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DES AGES

Enfance et jeunesse. — Quand l'homme arrive en ce monde, il ne sent presque pas son existence; son corps ne peut se soutenir, et son aine manifeste à peine en lui sa présent; végéter et sentir est toute sa vie. Ici c'est le lieu d'admirer la sagesse de la Providence qui, ayant destiné l'ame humaine à vivre unie au corps, n'a pas voulu qu'elle jouit de la plénitude de ses facultés, avant que les organes fussent en état d'obéir à ses ordres. Autrement, combien n'eût pas été malheureuse la condition de l'homme? Rempli de désirs et inhabile à les satisfaire, doué d'un besoin d'activité immense et incapable de se mouvoir, il eût été comme emprisonné dans son corps; son arac eût souffert un horrible esclavage. Tel n'a pas été le vouloir du Très-Haut, il ne permet pas que l'esprit se développe avant les organes. Si du reste l'intelligence était entière aussitôt que l'homme est né, elle abuserait des forces physiques dès qu'elles seraient capables d'agir, et le corps s'étiolerait dans cette dépense prématurée. L'enfant au berceau n'a pour ainsi dire que des instincts destinés à ses besoins animaux, et ses passions sont fort restreintes. 11 manifeste avec énergie l'envie de prendre des aliments; il entre en colère s'il n'obticnl pas ce qu'il veut. Déjà une instinctive jalon-

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sie s'empare de lui quand un autre est l'objet des soins ou des préférences de sa nourrice. Beaucoup meurent en bas -âge étouffés sous les étreintes de cette passion , sans que les parents aient deviné la cause de leur mal. De nombreuses observations ont prouvé la vérité du fait que nous avançons. Quand les enfants grandissent, la gourmandise, la jalousie encore, la paresse, sont leurs passions principales. Mais bientôt l'horison intellectuel s'élargit, les forces physiques se développent, et le jeune homme entre impétueux et fier dans la carrière que l'avenir ouvre devant lui.

In sang vif et bouillant excite son cerveau et fait battre son cœur; il semble qu'une exubérance de vie et d'énergie cherche à se faire jour hors de lui. Toutes ses facultés se dilatent et s'épandent. Le visage toujours animé par les ris , toujours embelli par les teintes brillantes de la santé, reflète la joie du cœur et la vigueur du corps. Aucun souci n'a flétri de ses rttfcs la pureté de son front. Le feu du courage éclate de toutes parts dans cette riche et belle organisation. Voyez quelle assurance dans le regard, quelle noble fierté dans le maintien, quelle franchise dans toute l'habitude extérieure. Le jeune homme voit l'avenir à travers les rêves dorés de l'espérance; tout lui sourit et l'appelle; il n'a point encore heurté les tristes réalités de l'existence , et ne sait pas que toutes ces brillantes promesses ne sont qu'un mirage illusoire; il rêve la gloire et les succès, se crée une carrière semée de plaisirs et de triomphes. Il a confiance dans les hommes et dans les choses , car il ne les connaît pas encore ; il dédaigne la prudence et se rit des conseils; il a foi dans sa puissance , parce qu'il ne l'a pas encore essayée; généreux et compatissant, il se sacrifie volontiers pour autrui ; les larmes qu'il voit répandre font couler les siennes; il se laisse toucher par les démonstrations des trompeurs et des méchants. Pour lui, pas d'impossibilités, il brave les dangers et marche droit aux obstacles ne sachant employer ni la ruse ni la patience. Il méprise l'argent et la fortune, parce qu'il sent en lui suffisant-

