PATRIOTISME
Au point de vue le plus général , tous les hommes sont frères ; ils forment une grande famille qu'on nomme la société humaine. A titre de membres de cette immense association , ils sont tenus à l'accomplissement de certains devoirs généraux d'humanité, de charité , que la communauté d'origine et les préceptes divins leur imposent. Mais, eu égard aux divisions territoriales du globe , aux variétés de climat , aux besoins divers qu'elles font naître, aux langages, ils se sont séparés en associations secondaires qu'on nomme des nations.
Chaque nation jouit d'une existence individuelle qui gît dans son organisation politique, morale et religieuse. Cette
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organisation est formulée dans des lois qui sont 1 expression de*5 conventions et des besoins sociaux. I ne autorité, un gouvernement , sont chargés de les faire exécuter et de veiller a la prospérité nationale.
On appartient à la nation par le l'ait de sa naissance et de l'éducation qu'on a reçue. Ainsi conçue , la nation c'est la patrie, au sein de laquelle chaque homme jouit des avantages que procure l'existence collective , et consacre ses facultés à son propre bonheur et à celui de tous.
La voix est la manifestation de l'intelligence; le langage est la forme des idées ou la représentation parlée de ce que l'intelligence a conçu et veut exprimer au dehors. La xoix appartient à L'essence de l'homme, au fond même de sa nature ; le langage est soumis à sa volonté. L'homme fait et modifie ce dernier en le limitant, en lui donnant une forme déterminée, pour déterminer aussi l'idée qu'il veut traduire. Chaque peuple s'est créé des formes de langage particulières, en rapport avec la nature au sein de laquelle il vivait, avec les objets qui s'y trouvaient, avec ses besoins , ses penchants et ses goûts. Ces formes diverses et conventionnelles constituent les langues , qui marquent d'un cachet spécial les nationalités diverses. Ce sont elles qui tracent les circonscriptions des contrées, et qui établissent entre tous les membres des sociétés humaines ce lien moral qui les unit comme les parties d'un même corps.
C'est par la langue maternelle qu'on tient le plus à la patrie ; c'est en elle et par elle qu'on se développe intellectuellement, qu'on reçoit les notions, les connaissances de tout genre qui sont le domaine de la nation. La langue, c'est en quelque sorte le terrain dans lequel pousse l'intelligence; elle y grandit et \ atteint la puissance dont elle est susceptible. C'est le moyen de communication qu'ont tous les citoyens entre eux . le véhicule ù laide duquel ils se transmettent les arts ,
les sciences , les notions de la morale , et tons ces principes de civilisation qui font la grandeur des peuples et le bonheur des individus.
Ainsi , la patrie prend l'homme au berceau , l'adopte à sa naissance, protège ses jeunes années et garantit son avenir. Elle fournit à son esprit, à son cœur, aussi bien qu'à son corps, une nourriture convenable. Elle le fait jouir des bienfaits de l'éducation scientifique , morale et religieuse. Elle l'associe à tous les avantages de la civilisation, lui donne les leçons de l'expérience, et lui inculque de toutes façons les idées d'équité , de justice ; elle a des écoles pour l'instruire dans le bien , des lois pour l'y maintenir , des châtiments pour l'y faire rentrer et le punir d'en être sorti. Sous ce rapport , la patrie donne à l'individu incontestablement plus qu'elle ne reçoit de lui. Pour son concours qu'elle lui demande , elle le rend participant de tout le bien qu'opèrent les autres hommes. Elle ressemble au créateur qui ne demande aux mortels que de la reconnaissance et de justes hommages pour les inappréciables trésors de faveurs et de grâces dont il les comble. Elle représente Dieu sur la terre , par ses bienfaits , par son autorité , par son amour , elle a donc des droits suprêmes à notre gratitude. Elle est revêtue d'un caractère de sainteté que nous devons respecter toujours.
