CHAPITRE PREMIER Historique
Pour ne dater que de 1844, époque où elle fut « systématisée » par Mackenzie, Yophthalmie sympathique n'en a pas moins une fort longue histoire. Si trente-cinq ans à peine nous séparent du jour où elle a pris place dans la nosologie, il nous serait difficile d'énumérer tous les travaux qu'a suscités ce problème de la pathologie oculaire, de résumer toutes les discussions qu'il a soulevées, de critiquer toutes les théories qu'il a fait naître.
Nous allons tenter cependant de tracer en quelques lignes cette curieuse histoire. Nous ne passerons point en revue les innombrables mémoires publiés sur cette maladie. Tout ce que nous essaierons, c'est de marquer le chemin qu'a parcouru la question ; comment, fort simple au début, elle s'est tout à coup compliquée; pourquoi, malgré tant de recherches faites par des hommes distingués, et en dépit de la fréquence des affections sympathiques, plusieurs points importants semblent aussi obscurs
Reclus. Ophthalmies * 1
que lorsqu'ils furent posés pour la première fois. Nous tâcherons de bien marquer les termes des problèmes qui se débattent aujourd'hui, et c'est sur eux que nous porterons nos efforts.
Avant Mackenzie, c'est la période d'observation inconsciente, ou du moins « non coordonnée : » on a relevé çà et là dans l'es auteurs quelques faits d'ophthalmie sympathique où la relation de cause à effet entre l'affection du premier œil et les accidents du second est assez nettement indiquée. De Brondeau nous dit avoir parcouru tous les écrits hippocraliques, Gallien, Celse, tous les auteurs anciens dont il a pu lire soit le texte, soit des traductions, et n'avoir rien découvert qui eût rapport à la question des affections sympathiques oculaires. En 1696, Thomas" Bartholin aurait vu un cas de cécité provoqué par la blessure d'un seul œil. Qu'elle soit de Barlholin ou qu'elle ait été recueillie par tout autre, l'observation n'a qu'une médiocre valeur. La voici : « J'ai vu hier la fille d'un consul de Cimbrie. Elle avait été blessée à l'œil droit, d'un coup de couteau porté à l'improvisle, et n'y voyait plus de cet œil. La blessure est aujourd'hui parfaitement cicatrisée, mais la vue n'a pas été recouvrée. L'œil gauche, très-sain jusqu'ici, commence d'être atteint de cataracte; — sans doute parce que les humeurs se portent à l'œil lésé. » Nous en dirons autant du cas de Bidloo (16'i9-1713), rapporté par Jobert de Lamballe: un éclat de bois pénètre dans un œil; comme on ne peut l'extraire, on le coupe au niveau de la cornée et l'on abandonne le reste, dans la certitude que la suppuration l'entraînera plus tard au dehors. Le chirurgien est cruellement trompé dans ses prévisions : l'inflammation est extrême ; elle se communique à l'autre œil, qu'on sauve à grand'peine.
Il nous faut franchir bien des années pour trouver une mention nouvelle. Dans son Traité des nerfs, publié en 1780, Tissot nous parle d'une dame « qui éprouva un ac-
cident singulier : il lui sauta assez fortement dans l'œil une graine de gentiane qui en sortit bientôt après ; au bout de quelques moments, elle s'aperçut qu'elle ne voyait plus de cet œil. Des troubles apparurent clans l'iris et durèrent vingt-quatre heures, puis la vue se rétablit ; mais il resta une si grande sensibilité dans les deux yeux pendant plusieurs mois, qu'ils larmoyaient incessamment ; au bout d'un an, ils étaient encore très-faibles. » Cette observation ne prouve pas grand'chose; celle de Saint-Yves, plus ancienne, car elle parut en 1722, nous semble meilleure : un homme reçoit un coup de fusil en plein visage, un seul œil parait atteint, néanmoins la vue se perd des deux côtés. Saint- Yves opère avec succès l'œil traumatisé : or, « chose surprenante, » celui qui n'avait pas été blessé, mais dont la vision avait disparu, recouvrait progressivement ses fonctions une année après l'opération pratiquée sur le premier.
