HISTORIQUE
§1. Cysticerque.— En 1804 déjà, Portai -(1), dans son Anatomie médicale, terminait ainsi la description de la choroïde : « J'ai trouvé des hydatides entre ces deux membranes » (choroïde et rétine). Rossi, de son côté, dit aussi en 1828 (2) avoir trouvé des hydatides dans le globe de l'œil, mais il ne donne à ce sujet aucun détail. Ce n'est que Tannée suivante (1829) qu'on observa pour la première fois, pendant la vie, un de ces entozoaires dans l'organe de la vision. Il s'agissait d'un cysticerque que Schott découvrait dans la chambre antérieure de l'œil, chez une jeune fille qui venait d'avoir une ophthalmie. Peu après, cette même malade se présenta à Sœmmering, qui reconnut aussi l'animalcule et s'empressa d'entretenir de ce cas insolite les naturalistes allemands réunis à Heidelberg, sans se douter nullement que Schott avait pu l'observer avant lui. Ce fait, remarquable en ce qu'il est le premier consigné dans les Annales de la science, fut publié en 1830 par Sœmmering dans Ylsis, d'Oken, et attira l'attention des médecins; aussi de nouveaux faits ne tardèrent pas à venir confirmer cette découverte. A la fin de l'année 1832 et au commencement de 1833, Logan donnait des soins à une jeune fille de 7 ans pour des attaques répétées d'inflammation de l'œil gauche ; quelle ne fut pas sa surprise, raconte-t-il, de voir dans la chambre antérieure de ce même œil, lorsque les symptômes inflammatoires furent apaisés, un corps presque sphérique, semi-transparent, flot-
(i) Portai. Anatomie méd., t. IV, p. 418, Paris.
(i) In cadaveri provenienti da persone, che cessarono di vivere per causa dipolipo dei seni frontali, o dei mascellari, ho trovato numerose idatidi délia grossezzadi un grano di miglio occupanti la choroïdea e la retina; e questi individui non ebbero a soifrire la mcnoma alterazione deïla vistapendente la loro vita. Page 22 (Rossi (P.), Osservazioni anatomiche e pathologiche sull' organo délia vista, etc. Gcnnajo, -1828.
tant librement, animé de mouvements propres et qui ne pouvait être qu'une hydatide vivante.
11 était parfaitement établi dès lors que le cysticerque se logeait quelquefois clans la chambre antérieure, mais on ignorait encore si ce parasite pouvait se montrer dans d'autres parties de l'œil, lorsqu'en 1838, Baum, de Dantzig, opérant une tumeur de la conjonctive, vit s'en échapper un petit corps sphérique, qui piqua sa curiosité. En l'examinant attentivement, il reconnut bientôt que cette petite sphère n'était autre que la vésicule caudale d'un cysticerque, dont la tête et le corps étaient invaginés. Au mois de juillet de la même année, Hœring observait un cas analogue, et, de son côté, Estling publiait dans le London médical gazette (noût 1838) une observation de tumeur de la conjonctive, constituée aussi par un cysticerque. Deux années plus tard, ce même auteur eut occasion d'en recueillir un nouvel exemple.
Jusqu'à présent, cette affection n'était encore connue qu'en Angleterre et en Allemagne ; la Belgique aussi ne devait pas tarder à apporter son contingent à l'histoire des parasites de l'œil. Au commencement de 1811, un fait très-curieux s'offrait à l'observation de Cunier, alors directeur des Annales d'oculistique, où il en a fait une relation bien complète. Ce cas mérite d'être mentionné à un double point de vue : pour la première fois, en effet, on voyait l'entozoaire occuper la conjonctive cornéenne et pour la première fois aussi on porta le diagnostic de cysticerque de la conjonctive. Van Onsenoort, qui venait de voir le malade, le renvoyait à Cunier en lui disant qu'à son avis cette tumeur devait renfermer un cysticerque.
En France, on ne savait encore de cette singulière maladie que ce qu'on en rapportait de l'étranger; lorsque par un de ces hasards, qu'on rencontre quelquefois dans la pratique médicale, plusieurs cas se présentèrent à Sichel père, à des intervalles peu éloignés. Au mois de juin 1845, il voyait pour la première fois une de ces tumeurs, et l'aspect anormal et tout
particulier qu'elle présentait, permit à cet illustre chirurgien d'annoncer, avec toutes les probabilités possibles, qu'elle contenait un cysticerque. L'extirpation et l'examen microscopique faits sur-le-champ vinrent confirmer le diagnostic. En janvier et en octobre de l'année suivante, deux nouveaux faits, annoncés à des célébrités du corps médical et opérées devant elles, donnèrent à Sichel l'occasion d'un mémoire (sur le cysticerque de la conjonctive), qu'il publia dans le journal de chirurgie de Malgaigne (1843-1844). Peu d'années plus tard, le même auteur rapportait une nouvelle observation, d'autant plus intéressante que pour la première fois le parasite se montrait dans le tissu des paupières. Depuis, les exemples se sont multipliés : Mackenzie, Edwin Canton, en Angleterre; J. et A Sichel, en France; de Graefe, en Allemagne, et Alessi, en Italie, ontpublié dans différents journaux de médecine, bon nombre de faits de cysticerques, tant dans la chambre antérieure de l'œil que sous la conjonctive et dans les paupières.