Quand nos mères nous ont enfantés à la vie , c'est elle qui nous couvre de son aile , qui nous comble de faveurs et qui a pour nous une sollicitude maternelle ; elle a donc droit à notre piété filiale. Nous lui devons le même amour qu'à nos parents, la même reconnaissance et le même respect. Nous ne pouvons, sans ingratitude, manquer à ces devoirs; tenant d'elle tout ce que nous sommes, nous devons être disposés à tout lui donner , à lui faire l'offrande de notre vie. Ces préceptes sont d'accord avec la justice qui, dans toute association , met l'intérêt général au-dessus de l'intérêt particulier , avec les commandements évangéliques qui nous prêchent la charité jusqu'au sacrifice.
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La patrie a droit à notre respect, à notre attachement un Lo lable , malgré ses erreurs el ses fautes. Nous pouvons Intérieurement les déplorer, mais jamais l'accuser ouvertement, lu
fils doit-il accuser son père? doit il mépriser le sein qui 1 ;i nourri ? n'est-il pas maudit au contraire, quand il commet de pareils crimes? A plus forte raison, combien n'est pas abominable la conduite de celui qui prend les armes contre son pays; qui lève une main parricide sur la tète de la patrie; qui s'unit contre elle aux étrangers , viole ainsi le pacte social et les sentiments les plus nobles ([lie la nature ait mis dans le cœur humain.
Dans aucun cas, il n'est licite de s'insurger contre sa patrie. Cependant , nous n'irons pas ici jusqu'à prétendre que ce principe doive être applicable au cas où des usurpateurs féroces, où des t\ ians sanguinaires , assis au faite du pouvoir, prétendraient identifier avec leurs forfaits la cause de la sainte patrie. Il est de nobles résistances, et les horreurs de 9.3, qu'on commettait en son nom , n'étaient que d'intolérables atrocités. Dans ces calamités publiques, elle n'est pas avec les bourreaux , elle est avec les opprimés et les victimes. Quand deux partis sont en présence, elle se réfugie du côté des principes, de la religion, de la modération. Jamais elle ne préside, déesse impitoyable, au massacre de ses enfants. Elle n'a point pour trône les éebafauds, et ses piètres ne sont point des sicaires. C'est ainsi qu'on doit envisager la patrie sous le rapport moral.
Sous le rapport politique , la patrie c'est la chose publique. C'est l'intérêt commun, qui embrasse les intérêts privés et les rapporte tous à lui. c'est le centre d'un cercle qui réunit dans un seul point tous les rayons qui partent de sa circonférence. 11 n'existe que dans les états où les citoyens . égaux devant La loi, participent aux bénéfices comme aux charges de l'association civile. Là seulement on peut trouver le patriotisme politique
11 y a trois formes primordiales de gouvernement : le despotisme, la monarchie, la république.
Dans un état despotique, on ne trouve qu'un maître et des esclaves. 11 n'y a que des habitants et pas de citoyeus. La volonté du despote est la loi qu'il faut suivre, et ses moindres caprices sont des obligations pour ses sujets. Ce n'est point le patriotisme , l'amour de la chose publique , qui sont le ressort d'un tel gouvernement ; c'est la crainte, la ci ainte seule , qui maintient les peuples dans l'obéissance , qui les domine sans cesse , et leur fait régler leur conduite et lrurs actes sur l'amour de la conservation. C'est la crainte qui préside à leur éducation , en leur faisant redouter le tyran; qui les abrutit, en leur faisant considérer la science comme chose dangereuse , puisqu'elle mène à l'émulation qui ne peut se donner carrière sous le despotisme, jaloux de tout ce qui s'élève.
