DES
Pourquoi donc le mot outil est il si dédaigneusement prononcé chez nous, comme chez presque toutes les autres nations dites civilisées qui, sans justice comme sans réflexion, mettent au dernier rang de la société ceux qui le manient et qui en vivent Où en serait Thomme sans l'oulll? disons plus, sans l'outil l'homme serait-il?
Quand les animaux lui disputaient encore la possession du sol et la souveraineté de la terre, sans cet outil qui servait à la fois à ses besoins et à sa défense, aurait-il pu vivre même un jour, au milieu de tant de créatures plus habiles que lui à trouver leur pâture et toujours prêtes à lui disputer la sienne. N'ayant ni leur légèreté, ni leur forme, ni la finesse de leur sens, ni enfin cette prescience du danger ou de la proie, ou ce que l'on nomme instinct; dépourvu même de cet abri naturel cqn^mun à toutes: pelage, toison, plumes, écailles, test ^ ainsi jeté nu sur la terre, entouré de tant d'ennemis, quels eussent été ses moyens de les combattre, et de se défendre à la fois d'eux, des éléments et de la faim ?
Instrument de résistance et de travail, cet outil deve-
nait pour lui une condition d'existence, et sa confection fut le premier signe qu'il donna de sa raison.
L'outil est donc pour ainsi dire né avec l'homme ; il fait comme partie de lui ; on n'a pas trouvé encore de peuplade, quelque brute qu'elle fût, qui n'^Qt \ef siens, et dans leurs'^jeux, les plus^etiis ei\y)iibs en simulent ou en inventent.
Les outils sont aussi vieux que l'homme : s'ils ne sont pas la conséquence de sa nature, ils sont celle de sa position. Nés de la nécessité, on les retrouve partout. A une époque quelconque, si cet homme en a été dépourvu, il faudrait supposer que, comme les gorilles, les orangoutangs, les babouins, il se contentait de ses armes naturelles, c'est-à-dire qu'il était moins un homme qu'une béte. Mais si nous lui accordons la raison, il aurait, quelle qu'eût été sa force, invenjté des outils pour aider à cette force et en étendre la puissance et les effets
Ce sont donc les outils et la faculté de s'en créer et de s'en servir qui, dans tous les ten)ps, ont fait la démarcation entre l'homme et la brute. Si jamais on n'a rencontré encore une famille humaine qui n'en eût, jamais non plus on n'a vu un animal, même des races les plus rapprochées de nous, qui ait inventé un instrument au qui ait pu utiliser, celui qu'on lui présente.
Si l'outil, notre première, création, fut aussi notre première garantie, la raison, mère de l'outil, fut donc à rhomme comme un contrq poids à la puissance de la béte, contre-poids dont il a pu, depuis, faire un sceptre qui lui a assuré l'empire de la terre (1). filais ce contre-poids
(I) L'homme a dompté, par la ^omesticité, Ip s animaiy^ |e8 ^lus/^ forts et réputés indomptabieàf. Il a détruit ou enchaîne ceux dont
était n^cessiaiçQ ;. ci rél^ph^nt, le rbineioéroS) leitaMô&B, le lion, \e tigrp, si sapçrie«C3^J'honinafi«n*foi?c8rpbJ-r sigue,, l'ei^sçe.Qt ité.aus^^çn .,ir>teUigei\Cie, s'ils teussent ^ même .ét,é ses .ég«\iix,. il..,SQraiJ^,;auJQiUrd'htji pour ces > monstres raisçpp^blçs.ce .qu'ils j$ont; devenus pqur lui^: leur victime ou, J^pKJopeti .
De jsop.pAté, $i.|^'homoif$ià fiaisnpérionîié Àntelbettitlle > sur les grands animaux, avait joint la su'pénioritép by^^sigpe, se repo$^{)t.s,ufi cette^^OM^te puissance deteio^ee et SQa.^xi^t^pcÇi^e d^pq^ida^nt pl4^ade;V*ei»^loLdésa^rai80fiv il ,£n ,^At fait, peu us^ge et eût rnoinsiitra^aiUé à son* dévejpppçui^nt.^.AlQrs, .végétant dansiunetsifaiation: peu** différentBi^de, cell^nde. ceç .,créa(tuFes {aujof»*h'huiise8i/^ instr;umçn^,,J' n'çût.p£^$.i^herchéià «'en créer d'autres/' Né plus , fort; de, popps qu'il net l'est, lil serait irest^» feîbte d'esprit; il pourrait être l'homme encore ^ mais l^bdinmet" moins pepsegr, moins civili$ateur^ moins» txsréatewv' l'homme enfin çompne.poast lie yoyona .lorsqu'enteoré d'étnç passifjs, sa volonté çst ^ana /Dontnadîiotianv'maitre '* de tous les autres, ;il jçeasec^e^Jl'êtrei dei luijnémie,^et^" comme ce roi de l'Écriture, tournant à Timbécilité ou à la folie furiei^a(.1),y Bfi trouve njajourchaiigéteo bêt©:'*
la férocité n^a()i))eUait pa»de trèvê: li n^y â que les'pclites espèces sur. lesquelles il n'a pu e'tablir ^a suprématie, et les animaux microscopiques spnt restés ses maîtres. '
(1) La puissance sans contrôle qî pbstacli^fî.quand elle. est ptropi prolongée, conduit ordinairement à la. démence* JLes.dewier&^aeteS' de presque ^ous les .grands ç.onqu^r9ptaQnl. été. -d^sifoliâSyf Lisez ^ rhistoire : Alexai?idre-le-Grand 3. Attila ,. , Çeogis^Kan, . lameclanv» Pierre-le-Grand, etc. fCéSia(.est mort, à, temps;, empereuru il fût.< devenu fou, comme plus tar4.tan)v4'auti:çs.C^sajr9.