C'est sans doute clans ses papiers de famille que Mooren a lu l'histoire de son bisaïeul, qui, « au commencement de la seconde moitié du siècle deniier, reçut, par l'imprudence d'un compagnon de chasse, une charge de petit plomb dans l'œil; par suite de cet accident, la vision de cet œil fut complètement perdue, et six mois plus tard, le second œil était atteint d'une amaurose absolue. Les médecins de ce temps-là, conformément aux notions vngues et indécises qui régnaient alors dans la physiologie..., attribuèrent la perte de la vue à l'excès des douleurs produites par la lésion du premier œil. »
Avec le xix° siècle, les observations deviennent plus concluantes. On trouve, en 1818, dans le Traité des maladies des yeux, de Demours, quatre observations des plus nettes. Nous ne citerons que le fait d'une dame de Limoges qui reçut un coup de fusil chargé à petit plomb ; l'œil droit fut atteint et se flétrit ; le gauche conservait ses fonctions un an encore après l'accident; la vue alors corn-
mença de s'affaiblir, au point que la malade n'y voyait guère plus lorsqu'on la conduisit à Demours. Celui-ci constata une menace d'opacité des milieux transparents ; le cas lui parut des plus graves, mais peut-être pas audessus des ressources de l'art ; le traitement fut énergique et compliqué : émétique, vésicatoire à la nuque, fumigations toniques, eau de Balaruc, sel de Seignette, serpentaire de Virginie et sels volatils de vipère. Mais, malgré tant d'efforts, on ne put retarder la perte de la vue : « le glaucome s'était formé en 1791, et en 1817 la malade était toujours dans le même état de cécité. »
Demours ne nous donne pas seulement de bonnes observations d'ophlhalmie sympathique, il a très-bien vu l'enchaînement des accidents oculaires, et il n'y revient pas moins de sept fois dans ses œuvres : « Très-souvent, nous dit-il, la désorganisation d'un œil à la suite de contusion, est une cause continuelle qui menace l'autre œil d'engorgement plus ou moins funeste, — il est d'autant plus important d'apporter la plus grande attention aux suites d'une blessure faite à l'un des yeux, que, dans plusieurs cas, on a vu l'autre œil s'alfecter sympathiquement après la perte du premier. » Et plus loin encore : « L'œil sain est, par sa liaison sympathique avec l'autre, continuellement menacé du même sort. » C'en est assez, il nous semble, pour démontrer que, dès 1818, Demours reconnaissait nettement l'origine de l'ophthalmie sympathique.
L'année suivante, Wardrop signale aussi l'ophlhalmie réflexe et propose, comme moyen de traitement, la destruction de l'œil primitivement atteint : « Cette opération, qui n'est pratiquée que par les vétérinaires, peut être adoptée avec avantage dans certains cas d'ophthalmic chez les hommes. » Barlon, en 1835, conseille l'incision des yeux blessés, dans les cas oùunc ophthalmie due à un corps étranger a provoqué dans l'autre un état d'irritation
ou de cécité. Sept fois il pratique cette opération et obtient ainsi la guérison de ses malades. Auguste Bérard publie, dans les Annales d'oculistique, en 1844, — année où paraissait le livre de Mackenzie, — un mémoire sur l'opération de la cataracte faite sur un seul œil sans attendre que la cataracte soit formée dans l'œil du côté opposé. Et dans ce mémoire, il rapporte l'histoire d'un jeune homme observé par Jules Cloquet : ce jeune homme « devint aveugle à la suite de l'opération pratiquée d'uu seul côté, parce que la vision ne se rétablit pas de ce côté et que l'œil sain fut pris d'accidents graves qui en amenèrent la fonte purulente. » Puis, dans le cours de son travail, Bérard affirme que, dans bon nombre de cas, l'opération sur un œil agit favorablement sur l'autre, où la cataracte s'arrête et rétrograde. Ce fait, du reste, avait été bien vu, et, dès 1827, Maunoury publiait une belle observation de ce genre, que nous ne retrouvons dans aucun des historiques que nous avons lus. D'ailleurs, ajoute Bérard;, « si certains phénomènes physiologiques s'accomplissent dans un œil par la seule raison qu'ils se sont produits dans l'autre, si l'iris se contracte d'un côté parce que les rayons lumineux impressionnent la rétine de l'autre œil, si le globe oculaire, que recouvrent les paupières, suit exactement les mouvements de son congénère seul appliqué à la vision, pourquoi certains états pathologiques ne seraient-ils pas soumis à la même influence sympathique? »
