la formation encéphaloïde. J’ai enlevé, il y a deux ans, un kyste jadis sébacé, qu’une vieille femme portait depuis long-temps dans l’épaisseur de la fesse, et qui, s’étant ouvert de lui-même plusieurs années auparavant, avait fini par dégénérer en cancer; plus d’une fois le même fait a été observé dans les lijiomes. Les tumeurs dites fongueuses sanguines, érectiles, etc., en sont aussi quelquefois compliquées. Il n’est pas rare en effet de rencontrer la matière encéphaloïde mêlée, combinée avec une trame fibro-vasculaire contenant soit des artères, soit des veines plus ou moins nombreuses et dilatées, comme on le voit dans les tumeurs sanguines. Peut-être même (et c’est ma pensée intime), cet état organique est-il primodial, fondamental dans la maladie; est-il une des formes sous lesquelles elle se manifeste ; quoi qu’il en soit, ces tumeurs sont graves; le diagnostic en est difficile, le traitement hérissé de dangers; c’est dans le tissu osseux qu’elles apparaissent le plus fréquemment. Pelletan a publié l’observation d’un ostéo-sarcome de l’humérus pris par Dupuytren pour une anévrysme de l’artère axillaire; récemment mon collègue et ami Lenoir a injecté et disséqué une semblable tumeur; j’ai entendu Richerand rapporter dans ses cours, qu’il avait lié
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l’artère iliaque externe pour une ostéo-sarcome de l’os coxal simulant parfaitement un anévrysme.
Un des cas les plus curieux que je connaisse est sans contredit le suivant : une jeune dame fait, il y a quelques années, une chute sur le siège, et quelque temps après une tumeur se manifeste dans la profondeur de la fesse droite; cette tumeur s’accroît rapidement et présente une consistance élastique, une mollesse , qui simulent la fluctuation. Un praticien distingué de Paris propose une incision pour livrer issue au pus. M. Marjolin, consulté, conserve quelques doutes, et plonge un trois-quart dans la tumeur pour en explorer le contenu; un jet de sang artériel s’élance par la canule et révèle l’erreur grave de diagnostic dans laquelle était tombé son prédécesseur. Bientôt le mal s’accroît , la tumeur offre des mouvements d’expansion synochrones aux battements des artères, et l’auscultation y fait entendre un bruit de souffle des plus marqués. Sir Ast. Gooper, appelé, conseille de lier l’artère hypogastrique , mais on recule devant ce moyen. La malade succombe épuisée par la violence des douleurs. A l’autopsie qui fut faite par M. Breschet et par moi , nous trouvâmes l’os coxal envahi parun énormeostéo-sarcome formé par de la matière encéphaloïde et un tissu en tout semblable à celui de l’utérus parvenu au dernier terme de la gestation.
Quelques produits accidentels sont regardés comme incapables de devenir la proie du cancer.
iîayle pense que les tumeurs fibreuses jouissent de ce privilège, mais Dupuytren ne partage pas celte opinion, surtout quand ces corps sont soumis à des causes nombreuses et répétées d’irritation qui développent leur appareil vasculaire.
Enfin il n’est pas jusqu’au sang lui môme qui ne puisse se métamorphoser en tumeur encéphaloïde. Les recherches de Hunter avaient établi que ce liquide, cessant de circuler, perd sa fluidité naturelle, et que, concret, il peut servir de germe à toutes sortes de dégénérescences. Le professeur Andral a dit aussi que dans le sang, tel qu’il circule à travers les vaisseaux de l’être vivant, quelquefois se forment les matériaux des sécrétions morbides, et que dans le sang coagulé se développent les transformations morbides elles-mêmes. M. le professeur Velpeau , dans ses recherches sur les tumeurs hématiques, a, de son côté, établi cette proposition par des faits nombreux; pour ma part, j’ai , il y a dix-huit mois , enlevé une tumeur du volume du poing, qui s’était montrée deux ans auparavant dans les muscles de la cuisse, chez un jeune homme, à la suite d’une violente contusion. La tumeur examinée après l’opération me présenta à l’extérieur une enveloppe imparfaite, et à l’inférieur un amas de caillots mêlés à de la sérosité sanguinolente et contenant dans leur centre de la matière encéphaloïde déjà ramollie.
