CHAPITRE QUATRIÈME
S’il y a de l’exagération à résumer la femme dans la manière d’être de ses ovaires, il y aurait erreur non moins grande à méconnaître la place considérable occupée par ces organes dans l’économie féminine. Abstraction faite du rôle qu’ilsjouent dans l’organisme, de la part qu’ils prennent à la conservation, à la perpétuité de l’espèce, une preuve irrécusable de leur importance est fournie et par l’embryogénie et par la tératologie.
A l’encontre des trompes et de la matrice, qui ont une origine commune et offrent par suite des connexions intimes entre leurs diverses anomalies, la glande génitale a un champ spécial de développement; elle émerge isolément du blastème avoisinant le bord interne du corps de Wolff ; de là son indépendance relative, de là son existence et son développement possibles, à l’exclusion des autres parties de la sphère génitale interne. Les preuves en faveur de la justesse de celte proposition sont loin d’être rares, et on n’a pour ainsi dire qu’à parcourir les ouvrages de tératologie pour en rencontrer. Dans les monstres doubles, par exemple, les ovaires peuvent être constatés, alors que les trompes et les cornes utérines correspondantes font complètement défaut. Sur deux brebis réunies par leurs parties postérieures, Barkow a trouvé deux moitiés d’utérus, deux trompes et quatre ovaires; seulement les ovaires moyens correspondant aux cornes absentes étaient un peu plus
petits que leur congénères ' .Dans un cas analogue, Gurlt a vu la corne droite de la matrice gauche et la corne gauche de la matrice droite manquer ; dans le milieu existaient les ovaires des cornes absentes, mais à l’état rudimentaire* 2 3.
Passe-t-on des monstres aux hémitéries ou anomalies simples des organes de la génération, on recueille des exemples non moins significatifs. On peut noter leur bonne conformation, à l’exclusion des autres parties, dans les utérus embryonnaires et dans les utérus unicornes du côté de la corne rudimentaire. Il en est de même dans les cas d’absence réelle de l’utérus, comme l’ont vuBurggràve, Ziebl, Gintrac, etc., etc.
S’il est vrai que, plus un organe est important, moins communes sont les anomalies par défaut, l’absence des ovaires doit être, en vertudecel axiome, un fait excessivement rare. En même temps que les recherches bibliographiques confirment cette assertion, l’examen critique des faits, l’étude comparée de leurs relations diverses, amènent à en restreindre de plus en plus le nombre. Que dire du cas évoqué par Murat sinon qu’il fait triple emploi, n’étant autre chose qu’une indication, une allusion à l’observation publiée d’abord par Chaussier, plus tard par Granville, et que Chéreau, Rokitansky et bien d’autres avec eux ont considéré comme trois cas différents? Que dire des observations publiées par Pears (Obs. xxiv), et par Gooch4, qui sont comptées assez généralement comme doubles, bien que les différences offertes par l’une et l’autre relation soient insignifiantes, et que les points de ressemblance soient nombreux? Une erreur de traduction commise par un journal 5 fait dire à Pears que les ovaires manquaient ; mais si l’on se reporte au texte, comme cela est naturel en pareille matière, on voit que dans les deux narrations ils sont indiqués comme rudimentaires. En résumé, au lieu de deux observations, on en a une seule ; au lieu d’un nouveau cas d’absence, on a simplement un état rudimentaire.
{ Barkow ; Monstra animalium duplicia, per anatomen indagata. Lipsiæ, tom. I, sect. II, cap. I, pag. 240. 1828.
2 Gurlt; loc. cit., pag. 411.
3 Morgagni a vu manquer les deux ovaires, et la même observation a été faite, il y a quelques années, à la Maternité de Paris. Dict. des sciences méd., tom. XXXIX, pag. 3. 1819.
Robert Gooch; Lect. on midwifcry, chap. I, sect. II. Londres, 1830.
â Annales de littér. médic. étrangère, tom. I, pag, 241.
D’autres fois, on a signalé comme véritablement absents des ovaires qui, par la petitesse de leur volume, la médiocrité de leur développement, avaient échappé à un examen rapide ou superficiel. Par ce qui a été dit dans le chapitre précédent, on connaît l’histoire de la pièce de Langenbeck, laquelle, examinée à nouveau par Foerster, se trouva avoir des ovaires, un pavillon tubaire et un utérus rudimentaires. Sur une autre pièce présentée à la Société de biologie comme un exemple d’absence de l’ovaire gauche, une dissection pratiquée avec soin démontra l’existence de cet organe (Obs. xx). Tout récemment, un fait analogue s’est présenté à la Société obstétricale de Berlin (Obs. xxvn). Un premier observateur crut à l’absence des deux ovaires, tandis qu’un second en découvrit un, à l’état rudimentaire il est vrai. Pour éviter à l’avenir des méprises semblables, il suffira d’en signaler la possibilité.
Enfin, les ovaires peuvent avoir perdu leurs rapports avec l’utérus, et cependant n’en exister pas moins, soit à l’état de vestige, soit encore avec leur aspect caractéristique. Lorsque le déplacement est congénital, la glande sexuelle peut, comme on l’a vu dans le deuxième chapitre, occuper tantôt les lombes, tantôt les aines; on n’est donc autorisé à la déclarer véritablement absente qu’après l’avoir recherchée infructueusement dans ces diverses régions. Loin de moi la pensée de jeter la défaveur sur les faits qui taisent ces investigations, mais on devait tout au moins en rappeler la nécessité, car elles ont fourni l’occasion de recueillir deux cas uniques dans la science (Obs. vi et vii). Cette recherche, simplement utile alors que la matrice est mal conformée, devient rigoureusement indispensable toutes les fois que cet organe a sa configuration accoutumée : il ne faut pas la limiter aux régions sus-énoncôes, mais l’étendre alors à la cavité péritonéale tout entière. On ne veut pas insinuer par là que l’absence des ovaires ne puisse s’observer dans ces conditions, c’est-à-dire conjointement avec un utérus à forme normale ; mais on doit prévenir le lecteur contre une erreur que l’on a failli commettre il y a une quinzaine d’années. Voici en quelques lignes ce fait, instructif à plus d’un titre.