A quoi servirait que l'éducation formât de bons citoyens et inspirât le patriotisme ? Ils ne pourraient que détester l'ordre de chose établi et s'appliquer à le renverser. La main de fer qui se tient continuellement levée sur le pays pour le maintenir , les aurait bientôt écrasés. Sous un tel régime, les hommes peuvent bien se préoccuper de leurs intérêts privés , de leur fortune; mais ils n'ont point les vertus civiles qui font aimer la chose publique. Elle est tellement identifiée avec la personne du despote que tout autre iutérèt disparait devant le sien.
Il n'est qu'une chose qui soit au-dessus du despote dans un tel gouvernement , c'est la religion , parce qu'elle vient de plus haut que les hommes , et plane également sur la tète du maître et des esclaves. C'est le seul frein que le despotisme reconnaisse et redoute.
Il est à remarquer que partout où la religion catholique a propagé ses croyances, partout le despotisme a reculé devant elle.
Il ne peut pas exister longtemps sans l'ignorance et sans la cruauté des princes, sans l'abrutissement des peuples,
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car, dans les conditions opposées , un despote honnête et juste ouvrira la porte aux progrès, et tempérera lui-même son autorité par des lois qui seront un frein pour ses successeurs.
C'est ainsi que la religion a fait (Mit ici peu a peu l'humanité dans les \ oies de la science et de la liberté.
Matériellement, les basses classes du peuple peuvent être heureuses sous un despote qui ne craint et ne frappe que les puissants, que les hommes capables de lui faire antagonisme.
Dans un état monarchique, la chose publique c'est le gouvernement du souverain ; c'est lui qui veille sur l'exécution des lois, sur la gloire du pays et sur les intérêts communs. Les sujets n'ont que des garanties et des devoirs; ils n'ont point de droits reconnus. Le patriotisme politique ne saurait exister chez eux , et pourtant ils ont un mobile d'action qui manque aux esclaves des despotes. C'est l'émulation qui peut se développer sous les garanties légales, et concourir indirectement au bien du pays dans un but personnel de gloire et d'honneur.
C'est là que, pour acquérir des honneurs, des titres ou des places , on travaille pour le bien commun en servant le prince. L'honneur tient la place du civisme et pousse aux belles actions. On arrive aux mêmes résultats quoique le but soit tout différent. On sert le souverain avec une sorte de religion , et les services qu'on lui rend rejaillissent sur le pays dont il est le chef. La différence fondamentale qui existe entre l'obéissance qu'on a pour le despote et celle qu'on a pour le monarque , c'est que la première est forcée et que l'autre est volontaire. Quand le despote commande , il faut obéir ou mourir : quand le monarque donne des ordres, on peut s'abstenir de les exécuter en déclinant les fonctions qu'on a reçues de lui. L homme, dans ce dernier cas, suit son libre arbitre; il a pour règle sa conscience ou son intérêt prive. Sous cette forme de gouvernement, le souverain crée autour de lui des castes, qui de-
viennent le plus ferme appui de sa puissance. C'est ainsi que , dans nos monarchies, la noblesse environnait le trône et lui prodiguait son sang et sa vie. Chevaleresque dévoùment commandé par l'honneur, qui produisit longtemps les mômes effets qu'un véritable patriotisme. Sous un tel régime , les peuples sont ordinairement heureux; ils n'ont point à craindre les agitations intérieures , les troubles qui fermentent dans les états démocratiques. Le ressort des monarchies, ce n'est point la vertu des citoyens , c'est le point d'honneur qui les dirige , excité sans cesse par les privilèges accordés à certaines classes au détriment des autres.
Dans la république ou la démocratie, on trouve le patriotisme proprement dit. C'est la vertu qui est le ressort de ce gouvernement. Il ne peut exister que par elle. Le bourreau maintient le despotisme ; les lois établies et appliquées par un homme qui se juge au-dessus d'elles , maintiennent la monarchie. Mais dans la république, où chaque citoyen participe au pouvoir, est législateur et souverain, l'ordre deeboses ne peut durer , si la vertu cesse d'exister. Il faut , de toute nécessité , que les citoyens , qui n'ont rien au-dessus d'eux , aiment assez la loi pour l'exécuter, et la patrie pour la servir. Ce qui constitue le bon citoyen , c'est l'amour de la chose publique poussé jusqu'au renoncement à soi-même.