Pour terminer ces details déjà peut-être un peu longs sur le tissu encéphaloïde, je dirai qu’un der-
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nier de ses attributs est de se développer à tous les âges de la vie, mais surtout dans l’âge adulte, dans l’enfance, et même chez le foetus. Plus d’une fois on a enlevé des sarcocèles cérébriformes chez de très jeunes enfants, et M. Cruveilhier présentait, il y a quelques mois, à son cours d’anatomie pathologique une tumeur de même nature qu’un enfant avait sur le front en venant au monde.
2“ Du squirrhe. Les anciens appliquaient ce nom comme synonyme de dureté à toutes les tumeurs <lont le caractère principal est d’olfrir une grande consistance; mais aujourd’hui il s’applique exclusivement à une des espèces du cancer.
Le tissu squirrheux offre, à l’état de crudité , l’aspect d’une matière très résistante, inélaslique, surpassant quelquefois la dureté du cartilage , ayant une couleur blanc-bleuâtre ou grise et plus de transr parence que la matière cérébriforme; son aspect est alors souvent homogène et comparable à celui du tissu ûbro-cartilagineux, c’est le tissu chondroïde de M. Récamier; mais à mesure cpie la maladie fait des progrès, la matière cancéreuse contenue dans la trame organique du tissu devient plus aboinlante, moins ferme, et le caractère loculaire devient apparent.
La trame celluleuse se montre alors sous la forme de bandes, d’aj)parence fibreuse, facile à distinguer de la matière qu’elles contiennent parleur opacité plus grande et leur poli moins prononcé ; elles val ient du reste beaucoup par leur disposition ; tan,-
fôt elles circonscrivent des aréoles sphéroïdales , d’autres fois elles semblent s’irradier d’un noyau central , donnant ainsi à la coupe du tissu l’aspect d’un navet ( squirrhe napiforme). Si on le comprime après l’avoir divisé, on en fait sortir un liquide albumineux , transparent ou jaunâtre , regardé par le professeur CruveiUiier comme caractéristique et désigné par lui sous le nom de suc cancéreux.
Quant à l’existence de vaisseaux dans son intérieur, Scarpa dit avoir vainement tenté d’en injecter les artères; la matière, quelle que soit sa ténuité, ne remplit , dit-il, que les vaisseaux environnants sans pénétrer dans la tumeur. Travers et I.übstein partagent cette opinion. Le docteur Carswell dit que les vaisseaux sanguins y sont rarement visibles, et semblent plutôt appartenir aux tissus normaux englobés dans la tumeur qu’au tissu cancéreux lui-même. Cependant, MM. Muller et Cruveilhier affirment qu’avec de l’attention on parvient à les y découvrir. Cette divergence d’opinions chez des hommes profondément versés dans l’étude de l’anatomie pathologique prouve évidemment que le système artériel est très peu développé dans le squirrhe, et sous ce rapport il existe entre l’encéphaloïde et lui une différence des plus tranchées.
Pour ce qui concerne la disposition des veines, des lymphatiques ou des nerfs dans le tissu squirrheux, il n’existe aucune recherche que nous puis-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
sioiis citer. L’analyse microscopique du suc cancéreux, faite récemment par M. Muller, a montré à cet observateur des globules transparents , creux , celluleux , dont quelques uns contiennent des petits grains ou noyaux. M. Collard de Martigny croit avoir démontré par l’analyse chimique que le squirrhe contient moins d’albumine et plus de sels inorganiques que la matière encéphaloïde.
Le tissu squirrheux peut exister soit à l’état de masse agglomérée, soit infiltré dans la substance des organes. Dans le premier cas, la tumeur est ordinairement sphéroïde, plus lisse, moins mamelonnée que les masses cérébriformes. Dans le second, des rayons fibreux ou bandes blanchâtres s’étendent fréquemment au-delà de la tumeur ; c’est le cancer ramiforme. Cette disposition , fréquente dans le squirrhe de la mamelle, devient une cause d’embarras quand on veut procéder à l’extirpation du mal, car il est alors difficile de distinguer (es prolongements squirrheux des lames fibreuses qui, dans l’état normal, isolent les lobules de la glande. Le toucher dans ces cas instruit plus que la vue; s’il y a doute, il faut enlever : mieux vaut alors exciser trop que trop peu.
