‹ Des Pensées de Pascal (volume 2)Chapitre 29 sur 56 · IX · texte numérisé non relu

IX

Pascal , sur la condition d'un roi condamné à

se divertir (Msc. p. iSg): a II tombera dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arri^ ver^ et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit » Port-Royal a tiré dé tout cela la petite phrase suivante : « Il tombera par nécessité dans les vues affligeantes de l'avenir, et^ si on ne l'occupe hors de lui^ le voilà nécessairement malheureux. » (P.-R. xxvi. B. i"** part, vu, i.)

Pascal avait dit (Msc. p. 377) : « Lui seul (Dieu) est son véritable bien, et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place, astres, c/e/, terre^ éléments, plantes, chouxy poireaux j animaux, insectes , veaux j serpents ^ fièvre , peste , guerre , famine , vicçs , adultère ^ inceste; et depuis qu'il a perdu le vrai bien, etc.. » Cette longue nomenclature de toutes les choses dont l'homme a fait des dieux, est fort mal à propos abrégée dans Port-Royal qui, en supprimant les choses les plus ignobles que Pascal n'avait pas craint de nommer, supprime précisément les cultes les plus extravagants où l'homme s'égare lorsqu'il quitte le vrai Dieu. En compensation de ces retranchements. Port -Royal ajoute une

phrase qui n*est guère du style de Pascal : « C'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de tenir la place de la fin et du bonheur de V homme , astres , éléments , plantes, animaux, insectes, maladies^ guerre, vices, crimes j etc. V homme étant déchu de son état na^ turelj il riy a rien à quoi il riait été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien... » (P.- R. XXI. B. a« part, i, i.)

Pascal (Msc. p. aa i) : « Le peuple a des opinions très-saines : i® d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie, etc.; a® d'avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien ; 3® de s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable à cause des autres biens essentiels qui y sont joints; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir est accablé d'injures et de nécessités. » Port-Royal a craint , sans doute, que le troisième point mal compris n'induisit en tentation, et il l'a supprimé. (P.-R. ch. XXIX, § 6. B. !'• part, viii, i5.)

A propos de cette pensée ^ si habituelle dans Pascal, que les opinions du peuple sont trèssaines, Condorcet a le premier publié le morceau suivant qu'avait retranché Port-Royal (C. vu, i. B. i'* part. VIII, i): «Nous allons voir que toutes

RAPPORT , ETC. — DEDXIÂMB PARTIE. lli

les opinions du peuple sont très-saines; que le peuple n'est pas si vain qu'on le dit ; et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera ellemême détruite. » Ce n'est là, pour ainsi dire, qu'un extrait de la pensée de Pascal , qui , fidèlement reproduite, a un tout autre caractère, une toute autre portée (Msc. p. a3i.) {£n titre) uBeni^erse^ ment continuel du pour au contre. — Nous avons donc montré que l'homme est vain par l'estime qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles, et toutes ces opinions sont détruites. »

« Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu'ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées, le peuple n'est pas si vain qu'on dit : et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisoit celle du peuple.

«c Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition , et montrer qu'il est toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines^ etc.... »

Port-Royal (xxvii. B. impart, vu, i):a Un gentilhomme croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la chasse ; il dira que c'est un plaisir royal. » Pascal (Msc. p. aog) : a Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand, un plaisir royal; mais son picqueur n*est pas de ce sentiment-là. »

. Port-Royal (xxv. B. i" part, vi, 12); et L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui... Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes, m Pascal (Msc. p. 79): « L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant.... et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilai O Hdicolosissimo eroe! »

Port- Royal (xxxi. B. i"part. ix, 55), en parlant de Platon et d'Aristote : « Quand ils ont fait Jeurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant et pour se divertir. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; le plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. » Pascal (Msc. p. 137): « Quand ils se sont divertis à faire leurà lois et leurs politiques^ ils l'ont fait en se jouant. C'étoit la partie la moins philosophe.... simplement et tranquillement. S'ils ont écrit de politique^ cétxyit comme pour régler un hôpital defoux; et s'ils ont fait semblant den parler comme dune grande chose ^ c'est qu'ils savoient que les faux à qui ils parloient^ pouisolent être rois et empereurs; ils entrent dans

RAPPOET I ETC. **- DECXlillE PARTIE. IIS

leurs principes pour modérer leur folie au moins mal quUl se peut^ »

