AMOUR DE LA LIBERTE
Avant d'aborder un sujet aussi épineux , nous éprouvons le besoin de définir la liberté , de dire ce qu'il faut entendre par ce mot , auquel on a donné tant de significations différentes.
Liberté, dans le sens le plus étendu, signifie le pouvoir que l'on a de faire acte de volonté en agissant ou n'agissant pas. Elle est la conséquence du libre arbitre accorde à l'intelligence. Sans elle, il n'y aurait pas de moralité sur la terre. Elle implique l'idée de droits et de devoirs, prouve l'existence de l'ame et de la vie future. Elle est naturelle et innée , et confère à l'homme le pouvoir d'employer ses facultés h accomplir ce qu'il croit utile à son bonheur.
Au sein de la société, cette liberté ne peut être restreinte qne par des conventions volontaires faites dans un but d'utilité générale. Ces conventions se nomment des lois. Elles doivent s'arrêter dans certaines limites, n'être que l'expression de la justice et de la vérité.
594 AMOUR DES LIEDX,
Nul au monde ne peut , sans attentat , détruire certains droits qui sont les suivants :
La liberté civile , ou la faculté de faire tout ce que la loi ne proscrit pas et qui en soi n'est pas mal.
La liberté individuelle , ou le droit qu'a tout citoyen de n'être privé de la liberté de sa personne, que dans des circonstances prévues , et d'après des formalités déterminées par la loi.
La liberté de conscience, ou le droit qu'a l'homme d'adopter telle ou telle opinion religieuse qu'il croit vraie, sans pouvoir être inquiété, à ce sujet, par qui que ce soit.
La liberté des cultes , ou le droit qu'a tout croyant d'exercer son culte et d'enseigner ses doctrines.
La liberté de penser , ou le droit d'émettre sa pensée sans entraves.
Cette dernière liberté comprend :
Celle d'écrire ;
Celle de la presse ;
Celle de l'enseignement , qui ressort aussi de la liberté des cultes.
Sur le terrain de la liberté se trouvent sans cesse en présence, le pouvoir chargé de la protéger et de la maintenir, et les citoyens qui doivent en jouir.
Les conflits de ces deux éléments de la société viennent, ou bien de ce que le pouvoir veut détruire ou restreindre la liberté à son bénéfice; ou bien de ce que les citoyens veulent en franchir les limites en se livrant à la licence.
Le pouvoir vise au despotisme , et c'est un mal ; les citoyens haïssent le pouvoir, c'est un autre mal aussi grand que le premier. Chez aucun peuple , on n'a pu encore établir un juste équilibre entre l'action du pouvoir et les droits des citoyens. C'est une chose déplorable qui tient aux vices des institutions et surtout à la perversité des hommes.
La liberté civile ne peut exister sous un gouvernement despotique , parce que le pouvoir établi peut, sans cesse, mettre sa volonté , ses capiices, à la place de la justice et des lois. En France, nous jouissons de cette liberté qui est moins qu'une autre sujette aux empiétements de l'autorité.
La liberté individuelle ressort aussi de notre forme de gouvernement ; elle est garantie par nos institutions, et quand elle est violée dans la personne des citoyens, c'est en vertu d'un abus de pouvoir. Il n'y a pas de liberté individuelle sans constitution civile.
La liberté de conscience, la plus imprescriptible de toutes , la plus sainte, la plus nécessaire à l'être intelligent , a sans cesse été dans le monde l'objet des atteintes et de la violence du pouvoir. Dans des intérêts mesquins de circonstance et de politique, les gouvernements se sont arrogé le droit de violenter les consciences et de forcer les hommes à suivre, horrible tyrannie ! les religions'qui convenaient à leurs desseins. D'un autre côté , les sectaires de certains cultes ont souvent exercé de semblables violences à l'égard des cultes dissidents. Nous jouissons de la liberté de conscience , c'est-à-dire que nul ne peut être recherché, inquiété pour ses opinions religieuses tant qu'elles ne sortent pas du for intérieur, et ne se manifestent pas par la pratique ou par l'enseignement.