Nous ajouterons que le squirrhe cause parfois, à son début , une espèce de racornissement de l’organe où il s’est développé , d’où le nom de squirrhe atrophique par lequel M. Récamier a cru devoir le désigner. Cette forme déjà signalée par Fouteau dans le cancer mammaire, par Boyer dans
DES AFEECTIONS CA^CÉllEUSES.
le sarcocèle, a été regardée comme fâcheuse par ces observateurs.
Cette production acquiert rarement, si ce n’est jamais, de grandes dimensions; c’est là un nouveau trait qui la distingue du tissu cérébriforme. Le siège primitif qu’elle peut affecter paraît être aussi plus limité que celui del’encéphaloïde. Scarpa,du moins, a dit qu’elle se développe seulement dans la peau , les glandes conglomérées externes et dans certains viscères entourés d’une membrane muqueuse. Parmi les glandes conglomérées externes il range les glandes lacrymales, parotides, maxillaires, les mamelles, les testicules ; dans la deuxième catégorie il place le larynx, l’œsophage, le rectum, le col de l’utérus, le vagin. Scarpa peut avoir raison pour la peau et les glandes conglomérées externes, dans ce sens que le squirrhe paraît en effet plus fréquent dans ces parties que partout ailleurs; mais il se trompe assurément pour les autres organes, et l’on sera peu étonné d’une semblable erreur si l’on considère que le professeur de Pavie ne paraît pas avoir ^ exactement connu le tissu encéphaloide, et a probablement pris pour du squirrhe le tissu cérébriforme dans sa période de crudité. Des observateurs modernes très distingués, tels que MM. Velpeau, Carswell , Cruveilhier, etc., ont trouvé le squirrlu' dans beaucoup d’autres organes, de sorte que peutêtre il sera démontré un jour que le sc[uirrhe est aussi varié dans le siège de son apparition primitive que l’encéphaloïde lui-même. Toujours est- il ce-
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pendant que son existence est moins fréquente que celle de ce dernier. Enfin une dernière circonstance propre à ce tissu , c’est qu’il n’apparaît guère que chez les adultes et les vieillards.
3" Du tissu colloïde. Laënnec a imposé le nom de colloïde au produit cancéreux que nous allons étudier, parce qu’un de ses caractères les plus frappants est son aspect gélatiniforme. Otto et Muller l’ont décrit sons le nom de carcinome alvéolaire; M. Cruveilhier le désigne souvent sous celui de cancer gélatiniforme.
Ce tissu se compose d’alvéoles distinctes assez régulières, d’une forme ovale ou arrondie, variant de volume, depuis celui d’un grain de sable jusqu’à celui d’un très gros pois, formées par des couches très minces et d’apparence fibreuse. Ces alvéoles contiennent une substance demi - transparente, jaunâtre, visqueuse; il n’est pas facile de l’exprimer des locules qui la contiennent, mais on peut l’enlever avec la pointe d’un scalpel ou par la macération. L’aspect et la consistance de ce tissu sont homogènes dans tous ses points.
Suivant Muller, lorsqu’on examine sous le microscope les plus petites cellules du tissu colloïde, on observe qu’elles contiennent des cellules plus petites encore , qui , en définitive, renferment des globules creux, pourvus d’un noyau libre dans leur intérieur , lequel se développe à son tour, de vient une cellule, qui se rompt auâsi plus tard. Si celte opinion se confirmait par des observations ul-
lél ieures, il y aurait dans le développement de cette forme de cancer quelque chose d’analogue à la génération hydatique.
Quoi qu’il en soit^ il est difficile de suivre des vaisseaux dans le tissu colloïde. M. Velpeau dit en avoir observé dans une tumeur de ce genre enlevée à l’épaule. Ce point d’anatomie demande à être éclairé par de nouvelles et de nombreuses observations.
Le tissu cellulaire peut exister, soit à l’état de masses agglomérées , soit infiltré dans la substance des organes. Dans le premier cas, la tumeur présente un aspect lobulé; elle est environnée d’un kyste celluleux très mince.
