OBSERVATION XLI
(Due à l’obligeance de M. le professeur Léon Tripier.)
Ostéite du coccyx a la suite d’une fièvre typhoïde. — Résection DES TROIS DERNIÈRES PIECES ET DE LA PARTIE INFERIEURE DE LA PREMIÈRE.
Louise Germain, née à Rumilly (Haute-Savoie) où elle exerçait la profession de domestique, est âgée de 24 ans. Elle entre le 14 juin 1882 dans la salle Sainte-Anne, n° 20 (Clinique Chirurgicale. Professeur M. Léon Tripier).
Rien du côté de l’hérédité. Réglée à 19 ans. Au milieu du mois d’avril dernier, elle fut admise dans la salle des quatrièmes, femmes (Service de M. Raymond Tripier), pour une fièvre typhoïde. Traitement par les bains froids. Quand on cessa ces derniers, il y a de cela trois semaines environ, survinrent des furoncles, des abcès sur les membres, principalement au niveau de la partie supérieure du pli interfessier, mais plus
spécialement à droite, on vit apparaître une plaque rouge qui ne tarda pas se sphacéler ; elle avait à peu près les dimensions d'une pièce de cinq francs. On crut que cette lésion était due au décuhitus.
Quoi qu’il en soit, lorsque la malade fut amenée dans le service de la Clinique, on constatait une tuméfaction mal délimitée, occupant la région coccygienne. La peau était rouge uniformément, à ce niveau. Toutefois, à la partie supérieure du pli interfessier, il existait une plaque violacée, et, correspondant à ce point, une ouverture fistuleuse qui laissait suinter un liquide séro-purulent. En pressant au-dessous de l’ouverture fistuleuse, on provoquait de la douleur, et on faisait sourdre une grande quantité de liquide. Partout ailleurs empâtement diffus qui se perdait visiblement sur les régions saines. En introduisant un stylet par l’ouverture en question, on pouvait le faire pénétrer à plus de deux centimètres par en bas, et à un centimètre seulement par en haut et à droite, sur les côtés le décollement est encore moins considérable. L’os ne paraît pas à nu. Enfin le doigt, porté dans le rectum, ne révèle pas d’abcès de ce côté, et ne provoque pas de douleur.
On se contente de désinfecter la région, et l’on fait un pansement avec l’onguent borique. Par dessus le lint, coton papier à la gutta et tours de bande de tarlatane trempée dans la solution phéniquée faible.
17 juin. — En changeant le pansement, on s’aperçoit que le décollement s’est étendu par en bas , et, en pressant à ce niveau, on fait sourdre une assez grande quantité de pus. Dès lors on se décide à inciser la peau dans la partie correspondante. On lave d’abord le vagin et le rectum avec la solution salicylique et les téguments avec la solution phéniquée forte. Après quoi la malade est endormie, et l’on incise les téguments sur la sonde cannelée. On s’aperçut immédiatement que le tissu osseux est à nu vers la partie inférieure du décollement, et en introduisant un stylet à ce niveau, on le fait remonter par en haut jusqu’à la première pièce du coccyx.
On débride les téguments dans ce sens, puis on les fait etigncr de chaque côté. Avec un bistouri ordinaire, on incise les tissus fibreux jusqu’à l’os sur la ligne médiane. Les trois dernières pièces du coccyx et la partie inférieure de la première paraissent altérées profondément. Par suite, on n’hésite pas à les enlever. On commence par faire en haut deux incisions latérales de débridement au tissu fibreux. Avec le couteau rugine , il est facile de décoller le périoste, de chaque côté de l’incision médiane. Arrivé sur les bords , on se sert de la sonde rugine de M. Ollier, mais en rasant de très près le tissu osseux sur la face antérieure. Avant d’achever le décollement du périoste dans ce sens, et, pour plus de facilité, on sectionne la première pièce du coccyx, à peu près à sa partie moyenne , avec le ciseau et le maillet ; dès lors, saisissant l’os avec le petit davier, on l’attire à soi et l’on achève la dénudation du périoste de la face extérieure, en procédant de haut en bas. Enfin , avec la curette de R. Volkmann , on racle les parois du foyer de suppuration ; on fait une contreouverture tout à fait en bas , et on place un drain. Lavages réitérés avec la solution faible. Quatre points de suture. Petit drain par en haut, au niveau de l’ancien trajet fistuleux. Derniers lavages. Gros tube de caoutchouc dans le rectum, pour permettre le passage des gaz. Pansement à l’ordinaire : gaze froissée , doubles de Lister, coton benzoïque sur les bords. Tours de bande de tarlatane trempée dans la solution faible. Opium à l’intérieur. Pas de température.
18 juin. — - Température normale. On renouvelle le pansement sans toucher aux drains qui fonctionnent parfaitement. Lavages extérieurs. Meme pansement. Aliments liquides.
21 juin. — Température normale. On change le pansement. Suintement sero- purulent , très peu abondant. Les drains sont retirés, et , après les avoir lavés, on les remet en place. Pour le reste, rien de spécial.
25 juin. — Température normale. Les pièces du pansement enlevés, on constate que la réunion des téguments est com-
plète. Comme il y a très peu de liquide, on enlève le petit drain supérieur, et l’on raccourcit le drain inférieur. Toujours même pansement.
Ier juillet. — Etat général excellent, à peine quelques gouttes de liquide dans le pansement. On retire définitivement le drain inférieur. La malade est allée pour la première fois à la selle, ce matin. Lavages avec la solution salicylique. On supprime le tube rectal. Pansement à l’ordinaire.
6 juillet. — Les bourgeons apparaissent au niveau des ouvertures du drain, on les touches avec le nitrate d’argent. Pansement à la pommade borique.
20 juillet. — La malade sort complètement guérie. Depuis cette époque, on a eu l’occasion de la revoir plusieurs fois, et de constater que la guérison s’était maintenue. Au commencement de cette année, elle s’est présentée de nouveau à la consultation de M. le professeur Léon Tripier) se plaignant d’un point douloureux, au-dessous du sein gauche. Quand on pressait sur l’extrémité antérieure de la septième côte, la malade accusait de la douleur. Rien de spécial du côté du coccyx. Huile de foie de morue. Badigeonnages avec teinture d’iode sur le point de côté. Enfin on conseille à la malade d’aller passer quelque temps dans son pays.
Au bout d’un mois elle vint se montrer à l’Hôtel Dieu : l'état général est excellent. La malade a pris de l’embonpoint. Elle n’accuse plus de douleurs au niveau du thorax. Rien de particulier du côté du coccyx. Toutefois on r pu s’assurer qu’il n’y avait pas encore de reproduction.