Port-Royal (xxviii. B. a* part, xvii, 35) termine ainsi un paragraphe sur saint Athanase, sainte Thérèse, etc. : a C'étaient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. » Pascal (Msc. p. la) développe l'allusion au temps présent : « C'étaient des saints, disons-noqs; ce n'est pas comme nous. Que se passait^il donc alors? Saint Mhanase était un homme appelé Athanase^ accusé de plusieurs crimes^ condamné en tel et tel concile pour tel et tel crime; tous les évéques jr consentirent^ et le pape enfin. Que dit-on à ceux qui résistent? Qu'ils troublent la paix; qu'ils/ont schisme. »

Nous avons donné, ce me semble, assez d'exemples de changements inutiles ou défectueux xjui altèrent le texte de Pascal par des substitutions, des additions et des suppressions malheureuses. Nous allons maintenant rendre compte de chan^ gements qui ne portent plus sur des phrases iso* lées et des morceaux de peu d'étendue, mais sur des fragments considérables et presque sur des diapitres entiers. Nous allons montrer Port-Royal, tantôt brisant et décomposant de longs morceaux fortement travaillés et complets en eux-mémeS| comme avec le regret de rencontrer des débris trop bien conservés de la dernière œuvre de Pas-

11<| BBS PBK9BB9 ms PABGAl.

cal; tantôt, et comme par un sentiment contraire, dans Tambitieux dessein de construire un édifice ]k où Pascal n'avait laissé que des matériaux, prenant avec plus ou moins de discernement des fragments distincts et sans beaucoup d'analogie entre eux, pour en composer un tout qui n'appartient point à Pascal et laisse voir à im œil attentif kl discordance intérieure d'éléments étrangers arbitrairement réunis. Donnons quelques exempled de ces compositions mensongères.

Ouvrez Port-Royal; lisez le chapitre viii (P.-R. A. VIII ; B. a' part, vii, i), où Pascal nous peint un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et qui s'éveillerait sans savoir où il est, an milieu de créatures semblables à lui et qui n'en savent pas plus que lui, s'adressant vainement à elles pour en obtenir quelques lumières. Les beautés de détail de ce chapitre, et surtout du i*' paragraphe, tant de fois cité, trompent sur l'unité de Tensemble. Or ce premier paragraphe^ dans son état actuel^ n'est point de Pascal. Il est composé de deuy fragments entièrement distincts, l'un sur un homme qui s'éveillerait tout à coup dans une île effroyable, et demanderait en vain à tout ce qui l'entoure les moyens d'en sortir; l'autre sur l'impuissance de nos semblables à nous donner le bonheur* Je cite le dernier fragment tel

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qu'il eti éms le manuscrit autographe (Mdc. p. 63) ! « Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables ^ misérables comme nous, impuissants comme nous. Ils ne nous aide* ront pas à mourir; on mourra seul; il faut donc &ire comme si Ton étoit seul; et alors b&tirott-on des maisons superbes? on chercheroit la vé«-

rité etc » Il fallait publier séparément ces

sombres réflexions^ ou les mettre à coté du mor» ceau précédemment cité sur la vanité et Tinjustice de l'attachement d'un homme pour un homme, ▲u lieu de cela, Port-Royal les transporte au mi* lieu du 1 •^ paragraphe du chapitre viif , et, pour les y rattacher^ leur donne le ton et le mouvement de tout le reste. L'homme qui s'éveille dans rtl6 déserte s'exprime ainsi s « J^ vois d'autres personnes auprès de moi, de semblable nature; je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi; ils me disent que non; et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux et ayanC vtl quelques objets plaisante , s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'ap* par«[ice qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'auroit point laissé quelque trace de soL..,. » Port-Royal brise cette der* nière phrase, n'en conserve que les premiers mots :

116 BBS PBNSÉBS BB PASCAL.

« Pour moi je n'ai pu » et à ce commencement il réunit l'autre fragment, qu'il arrange ainsi : a Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes comme moi; je vois qu'ils ne m'aideroient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étois seul; or, si j'étois seul, je ne bâtirois pas de maisons, je ne m'embarrasserois pas dans des occupations tumultuaires ; je ne chercherais l'estime de personne; mais je tâcherois seulement à découvrir

la vérité » Il est étrange de faire dire à un

homme qui est dans une île déserte qu'il ne bâtirait point de maisons, qu'il ne s'embarrasserait pas dans des occupations tumultuaires , etc. Remarquons aussi que Port-Royal , qui ôte si souvent leye à Pascal, le lui impose ici.