11 en eût été de même de Charles-Quint, Il le septait^et^se retira..
C'était de sa faiblesse m^me quMci naissait sa force ; il fallait qu'il se sentît débile de corps pour en chercher le remède, et pour s'apercevoir qu'il y avait quelque •chose en lui de plus puissant que ce corps, pour recon naître enfin que celte force interne et mystérieuse qu'il éprouvait sans pouvoir la définir, le mettait à même, en compensant la vigueur musculaire qui lui manquait, de soutenir la lutte.
11 s'ingénia donc à suppléer à l'insuffisance de ses organes et à en étendre la portée ; il comprit ce que n'a jamais conçu l'animal, que son bras pouvait atteindre au-delà de sa longueur. Alors, à ce bras trop court, il ajouta une branche qu'il arracha au premier arbre. A la fragilité de ses ongles ou à la débilité de ses mains impuissantes à faire ce que la griffe du moindre quadrupède opérait en un instant, il remédia en s'aidant du test tranchant de quelque mollusque ou d un caillou qu'il aiguisa et qui devint la première pioche ^ c'est ainsi qu'il put extraire du sol les racines dont l'animal, en s'en nourrissant, lui avait appris la qualité (1)
dans un couvent. Ce fut la plus sage de ses actions, et sa plus grande victoire : il y résista aux moines.
(1) Avant de se nourrir des animaux, Thomme apprit d'rux à se nourrir des plantes. Il est probable que ces animaux furent nos premiers maîtres en jardinage, et que c'est par eux que nous apprîmes ce que valent les fruits et les légumes. Je crois que nous aurions encore, à cet égard, des leçons à en recevoir, et qu'il y a bien des végétaux dont ils font grand cas, que nous avons tort de dédaigner. On pourrait peut-être en dire autant de la nourriture animale: il est certain, et l'exemple des Chinois nous le prouve, que le préjugé seul nous empêche de consommer bien des aliments qui n'ont rien de plus repoussant que beaucoup de ceux qui ornent nos tables, et qui sont tout aussi sains. Avec
Remarquez aussi que les outils sont non-seulement la conséquence de nos besoins, mais aussi celle de notre forme (1): l'habitude de nous en servir, nous les fait presque considérer comme la suite de notre main. S'ils semblent aujourd'hui faits pour elle, c'est que le premier inventeur reconnut qu'elle était constituée pour eux*, s'il y avait eu une race humaine n'ayant aux mains que quatre doigts sans pouce, il est clair que les outils auraient été différents. Dans d'autres éléments, nos besoins n'étant plus les mêmes, nos organes aussi euSvSent été autres, et conséquemment nos instruments.
Toutes les contrées devenues désertes, mais dont le sol antique a présenté des ustensiles de travail identiques, doivent avoir été habitées par des hommes de formes analogues : la ressemblance des œuvres prouve, intellectuellement et physiquement, celle de leur auteur. Si tous les êtres humains, avec leurs créations ou œuvres, disparaissaient de la terre dans un temps donné, si la nouvelle génération avait le même esprit et la même conformation
moins de préjugés et plus d'ordre, on pourrait, je crois, réduire de moitié, en Europe, le prix de la vie animale.