Cette forme de cancer se rencontre, du reste, surtout dans l’estomac et dans l’épiploon. Le professeur Cruveilhier la regarde comme constituant le plus souvent l’ostéo-sarco'me et le spina ventosa; il l’a cependant rencontrée aussi dans l’intestin grêle, le rectum , Tutérus , l’ovaire. J’ai vu, il y a quinze ans, à la clinique de Dupuytren, un cas très curieux, dans lequel elle existait à l’état d’infiltration dans tout le tissu cellulaire sous-péritonéal. M. Muller l’a observée une fois dans la mamelle. On conserve dans le musée de Cuy’s hospital, à Londres , une préparation dans laquelle elle a le testicule pour siège.
La description rapide du tissu colloïde , telle que je viens de la donner, résume les travaux modernes publiés par des observateurs très distingués. Tou-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
tefois , en terminant , je ne puis m’empêcher d’émettre , sur la nature cancéreuse de ce produit, un doute déjà exprimé par le professeur Bérard. M. Cruveilhier dit qu’il n’est pas fréquent de le voir se développer successivement et simultanément dans plusieurs organes , comme le squirrhe et l’encéphaloïde. Ajoutons qu’il est homogène et ne semble pas subir les phases de crudité et de ramollissement par lesquelles passent les tissus cancéreux proprement dits ; que l’ulcération y est rare et apparaît sous la forme d’une destruction successive , couche par couche , sans manifestation aucune de vitalité dans les parties sous-jacentes.
De la mélanose. Je dois aussi mentionner une variété de cancer remarcjuable par sa coloration noire, par l’enduit couleur bistre, ou encre de Chine, qu’elle laisse entre les doigts lorsqu’on la coupe ou qu’on l’écrase. Laënnec la considéra comme un tissu accidentel, spécial, une espèce de cancer au- (^uel il donna le nom de mélanose. Mais des travaux plus modernes, et ceux notamment du professeur Breschet , ont établi que la matière noire n’existe point en elle-même comme tissu; qu’elle est simplement formée par la fibrine du sang et sa matière colorante altérée; qu’elle est analogue enfin au pigment de la choroïde, et qu’elle peut, comme on l’a souvent observé depuis, soit chez l’homme, soit chez les animaux , se déposer sous diverses formes et dans un grand nombre de tissus, indépendamment de l’existence du cancer. Sa présence dans les mas-
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ses cancéreuses ne peut donc y être considérée c[ue comme un accident ou une complication.
Ces tumeurs cancéreuses mélanées suivent les phases du cancer ; toutefois il est vrai de dire qu’elles sont plus graves , plus constamment funestes que les autres.
On les observe plus communément chez les adultes et les vieillards, et elles affectent, comme l’on sait, une prédilection marquée pour le globe oculaire; mais fréquemment aussi, pendant qu’elles y apparaissent, elles envahissent simultanément plusieurs viscères, le foie principalement. J’ai à diverses reprises constaté ce fait; en voici un exemple des plus remarquables.
Un ancien professeur de cette Faculté fut pris, il y a quelques années, de symptômes d’engorgement du foie; peu de temps après, l’œil droit devint le siège d’une cataracte; la vue s’y abolit complètement. La tumeur du foie faisait des progrès, et l’on ignorait quelle en était la nature, lorsqu’un petit tubercule rnélané apparut à la peau du bras. MM. Breschet et Cruveilhier, qui donnaient des soins à ce malade, portèrent dès lors un pronostic mortel. Bientôt, en effet, l’abdomen se tuméfia, et la mort survint précédée des symptômes de la cachexie cancéreuse. L’autopsie nous fit reconnaître des masses noires innombrables dans le foie , dans le mésentère, les médiastins ; le fond de l’œil cataracte présentait aussi une tumeur noire développée sous la rétine, qu’elle soulevait.
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Complications. Les diverses altérations que nous venons de décrire se montrent ordinairement à l’état simple; il n’est pas rare cependant de les voir se combiner, se compliquer, soit entre elles, soit avec d’autres produits accidentels. Ainsi le squirrheet l’encéphaloïde peuvent exister simultanément dans les mêmes tumeurs. Il peut s’y joindre du tubercule; du tissu fibreux, cartilagineux, osseux; des kystes, des substances enfin de nature et d’aspect extrêmement variés; la mamelle, le testicule, l’ovaire, en sont fréquemment la preuve.