Mais, chose absurde, nous ne jouissons pas de la liberté des cultes qui découle nécessairement de la précédente. L'état maintient les cultes existants, mais il ferme la porte à ceux qui veulent s'élever. Il a posé des bornes à l'esprit humain ; il trace une ligne de démarcation entre l'erreur et la vérité; il s'empare des consciences pour les diriger a sa guise. Nous qui ne croyons pas que la vérité soit en dehors du catholicisme dont nous partageons les croyances, dous trouvons absurde et inique que l'on prétende ainsi fermer la carrière
de l'avenir aux doctrines nouvelles. C'est à la vérité à se défendre , à se soutenir par elle-même, et dès qu'un homme croit qu'il la possède, il a non seulement le droit, mais le devoir impérieux de la proclamer, de la propager, même par voie d'enseignement.
Quand l'autorité met la main sur les choses religieuses , elle commet un sacrilège. C'est une chose désolante et honteuse de voir l'état et les cultes transiger sur le terrain des croyances et des pratiques religieuses. C'est une simonie, une impiété des deux côtés.
La liberté de penser est le terrain brûlant sur lequel éclatent presque toutes les dissidences de l'autorité et des citoyens, sur lequel ont lieu presque toutes les luttes qui désolent les sociétés. A chaque instant, le pouvoir ressuscite la censure contre les écrivains : elle renaît sous toutes les formes. Sans cesse elle fait effort , pour refouler en arrière les élans de l'esprit humain pour arrêter , au profit de la tyrannie ou de l'erreur , les nobles conquêtes de l'indépendance et de la vérité.
Deux libertés surtout nous ont été promises : celle de la presse et celle de l'enseignement. Or, le peuple a été forcé d'accomplir une révolution pour la première : il l'a conquise au prix de son sang. On n'osera désormais , sans folie, la lui arracher de vive force; mais de toutes parts on fait effort pour en étouffer les organes. On dirait que le pouvoir se croit intéressé à la détruire, et d'un autre côté, que les écrivains ont pris à tâche d'en abuser. Cette noble tribune de la conscience publique , cette chaire du haut de laquelle la science , la religion , la morale, doivent convier le genre humain aux progrès de l'avenir , on la prostitue dans de vils intérêts de passions égoïstes , d'ambitions vulgaires. La presse s'avilit, le pouvoir la déteste. Chacun forfait ainsi a sa mission.
Que le pouvoir prenne franchement, noblement la tète de
l'humanité, qu'il marche le premier à la conquête des progrès et des améliorations , il c'aura plus la presse contre loi , parce que tous les hommes de bien , toutes les intelligences d'élite se rangeront sous sa bannière.
S'il reste stationnaire , que la presse, abjurant toute passion mesquine, tout intérêt passager, fasse entendre unanimement la voix de la vérité, et réclame , au nom des besoins réels de l'humanité : le pouvoir débordé, envahi, tombera d'inanition s'il est pervers; ou s'éclairera s'il n'est qu'égaré par l'erreur.
La liberté d'enseignement n'existe pas chez nous. La charte la consacre comme un droit, personne n'ose dire qu'elle n'en soit pas un , et cependant on ne la proclame pas.
Comment ! au sein d'un pays d'indépendance, chez un peuple qui, depuis deux mille ans, est en quelque sorte l'apôtre du genre humain, il y a debout la plus odieuse des tyrannies, un attentat à toutes les libertés; de toutes parts on lance contre elle l'anathème, et cependant elle ne tombe pas! Quel est donc ce mystère d'iniquité! Soulevons le voile qui couvre cette plaie de notre société , et là, nous verrons peut-être le mot de toutes les tyrannies.
Pourquoi ne veut-on pas de la liberté d'enseignement? C'est que chacun prétend user de la somme de liberté qui lui convient , et ne veut pas laisser autrui jouir du même privilège. Chacun se fait l'oppresseur des idées qui ne sont pas les siennes. Quand donc les hommes comprendront-ils qu'ils doivent être les prédicateurs de leurs croyances, et non pas les persécuteurs de celles des autres ?
Hommes de tous les partis, de toutes les opinions, sectateurs de toutes les doctrines, le champ de l'avenir et de l'infini vous est ouvert : il est assez grand pour que vous y semiez tous sans vous heurter , sans vous faire obstacle les uns aux autres. Ayez chacun le courage de votre apostolat; faites appel aux consciences , groupez les convictions autour de vous , la vérité n'a pas besoin qu'on l'aide avec les armes de l'op-
508 AMOCR DES LIEUX,
pression , ceux qui s'en servent sont des hypocrites , des méchants ou des insensés.