Voilà un tout bien artificiel dont Pascal n'a: fourni que les éléments. En voici un autre plus artificiel encore.

On trouve dans le manuscrit, entièremejQt séparé, un fragment sûr le pyrrhonisme (p. a 67), et un autre avec ce titre : a Que l'homme sans la foi ne peut connoître le vrai bien ni la justice. » (Ms. p. 377.) Que fait Port-Royal ? Au lieu de publier séparément ces deux fragments, qui n'ont aucun lien entre eux, il les réunit forcément (P.-R.

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ch. XXI ; B. a* part, i), à l'aide de cette transition grossière : « Voilà ce qu'est l'homme à l'égard de la vérité; considérons*le maintenant à l'égard de la félicité, qu'il recherche avec tant d'ardeur dans toutes ses actions. »

Il y a plus : non-seulement de ces deux fragments distincts, Port-Royal compose un ensemble faux y mais il ne donne pas même chacun d'eux tel qu'il est. Au milieu du fragment sur. le pyrrhonisme, avant le paragraphe qui commence ainsi : <r Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes » Port - Royal , rencontrant le mot de dogmatistes, à l'occasion de ce mot, va prendre dans le manuscrit un morceau tout différent sur les dogmatistes, et l'intercale dans le fragment sur le pyrrhonisme. Dans le morceau sur les dogmatistes, Pascal parlait en son nom et exprimait des principes qui lui sont propres; Port -Royal met ces principes dans la bouche des dogmatistes , et par là il se condamne à diverses altérations qui défigurent la pensée de Pascal, et qui pourtant ne la ramènent pas entièrement à la pensée ordinaire du dogmatisme ; de telle sorte qu'au fond ni Pascal, ni les dogmatistes, ni surtout la critique philosophique et littéraire ne peuvent trouver leur compte dans ces incroyables arrangements.

Il en est de même de l'autre fragment sur le

116 DM n^ttilS DB^ PASCAL.

vrai bien de Thomme. Port-l\oyal en brise Fanité pour introduire entre deux pbraàes; qui sont imé* parableSy un petit morceau sur les trois conçu* piscences (Msc. p* ^75) que suivent tous leâ philo* sophesy en ôtant à ce petit morceau sa forme propre pour lui donner celle du fragment plus considérable auquel il le réunit.

Je ne sais qu'un procédé plus contraire au devoir d'éditeur que ces comportions factices; c'est celui des décompositions que nous allons faire connaître. Plus d'une fois Port-Royal a rencontré dans le manuscrit d'assez longs fragments , dont toutes les parties étaient bien enchaînées et formaient une pensée unique et frappante. Il aurait dû s'estimer trop heureux de pouvoir recueillir avec religion et publier dans leur intégrité ces grands débris où la main de Pascal était plus particulièrement visible. Port-Royal , par je ne sais quelle fatalité , après avoir fait violence à Pascal pour tirer de ses notes éparses des ensembles discordants , lui fait ici de nouveau violence pour briser les grands ensembles qu'il trouvait tout construits, et en disperser les éléments dans des chapitres entièrement différents entre eux. Voilà ce qu'on n'aurait jamais pu croire, ce que nous ne pourrions croire nous-méme^ si le fait évident n'était sous nos yeux*

RAPPORT t SIC* — DSUXiillB PARTIE. 119

Dans le manuscrit (p. 347-36o) et danale^ deux copies est uu morceau profondément travaillé, et d'une assez grande étendue, sur la situation de l'homme au milieu de la nature et sur son imr puissance à l'embrasser tout entière. Là reviei^ nent les deux infinis que nous avons déjà vus dans les Réflexions sur la géométrie , avec cette di£fé^ rence que^ dans les Réflexions^ la double infinité de la nature était fortement mais brièvemeitf marquée, tandis qu'ici elle, est exposée avec une plénitude et une magnificence qui remplissent une douzaine de pages de nos copies in-folio. C'est encore là que se rencontrent et doivent en effet trouver leur place les admirables pensées sur les extrêmes qui nous fuient de toute part et dans les choses et dans les sciences, et sur la duplicité de notre être composé que nous projetons hors de nous et dont nous teignons toutes choses. Nulle part Pascal n'est plus grand, plus ingénieux, plus fim, plus magnifique. Nulle page des Provinciales n'est plus soignée que celles-là. D'ailleurs, pas un mot qui, de près ou de loin, regarde les . querelles du temps. Quelle bonne fortune donc pour Port-Royal, pour les amis de la gloire de Pascal, que la rencontre d'un pareil chapitre! Apparemment M. le duc de Roannez s'est cru trop grand seigneur pour se contenter du rôle de