En pratiquant, en janvier 1857, l’autopsie d’une fille de quatre semaines, je ne fus pas peu surpris.de constater, avec un utérus de forme ordinaire, l’absence de l’ovaire et de la trompe gauches. Tout d’abord, j’eus la pensée
d’une anomalie, mais en poursuivant la dissection je ne tardai pas à me convaincre que cette manière d’être était susceptible d’une autre interprétation. D’une part, le petit moignon de trompe qui persistait à l’angle gauche de la matrice; de l’autre, l’existence d’un corps adhérent au gros intestin, corps altéré par l’inflammation, mais dont la composition histologique était manifestement glanduleuse, amenèrent à supposer qu’il y avait eu tour à tour inflammation de l’ovaire, adhérences de l’organe à l’S iliaque, tiraillement, et finalement section du ligament ovarien eide la plus grande partie de la trompe correspondante; tous phénomènes effectués pendant la durée de la vie intra-utérine. A l’époque, j’émis cette pensée sous forme de présomption, mais aujourd’hui les motifs d’hésitation n’existent plus, en présence des faits publiés par Rokitansky, et décrits sous le nom d ’ Axendrehung (E). Sans insister davantage, je termine par cette conclusion, qu’il faut explorer avec soin la cavité abdominale tout entière avant de se prononcer sur la nature de l’absence constatée.
Après ces considérations préliminaires, dont l’utilité n’a pas besoin d’être justifiée, les observations vont être passées en revue ; à l’imitation de ce qui a été fait pour le précédent chapitre, elles seront distribuées en deux groupes, suivant que l’ovaire manque d’un seul ou despeux côtés.
DE LABSENCE UNILATÉRALE.
Cette anomalie a été observée chez la femme et chez les animaux ; seulement, tandis que chez la première elle constitue un fait profondément anormal, chez les femelles des vertébrés elle est tantôt la règle, tantôt l’exception. Chez certains poissons et même chez quelques oiseaux, il est normal de trouver un seul ovaire; ainsi, chez les myxinoïdes, l’ovaire unique est fixé au côté droit du mésentère. Les scyllium, carchurias et tnustelus parmi les squales, ont un ovaire placé sur la ligne médiane ; enfin, d’après les recherches de Rathke, plusieurs poissons osseux se trouvent dans le môme cas.
Chez les autres espèces, chez tous les reptiles et les mammifères, il est au contraire habituel d’en trouver deux ; néanmoins et à titre d’exception, il
est possible de constater l’absence de l’un de ces organes. Sur un veau porteur d’une éventration, Goubeaux n’a constaté qu’une corne utérine et un seul ovaire ; Otto, Rayer et moi, avons fait des observations identiques sur les brebis, et avons vu la trompe et l’ovaire manquer conjointement avec la corne correspondante. Sur une truie examinée par Festal, l’ovaire et la corne utérine manquaient simultanément; en revanche, leurs congénères avaient un volume plus considérable qu’à l’état normal. Cette particularité n’existait pas sur la truie qu’il m’a été donné d’examiner ; elle n’avait pas porté, il est vrai, mais elle eût été apte à être fécondée. L’ovaire droit, qui existait seul, avait le volume ordinaire, et ses divers diamètres, relevés avec soin, ne dépassaient pas la moyenne ; il n’y avait également qu’une corne, et on ne put retrouver trace de la corne et de l’ovaire gauches (F).
Sur les vingt cas relatifs à l’espèce humaine, l’utérus avait dix fois sa conformation normale ; dans les autres, cet organe est réduit à une seule corne, et du côté de la corne manquante, la trompe, le ligament large, le igamentrond, font défaut avec l’ovaire correspondant. A cette catégorie se rattache, entre autres exemples, la pièce anatomique présentée à la Société de médecine par Jadelot, et dont Ghaussier fut chargé de faire l’examen. Elle avait été recueillie sur une femme de 21 ans qui avait eu deux enfants, fille et garçon, quoique la trompe et l’ovaire du côté droit fussent absents. Ghaussier fît remarquer que-cette pièce était une moitié d’utérus bilobé ou un demi-utérus.
Lorsqu’au contraire la corne est à l’état rudimentaire, il est plus commun de trouver l’ovaire et la trompe convenablement développés; cependant Otto a, dans un cas de ce genre, constaté l’absence de l’ovaire. Il s’agissait d’un nouveau-né aux doigts et orteils palmés, au poumon gauche non divisé, au cœur placé dans le côté droit, au rectum fermé dans toute son étendue, aux lèvres vulvaires atrophiées et au vagin oblitéré ; une seule des cornes de L’utérus était bien développée ; quant à l’autre, elle était si grêle qu’on put à peine y distinguer une trompe. Les organes urinaires étaient au contraire normaux.
Faute de pouvoir relater la plupart des exemples ayant trait à cette catégorie, je traduis le suivant, parce qu’il est peu connu et a été mal interprété.