Nul doute désormais que le cysticerque pouvait habiter les différentes parties de l'œil, puisque, comme nous l'avons vu plus haut, Portai l'avait aussi rencontré entre la rétine et la choroïde; cependant les moyens d'investigation n'avaient pas encore permis de l'y reconnaître pendant la vie. Avec l'invention de l'ophthalmoscope on devait s'attendre à découvrir tôt ou tard l'entozoaire dans les parties profondes de l'œil. Rien d'étonnant à ce que le premier fait de ce genre ait été observé en Allemagne (1), où ce parasite existe dans des proportions beaucoup plus considérables que partout ailleurs. En 1854, en effet, de Graefe publiait dans ses Archives d'ophthalmologie un mémoire sur le cysticerque dans la rétine et annonçait en même temps la découverte qu'il venait de faire d'un cysticerque du
•(I) Le genre d'alimentation des Allemands explique suffisamment Dourquoi ils sont très-sujets à cette affection parasitaire. En fait de viande, ils l'ont usage surtout de la chair du porc, et souvent ilslaman gent sans qu'elle ait reçu une cuisson suffisante-
corps vitré, fait dont Liebreich a fait la relation. De Graefe ne tarda pas à reconnaître les effets funestes produits par le séjour de ce ver, non-seulement sur l'œil qui le contenait, mais aussi sur son congénère. Aussi l'idée de l'extraire lui vint- elle de bonne heure, et en 1856 déjà il annonce dans le même journal qu'il vient de retirer, avec succès, un cysticerque flottant librement dans le corps vitré. Dans la suite de nombreuses observations se sont présentées : de Graefe, Hirschberg, Busch, Nagel en Allemagne; Williams, Soelberg- Wells, Saemisch, en Angleterre; Marini, en Italie; S. Logestchinnoff, en Russie, ont rapporté un certain nombre de cas de cysticerques logés sous la rétine ou dans Thumeur vitrée.
En France pourtant, de pareils exemples se sont montrés assez rarement pour qu'ils méritent une mention toute spéciale.
Desmarres père a, le premier (1856) dans notre pays, observé un cysticerque dans les parties profondes de l'œil ; deux ans plus tard (1858), Folin faisait voir, dans son service à l'hôpital Necker, cet helminthe logé dans le corps vitré ; en 1862, un nouveau cas s'est offert à la clinique de Desmarres; enfin, le dernier fait, dont nous ayons trouvé la relation, s'est présenté à M. A. Sichel, qui, le premier en France, a extrait du corps vitré un cysticerque vivant (janvier 1872). Dans l'histoire qu'il fait de ce cas, cet ophthalmologiste dit bien que MM. Trélat et Ed. Meyer ont aussi rencontré, une fois chacun, un cysticerque dans les parties profondes de l'œil, mais ces deux faits n'ont pas été livrés à la publication, du moins à notre connaissance .
§2. Kyste hydatique de l'orbite.— C'est Weldon qui, le premier, parle des kystes hydatiques de l'orbite. En 1806, il publiait dans Cases and observations surgery, un cas de tumeur de l'orbite, qu'il avait ponctionnée et d'où il retira, au bout de cinq ou six jours, par le trou delà ponction, un kyste qu'il prit pour une hydatide. Un cas offrant les plus grandes analogies Lemoine. -
avec celui de Weldon s'est présenté en 1820 à Lawrence au London ophthalmic hospital, et ce chirurgien crut aussi à une hydatide. Deux ans plus tard (1822), Delpech traitait, à Montpellier, une tumeur de l'orbite de la même nature, et dans ses Cliniques chirurgicales, où il rapporte le fait, il n'hésite pas à lui donner le nom de kyste hydatique. Yelpeau, cependant (1), semble ne pas croire à ces sortes de tumeurs, et, sans parler même du cas de Delpech, il se contente de citer d'une part Guthi ie et Schmidt, de l'autre Travers, comme disant en avoir observé. Depuis cette époque, des observations authentiques et vérifiées au microscope sont venues retirer de toute contestation l'existence de kystes hydatiques dans le tissu cellulaire de l'orbite. Garcia Roméral fait, en 1845, dans le Boletin de medecina, cirurgia y farmaciade Madrid, l'histoire d'une semblable tumeur orbitaire, et en 1846, Goyrand (d'Aix), rapporte aussi dans le Bulletin de thérapeutique un exemple d'acéphalocyste solitaire de l'orbite. La même année, J. Ansiaux observait un cas semblable d'hydatide au dispensaire ophthalmologique de Liège; et ce savant chirurgien termine la relation, qu'il en fait dans les Annales d'oculistique par quelques considérations, où il dit que les exemples dTiydatides dans la cavité orbitaire, quoique indiquées dans la science, sont peu nombreux, puisqu'on n'en compte encore que six, en y comprenant celui qu'il rapporte. Depuis, trois nouveaux cas sont venus s'ajouter à ce dernier : l'un, de Bowman, s'est offert au London ophthalmic hospital, l'autre s'est présenté à de Graefe en 1863, et le dernier enfin a été publié par Gillivray, en 1866, dans Australian médical Journal.