Quelle que soit la forme primitive du cancer , qu’il apparaisse en masses agglomérées ou qu’il s’infiltre dans la trame cellulaire des organes, toujours il tend à s’accroître.
iXoLis allons étudier avec soin les phases de ce 'développement; car elles offrent un très haut intérêt et sont pour le praticien la base d’indications précieuses.
En général, ce développement est plus lent dans iesquirrhe que dans l’encéphaloïde , plus lent aussi suivant la résistance qu’il éprouve de la part des tissus ambiants ; c’est ainsi que l’on voit des masses encéplialoïdes qui, après avoir mis des mois à ac- ([uérir des dimensions médiocres , s’accroissent rapidement quand les parties qui les bridaient et les comprimaient viennent à être perforées et leur livrent passage.
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Les tumeurs fongueuses de la dure-mère , le cancer de l’œil, sont fréquemment dans ce cas; chez quelques individus la cause du cancer lui-méme offre une telle activité, que le mal fait en peu de temps des progrès rapides et produit des phénomènes mortels. M. le professeur Andral en a publié plusieurs cas : le suivant que j’ai observé en 1835 m’a paru des plus remarquables : un de nos confrères, jouissant habituellement d’une assez bonne santé, est pris à l’aisselle droite d’une petite tumeur semblable à un ganglion engorgé : en dix jours, cette tumeur s’accroît et acquiert le volume d’un œuf. Inquiet sur son développement rapide et n’y trouvant pas tous les caractères d’un abcès , j’y plonge un trois-quart très fin : il en sort de la matière encéphaloïde; au bout de quinze jours, le ventre se tuméfie; des masses indurées apparaissent dans le mésentère ; cinquante jours après l’invasion de cette horrible maladie , le malheureux avait expiré dans d’atroces douleurs. D’un autre coté, il n’est pas rare de voir des squirrbes de la mamelle offrir des progrès tellement lents, qu’ils ont existé pendant dix ou quinze ans et plus sans avoir paru exercer sur l’économie d’influence nuisible.
Dans les premières périodes de leur développement les tumeurs cancéreuses n’agissent sur les parties voisines que d’une manière mécanique ; aussi les fonctions de celles-ci n’en sont-elles d’abord que faiblement altérées. Le praticien ne doit pas oublier ce fait , lorsque avant de procéder à l’ablation d’une
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tumeur cancéreuse externe, il recherche l’étal des viscères pour savoir s’il n’existe pas en eux des engorgements de nature à contre-indiquer l’opération.
Les plus grands soins doivent présider à toute investigation de ce genre; le toucher, la percussion, l’auscultation, doivent s’aider réciproquement ; il est fort à craindre, en effet, qu’on ne laisse passer inaperçus des cancers dont aucun trouble fonctionnel n’a révélé l’existence. Par les progrès de la maladie, les parties molles sont déplacées, refoulées; souvent elles s’atrophient, quelquefois elles s’hypertrophient. Le tissu cellulaire condensé en lame autour de la tumeur lui forme une espèce d’envelopj)e, qui paraît être plus marquée, plus constante dans l’encéphaloïde que dans le squirrhe; les os euxmêmes sont usés, perforés , détruits. Ainsi , voit-on des encéphaloïdes renfermés d’abord dans le tissu médullaire des os, se faire jour à travers les lames compactes qui les environnent, le sternum traversé par des cancers du médiastin , etc.
Les besoins de la nutrition et de raccroissenient de ces tumeurs détei-minentune augmentation dans le volume des artères qui s’y rendent : des vaisseaux à peine visibles dans l’état normal prennent un calibre capable de fournir de sérieuses hémorrhagies. Les veines aussi sont très remarquables, comme nous l’avons déjà dit, par l’ampleur qu’elles acquièrent.
Un étal inflammatoire plus ou moins marqué
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s’établit tôt ou tard dans les tissus voisins. Ce fait, qui doit être pour le praticien l’objet d’une sérieuse attention, explique d’une part l’amélioration qui a plus d’une fois suivi l’usage des moyens antiphlogistiques dans le traitement des affections cancéreuses; de l’autre il fait pressentir l’utilité de ces mêmes moyens, employés comme préliminaires à l’ablation des tumeurs, soit pour en diminuer le volume, soit pour mettre dans des conditions meil leures et plus favorables à la réunion les tissus qui les environnent. Du reste, cet état détermine l’adhérence des membranes séreuses, s’il en est qui confinent au cancer, ou l’adhérence de latumenr elle-même à certains organes qui lui étaient d’ahord simplement contigus.