(1) La forme de tous les êtres de notre globe doit nécessairement être harmoniée à la place qu'ils doivent y tenir ou aux éléments dans lesquels ils vivront. C'est quand elle ne Test pas, ou qu'elle ne l'est plus, que la mort survient. Toutes nos maladies, toutes nos infirmités naissent de ce défaut d'accord. La caducité vient aussi de ce que l'élément de notre corps usé a cessé d'être en rapport avec l'élément commun. La forme est donc la représentation de l'âme incorporée à la matière, et dès-lors pourvue des divers organes nécessaires pour communiquer avec cette* matière. La localité ne fuit pas la forme, mais elle y contribue : c'est une sorte de ii:oulc dont l'influence maintient dans les limites normales.
que Iff racé aiînéatttîe, latérite ïe trWiïVerâft èbiiverie (iè monument pèti diffê^Ws de 'ceiii ijuî^èxMent aujoùrd'htrf. Pour voir 'du' noûVeâùV il fauf dcîrîè charièer 'dè'^ forrne et^dé'gtobé. Ehcrfhè, les ghm aontfles" èléments^'^ sont les mêAes'Qde ceux idé'hotrëplârtlêt^l^rié^^}^^^^^^ que'les mêmes èetis^doîveUf amètïéfr le^^mêrii^â orgà'nes'^
Nous le voyons *dôtteV ces bilfi'Fs soritun'ë'coh^èquènce de^hotre cohstittitrort; nrië sôHe'd'Mditiôw'à 'Aôus-mëlne' ou des mcfrobrés'supplëttiyhtîiii^es, enfin bn'àccroissébdfaV'^^ de force pbyslque*qù(^/' par' notice volonté,' nôusavVns' fourni à notre force îhtfeltetftuélle pour satisfaire a ^a su- ' rabondance et la mettre à rtiêtîie'd'bslét^'dé'ètf supériorité.
Ces outilfe feeuls'fculTQrft'iëfir'podr^'dét'rùlKëlfe^éy^^ de rappfbcttement'Yte rafce"qu'dri'*à 'voulb' étàWîr ktr^ * certaihes vartétésiiurtiâVfles' et les gràridS''qùadrumànesi ' Ils ont qu^lxïft-^apparcrfce'^le rhomrhe,*1ls én'bnf les ' besoins* et; jusqu'à^ tertàlft' poS'i*it!, le^ passi6Ws-^maîs^ " besoins oa pai5sions?,'Jarti^i^brutè n'a p^ii Hen âjbutëKîi * la puissance de ses ofgabèsvWi'fâçotfiiér ou 'émpli^j^èFùn'^ instrument quelconque (1).
L'outil prouve donc, chez l'hotnro'e, une faculté de plus que chez l'animal qui est Hoï^sr d'état de voir cjuVn ' peut étendre la portée de soi-même et devenir piafs qii*6n est ; prescience dont la conséquertèe est ^rflhdè^'V^'squé'' par ce seul'âpiérçU' du 'prbgrè's o'u'du perréclionnemént possible de lui-mêriiê et des choses', l'homme, né inférieur en vigueur et en force à la plupart des mammifères
(1) La forme extérieure, ou ce qui frappé hos yêu^, 'nVst c[ue la moindre par lie de Tétre; la forme interné, ou les organes de la réflexion, telle est la fotme èssëtitiélle. Le quadrumane qui', extérieurement, ressemble à Phomme, en est plus dista'ht qu^iin chien, ' qu'un phoque ou tel autre animal dont il n'a pas rintèlligence.
Tifff^"S4®W^«V" ^gS(^8rflifirs,,sMr,MPe *€i?r:e ,€iùaa force |?"'®m^î!P^F(?i!^ élexé.^.uçe t§Ue.ba»jlwr au-dessus
d^s autres, rac^s, qu'on, iQfOjirait à, peine, qu'il afxpartient
*au 'm^nje.jÇap,n^je.,.C'^stjro,uW de »Ia
raison ^à Ij'ajpplic^a^içp . de ^ Vi94w«ltr'e, gui ,'fu t le point de dé^^^^ cçUe.j55r;^q,i^eur,,çt.|^^^ .çe^e, puissance xjue, ne
^'sjBmjblait g^if,è,re ^nnouççr^sia débjJiJié.fl^tiYie.
Mais^ije dey^^ççqns Rflis-le jt.wps. Nous a'en. étions encore ^u^a^^^ l^fiçpiçijsjpp^rs.^u /poude feabité,.ût*lMen des centaines de siècles dey,aiçi)t ^s^'éço^l^r ^a vaut que «et outil lui-rn(ta)e, si b(}jçji!é.enq9re,.pfit, d'effpF»t|6p effort et ae prog[rès^eu j)ro^rès, s'élever jqsqu'^ ,^s puisspqtes
clysme,' mais cataç^^çjne fpçq^idajPf, .YiRrieAt jrtiftngftrla face du fiflohe.