meut d'éléments de bonheur. Incapable do dissimulation, do mensonge , de tromperie, il croit à la bonté dos autres, et sa candeur est telle, son inexpérience si profonde, qu'il rougirait de prendre vis-à-vis d'eux les plus légères précautions. N'écoutant que l'impétuosité de son cœur et les brûlantes inspirations de son intelligence, il croit tout savoir et n'a foi qu'en lui seul; aussi, se prononce-t-il avec une incroyable facilité, prenant le ton tranchant et affirmatif sur toutes les questions, prétendant dominer dans toute discussion. Quelquefois il se porte aux plus déplorables violences, mais suis les avoir jamais méditées, car il n'y a pas en lui de médian coté ; ses haines n'ont pas de consistance. L'amour le subjugue et le domine facilement; pour cette passion, il n'est pas de sacrifices qu'il ne fasse, pas de dangers qu'il n'affronte. Voluptueux et doué d'une exquissc sensibilité, il cherche avidement les jouissances; l'impétuosité même de ses passions les rend inconstantes et capricieuses. Les plus ordinaires, chez lui, sont l'espérance, l'orgueil, l'amour, l'amitié, le libertinage, le courage, l'inconstance, la curiosité, la pitié, l'amour de la liberté, celui de la terre natale, les affections de la famille, la jalousie. A cette période de la vie, on est capable de grands crimes et de vertus fougueuses.

Age mcr — L'homme, à cet âge, a jeté peu a peu derrière lui les illusions de la jeunesse, lutté corps à corps avec les difficultés de toutes sortes, appris à connaître les hommes et les choses. Il met l'expérience à la place de ses rêves, et règle sa conduite d'après les conseils de la prudence; il consulte l'intérêt personnel et ferme peu à peu son cœur à toutes les impulsions généreuses et spontanées qui entraînent le jeune homme. Les choses lui apparaissent d'une façon positive; il connaît le prix de l'or et ne dédaigne plus les faveurs de la fortune; vaniteux et ambitieux, il désire les places, les déco rations, le commandement, il veut acquérir et agrandir son domaine. Exempt de la prodigalité du jeune âge, il méprise l'avarice do la vieillesse, mais il devient rangé, économe,

ami de l'ordre. N'agissant. qu'après réflexion, il emploie volontiers , pour arriver à son but , la dissimulation et la ruse.

A eette époque de l'existence, un certain calme succède aux entraînements d'autrefois. On prend des habitudes sédentaires, et ce n'est qu'avec peine que l'on s'éloigne de son foyer. Quant aux jouissances qu'on se permet, on les réfléchit comme tout le reste ; les plaisirs physiques de l'amour ont alors plus d'attrait que ses douceurs morales. On s'adonne volontiers aux plaisirs de la table; peu à peu le cœur se ferme à la pitié et se fortifie dans ses haines. Parfois les réflexions sérieuses que l'on fait, ramènent à Dieu et à la pratique des devoirs religieux. Les principales passions de l'âge mûr, sont la prudence, l'ambition, la vanité, la dissimulation, la ruse, la gourmandise, l'ivrognerie, l'égoïsme.

Vieillesse. — Quand la triste vieillesse vient affaiblir notre esprit et nos organes, elle nous enlève en grande partie les passions du jeune âge et nous en apporte de nouvelles.

Les facultés du vieillard ne s'épandent plus au dehors, mais se concentrent en lui-même; pour lui, tout se montre à un autre point de vue. Il a fait l'échange de l'avenir contre le passé , de l'espérance contre la résignation ; il a mis à la place des douces illusions qui font le charme du printemps de la vie, l'expérience fatale des hommes et des événements. Il sait désormais le dernier mot des destinées humaines. Jeune , il prodiguait sa vie comme un trésor inépuisable ; maintenant , circonspect et méticuleux , rapportant tout à lui-même, on dirait qu'il livre avec parcimonie ses jours au torrent des âges. Sa pensée s'attache comme un lierre aux ruines des années, il a d'immenses terreurs du trépas qui le menace, et sait que rien ne peut le détourner de la pente fatale qui mène à la tombe; cependant tous ses efforts tendent à reculer ce moment suprême. L'égoïsme le plus profond domine l'ame du vieillard, les malheurs d' autrui n'éveillent plus sa sensibilité. La mort de ses amis, de ses proches , les désastres qui affligent l'humanité, ne font plus couler ses larmes. Les maux qu'il redoute le

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rendent insensible aux calamités des antres. Cette indifférence est un moyen que la Providence emploie pour rendre nos derniers instants moins terribles. La vie est moins pénible à quitter pour celui qui n'aime plus rien ici-bas, et qu'aucun lien ne retient à la terre.