Douées d’une vie intrinsèque, indépendante et comparable à celle des êtres parasites, les productions cancéreuses jouissent aussi de la propriété de s-’assimiler les tissus qui les environnent. Toutefois cette propriété ne paraît pas exister au même degré dans toutes les espèces de cancer, du moins dans leur première période : l’encéphaloïde a été considérée, par quelques auteurs, comme ayant plus de tendance à écarter les parties contiguës , qu’à les transformer en sa propre substance. Abernethy qui, le premier, je crois, a signalé ce fait, le regardait comme assez constant pour distinguer le squirrhe de l’encéphaloïde ; son opinion ne me paraît pas suffisamment établie. J’ai vu, plus d’une fois, chez des enfants affectés de cancer de l’œil, le mal se
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propager rapidement aux os de l’orbite et même aux méninges. Dans ces cas, peut-être, la résistance exercée sur la tumeur parles os a-t-elle rendu plus intimes ses rapports avec les parties voisines, et en a-t-elle ainsi facilité l’extension. D’un autre côté, tous les tissus ne se laissent pas envahir avec une égale facilité. En général, comme M. le professeur Roux l’a depuis long-temps remarqué, dans tous les cas où la peau est voisine du foyer de la maladie, c’est sur elle que se marquent les premières traces de son extension. On l’observe pour le cancer du sein, pour les masses développées dans le tissu cellulaire; déjà la peau est désorganisée, ulcérée, que la tumeur en totalité est encore mobile et n’a pas fixé ses racines sur les couches musculeuses, ou les autres parties qui lui sont sous-jacentes. Les membranes séreuses résistent plus long-temps. Il en est de même de la tunique moyenne des artères. J’ai amputé, il y a deux ans, la cuisse d’un vieillard affecté d’une masse encéphaloïde, née au milieu des muscles de la partie interne du membre; l’artère crurale était englobée dans la tumeur ; sa tunique propre était restée saine, tandis que la celluleuse était complé tement envahie. Mais nul tissu n’est ausssi réfractaire que l’albuginé. Comme exemple de cette loi, dont M. Lisfranc a tiré, dans ces derniers temps, d’utiles inductions, je citerai le cancer de la verge; s’il débute par le gland , la cloison , fibreuse qui sépare celui-ci du corps caverneux, fait obstacle pendant long temps aux progrès du mal. Mais d’un autre
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côté quand le cancer affecte une membrane muqueuse, il s’y propage souvent avec facilité et occupe bientôt une surface considérable. J’ai plus d’une fois été frappé de ce fait, en observant la marche du cancer de la verge, et j’ai remarqué que si l’on n’étudie pas avec le plus grand soin l’état de l’urètre, on s’expose à n’enlever qu’une partie du mal, la membrane muqueuse étant en effet plus profondément affectée que ne semble l’annoncer l’état des parties extérieures. De sorte que, si M. Lisfranc a pu dire, avec vérité, qu’il est des cancers superficiels qu’on croyait profonds, on peut ici retourner sa proposition avec autant de justesse. Je ferai la même remarque pour le cancer du col de l’utérus; l’ulcération m’a souvent paru remonter plus haut sur la membrane muqueuse que dans l’épaisseur de son tissu propre ; de sorte que lorsqu’on en pratique* l’excision , il est utile de tailler un cône dans son intérieur , en portant sur lui l’ins! ru ment Iranc’uant dans une direction oblique.
Au lur et à mesure que les tumeurs cancéreuses s élcîndent et en valussent les tissus qui les environnent,- elles perdent leur (orme régulière et une partie tîe leur mobilité; il se passe aussi dans leur structure intime des changements dignes d’être étudiés : un travail inflammatoire plus ou moins marcjné semble s’y établir; leur accroissemeut est plus raj)ide; des douleurs lancinantes y apparaissent fréquemment; enfin la tendance à l’iilcéralion y devient évidente. Cette tendance est d’autant plus
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grande , que le cancer est plus superficiel ; elle se manifeste même si promptement dans certains cancers du tégument externe ou interne qu’on pour-" rait l’y considérer comme un des caractères primitifs et fondamentaux de la maladie. J’aurai occasion de revenir sur ce fait, en parlant du diagnostic des affections cancéreuses.