Si les observations que nous avons citées sont passées inaperçues, si Demours, entre autres, qui, à lui seul, rapporte quatre faits très-concluants, ne les a pas classés pour faire de l'ophllialmie réflexe un groupe spécial, cela nous semble tenir aux notions physiologiques du temps. Dès la plus haute antiquité, on parlait du « consensus oculorum; » on n'ignorait pas l'étroite connexion qui relie les yeux l'un à l'autre; mais on ne savait
pas autre chose; aussi lorsque survenait une ophthalmie à distance, le chirurgien, satisfait par le mot « sympathie, » ne s'arrêtait pas longuement sur un fait qu'il croyait généralement accepté ; et cette doctrine restait vague et obscure peut-être parce qu'elle était trop connue. Néanmoins, à cette époque l'idée était évidemment mûre, car nous la voyons apparaître un peu partout : nous avons cité Bérard, Barton, Wardrop, Demours; elle va maintenant être nettement formulée à la fois par Himly et par Mackenzie.
Dès 1843, Himly écrivait: Il existe une ophthalmie sympathique particulière qui, probablement, est causée par une néorite propagée. Un coup ou une blessure pénétrante de l'œil, qui a produit dans cet œil une inflammation générale, amène, à la suite de cette inflammation, une affection semblable et délétère de l'autre œil non blessé. Cela arrive parfois alors même que l'œil blessé a été perdu depuis longtemps et qu'il est devenu un moignon cicatriciel. Le pronostic de la maladie sympathique est trèsgrave, et il devient indispensable de ménager complètement le dernier œil pendant plusieurs mois après la blessure. » N'y a-t-il pas là toute la doctrine de Mackenzie, et que fallait- il de plus au médecin de Glascow pour tracer une histoire de l'ophlhalmie sympathique? Un chapitre séparé, un titre spécial et quelques bonnes observations.
C'est ce qu'il fit, et de Mackenzie date réellement l'étude didactique de cette affection. « Je vais maintenant, nous dit-il, attirer l'attention sur une maladie que mes collègues de l'hôpital et moi désignons ordinairement sous le nomd'iritis sympathique. Cette inilammaliou s'est généralement montrée, daus toute la force du terme, intraitable entre nos mains; et, comme elle succède aune lésion Iraumatique qui a déjà gravement altéré ou détruit l'autre œil, et dont elle est en réalité le résultat, son traitement fait peser une lourde responsabilité sur le médecin.
Toutes les fois que je vois l'ophthalmie sympathique, même à son début, je sais que j'ai à lutter contre une affection qui, quelque légers que soient les symptômes présents, est une des inflammations les plus dangereuses auxquelles l'œil soit exposé. »
11 nous parait indispensable de donner ici un résumé des opinions de Mackenzie sur l'oplithalmie réflexe. Ce sera pour nous le terme de comparaison ; nous pourrons mieux mesurer les progrès accomplis et assister àl'é^ volution des théories nouvelles. D'après Mackenzie, la contusion ou la blessure d'un œil peut déterminer l'apparition de troubles dans le congénère ; les plaies pénétrantes et déchirées, les corps étrangers sont les causes les plus efficaces, surtout lorsqu'ils atteignent la rétine et qu'il s'écoule un peu d'humeur vitrée; au contraire, la lésion isolée de la cornée ou du cristallin ne produirait pas d'accidents à distance. C'est eu général cinq semaines environ après le traumatisme, que débuteraient les accidents de l'œil « sympathisé; » cependant, plusieurs années après la blessure on a pu les voir apparaître. Les symptômes sont ceux d'un irilis qui finit rapidement par l'amaurose et l'atrophie bulbaire. C'est donc uue inflammation maiigne d'un pronostic très-fàcheux : une seule fois un œil atteint aurait guéri. Enfin, comme palhogénie, l'inflammation de l'œil traumatisé se transmet au congénère, probablement par les nerfs optiques ; mais les vaisseaux et les nerfs ciliaires peuvent aussi jouer un rôle daus cette propagation. Ce qu'il y a de mieux comme traitement, c'est de vider l'œil blessé, comme le font Barton, de Manchester, et Cramplon.