Chose étrange ! on ne veut pas laisser l'enseignement libre, parce que, dit-on, le clergé l'aurait bientôt accaparé tout entier. Nous ne pensons pas que ce puisse être sans le consentement des majorités. Si c'est une nécessité, il faut la subir. Si c'est une conséquence de l'erreur , il faut la combattre par des vérités opposées , mais non par la tyrannie.
Convertissez, mais n'asservissez pas.
Quoi ! vous voulez enchaîner la majorité ! Mais nous ne voulons pas, nous, que les minorités le soient. Toute minorité , a le droit d'espérer du temps , de ses efforts , de ce qu'elle croit la vérité, la propagation de ses idées, le règne exclusif de ses croyances. La religion , dites-vous , a 40,000 mille chaires du haut desquelles elle enseigne, elle a la confession. Mais ce sont là les conquêtes d'un culte; et parce qu'un culte aura conquis la moitié du genre humain , il faudra l'asservir !
Faites des conquêtes , élevez chaire contre chaire. Si vous êtes les interprètes des besoins sociaux, vous réussirez. Tous les cultes, toutes les croyances ont eu des apôtres qui se sont posés avec confiance en face des convictions contraires de l'univers, et qui ont entrepris de le convaincre.
Douze pêcheurs ont prêché l'Évangile : avaient-ils 40,000 chaires alors? Toutes les écoles, tous les pouvoirs , tous les hommes étaient contre eux. Pendant trois siècles , on a persécuté , égorgé ces prédicateurs d'un culte nouveau. Ont-ils failli à leur mission ? Ayez le courage de la vôtre : vous n'avez point à redouter les persécutions ni les bourreaux. Vous n'avez à combattre que des croyances. Laissez au culte établi le bénéfice de son passé : c'est un droit conquis par ses efforts , par sa foi , par son sang. Jamais , du reste, à aucune époque, les doctrines nouvelles n'ont eu à opérer sur des éléments vierges de croyances et d'antécédents.
Apôtres des libertés modernes , organes de la presse et des
J>i:S IXSriTlTlO.IS. 599
opinions politiques, tous êtes les premiers à refuser cette liberté d'enseignement , mère de toutes les autres; comme tous les pouvoirs établis , vous avez peur des libertés : vous êtes des tyrans aussi vous , et vous ne voulez pas qu'on vous tyrannise , et vous vous étonnez de ce que le monde ne marche pas. Sachez mieux comprendre les besoins de l'humanité et les voies de son avenir Vous arrachez à votre profit le lambeau de liberté qui vous est nécessaire ; vous la mutilez ; elle n'est plus bonne à rien pour les destinées du monde.
Écoutez le principe de notre Évangile , qui domine toutes ces questions et qui les a résolues bien avant vous , alors que le grand libérateur prêchait l'indépendance morale. 11 enseignait aux nations qu'il voulait être adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire librement. 11 disait à tous les hommes : « Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. Et faites-leur ce que vous voudriez qu'ils vous fissent. »
Il faut ouvrir au genre humain le vaste champ de la liberté , et laisser à chaque croyance le pouvoir, comme elle a le droit, de se propager.
L'état devrait n'être, au milieu des libertés du monde, que le surveillant chargé de les favoriser, de les protéger toutes, de réprimer les abus. Là devrait se borner son rôle; rôle de police sociale et voilà tout.
Il a le tort d'oublier souvent, sciemment peut-être, que les opinions ne sont point justiciables de ses tribunaux; que les erreurs intellectuelles déclinent la compétence des hommes, et ne relèvent que de Dieu qui seul sonde les cœurs et les reins. Il est non seulement tyran, mais encore sacrilège quand il veut dominer les consciences.
Espérons-le, bientôt on fera justice à nos demandes : le père ne sera plus forcé de confier l'éducation de ses enfants à des maîtres dont parfois il désapprouve l'enseignement, dont il déteste les doctrines. La plus sainte des libertés nous sera donnée, quand la plus infâme des tyrannies sera renversée
La liberté tient à l'essence môme de l'homme; elle est une nécessité de sa nature. Il ne peut se développer qu'en elle. 11 doit donc l'aimer comme son élément , comme la condition de son bonheur et de ses progrès , et ne la soumettre qu'à la volonté de son auteur , aux principes qui émaucnt de la justice éternelle. La liberté bien entendue n'est pas autre chose que l'adhésion de l'esprit à la vérité et la préférence qu'il lui donne sur tout ce qui n'est pas elle.
