OBSERVATION XXV
Ovaires rudimentaires coïncidant avec une disposition normale de l'appareil génital.
J’ai connu une femme de 22 ans qui, malgré une absence absolue de menstruation, était agitée par les désirs vénériens les plus impétueux et trouvait dans le coït une source toujours nouvelle et toujours abondante de voluptés. Cette jeune femme, poussée par le besoin irrésistible des rapprochements sexuels, sans quelle manifestât d’autres symptômes d’érotomanie, quitta un jour la maison paternelle et vint dans la ville voisine, où elle ne tarda pas à se livrer à la prostitution. Cinq années passées dans cette condition misérable ne purent contenter sa lubricité, à laquelle la mort mit enfin un terme.
A l’autopsie, à laquelle j’assistai, et qui eut lieu à l’hôpital Saint-Éloi, de Montpellier, on constata l’atrophie des deux ovaires, qui n’étaient représentés
que par des espèces de tubercules perdus dans les ligaments. (Roubaud; Traité de l’impuissance et de la stérilité. Paris, 1855, torn. II, pag. 544.)
Ce fait est tellement insolite, tellement anormal, que l’on comprendra mon hésitation à l’admettre comme exact ; non pas que je nie absolument la possibilité d’une semblable anomalie sans retentissement immédiat sur les autres parties de l’appareil génital, mais à raison de sa coïncidence avec des désirs vénériens aussi prononcés, à raison de cette lubricité exceptionnelle et véritablement extraordinaire. Ce n’est point ici le lieu d’exposer en détail les effets de la castration chez les jeunes truies ; cependant on ne peut s’empêcher de remarquer que la soustraction des ovaires a pour conséquence immédiate, d’une part l’arrêt de croissance des cornes utérines, de l’autre la non-apparition des chaleurs périodiques. Ces deux particularités, bien qu’attestées par des milliers de faits observés journellement, bien que confirmées chez la femme par la grande majorité des cas, sont cependant susceptibles d’exception, puisque l’arrêt de croissance de l’utérus a fait défaut chez les sujets examinés par MM. Kussmaul et Roubaud. A l’égard delà non-manifestation du rut chez l’animal, de la menstruation chez la femme, les observations sont unanimes, à quelque source qu’on les puise, mais cependant il est à cet égard des nuances sur lesquelles on ne saurait garder le silence. Tandis que l’animal est, par le fait de l’extirpation des ovaires, indifférent aux excitations sexuelles, la femme, se trouvant par un arrêt de développement dans des conditions semblables, ne laisse pas que de les rechercher: témoin les observations xxm et xxv. Ce contraste, inhérent à des différences radicales d’organisation, me parait avoir sa cause véritable dans la manière dont est réparti le sens génital. Au lieu d’êtrelimité à la durée de chaleurs, comme chez les espèces domestiques, il a une action en quelque sorte permanente chez la femme, et au lieu d’ètre localisé à un seul organe, il a chez cette dernière un champ plus général.
Après ces considérations expliquant les raisons qui m’ont déterminé à accepter l’observation de M. Roubaud, on doit exprimer le regret qu’elle n’entre pas dans des détails plus circonstanciés et laisse dans l’ombre bien des particularités dignes d’intérêt. On doit d’autant plus le déplorer, qu’elle est la seule où la lésion des ovaires existe absolument à l’état de simplicité :
à ce litre, elle eût servi à faire la part des anomalies concomitantes et eût permis de tracer d’une main assurée la symptomatologie.