Le vieillard est conteur, menteur même quelquefois; sa mémoire lui retrace tant d'événements divers, qu'il doit naturellement aimer à charmer, en évoquant leur souvenir, les longues heures de sa vieillesse, impuissante à jouir du présent. Si parfois il choque la vérité, c'est qu'il veut attacher plus d'intérêt à ses narrations, ou bien que la mémoire du passé a peu à peu subi l'outrage des ans qu'elle a traversés. Quand il est caduc et complètement affaibli par l'âge, il n'a plus cette lucidité morale qui permet de distinguer le vrai du faux, les bons des méchants. Ne pouvant plus rien vérifier par luimême , il est facile à surprendre et se laisse abuser par ceux qui ont sa confiance; mais si ses facultés conservent encore quelque énergie, l'expérience qu'il a des hommes, les nombreux mécomptes qu'il a éprouvés, les tromperies dont il a été victime , le rendent soupçonneux , méfiant , le mettent toujours en garde contre ceux qui l'approchent, et font qu'il se laisse difficilement tromper.

Une des passions les plus fréquentes de la vieillesse, c'est l'avance. A cette dernière période de la vie, l'homme comprend son impuissance et sa faiblesse; il sait qu'il faut acheter les services nécessaires à son grand âge, aux infirmités de toutes sortes qui l'assiègent. Quelque rapproché que soit alors le terme présumé de sa carrière, il s'imagine toujours n'avoir pas assez pour y arriver. Il entasse l'or et l'argent, il thésaurise ; du reste, il lui en coûte peu pour restreindre ses dépense* ; les goûts, les passions qui le sollicitaient jadis, ont perdu sur lui leur empire. Désormais le soin de sa conservation , de sa santé, est la seule chose qui le préoccupe; mais toujours il revient à sa passion dominante, la crainte de la mort. Au dedans de lui , hors de lui, tout le ramène à cette pensée; ses

forces s'en vont, son esprit baisse, tous ceux qui l'entourent disparaissent successivement de la scène du monde; il ne peut so faire d'illusion sur les nécessités de la loi fatale qui pousse dans le tombeau tous les êtres vivants. Bientôt cette heure suprême va sonner; quelque faibles que soient alors les liens qui le retiennent à la terre , il craint de les briser, il redoute la souffrance et l'anéantissement. 11 n'est pas possible , d'ailleurs, qu'il songe sans effroi à ce moment solennel, où son ame, se dégageant de sa prison, va entrer dans un monde nouveau pour elle. Il vapalloir quitter ce séjour d'obscurités et de mystères, pour un autre, où la science est le soleil de l'ame , et se trouver en face des splendeurs divines. Il va paraître devant un juge qui sonde le fond des cœurs, devant un juge terrible peut être, car nul ne sait l'étendue des sévérités du Très-Haut. Il y a dans toutes ces pensées quelque chose qui saisit l'esprit , qui l'étonné et le glace'de frayeur. C'est sous leur influence que le vieillard parle sans cesse de la mort , qu'il ne redoute pas, dit-il, parce que c'est la loi commune, le terme obligé de tout ce qui existe. S'il ne la redoutait pas , il ne s'en occuperait pas toujours ainsi ; il ressemble aux hommes qui parlent haut, ou qui chantent dans les ténèbres, pour se donner de l'assurance. S'il a tant d'horreur du trépas, que serait-ce jlonc, si la Providence ne l'y avait pas préparé, comme nous l'avons déjà dit, en lui enlevant uue partie des agréments de la vie, en émoussant ses facultés morales?

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