§ 3. Filairede la conjonctive. — La présence d'un ver dans l'œil a été signalée, pour la première fois, par Spigel, en 1622 ; il s'agit d'une filaire dans l'œil du cheval. En 1782, un nouveau
(1) Dictionnaire de inéd. en 30 vol., art. Orbite. Paris. 18'i0^
• - Il —
cas de ce genre excita la curiosité publique aux États-Unis. On annonça dans les journaux qu'un cheval avait un serpent dans l'œil. On le fit voir publiquement à Philadelphie. John Morgan et Hopkinson rapportent les circonstances du fait (Davaine).
Depuis plusieurs années pourtant, un médecin français, résidant alors à Cayenne, avait déjà observé pareil phénomène dans l'œil humain même. En 1768 on amenait à Bajon une jeune négresse, dans l'œil de laquelle on voyait remuer un corps long et effilé; le médecin l'ayant extrait, reconnut un jeune dragonneau, qui s'était logé entre la. sclérotique et la conjonctive. Bajon, qui rapporte ce fait, ainsi qu'un autre qu'il observa trois ans plus tard, dans les Mémoires qu'il a publiés en 1777, ne laisse pas entrevoir qu'il éprouva à cette découverte un étonnement aussi grand que celui des Américains. A la même époque, un cas semblable et constaté sur un autre point de nos colonies venait confirmer l'exactitude de ce qu'annonçait le médecin de Cayenne. De l'île de Saint-Domingue, où il exerçait son art, Mongin envoyait, en 1770, au journal de Roux une nouvelle observation de filaire sous la conjonctive. De son côté, Guyot, chirurgien de la marine, en rencontrait plusieurs exemples dans les nombreux voyages qu'il faisait sur la côte d'Afrique, et dans les Mémoires, publiés en 1805' par Arrachart, nous voyons qu'en 1777, sur cinq cas que Guyot eut à traiter, trois fois le ver lui échappa en se retirant dans la profondeur de l'orbite.
A partir de cette époque, on n'entend plus parler de filaire de la conjonctive qu'à des intervalles espacés de plusieurs années.
En 1812, c'est l'illustre Larrey qui rapporte, dans ses Mémoires et campagnes, un cas observé à Saint-Domingue par de Lassus, officier de santé de l'armée d'occupation. En 1832, le DrRoulin (1) vient entretenir l'Académie des sciences d'un fait de
(1) Ce cas a été rapporté à tort à Clot-Beyj suivant Guyon (Acad. des
sciences, 7 nov. 1864).
dragonneau qu'il a observé à Monpox (ville située sur les bords de la Magdeleine), sous la conjonctive dune négresse, arrivée d'Afrique depuis peu de temps. Quelques années plus tard, on en rapportait un nouvel exemple de Rio-Janeiro (Brésil) rencontré par le Dr Sigaux sur une négresse de nation Mina; en 1844 Lonegen publiait dans The Lancet deux nouvelles observations, qu'il venait de recueillir sur deux sujets natifs d'Afrique. Enfin, le dernier fait de iilaire sous-conjonctivale, qu'on ait publié, a fait l'objet d'une communication à l'Académie des sciences (séance du 7 nov. 1864) de la part de Guyon, qui déjà avait eu occasion de soumettre à l'Institut un cas pareil, observé en 1837 par Blot, médecin à la Martinique. L'observation de Blot est très-curieuse en ce sens que chacun des yeux contenait une filaire, qui pouvait passer d'un organe à l'autre. C'est le seul cas qui ait offert deux vers dans les yeux du même individu.
§ 4. Larves et insectes. - Le silence des auteurs porterait à faire croire que les ophthalmies déterminées par des larves de mouches ou par d'autres insectes sont excessivement rares de nos jours. Autrefois, parait-il, ces faits se montraient plus fréquemment.