A l’égard des causes concourant à la production de cet état, on est encore moins bien renseigné : rien ne prouve qu’il soit la conséquence d’une maladie intra-utérine, tout arguë au contraire en faveur d’un arrêt de développement dont la cause primordiale échappe à la faiblesse de nos moyens d’investigation. Si l’on n’hésite pas à confesser son ignorance à l’égard de la majorité des cas, on est, pour certains, disposé à reconnaître l’influence d’une maladie transmissible par la voie de l’hérédité ; on a du moins par devers soi l’observation xxn, établissant l’action de la syphilis héréditaire, et les remarques non moins décisives de M. Morel, concernanl la folie héréditaire. «La stérilité, écrit cet auteur, si commune chez les individus héréditairement frappés de maladies mentales, quoique doués d’organes en apparence bien développés, se place, comme phénomène de lésion fonctionnelle, à côté de cet autre fait si saisissable, si fréquent : je veux parler de l'état rudimentaire des organes génitaux dans les variétés inférieures des folies héréditaires. J’ai observé ce fait sur une vaste échelle. Je n’aurais jamais cru qu’il pût être constaté dans des proportions aussi énormes. L’autopsie de jeunes filles de 18 ans à 20 ans, chez lesquelles aucun phénomène de puberté n’avait été signalé, m’a révélé l’état rudimentaire des ovaires et de l’utérus, au point que ces organes présentaient un véritable état d’atrophie et n’étaient pas plus développés que chez des enfants de 5 à 6 ans 1 . » Après cette citation, motivée par l’autorité de l’observateur, on laissera à l’avenir le soin de décider si ce sont là des causes réelles ou de simples coïncidences.
On s’abstiendra d’insister plus longuement sur ce point obscur, et renverra au chapitre suivant l’étude des symptômes. Par cette conduite, on évitera de se répéter, et sera en mesure d’en présenter un tableau plus fidèle et tout à la fois plus complet.
• Morel; Traité des maladies mentales, pag. 567. Paris, 1860.
S iv.
Au lieu d’exister des deux côtés, l’état rudimentaire peut s’observer sur un seul de ces organes. Cette circonstance, anormale dans l’espèce humaine et dans les mammifères, est au contraire la règle dans la classe desoiseaux : à l’exception de l’ordre des rapaces , toutes les espèces renfermées dans les autres ordres ont l’ovaire et l’oviducte gauches bien développés, alors que les mêmes organes sont, du côté droit, à l’état, rudimentaire. Chez la femme, non-seulement le phénomène est profondément anormal, mais encore il est excessivement rare, puisque après de nombreuses perquisitions je suis arrivé à en réunir seulement une quinzaine d’exemples.
L’état rudimentaire unilatéral est compatible avec l’utérus normal comme aussi avec les diverses anomalies de cet organe. Ainsi, Boyd l’a constaté conjointement avec l’absence de cet organe, Busch avec un utérus embryonnaire, Rose avec l’utérus duplex seu dydelphis , Coley avec un utérus fœtalis; mais c’est surtout avec l’utérus unicorne et du côté de la corne rudimentaire qu’il a été observé le plus souvent (sept fois). Enfin, dans cinq cas il coïncidait avec un utérus bien conformé.
Qu’elle existe à l’état d’isolement ou à l’état de complication, elle s’offre indifféremment sous l’une et l’autre des formes précédemment décrites, mais elle ne paraît pas siéger k volonté sur l’un ou l’autre côté : elle a une prédilection marquée? pour le côté gauche, puisque sur seize cas dans lesquels cette notion a été relevée, deux fois seulement cette anomalie est signalée à droite, et encore, sur le nouveau-né dont Rosenburger a donné la description, est-il dit qu’elle n’était pas prononcée. Cette prédilection est trop accusée pour être mise sur le compte du hasard ; elle se relie à des conditions générales qui, pour être inexpliquées, n’en sont pas moins réelles, et elle est un nouvel exemple à inscrire à côté de ceux établissant la prééminence du côté droit. Je crois superflu d’insister à ce sujet, car cette particularité a été signalée par plusieurs observateurs d’une manière générale et incidemment par moi dans le travail intitulé : Des anomalies de l'homme , de leur fréquence relative.
A propos de l’absence unilatérale, on reviendra sur les lésions concomi-
tantes et sur les symptômes qui s’y relient; pour le moment, on se bornera à dire que cette anomalie est sans influence sur la fécondité des femmes ainsi que sur le sexe des produits. La femme de 47 ans dont Behling a transmis l’histoire, morte d’une rupture de la matrice à son neuvième accouchement, n’avait eu, il est vrai, que des garçons; mais c’est, pour le dire en passant, une pure coincidence et non une preuve en faveur de la localisation des sexes. A l’appui de cette manière de voir, on peut citer l’observation de Chaussier et Granville, relative à une femme qui avait eu treize enfants de l’un ou l’autre sexe, et celle du savant doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg, dans laquelle la diversité des sexes est également consignée (H).