Les opinions de Mackenzie furent généralement acceptées, et l'ophthalmie réflexe d'origine traumatique prit droit de cité dans la science. Cette naturalisation fut d'autant plus facile que les accidents à dislance étaient déjà connus par quelques auteurs. Une observation
prise par Laugier, en 1843, nous prouve que, dès cette époque, il connaissait celle affection. En 1849, Tavignot publia, dans la Gazette des hôpitaux, un important travail,, où il développa la plupart des idées du médecin anglais. Mais, il en rectifia quelques-unes : il insista surtout sur les blessures de la zone ciliaire et sur les corps étrangers qui peuvent y pénétrer. D'après lui, ce sont là des plaies bien plus graves que celles de la rétine : elles réagissent en produisant un iritis qui se développe de un à trois mois après l'accident, mais qui est loin de présenter toujours la marche fatale que lui assigne Mackenzie. L'ophthalmie sympathique est une névralgie ciliaire qui produit d'abord une congestion, puis une inflammation de l'iris. Tavignot ne nous donne pas d'indication plus précise sur cette pathogénie; mais n'est-il pas facile d'y voir en germe la théorie du réflexe sur le grand sympathique que Henri Muller développera quelques années plus tard ?
1854 est une date importante dans l'histoire de l'ophthalmie sympathique, et surtout de son traitement, car l'unité de vue était loin d'exister sur ce point capital. Mackenzie parle du procédé de Wardrop, emprunté aux vétérinaires qui détruisent par des caustiques l'œil traumatisé des chevaux. Il accepte la méthode de, Barton, de Manchester, qui vide l'œil primitivement atteint. Laugier, dans ses notes à la traduction de Mackenzie, défend aussi ce procédé, qui lui a donné un succès magnifique ; mais Tavignot le repousse et préconise le calomel, qu'il emploie jusqu'à salivation. C'est alors que Prichard propose, comme unique mesure pour protéger l'œil sain, d'extirper l'œil malade, et c'est cette opération que nous pratiquons encore. « Celte série d'observations, nous dit-il en substance, dans laquelle on voit des personnes de tout âge et de tout sexe, qui n'avaient eu qu'un seul œil détruit et chez qui cependant il est survenu tout un cortège d'accidents incurables par l'altération consécutive de l'autre œil, nous
démontre le danger qu'entraîne ln blessure du globe oculaire et la nécessité, dans de pareils cas, de ne donner qu'avec beaucoup de réserve son opinion sur le résultat définitif probable. Je crois que le traitement à suivre est l'extirpation de l'œil blessé, aussitôt que l'autre présente des symptômes d'inflammation graves ; mon opinion demande à être confirmée ; mais, quant à moi, je recommanderai vivement l'opération à toute personne qui me consultera en semblable circonstance. »
La même année, R. Taylor élargit le cadre des accidents sympathiques, il étend beaucoup les limites tracées par Maekenzie et par ses continuateurs. Certainement l'ophthalmie à distance est surtout provoquée par Un traumatisme ; mais, une affection idiopalhique d'un œil peut aussi retentir sur le congénère pour y déterminer des troubles analogues à ceux qu'amènent les contusions et les blessures ; — et il ouvre alors cette grande discussion qui n'est pas encore fermée de nos jours. Il cite des observations d'accidents sympathiques consécutifs à une ophthalmie purulente, à un staphylôme, à des atrophies spontanées. « Ce n'est donc pas toujours à la suite d'une blessure que les troubles sympathiques se développent. Il ne faut s'occuper ni de l'objet vulnérant, ni de sa forme, ni de l'endroit qu'il atteint : la blessure est la cause excitatrice, voilà tout. » Mais pour que l'ophthalmie apparaisse, il faut que l'œil sympathisant soit complètement atrophié. Pour Taylor, du reste, l'opération de Prichard est trop radicale, et l'ablation de la cornée est suffisante : on garde ainsi un moignon admirablement disposé pour la prothèse.