Sous une monarchie , si les lois ne sont plus exécutées, c'est que le souverain a relâché les rênes de sou autorité; il peut les ressaisir quand bon lui semble. Dans une république, si les lois cessent d'être respectées, cela tient à la corruption du peuple, et la ruine est inévitable. Il est indispensable que le citoyen possède toutes les vertus privées qui sont la conséquence du vrai patriotisme. Dès qu'il est dominé par les passions , dès qu'il écoute leur voix , il se recherche luimême, il se préfère à la chose publique. Sans des mœurs pures , sans des croyances religieuses , profondes , sans une extrême frugalité, on ne pourra jamais soutenir unedémocra-
lie. Les passions éveillent l'ambition pour se satisfaire, et l'ambition des particuliers est la ruine de l'état.
Il est des peuples qui doivent être transitoirement soumis à des lois indépendantes de leur volonté ; ils sont incapables de se conduire eux-mêmes. Quels efforts inouïs n'ont pas faits l'Angleterre et la France pour se constituer en république? Après avoir donné au monde le spectacle des agitations intérieures les plus violentes; après s'être déchiré les entrailles par des horreurs inconnues dans l'histoire , ces nations ont dû confier leur salut au gouvernement qu'elles venaient de proscrire. Quand Sylla, César et Néron dominaient dans Rome , était-ce l'existence de ces hommes qui renversait la démocratie? Quand Sylla rendit à Rome si liberté; quand Brutus tua le dictateur; quand Néron fut assassiné , la république se releva-t-clle? Le mal n'était point dans la tyrannie, il était dans la corruption des citoyens devenus ambitieux, débauchés, avares ; des citoyens qui avaient cessé de préférer la république à eux-mêmes.
La démocratie est faite surtout pour les nations naissantes ; elle fait leur éducation , leurs mœurs , leurs usages; mais un peuple qui a reçu l'éducation du despotisme ou de la monarchie , un peuple qui n'est pas essentiellement vertueux, aura d'immenses difficultés à se constituer en république.
Le patriotisme est la vertu-mère qui soutient les démocraties ; elle se nourrit dans l'égalité des citoyens. Chacun d'eux , égal à celui qui gouverne, ne voit point en lui un maître, mai> mi citoyen dévoué, chargé momentanément de fonctions publiques. Il est libre avec les lois; il identifie ses intérêts avec ceux de tous, car il partage avec tous les droits et les obligations. C'est une communauté où nul n'est le maître , où nul n'est esclave, lu tel régtme obtient l'amour des citoyens, par la liberté qu'il leur accorde , par les droits qu'il leur confère. La démocratie absolue est le plus beau des gouvernements : c'est un idéal de perfection , auquel les hommes n'ont
jamais pu atteindre. Dans les états les plus démocratiques , il y a toujours eu des nuances entre les classes de citoyens , des pouvoirs exorbitants, des injustices criantes. Les Ilotes de Sparte, les patriciens de Rome, le Conseil des Dix à Venise , ne sont-ils pas la preuve éternelle de cette vérité que , dans leurs institutions les plus parfaites , les hommes laissent toujours subsister des vices dépendant de leurs passions mauvaises ; des vices, en flagrant délit d'opposition avec les principes qu'ils proclament.
