CHAPITRE III
Y-a-til une paralysie pneumonique.
Voilà Ja paralysie pneumonique tardive telle que nous l'ont montrée la plupart des observations : il nous reste maintenant à examiner comment les auteurs ont envisagé la question, quels sont ceux qui admettent cette paralysie, ceux au contraire, qui contestent son existence.
Comme nous l'avons vu plus haut, ce sont les mémoires de Macario et de Gubler qui ont les premiers attiré l’attention sur ce point spécial de la pathologie. Le travail de Macario passa presque inaperçu. Il n’en fut pas de même de celui de Gubler ; dans la discussion qui s’éleva à propos des paralysies diffuses généralisées à la Société médicale des hôpitaux, Bergeron prit parti contre les paralysies tardives de la pneumonie. Pour lui elles n'existent pas : il n’y a entre la pneumonie et leur apparition qu'une simple coïncidence.
Jaccoud (1) est du même avis; il fait la critique des observations publiées avant lui : deux cas de Macario, dit-il, sont imputa-
bles à la diphtérie, le cas de Pidoux (obs. xurr1) n’est qu'une fausse paraplégie due à l’insensibilité de la plante des pieds. Il n’admet comme démontrées que les paralysies des bras ou des muscles intercostaux, produites par contiguité, paralysies de voisinage de Gubler qu'il compare à la paralysie du diaphragme dans le cas de pleurésie diaphragmatique ; quant aux accidents paralytiques de
(1) Jaccoun. Les paraplégies et l'ataxie du mouvement, Paris 1864.
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la convalescence, il considère que l’on doit attendre la publication de faits nouveaux pour qu'il soit permis de juger la question de coïncidence.
Les deux thèses de Brugnier et de Barnier n'apportèrent aucun autre élément à la discussion ; ce dernier auteur pense seulement que la cause de la paralysie est dans le muscle qui ne réçoit qu'un sang vicié. Aussi, l’on comprend que Grisolle dans son Traité de la pneumonie écrive les lignes suivantes : « On peut voir survenir pendant la convalescence de la pneumonie des paralysies musculaires parfois partielles, le plus souvent généralisées, presque toujours ascendantes. Je n’en ai observé qu'un seul exemple. La paralysie consécutive aux pneumonies est si rare, si exceptionnelle qu'il est bien permis de la considérer comme un fait accidentel, une complication purement fortuite, à la production de laquelle la pneumonie a pu avoir sans doute une part, mais sans pouvoir cependant établir un rapport étiologique spécial. »
M. Landouzy dans sa remarquable thèse d’agrégation a abouti à des conclusions presque analogues. Pour lui, à côté de l’hémiplégie pneumonique de Lépine — qui est réelle — il y a la paraplégie ou la paralysie diffuse post-pneumonique « dont la genèse n'a rien d'étonnant au lendemain d’une fébri-phlegmasie comme la pneumonie, mais qui esten somme exceptionnelle.» Aussi bien, il pense que parmi les paralysies rapportées à une pneumonie il y en à beaucoup dans lesquelles l’analyse des symptômes a été mal faite etleur origine véritable méconnue : c’est ainsi que la diphtérie a dû très souyent intervenir dans leur production.
Leyden à observé un cas de paralysie ascendante subaiguë après la pneumonie, Brown Sequard également ; Lépine, Grasset, Barth rappellent les observations de Macario et de Gubler et considèrent ces paralysies comme exceptionnelles. Depuis, de nouvelles observations ont été apportées en France par Bourguet et Carre, à qui on doit un important mémoire sur la question , Stephan ; en Angleterre par Leech ; en Allemagne par Bettelheim, Schœngarth, Kindt, Oppenheim : ce sont ces cas que nous avons ana-
lysés pour éssayer de tracer un tableau d'ensemble de la paralysie pneumonique.
Cette tentative est-elle légitime ? Peut-on répondre aux objections qui ont été faites par les auteurs dont nous venons de rappeler les noms ?