Le traité de Denonvilliers et Gosselin et celui de Desmarre laissent la question en l'état. En 1858, parait l'excellente thèse de de Brondeau, qui limite systématiquement son sujet à l'étude des affections réflexes d'origine traumalique. Un des premiers avec Donders, il montre que les altérations d'un œil ne réagissent pas tou-
jours sur le congénère en y produisant des lésions matérielles : il peut y avoir de simples troubles fonctionnels qui disparaîtront clans la suite, ou qui, par aggravation progressive (mais en ce point il se sépare de Donders), se transformeront en troubles nutritifs. 11 cite plusieurs observations de ces faits qu'il croit les plus nombreux et dans lesquels on constate de la douleur, un affaiblissement de l'acuité visuelle, de l'amblyopie ou du larmoiement. Aussi les accidents sympathiques doivent-ils être séparés en troubles fonctionnels et en altérations matérielles, et cette division a été généralement acceptée. Les notions palhogéniques qu'il défend sont, d'ailleurs, assez pauvres. Il admet, dans un grand nombre de cas, la propagation inflammatoire par le trajet des nerfs optiques , « mais, nous ne pouvons nous persuader, ajoute-t-il, que les accideuts ne puissent pas se produire autrement qu'à la suite d'une altération aussi étendue et aussi grave que la névrite des optiques. Nous pensons que, pour certains cas, il faut reconnaître l'existence d'une action sympathique véritable, exercée par l'un des deux yeux sur l'autre, soit par l'intermédiaire des nerfs optiques, soit à l'aide d'autres nerfs oculaires. C'est là tout ce que nous voulions établir, laissant à de plus habiles le soin et l'honneur de débrouiller celte intéressante question de physiologie pathologique. »
Or justement la même année, en 1858, Henri Millier publiait un travail où la question de pathogénie était nettement posée et résolue. Il insistait sur l'importance des nerfs ciliaires dans le développement de l'ophlhalmie sympathique et, s'appuyant sur l'examen d'un bulbe oculaire phlhisique où. le nerf optique était complètement atrophié et transformé en un cordon fibreux, tandis que les nerfs ciliaires avaient conservé en partie leurs caractères normaux, il concluait que ces nerfs doivent jouer le rôle d'organe centripète pour transmettre les excitations à l'encéphale. Ces excitations d'ailleurs se réfléchissent
sur le grand sympathique du côté opposé et produisent dans l'œil sain des accidents semblables à ceux de l'œil atteint primitivement. 11 ne niait pas absolument le rôle des nerfs optiques; il se bornait à le croire très-accessoire. Pagenstecher, en 1862, fut beaucoup plus radical ; il nia résolument l'action des nerfs optiques. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette théorie ; toujours est-il qu'acceptée dès l'abord, elle est à cette heure généralement admise; on semble oublier d'ailleurs que Tavignot en est le père, et que, déjà eu 1849, il opposait à la névrite optique de Mackenzie sa névralgie ciliaire sympathique.