Depuis quelque temps nous avons mêlé l'élément monarchique et le démocratique, pour constituer ce que nous appelons le gouvernement représentatif. C'était une idée féconde en soi , mais qui n'a fait qu'avorter dans l'application ; quelques efforts que nous ayons faits depuis 20 ans , nous n'avons pu trouver assez de patriotisme pour constituer l'élément démocratique du pouvoir. Nous avons créé une arène où la corruption déborde , où les ambitions , où les intérêts privés , s'agitent d'une façon désastreuse pour la chose publique. La représentation nationale n'est qu'un immense embarras pour la marche des affaires , parce que la vertu manque , et que sans ce ressort rien ne peut exister que la force. Ici , nous ne critiquons point le principe du gouvernement, nous ne le discutons pas : pour nous, ce principe est excellent. Seulement, pour l'appliquer , il faudrait aux citoyens du patriotisme, ils n'ont que de l'ambition ; il faudrait de la vertu , ils n'ont que des passions ardentes, qui cherchent leurs satisfactions dans les fonctions publiques et dans les trésors de l'état. Et nous voudrions arriver à la république, nous qui n'avons pas assez de patriotisme pour soutenir dignement ce gouvernement mixte que nous avons fondé ! Nous avons besoin d'être conduits : c'est déplorable, mais c'est réel. Parmi ceux qui marchent en tête du progrès, qui nous convient à la démocratie de l'avenir, on trouve de nobles intelligences en proie à de généreuses illusions, mais plus souvent des prédicateurs industriels qui fomentent
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les passions privées, qui offrent partout dos débouchés à l'ambition d'amasser, qui allument l'intérêt dans Le cœur des hommes. Ce D'est point ainsi qu'on marche à la république : il n'est qu'un chemin pour y arriver, la vertu. Si elle doit être, elle naîtra de la bonté des institutions, de la transformation des peuples. Jamais elle ne sortira des ambitions privées , pas plus que de L'émeute ni des barricades.
Instinctivement les hommes sentent leur faiblesse, et la main puissante qui les créa a laissé dans leur ame l'empreinte de la grandeur divine. Partout et toujours, il faut qu'ils attachent leurs croyances à quelque chose de suprême et de plus grand qu'eux, qui soit le but de leurs efforts et l'objet de leur vénération. La pensée de Dieu se voile sous mille formes, et le sentiment religieux s'exprime de mille façons dans le cœur humain. Les anciens, aux yeux desquels les dieux étaient cachés sous des croyances fabuleuses, ' absurdes, firent de la patrie leur Dieu, du patriotisme leur religion. Ils ne virent pas de but plus grand devant eux, et leur patriotisme devint immense ; ils subordonnèrent tout à lapatrie. Les dieux étaient ses serviteurs ; leurs fonctions étaient de veiller à sa prospérité ; on en faisait pour elle comme on faisait des magistrats.
Devant ce culte suprême de la chose publique , tout s'inclinait avec respect ; le citoyen n'avait rien de plus cher que sa patrie, il lui sacrifiait sa fortune, ses amis, ses parents, sa propre existence. Mourir pour elle, était le plus grand acte de vertu qu'on pût accomplir. Léonidas et ses trois cents Spartiates qui s'immolèrent aux Thermopyles, savaient bien, en s'y rendant , quel serait leur sort.
La plupart du temps , chez les anciens, les premiers magistrats de la république étaient aussi les prêtres do culte. La fusion de l'étal et de la religion était entière ; lapatrie avait donc sur l'esprit et le cœur des citoyens un immense ascendant. Son intérêt l'emportait sur tout, même sur le- notions d'éqnité naturelle ; c'est ce qui explique les injustices, les
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fourberies, les iniquités de toutes sortes qu'on trouvait licites, quand l'intérêt de l'état le demandait. A Lacédémone , le vol entrait dans l'éducation de la jeunesse. Dans ce pays , berceau de la liberté , s'offrait le spectacle du plus rude esclavage : les Ilotes cultivaient les terres , pendant que les nobles Spartiates s'occupaient des eboses publiques. Cette lèpre de l'esclavage désbonorc toutes les républiques de l'antiquité ; mais on croyait alors que le bien de l'état excusait tout, permettait tout, jusqu'à la perfidie , à la cruauté et à l'esclavage.