Tous les hommes sont doués d'intelligence, de volonté; ils ont la môme nature physique, la même nature morale; pourquoi l'un d'eux prétendrait-il imposer sa volonté à ses semblables et limiter ainsi l'exercice de leurs droits? Rien n'autorise un tel ordre de choses, une semblable violation de la liberté. La force seule peut commettre cet attentat , mais elle ne le justifie jamais. Quand l'homme résiste à l'empire injuste qu'on veut prendre sur lui; il est dans son droit; il prouve qu'il le comprend , ainsi que les devoirs qu'impose à tout être intelligent la dignité de sa nature.
La loi naturelle , primitive , à laquelle nous devons obéir, c'est l'expression de l'éternelle vérité, de l'éternelle justice. Cette loi est indépendante des temps, des lieux , des conventions humaines. L'autre, qu'on nomme la loi sociale , est, comme nous l'avons dit , l'ensemble des conventions humaines faites dans l'intérêt des sociétés. Tout ce qui dans cette dernière n'est pas fondé sur les principes immuables du juste et du vrai, n'est obligatoire qu'en vertu du contrat social.
L'Évangile, en prêchant aux hommes l'égalité de leur nature et l'égalité devant Dieu , a détruit à tout jamais les idées absurdes qui sanctionnaient les tyrannies, qui divisaient le monde en peuples de maîtres et en peuples d'esclaves. C'est lui qui a remis en lumière le grand principe de l'égalité politique , principe dont nous sommes encore à chercher l'appli-
cation dans L'organisation sociale, mais principe acquis à l'humanité maigre les efforts du despotisme et la perversité des hommes.
Le végéta] ^uit organiquement les lois qui lui lurent impo secs; l'animal obéit aveuglément à son instinct; c'est l'obéissanec passive à la loi. L'être intelligent ne s'en écarte pas davantage tant que chez lui la vie intellectuelle ne s'est pas encore manifestée; mais dès que la pensée perce son voile de matière , dés que la volonté se sent exister dans L'idée du moi, le rôle actif de l'esprit commence. L'homme conçoit qu'il a une volonté, et que sa dignité lui commande de ne la point asservir à celles d'autrui ; c'est à son intelligence de lui montrer la voie qu'il faut suivre , c'est à sa volonté d'y entrer. Nul n'a le droit de le contraindre; il a son libre arbitre, il est entre le* main* de ton propre conseil.
Serait-ce à dire que toute autorité fût attentatoire aux droits de l'être intelligent et libre , et qu'il n'en dût reconnaître aucune? Loin de nous cette pensée. Nous savons qu'il faut une représentation de la loi, une autorité qui la maintienne, mais nous savons aussi que Dieu seul peut édifier un tel pouvoir. Nous ne voyons dans l'autorité qu'une délégation de la volonté divine, qu'une puissance qui ne serait qu'un intolérable despotisme , si elle n'avait pas sa source en celui qui seul a le droit de commander aux hommes.
C'est à ce titre seulement qu'elle est, à nos yeux, sacrée et vénérable. Dans les puissances terrestres, nous ne voulons pas voir l'expression de la volonté des hommes, parce que nous ne reconnaissons point de maîtres ici-bas, si ce n'esl Dieu. Ses représentants sont tenus, sous peine de devenir d'odieux tyrans, d'exercer dignement les fonctions qui leur sont conférées; de ne prendre pour régie que la \érité, la justice; les hommes ne doivent point sentir, en leur obéissant, le joug d'une volonté comme la leur, mais seulement celui d'une volonté suprême.
2fi
402 AMOUR DES LIÊOX ,
Malheur aux puissances quand elles ne se considèrent plus comme déléguées par Dieu , quand elles ne s'appuient pas sur cette base inébranlable. Malheur aussi aux sociétés impies qui perdent la foi, car elles deviennent des sociétés d'esclaves ; elles obéissent à la force ; elles ont pour maîtres des hommes qui les bâillonnent et les chargent de chaînes. Dès que l'obéissance n'est plus considérée comme un devoir et qu'elle est dégagée de l'idée religieuse , qui peut l'ennoblir, elle devient esclavage.