A partir de cette époque, les travaux se multiplient et nous ne saurions les signaler tous. Les faits principaux sont désormais acquis, les grandes méthodes de traitement proposées, les diverses théories palhogéniques admises. Nous allons voir discuter maintenant les cas particuliers, affirmer ou combattre les opinions anciennes ; les statistiques vont entrer en lice et les uns essaieront de démontrer ce que d'autres avaient peut-être avancé sans preuves. Cependant il est certains travaux d'ensemble qu'il nous faut encore noter, entre autres les nombreux et remarquables mémoires où de Graëfe insiste avec tant de raison sur la sensibilité particulière que présente au toucher la région ciliaire de l'œil traumatisé et de l'œil que l'inflammation sympathique s'apprête à envahir. C'est là un signe capital qui souvent permettra de faire un diagnostic précoce, et, par conséquent, d'intervenir par un traitement plus efficace. En 1866 paraît encore la bonne thèse de Rondeau sur les affections oculaires réflexes. Non-seulement on y trouve un résumé très-net de ce que l'on savait alors, mais l'auteur nous donne de fort nombreuses observations prises, pour la plupart, sous la direction de Follin. 11 rapporte les expériences qu'il a tentées, comme Maats et Rosow, et sans aucun succès, pour déterminer des ophlhahnies à dislance chez les animaux.
Du moins, comme Pagenstecher, il rejette l'influence des nerfs optiques et défend la théorie de Tavignol et d'Henri Muller sur l'action des nerfs ciliaires.
Mais à côté de ces questions d'étiologie et de pathogénie, à côté des problèmes que soulève l'opportunité de tel ou tel traitement, on s'occupe aussi de la symptomatologie de l'ophthalmie sympathique et l'on se demande si cette affection se traduit toujours par les mêmes accidents. Dans un mémoire publié en 1864, excellent à -plus d'un titre, Rheindorf indique une nouvelle forme, l'iridokératite sympathique. Plus tard, M. Galezowski siguale la kératite interstitielle reconnaissant la même origine. De Graëfe indique la rétino-choroïdite, vue en même temps par Mooren, Rondeau, Dolbeau, Galezowski; Wecker prouve que ce n'est pas l'iritis, comme le croyait Mackenzie, mais l'irido-cyclite qui est la plus fréquente des formes inflammatoires. Enfin Rondeau et Mooren observent l'atrophie de la papille; de Graëfe, Rondeau etllorner son excavation. L'article que Foucher publie en 1867, dans le Journal des connaissances médico-chirurgicales, n'émet aucune idée neuve. Cependant on y trouve une classification nouvelle des diverses formes symplomatologiques que peut revêtir l'affection. Foucher reconnaît six variétés d'accidents réflexes qui, d'un trouble léger dans l'accommodation, arrivent progressivement aux altérations trophiques les plus graves des membranes profondes de l'œil.
Nous devons signaler encore la thèse de Laqueur en 1869, celle de Ledoux en 1871. Le travail de Dransart, qui est de 1873, a le rare mérite d'être clair, critique, et de s'appuyer sur des observations concluantes. Dans une première partie, il nous décrit des lésions papillaires d'origine sympathique, forme particulière non décrite jusqu'alors. C'est le point vraiment original de sa thèse; mais la seconde partie, qui a trait à la pathogéuèse, n'en a pas
moins une grande valeur. Dransart accepte la théorie vaso-motrice qu'il appuie sur des faits nouveaux, et qu'il nous faudra discuter avec soin.Enl876, Alt, de New- York, communique à la 5e session duCongrès international d'ophthalmologie un travail sur la neuro-rétinite sympathique. Mais nous devons dire que son mémoire et les discussions auxquelles il donna lieu n'ont qu'une importance médiocre. La plupart des observations en sont très-discutables et ne tendent à prouver que ce que de Graëfe, Pooley et Dransart, s'appuyant sur des faits plus précis, avaient déjà avancé.