Ce fanatisme enfantait des dévoùments sans bornes : il nous explique ces actions étonnantes , ces guerres de géan ts, soutenues par de petites nations, dont l'histoire ancienne est remplie ; il nousexplique aussi la mort sublime de tant de citoyens : Bru tus met à mort ses enfants ; les vieux sénateurs , quand Brennus entre dans Borne , ne pensent pas que la dignité de la patrie leur permette d'abandonner leur ville ; ils tendent la gorge à l'épée des Gaulois. Béguins , en se livrant aux Carthaginois , préfère une mort horrible à la honte que ferait rejaillir sur la patrie le parjure d'un de ses fils.
Quand la corruption des mœurs , le luxe et l'ambition des citoyens détruisirent dans Borne le sentiment de laliberté, beaucoup de citoyens préférèrent la mort au despotisme ; Brutus , Cassius, Caton, se percèrent de leur épée ; Cocceius Nerva, riche et puissant h la cour, se tua parce que la Borne des empereurs n'était plus celle des Scipion et des Emile; Granius et Statius, graciés par Néron, ne voulurent pas devoir l'existence au tyran de leur pays , ils se poignardèrent.
Le fanatisme de la patrie se montra chez bien d'autres peuples de l'antiquité , et s'y manifesta par des actions bien plus étonnantes: quand Marias eut vaincu les Ambrons, peuples de la Gaule , leurs femmes vinrent lui demander qu'on respectât leur honneur et leur liberté; sur son refus, elles égorgèrent leurs enfants et se pendirent toutes à des arbres.
Trois fois la ville de Xante, dans la Lycie , se brûla pour se soustraire au joug de la conquête : la première fois devant
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l'armée d'Harpage, lieutenant de Cyrus ; la seconde lois pour échapper à \le\andre-lc-Grand ; la dernière pour échapper à Brutus, qui assassina César. Brutus, instruit de cet horrible désespoir et de ce grand courage, offril une récompense à tout soldat qui sauverait un Xantbien ; mais on ne sauva que cent cinquante femmes , qui manquaient d'époux , pour les égorger.
I n trait semblable de patriotisme se renouvela dans une ville indienne assiégée par Alexandre, et dans Abbydc, assié gée par le dernier Philippe de Macédoine. Alexandre se conduisit comme Brutus; mais Philippe se retira, donnant aux habitants trois jours pour se tuer à leur aise ; des le lendemain, Abbydc ne comptait plus un seul habitant.
Tous les siècles admireront le patriotisme des Grecs, devant lequel vinrent se briser les forces réunies de l'Asie ; celui des Gaulois, moins heureux, mais non moins braves contre les Romains.
Le patriotisme des anciens temps n'existe plus parmi nous, qui sommes dévoués au culte de nos passions et de l'intérèl individuel. Nous n'avons plus de Fabrice ni de Cincinnatus , chacun de nous agit pour soi ; il faut largement payer ceux qui servent l'état. Il n'y a qu'un mot pris au sérieux sur nos drapeaux : ordre public. Nous aimons l'ordre qui conserve nos propriétés, qui met nos vies à l'abri des proscriptions, mais hors de là aimons-nous la patrie, la liberté? Leur sacrifierions-nous notre fortune ou notre vie ? L'égoïsmc est le ressort des sociétés modernes et la corruption déborde de toutes parts. La milice de nos cités est composée de propriétaires , qui défendraient volontiers leurs terres , leurs maisons , leurs boutiques, mais qui sont parfaitement indifférents à la forme de gouvernement qui le-, dirige. Par amourpropre , il leur faut un semblant de liberté, qu'on les voit prostituer tous les jours aux chefs de parti dans les élections :
aux hommes du pouvoir pour des faveurs et des places. Il semble que plus les civilisations sont avancées, que plus les sociétés s'améliorent au point de vue matériel , plus elles se détériorent moralement pour la liberté.