C'est dans l'affaiblissement de la foi qu'il faut chercher le secret des agitations politiques qui nous remuent sans cesse. Une philosophie insensée a, depuis un siècle surtout , exalté l'orgueil des hommes ; elle a prêché que la raison était la règle suprême, et qu'elle devait tout approfondir. Elle a peu à peu enlevé aux nations les croyances salutaires qui les rendaient heureuses. Les peuples ont confondu la liberté avec la licence, et dans toute autorité ils ont vu la tyrannie. Les passions exaltées n'ont plus connu de barrières; un amour effréné de l'indépendance a soufflé partout l'esprit de vertige, et la fureur populaire a brisé , dans un seul jour , les autels du Seigneur et le trône du souverain.
Alors la liberté philosophique s'est assise sur ces ruines amoncelées , et le monde a vu ce qu'elle pouvait pour le bonheur des nations. Jamais plus affreux despotisme ne pesa sur un peuple, jamais la cruauté des tyrans ne sacrifia tant de victimes. Cette liberté sanguinaire se vautra dans le sang comme une bête féroce, elle dressa partout des échafauds , elle immola partout ce que la France avait de plus vénérables citoyens. Jamais , à aucune époque de ses annales , l'histoire n'offre un pareil cortège de tyrans et de bourreaux.
Certes , l'humanité avait à conquérir de grands principes et de précieuses libertés ; il était temps enfin qu'elle se dépouillât des langes du passé, qu'elle pût respirer libre de ses fers et forte de ses droits. Mais nous croyons, nous, que
la liberté est une chose .si naturelle, que l'homme oe doit pas avoir besoin de tirer l'épée pour elle : dous voulons qu'elle
sorte radieuse et immaculée (\v> progrès de l'esprit et du temps ; nous répugnons à la voir marcher souillée de fange et de sang; nous ne voulons pas surtout qu'elle ait un bandeau sur les jeux et un glaive à la main pour se frayer un passage. Elle est la mère du genre humain, et une mère ne doit jamais égorger ses Jîls.
Quand les peuples abusent de la liberté, comme à cette époque fatale, si mêlée de gloire et de honte, si pleine de sublimités et d'horreurs , ils appellent sur eux la colère d'en haut. Dieu livra la France au despotisme de l'empereur, et cette puissance de fer, en même temps qu'elle ferma ses plaies lui imprima jusqu'aux os le sceau brûlant de l'esclavage. Il n'est pas un homme au monde qui ait étouffé davantage de libertés et de principes ; il a eu le talent de donner à la tyrannie le vernis des lois. Nous nous sentirons longtemps de son passage, s'il a sauvé la société de l'anarchie, il a reculé de longtemps, peut-être, les libertés du monde.
Les leçons de l'expérience sont souvent aussi stériles poulies peuples que pour les individus. Cette soif d'indépendance, qui a enfanté de si grands désastres, nous tourmente encore ; nous ne voulons point souffrir d'autorité : tout pouvoir qui limite nos passions, qui met un frein à notre ambition, nous parait insupportable. La liberté, telle que nous l'entendons, c'est la haine de la loi ; nous voulons détruire les pouvoirs existants pour nous mettre à leur place, pour avoir notre part de domination, d'autorité, car la haine du pouvoir implique l'amour de la domination.
Beaucoup de ceux qui nous font entendre leurs déclamations libérales, sont des ambitieux qui se trouvent déplacés dans leur sphère, qui voudraient arriver aux emplois dans l'intérêt de leur fortune , de leur amour-propre ; des hommes sans
principes religieux , qui se laissent aller à leur aveugle fureur contre un culte qui les condamne, et qui prennent leur rage indécente pour du libéralisme. Laissez-les arriver au pouvoir ces hommes probes qui sans cesse ont sur les lèvres les mots de dignité humaine, d'émancipation, de progrès, qui veulent maintenant la liberté pour leurs opinions et leurs doctrines , vous les verrez, affreux terroristes, nous ramener encore les beaux jours de 93 ; car ils sont les admirateurs des Robespierre et des Marat. A leurs yeux, ces monstres sont des âmes candides , des apôtres calomniés , des saints qui méritaient un meilleur sort. Vous les verrez , ces hommes qui prêchent la tolérance , envoyer à l'échafaud, sous prétexte de régénérer la nation, tout ce qui ne partagera pas leurs opinions.