Le travail de Rossander, de Stockolm, date de 1876 et son importance est extrême. L'auteur nous dit qu'il n'est point un savant, qu'il a édifié son mémoire d'après 90 observations personnelles. Chez lui la conception des ophlhalmies réflexes est des plus larges : Une affection d'un œil, quelle qu'elle soit, peut déterminer dans le congénère des accidents sympathiques de toute forme et de toute nature, depuis de simples troubles fonctionnels jusqu'aux plus vives inflammations. Il décrit avec soin les diverses variétés qu'il admet et nous fournit des tableaux statistiques précieux dans lesquels nous aurons souvent à puiser. Il croit les névroses plus fréquentes que les altérations nutritives, mais s'élève contre l'opinion de Donders d'après laquelle les troubles fonctionnels ne se transformeraient jamais en affections plus graves : « si de tels faits ne se produisent pas sous les yeux des chirurgiens instruits, c'est par la raison bien simple qu'on ne leur laisse pas le temps de se produire : ce serait un fait impardonnable d'agir autrement. »
Mais que sert d'insister sur tous ces travaux isolés? Nous avons maintenant les Congrès ophtalmologiques où toutes les questions relatives aux affections sympathiques sont longuement discutées. C'est vers ces Congrès que convergent tous les mémoires particuliers, qui
s'éclairent par la contradiction. Là sont exposées et discutées les recherches de Mooren, de Rossander, d'Arlt, de de Graëfe, de Schweigger, de Watson, de Ciïlchelt, d'Alt, de Meyer, de Rnapp, de Maulhner, de Wecker, de Rothmund, de Horner, de Becker et tant d'autres encore. C'est dans ces réunions annuelles, à Ileidelberg, à Londres, à New- York, à Bruxelles, à Genève, que les questions les plus importantes sont élucidées. En 1863 et en 1868, Tophtlialmie sympathique y est savamment étudiée à plusieurs reprises; en 1871, en 1873, en 1874, l'éliologie et surtout la thérapeutique, en sont disculées, les indications de Pénucléalion curative et préventive sont nettement posées. Au Congrès de Londres, en 1872, des Cuits très-intéressants sont mis en lumière et nous les trouvons très-nettement exposés dans le remarquable rapport de Warlomont. Il insiste plus que ses devanciers sur la multiplicité des affections qui, de l'œil sympathisant, peuvent se réfléchir sur le sympathisé; et, le premier, il arrive à cette formule absolue, que devait accepter Rossander, et que beaucoup partagent à cette heure : « Une irritation prolongée, quelle que soit la région de l'œil qui la provoque, peut donner lieu au développement d'une forme quelconque de Pophlhalmie sympathique; il n'est pas nécessaire pour cela que le corps ciliaire y prenne part. » Ces conclusions sont reprises à Genève, en 1877, et nous nous servirons, dans le cours de notre travail, du rapport qui va paraître dans quelques jours et dont M. Warlomont a bien voulu nous envoyer les épreuves.
Evidemment, dans cette rapide énumération,nous avons dû laisser de côté bien des recherches importantes, et nous avons donné plus de place aux observations douteuses de Bartholinetde Saint-Yves qu'aux mémoires de Rossander et de de Graëfe. Nous n'avons même pas cité le remarquable travail de Vignaux, qui nous a tant servi pour la rédaction de notre thèse. Mais on ne peut faire utilement
l'histoire des questions qui se débattent encore. Ne devonsnous point retrouver ces travaux à chaque pas? Pourquoi les développer ici, puisque nous devons les exposer plus loin à leur véritable place?
Ce que nous avons essayé de faire pour l'ophthalmie sympathique, qui n'a pas 40 ans d'âge officiel, c'est de raconter sa naissance, ses premières évolutions, de montrer ce qu'elle a d'obscur encore, d'indiquer les points sur lesquels doivent porter spécialement les recherches. Nous savons, dès a présent', que la forme traumatique n'est plus niée et que, du premier coup, Mackenzie en a démontré l'existence ; nous savons aussi que Taylor a admis une ophthalmie sympathique d'origine spontanée et que, sur ce point, la discussion a été vive. Néanmoins, l'accord paraît s'être fait, et le débat ne porte plus que sur une question de fréquence. Nous avons vu que la théorie palhogénique d'une action réfléchie des nerfs ciliaires de l'œil traumatisé sur les vaso-moteurs du congénère est aujourd'hui généralement acceptée; que, au point de vue de la symptomatologie, on a multiplié presque à l'infini les formes des accidents à distance; et qu'enfin l'énucléation, comme moyen thérapeutique, a gagné, depuis Prichard, un terrain si considérable qu'on s'efforce aujourd'hui de le circonscrire.
Maintenant que notre point de départ est nettement fixé, nous allons nous aventurer à notre tour sur le vaste champ de rophlhalmie sympathique.