'^I;'-: ,' M;jr<
Ainsi , cette raison éta^t le don .que le Cr)Ç^I;i^i|r , source de réquiiibre cpmrpe de touJLe jusjlj^ç^, avp|!t f^ à Thomine en compensatiop de ^^pp iofériqri^é,physiqUîe; mais elle ne lui eût servi à i;iej^ e^ n'^ût ^,u qmj^e{)her l'extinction de son esjpèce si, dès le principe, il n'^n e))yt pas fait upage. L'un de ses premiers acfjes ,fi|t .{Ipfip. comme nous l'avons dit, Tinvention de l'outil qu'il dut songer à fabriquer dès llinstant que je |)çpoi9 ;dç déÇep^ et dé nourriture se fit doublement sentir par l'extension de sa famille, cette seconde partie cje l,ui-m^m|B (f )..
(1) La nature a mis dans le cœur de toutes les créatures deu^ sentiments d^ine force prèsqu'égale : Tamour de soi, et Pamour de sa famille. L*un tend à la conservation de soi-même; Tautre, à celle de {'espèce. C'est de TçiiiQur fie |a (amUl.e qu'est j^grti Paitiodr in sol ou de lia patrie. C'est aussi de cet af^iour qu'est uff la sociabilité, puis Tassociation, mère de la réciprocité ou (}eg égards mutuels, enfin de la charité'et tout ce qui constitue la civilisatiop et les vertus humaines.
L'invention des outils ne tarda pas à établir, de voisin à voisin, au moyen des échanges, des rapports sociaux : chacun n'était pas également apte à fabriquer ces instru ments; d'ailleurs, la matière ne s'en trouvait point partout. Ces échanges amenèrent des rapprochements de familles ; la nécessité d'une défense commune en resserra les liens: les peuplades se formèrent et, peu à peu, les nations. Réunis, les hommes entreprirent de plus grands travaux, et comme ils exigeaient de plus grands moyens, les outils se perfectionnèrent.
. Tout annonce que l'état de guerre date des premiers temps de la population de la terre, mais c'était la guerre d'une espèce contre une autre espèce, et les meurtres fratricides n'étaient que des cas isolés.
Les hommes n'étaient pas assez multipliés pour qu'ils eussent à se disputer le sol. D'ailleurs, ils avaient à se défendre contre ces animaux qui, bien plus nombreux qu'eux, étaient, autant qu'eux, les maîtres de ce sol.
Mais ce partage de la terre entre eux et lui devait-il être éternel? Cet homme commençait à comprendre la supériorité de la raison sur l'instinct, et de la force acquise que lui donnait cette raison sur la force native, mais non progressive, parce qu'elle n'était pas réfléchie. Pouvait il se contenter de cette sorte d'égalité?— Non. En améliorant l'outil ou ses moyens de défense, il perfectionnait aussi ceux d'attaque, et, dès ce moment, il dut comprendre qu'après avoir été victime de la brute, il pouvait en être le maître.
Néanmoins, si l'on considère le grand nombre de ces haches et outils qu'offrent non-seulement les bancs de diluvium, mais le sol, il faut bien reconnaître au nombre et à la grossière analogie de ces outils, qu'ils sont restés
bien longtemps les mêmes ; dès-lors, qae les progrès de cette industrie, et probablement de toutes les autres, ont été bien lents, et que Thommc se borna longtemps à la défensive, ne poursuivant que les espèces faibles dont il faisait sa nourriture. La proie étant encore assez abondante pour suffire à tous, une sorte de trêve put donc exister entre lui et les grands carnivores avec lesquels il la partageait.
L'homme vivant en peuplades séparées par d'immense3 solitudes, n'était pas encore en guerre avec l'homme. Il n'était plus en butte aux menaces incessantes des autres espèces qui avaient appris à le craindre; il vivait en paix : ce fut l'âge d'or de la barbarie.
Mais le repos absolu n'a, dans aucun temps, été utile au progrès. L'homme, pour aller en avant, a toujours besoin de l'incitant du désir ou de la crainte. Dans cette période de paix et d'abondance, il est donc probable que son industrie s'est peu améliorée, et que cette stagnation ne fut que la conséquence de celle de son intelligence. À toutes les époques, il y a eu des temps d'arrêt de l'entendement humain, et les lueurs de la civilisation n'apparaissent que de loin à loin dans la nuit des siècles.
La nécessité vint ci;core une fois le faire sortir de sa torpeur. Quand, par la multiplication de son espèce ou celle des grands carnassiers, la proie vint à manquer, l'état de guerre recommença entre lui et ses anciens ennemis ; c'est alors qu'il dut se mettre à la hauteur du péril et avoir de nouveau recours à cette supériorité intellectuelle que, depuis si longtemps, il laissait sommeiller.
Dans cette lutte noutelle, il apprit encore à mesurer l'ascendant de cette raison et le parti qu'il en pouvait tirer ; c'est par elle qu'il pouvait être seul possesseur de