La tumeur devient peu à peu adhérente aux téguments; ceux-ci s’amincissent et prennent une couleur d’un rouge violacé ; plus tard, par les progrès de la distension et de l’amincissement, ils se gercent ou se gangrènent; ainsi s’établit l’ouverture de la tumeur.
FJ A cotte époque et successivement on observe dans le cancer des phénomènes variables, suivant qu’il s’agit de l’encéphaloïde on du squirrhe.
r Dans le premier cas, la tumeur avant de s’ulcérer s’est de plus en plus ramollie ; des artères s’y sont rompues; tantôt ces ruptures nombreuses n’affectent que des vaisseaux de petit calibre, et produisent dans la masse cérébriforme des lésions semblables a celles de l’apoplexie capillaire; tantôt au contraire, survenant dans des vaisseaux d’un calibre plus important, elles ont formé de vrais foyers apoplectiques. L’ulcération donne souvent lieu à l’écoulement d une assez grande quantité de sang; quelquefois des portions de la substance encéphaloide s’échappent au dehors, comme frappées d’une sorte de décomposition , et laissent à leur place de vastes excavations. Le plus ordinairement, l’ulcère se boursoufle; ses
bords se renversent en dehors; il se couvre d’énormes fongosités rouges, molles , friables, indolentes, saignant au moindre contact, se détruisant et se reproduisant avec facilité, exsudant une matière séro-purulente , roussâtre, sanieuse, plus ou moins abondante et d’une horrible fétidité.
S’agit-il du squirrhe, les symptômes se présentent sous un autre aspect : la tumeur, avant de s’ulcérer, s’est ramollie partiellement, et s’est convertie en une matière comme sirupeuse, demi-transparente, jaunâtre ou grisâtre, quelquefois mêlée à une petite quantité de sang ; elle devient bosselée , molle vis à-vis des parties altérées ; l’ulcération qui lui succède est- irrégulière , grisâtre ou brune, recouverte d’une matière comme pulpeuse formant une couche très mince et adhérente; d’autres fois elle est rouge et recouverte de fongosités fermes quoique friables et d’apparence charnue; elle fournit en général peu de suppuration; sous les parties ulcérées on trouve le tissu squirrheux avec ses propriétés ordinaires à l’état de crudité. Par les progrès de l’ulcéra t ion , ce tissu prend à son tour l’aspect de la couche tViable qui le recouvre, et, de proche en proche, les tissus sous-jacents deviennent squirrheux; les bords de l’ulcération sont un peu saillants, et presque toujours la peau qui les environne à quelque distance , présente une coloration rouge foncée qui se nuance par degrés avec celle des parties saines. Bien que cet état puisse tenir à une inflammation simple, on doit craindre aussi qu’il
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* ne recèle déjà une disposition cancéreuse; il fsl prudent de le comprendre dans l’excision du cancer. C’était l’opinion de Ledran , qui , dans scs observations de chirurgie, avait déjà signalé ce phénomène à l’attention des praticiens.