Il y a chez nous trois classes bien tranchées de citoyens : — Les légitimistes : les vieux sentiments de l'honneur et du dé voùment sont encore vivaces chez eux ; il y a de la noblesse dans cet attachement chevaleresque qui fit pendant quatorze siècles de la monarchie de France, la plusglorieuse de l'Europe, et qui suit, sur la terre étrangère, une famille exilée. — Les conservateurs: c'est-à-dire les hommes d'ordre qui sont attachés à ce qui est , à cause des garanties qu'ils y trouvent , et qui redoutent le changement parce qu'ils ont peur d'y perdre en bien-être. — Les républicains : ce sont des hommes pour la plupart sans expérience, qui prennent leurs rêves pour des possibilités , qui ne sondent point assez profondément les plaies morales de la nation , et qui voudraient ressusciter les beaux jours de Rome et de Sparte chez un peuple aussi vieux que le Bas-Empire. C'est parmi eux qu'on trouve le plus d'illusions peut-être, le plus de vaines théories ; mais certainement c'est là que sont les idées les plus généreuses , les dévoùments les plus nobles; c'est là qu'il y a de la vie et de la sève. Quand de toutes parts on voit crouler de vétusté l'édifice social , on aime'à rencontrer des hommes qui ne désespèrent pas de l'avenir, et qui font entendre le langage de l'espérance, dùt-elle ne jamais se réaliser.
Ici nous devons dire que nous n'entendons point parler des républicains de 93 ni de ceux qui leur ressemblent ; mais de ces hommes, fleur de la génération nouvelle, qui demandent à l'avenir la réalisation de leurs espérances, fondées sur les principes éternels de la vérité , de la justice.
Avant le Christianisme , le patriotisme était ce qu'il y avait
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de plus élevé dans les croyances et dans la religion des peuples; il divisait l'humanité en nationalités diverse.-., toutes ennemies'les unes des autres, parce qu'aucun but moral oe le
réunissait. Chacune marchait au sien par la force, la rase!, la perfidie ; la fin rendait tous les moyens bons. Le citoyen devait être une victime toujours prête à s'immoler à la patrie, quoi qu'elle lui commandât. Le Christianisme, agrandissant le cœur humain , prêcha la fraternité des hommes, laissa l'intérêt privé subordonné aux intérêts nationaux, mais enseigna que ces derniers devaient, autant que possible, se fondre dans l'unité du genre humain. 11 apprit au monde que le patriotisme était une vertu , comme les autres, qui ne devait point être exclusive ni absolue ; qu'avant la patrie , le citoyen devait chérir la vérité, la justice. L'homme est ici-bas pour vivi e suivant les préceptes divins et mériter une autre vie, celle de l'immortalité. Les associations nationales qu'il forme daps des intérêts terrestres, sont choses secondaires à côté de ce vaste intérêt de l'éternité.
La religion chrétienne recommande aux hommes toutes les vertus, tous les devoirs, mais elle les assujettit tous à la volonté de Dieu. Chez les peuples religieux , le patriotisme est moins vif comme sentiment instinctif, mais il grandit comme devoir en reconnaissant des motifs surnaturels. Dans nos sociétés modernes , où le patriotisme des anciens ne subsiste plus , lorsque la religion perd son empire par l'affaiblissement delà foi, les hommes substituent leur propre intérêt à l'amour de la patrie. Ils aiment celle-ci par un froid calcul, à cause des avantages, des biens qu'elle leur confère. Ils n'ont plus d'entrainement, de dévoùment; ils n'obéissent plus à l'appel du devoir. L'égoïsme est leur règle de conduite et la mesure de leur attachement pour le pays. Ils ne font rien pour l'intérêt commun, que lorsqu'ils sont sûrs d'en retirer un particulier. Dans cette association purement intéressée, la justice n'est plus que sous la sauvegarde des lois, et nullement sous celle des consciences. Dans cette lutte des antagonismes , il n'y a lien de