Mais à ce propos, laissons parler Carron du Yillards : « L'histoire de ce pauvre chanteur des rues, dévoré par des larves de mouches de la viande, qui infectaient surtout les paupières, n'est ni nouvelle ni unique. Lejeune, chirurgien du duc de Guise, écrivait en effet à Jacques Guillemeau (1) qu'il avait vu à Joinville extraire des vers de l'œil par une femme, qui lui raconta que cela se voyait souvent dans ce pays, et n'eusse été, dit Lejeune, que je les ay veu marcher, je n'eusse peu me persuader se pouvoir engendrer telle vermine au blanc de l'œil. Le même Lejeune vérifia plus tard la présence de ces vers dans cette partie de la Bourgogne. Jean Verbrugge, chirurgien de
(I) Jacques Guillemeau. Traité des mal. des yeux, p. 348. Paris, I60:>.
Middelbourg (Hollande) (1), rapporte des faits de cette nature, qu'il avait observés. Galtzan raconte avoir vu un jeune homme dont toute la graisse de l'œil était dévorée par des larves de mouches. Enfin on lit dans les Ephémérides des curieux de la nature, année 11e, observation 24, que l'on vit sortir, d'entre les paupières d'un homme, une grande quantité de larves sans que l'on y observât ni plaie, ni ulcération, — Pour mon compte, ajoute Carron du Yillards, j'ai vu souvent des cas analogues chez des mendiants aveugles, chez des nègres privés de la vue et atteints d'ophthalmies purulentes chroniques » (3).
Malgré ce passage du Mémoire de Carron du Villards, dont la lecture ferait croire, de prime abord, à une plus grande fréquence de ces affections, le nombre d'exemples publiés par les observateurs en est fort restreint, et dans toutes nos recherches, nous n'avons pu en rassembler que quatre cas. Les deux premiers datent de 4845 et ont été publiés par Armand
B dans Y Abeille médicale; le troisième a été observé par
Carron du Yillards et rapporté par Tettamanzy, auquel l'illustre chirurgien le fit voir; enfin le dernier fait consigné dans la science est d'un médecin vétérinaire, Nicouleau, qui fut consulté en 1859 par une femme atteinte d'ophthalmie catarrhale.
§ 5. Parasites végétaux. — Dans son Histoire naturelle des végétaux qui vivent sur l'homme et les animaux, publiée en 1 853, M. Ch. Robin rapporte, d'après llelmbrecht, le fait d'un prédicateur qui, pendant plusieurs années, fut incommodé par un corps étranger siégeant dans la chambre antérieure de l'œil. Extrait enfin, ce produit fut examiné et considéré comme un parasite végétal, que M. Robin a nommé leptomitus, mais sans
(1) Jean Verbrugge, trad. hollandaise de Jacques Guillemeau. Middelbourg, 1678.
(2) Galtzan. Disscrtatio verminarium. Strasbourg, 1721.
(3) Hist. des affections morbides de l'œil, etc. Annales d'orulistiquo, t. 33, p. 241.
y ajouter grande foi, croyons-nous, puisqu'il fait suivre l'observation d'un point de doute. - S'il n'est pas avéré que des végétaux parasites puissent se développer dans la chambre antérieure de l'œil, il n'en est pas de même pour ce qui concerne ses annexes et principalement les voies lacrymales. Des observations assez nombreuses ont parfaitement établi que des champignons se développent quelquefois dans ces parties de l'organe de la vision. Un seul parasite végétal y a été rencontré, c'est le kptothrix. Le premier cas observé appartient à de Graefe et a été rapporté dans son Journal d'ophthalmologie, en d 854. Dans un laps de vingt années consécutives, ce même auteur a pu en observer neuf autres, exemples, et en 1869, Fœrster, de Breslau, fait dans la même publication l'histoire d'une observation d'amas de champignons dans le conduit lacrymal inférieur. Schirmer a publié un fait semblable en 1871 , dans le Ktinische Monatsblatler fur augenheilkùnde.
Division. — Parmi les parasites qu'on rencontre dans l'organe de la vision, les parasites animaux sont, sans contredit, les plus importants à connaître ; nous commencerons donc par eux, réservant aux végétaux la seconde partie de ce travail.
Des parasites animaux, le cysticerque s'observe le plus souvent et offre le plus d'intérêt. Son histoire nous occupera tout d'abord; nous entreprendrons ensuite l'étude des kystes hydatiques de l'orbite, pour passer, en dernier lieu, à celle de la filaire et des différents insectes.
L'ordre à suivre dans ces différentes descriptions nous est naturellement tracé : nous prendrons les entozoarres d'abord dans les parties superiicielles de l'œil, pour les suivre par région, dans les autres parties où ils se sont présentés.