Dans certains cas, rulcore, au lieu de s’éfetidre en largeuret en profondeur, semble rentreren hii-raêriie et attirer à lui les parties molles qui l’avoisinent. Cette forme de cancer, qu’il n’est pas très rare d’observer à la mamelle, a surtout été décrite et est appréciée par Pouteau, Yoici le tableau plein de vérité qu’il en a tracé : « Elle ne se montre d’aboi d que comme un sillon dur et enfoncé, sillon qui en se fendant avec le temps pour laisser échapper quelques nérosités, laisse voir une gerçure dont les bords sont durs et calleux : mais ces bords, bien loin de s’élever, de s’écarter, de se renverser, s’enfoncent au contraire en s’approchant des côtes, se replient en dedans, et se racornissent dans toute la rigueur du terme, de sorte que le sein perd chaque jour de son volume par ce racornissement. J’ai vu chez une femme très grasse un cancer de celte espèce attaquer un sein très volumineux, très allongé; jilacé d’abord sous le mamelon, il retira celui-ci en dedans, et l’enlonça dans un sillon si dur et si profond qu’on n’en vit plus aucune trace. J’ai vu tout ce sein se racornir de jour en jour, s’aplatir, rapprocher des côtes le sillon dont ou a parlé, et porter peu à peu le mamelon juscjuc sous le haut de l’aisselle. Outre les douleurs inévitahbs dan.*^ une tumeur
d’un si fâcheux caractère, la malade se plaignait d’un resserrement extérieur qui gênait beaucoup les mouvements du bras, et rendait la respiration difficile. »
Les squirrhes de cette espèce repullulent presque toujours : examinés anatomiquement, ils sont formés par un tissu très dense ; la peau qui les recouvre est quelquefois parsemée de petits tubercules squirrheux : on n’y observe jamais ces veines dilatées qu’on remarque autour de la plupai t des autres cancers.
Accidents. i° L’hémorrhagie est un des plus fréquents; elle peut survenir par deux causes différentes; tantôt c’est par exhalation des fongosités, ou par rupture des petits vaisseaux qui se rendent à leur surface. Cette forme s’observe surtout dans l’encéphaloïde. Si l’écoulement du sang est modéré, et ne se répète pas trop souvent, il dégorge les tissus altérés, et soulage quelquefois les malades. Mais il n’est pas sans exemple de le voir assez abondant pour devenir presque subitement funeste. D’autres fois elle a lieu parce qu’une artère d’un ffros calibre, voisine de la tumeur, a été envahie et ulcérée par elle. J’ai vu un cancer de l’estomac s’étendre au pancréas, à l’artère spléni((ue, et déterminer une hématéinèse promptement mortelle.
2® La gangrène du tissu cancéreux a él(* j>lus d'iitte fois observée. M. Colson , chiiTirgien à Noyon , en a fait récemment l’objet d’un intéressant travail. Si, de pi-ime abord, on petit croire avantageux ce plié-
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nomène, au moyen duquel l’organisme semble vouloir se débarrasser d’un produit éminemment fâcheux, il n’en est point de même lorsqu’on consulte des faits; rarement la guérison en a été la suite; le plus souvent la gangrène a été seulement partielle; d’autres fois enfin la récidive a eu lieu malgré l’élimination complète des parties affectées. Les causes capables de déterminer un pareil accident nous sont peu connues. On conçoit que si les veines qui partent de la tumeur s’oblitèrent par l’extension du mal et le développement de matière cancéreuse dans l’intérieur de leur cavité, la circulation du sang et la vie v doivent cesser immédiatement.
O si
Je ne sais cependant s’il existe dans la science des faits qui en établissent la possibilité. M. Laugier, d’après ses observations , a cru pouvoir l’attribuer à l’inflammation survenue accidentellement dans la tumeur cancéreuse.
3* Un accident singulier, que j’ai observé il y a près d’un an dans une petite tumeur cérébriforme enkystée, est linflammation phlegmoneuse, la suppuration du kyste el l’élimination de la tumeur. J’avais enlevé de l’aisselle d’un jeune homme une masse encépbaloïde volumineuse et bien circonscrite. Malgré mes soins à explorer les environs de la plaie, j’avais laissé un très petit ganglion malade, caché par le bord externe du muscle grandpectoral. Quelques jours après l’opération , une tumeur inflammatoire se manifesta dans ce point; je l’ouvris, et, à mon grand étonnement, il en sortit
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delà matière ( iicéphaloïde. Je pressai fortement les alentours du foyer et maintins béante son ouverture; il suppura pendant assez long-temps, puis il se cicatrisa. La guérison ne s’est pas démentie.
4° Un dernier phénomène, dont on a lieu de s’étonner, d’après la tendance deî» tissus cancéreux à Tulcéralion, est leur cicatrisation, lorsq u’ils sont ulcérés. Il a été observé par Abernethy dans les tumeurs encéphaloïdes; il n’est pas rare de le voir dans le squirrhe atrophique signalé par Pouteau. Du reste, il n’a qu’une durée temporaire et n’exerce aucune influence sur la marche ultérieure du cancer.