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Les paralysies survenant à la suite de la pneumonie ne sont très souvent, a-t-on dit, que des paralysies diphtériques (1). Le malade n’a pas eu d’angine mais le virus diphtérique a pénétré dans l'organisme par la voie cutanée, le plus souvent au niveau d’un vésicaloire ulcéré. Au premier abord, cette objection peut paraître spécieuse. En effet, dans quelques-unes de nos observations, il est fait mention de vésicaloires qui ne se sont cicatrisés qu'au bout d'un temps plus ou moins long. Chez les deux malades de Macario, les vésicatoires du dos avaient suppuré quand apparurent les fourmillements et la faiblesse dans les jambes. Dans l'observation xLiv (qui d’ailleurs est rapportée comme appartenant à la diphtérie) les vésicatoires présentèrent au bout de quelques jours des ulcérations recouverles d’une couche pultacée, grisâtre et comme gangrenée ; leurs bords gonflés, mollasses étaient entourés d’un liseré foncé, mais il n’y avait en ce moment dans la salle aucun cas de diphtérie. Est-1l permis de dire que dans ces cas il s'agissait de diphtérie ? Gubler ne le pense pas: « ne saiton pas, dit-il, que l’état couenneux d'une plaie dépend tantôt d’un excès d’inflammation, tantôt d’une manière d’être générale de l'organisme ? La vraie diphtérie ne se localise pas sur une plaie accidentelle ; si son virus s’épuise sur le premier point qu'il touche il ne saurait produire l’asthénie générale et des paralysies multiples. »
(1) Cette opinion est soutenue par Ross. ! On peripheral Neuritis, Médicalchronicle: of Manchester, Vol. n, 4890.
Nous ne saurions plus aujourd'hui être aussi affirmatif car nous: savons qu'il y a des exemples très nets de paralysie consécutive à une infection diphtérique dont la porte d'entrée a été un vésicatoire diphtérisé. Mais rien dans l’histoire de ces malades ne nous autorise à voir chez eux autre chose qu’un vésicatoire suppurant, qu'une plaie en mauvais état, peut-être même atteinte de gangrène superficielle ; l'existence de la dipthérie ne nous paraît pas démontrée.
Ajoutons que dans d’autres observations, les vésicatoires n’ont pas suppuré, que la plaie a suivi son évolution naturelle, qu'il ne peut donc alors (Leudet, Bourguet) être question de diphtérie cutanée. Enfin, dans un nombre d'observations bien supérieur où il est survenu des paralysies absolument analogues par leur marche et leur évolution à celles de Gubler et de Macario, il n’y avait même pas eu de vésicatoire ; nulle part, dans l’histoire de ces malades on ne fait allusion à un mal de gorge, même passager ; nous ne voyons pas quelle aurait pû être, dans ce cas, la porte d'entrée de l'infection diphtérique.
Cependant la ressemblance des paralysies de la pneumonie avec celle de la diphtérie est bien grande: c’est le même moment d'apparition, longtemps après que les accidents aigüs ont disparu, la même marche lente, progressive, la même prédominance aux membres inférieurs, sans aboutir, sauf dans les cas d’une exceptionnelle gravité, à la paraplégie complète, aux membres supérieurs la même sensation d’engourdissement et de maladresse. Chez le malade de M. Rendu, pour compléter la ressemblance, le voile du palais avait été le premier touché. Enfin, dans l’une et l’autre affection, la guérison est la règle après un temps variable suivant la gravité des accidents.
Cette analogie, si frappante qu'elle soit, ne permet pas cependant de confondre les deux maladies. La diphtérie est assez fréquemment suivie de paralysie tardive : une fois sur neuf, (Sané), une fois sur six, (Roger), une fois sur quatre (Lorain). Elle est de toutes les maladies aiguës celle qui est le plus souvent suivie
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de paralysies, mais elle n'est pas la seule. On à signalé des paralysies diffuses, surtout à {ype paraplégique, pendant la convalescence de la fièvre typhoïde, après la variole, la dysenterie, la diarrhée (1) : jamais cependant il n’a été question, pour les expliquer, de faire intervenir la diphtérie. C'est bien d’ailleurs l'opinion de Grisolle dont nous citons textuellement les paroles : « La paralysie diphtérique est spéciale. Je ne prétends pas pourtant qu'on ne puisse la constater dans d’autres conditions. Je l’ai vue survenir une fois, avec des caractères identiques, à la s'ite d’une fièvre typhoïde et sans que la gorge ait été préalablement enflammée. Ces paralysiés constituent en dehors de la diphtérie un accident peu commun ».
Nous avons trouvé consignée dans la thèse de Landouzy (2) une observation de paralysie généralisée survenue pendant la convalescence d’une fièvre typhoïde que nous résumons ici: elle nous paraît d'autant plus intéressante à signaler qu’elle réproduit presque exactement les traits d’une de nos observations de paralysie pneumonique ; comme dans celle-ci il y avait paralysie du voile du palais, ce qui confirme une fois de plus le fait que cette localisation peut s’observer en dehors de la diphtérie :