Mais à côté de cette hideuse écume de toutes les révolutions, l'avenir voit avec espoir, avec confiance, la grande majorité de la génération nouvelle. Dans ses rangs se pressent des hommes de toutes les doctrines , de toutes les nuances , nous aimons à le constater, qui sont imbus des vrais principes de la liberté et désireux de la conquérir avec les armes pacifiques de la parole et de la presse. Ils seraient, dans les jours de crise, la sauvegarde de la sécurité publique et de l'inviolabilité des personnes.
Ceux-là, nous les voyons, intrépides soldats de l'indépendance et du progrès, affronter, aux dépens de leur fortune et de leur liberté personnelle , les haines du pouvoir et l'injustice de la société. A eux l'avenir , à eux la reconnaissance des siècles qu'ils préparent.
Quelques-uns peuvent errer dans leurs doctrines, dans leurs rêves , dans leurs espérances ; mais partout où la conscience fait de nobles efforts , où l'intelligence se dévoue à une mission désintéressée, il y a gloire, honneur, et surtout spectacle consolant pour les libertés qui souffrent , gémissent et attendent.
Passerons-nous sous silence la tourbe des voltairiens ; ceux-là se payent des mots sonores de liberté , de patrie, d'indépen-
dancc, sans approfondir ni comprendre les idées qu'ils ex priment. La haine du prêtre et de toute autorité quelle qu'elle soit, c'est la base de leurs opinions, le thème éternel de leurs déclamations. Leur éducation , faite dans les journaux et les pamphlets, les laisse en proie à la plus déplorable ignorance ; malgré cela, ils ne reculent devant aucune question politique, religieuse ou morale; ils prononcent avec une incroyable assurance. Ce sont les tribuns des lieux publics, les déclamateurs populaires. Les hommes sages et instruits ont pitié d'eux; le peuple les admire et les prône. Il suffit, pour ressembler à ces hommes , d'avoir une haute stature , de forts poumons, beaucoup d'assurance, et de posséder un certain nombre d'expressions encyclopédiques , telles que fanatisme , émancipation sociale , progrès humanitaires , etc.
Ce qui distingue la liberté bien entendue de la fausse, c'est son extrême tolérance : rien n'égale l'intolérance du faux libéralisme , il ne peut rien souffrir qui lui soit opposé; religion, opinions politiques , tout lui parait un crime en dehors de ses idées exclusives.
Les haines qu'entretiennent entre les citoyens les différences d'opinion, sont des plus profondes et des plus vivaces qu'on puisse imaginer. On se passionne pour un parti, pour une idée politique, avec une incroyable facilité. C'est dans les temps de révolutions , surtout , qu'on voit ce fanatisme s'emparer des hommes, diviser les pays, les cités, les familles. Il faut quelquefois des siècles pour fondre ces nuances et ramener les peuples à l'unité. En général , ceux qui se passionnent ainsi, ne voient pas sainement les choses, ne comprennent pas combien les hommes pèsent peu dans la balance des ésénements.
Ne vous attachez point aux hommes qui ne sont que [es instruments de la Providence; Dieu accomplit les faits malgré eux et sans eux , et les voies de L'avenir sont dans sa main,
mais attachez-vous aux principes éternels de la justice et de la vérité. Etes-vous donc la propriété d'un souverain, la chose d'un consul, d'un empereur ou de tout autre pouvoir ? N'étesvous pas des hommes comptables à Dieu de vos droits, comme vous l'êtes de vos devoirs , faits pour développer toutes vos facultés ià la fois dans toutes les directions qui conviennent à votre nature ?
Quand une domination tombe, est-ce que l'éternelle justice tombe avec elle? Est-ce qu'un prince peut emporter dans Je sépulcre ou dans l'exil les destinées des nations ?
Qu'est-ce qu'un pouvoir , une domination ? Un homme aujourd'hui , demain un autre : l'avenir ne tient pas à si peu de chose. La liberté n'est point fondée sur une tète mortelle, elle est au ciel dans le sein de l'infini, et ses rayons descendent échauffer, sur la terre, les cœurs de tous les hommes généreux .