simple éditeur de Pascal. Possédé de la funeste manie de le suppléer et de le refaire , il a eu la barbarie d'oser mettre la main sur ce chapitre , devant lequel se seraient inclinés et Platon et Descartes et Fénelon et Malebranche et Bossuet Le duc de Roannez en a pris ce qui lui convenait, h savoir tout le commencement « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... y> (B. i** part, iv) dont il a Mt les premières pages dû chapitre xxii» intitulé : Con^ naissance générale de thomme. Il a bien voulu publier aussi ce beau passage : « Car enfin qu'estce que l'homme dans la nature? Un néant à Tégard de l'infini; un tout à l'égard du néant; un milieu entre rien et tout etc. » Après ce paragraphe, que le duc de Roannez a donné en FaUérant comme tout le reste, on trouve, dans Pascal, un morceau intimement lié au précédent, et qui com^ mence ainsi : « Manque d'avoir contemplé ces infinis; les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque proportion avec elle » Suivent plusieurs paragraphes sur les vains efforts de la science humaine, paragraphes dont plusieurs sont barrés et refaits dans le manuscrit , et où le langage de Pascal, qui sait descendre comme il sait s'élever, prend un caractère tout différent. Il paraît que

cette simplicité n'a pas charmé le duc deBoannez : il a supprimé tout ce morceau que, depuis, le père Desmolets a dontié, mais séparément et sans dire à quel ensemble il se rattachait , et en supprimant même , ce qui ne lui est pas ordinaire , un des paragraphes. (Desm. p. 3o3; B. suppl. ft, et 1" part. Vf, a40

• Ici vient le beau paragraphe qui commence et finit de cette manière : « On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées , et se retrouvent en Dieu , et en Dieu seulement. » Le duc de Boannez veut bien faire grâce à ce paragraphe et il le publie; mais où le met-il? Croyez-vous que ce soit en son ran§^, au chapitre xxii? point du tout; mais au chapitre XXXI, intitulé : Pensées diverses. Puisqu'il était dans un moment d'indulgence, 'pourquoi le duc de Roannez n'a-t^il pas sauvé aussi, en le déportant où il lui aurait plu , le paragraphe qui suit celui-là dans le manuscrit? « Connoissons donc notre portée : nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout ; ce que nous avons d'être nous dérobe la connoissance des premiers principes qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. » Ni Desmolets, ni

|S8 DBa f W^BB DE PABCAI.,

Condorcet, ni Bossut, n'ont donné ce paragraphe, qui parait pour la première fois.

Après ces suppressions et cette dislocation, Port- Royal revient au manuscrit, et en publie de suite plusieurs pages, qu'il altère comme à l'ordinaire, et il en compose toute la fin du chapitre xxii, depuis ces mots : « Cet état , qui tient le milieu entre deux extrêmes, se trouve en toutes nos puissances. •• » jusqu'à ceux-ci : « Mais tout notre édifice craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes* » Ainsi se termine le chapitre xxii , tandis que le grand fragment de notre manuscrit ne se termine point là. En le suivant pied à pied, nous rencon**trons d'abord quatre paragraphes dont voici le premier et le quatrième : « Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté ; notre raison est tpqjours déçue par l'inconstance des apparences. Rie» ne peut fixer le fini entre les deux infinis, <jpi l'enferment et le fuient. ....... d a I)an3

4a vua de ces infinis t tous les^finis sont ^aux , et je jie vois pas pourquoi asseoir son imagination sur l'un plutôt que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait .peine. » Ce n'est point Desmolets, c'est Condorcet qui a publié le prerijier ces quatre paragraphes.

Viennent ensuite dans le manuscrit trois pages în-f(dîO| très^bien lié^ ^t fort travaillées, à en

RAPPORT, BT€. -^ MKHOtlIB PARTIE. it|

juger par les barres et les ratares. En Toid le commencement et la fin : « Si Thomme s'ëtudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il faire qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être k connaître au moins les parties ayec lesquelles il a de la proportion* Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel endudnement Tune avec l'autre, que je crois impossible de connaître Tune sans l'autre et sans le tout... Qui ne croirait, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là nous serait bien corn*préhensible? C'est néanmoins la chose que l'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que c'est que corps et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune diose comme un corps peut être uni avec un esprit; c'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est son propre être : Modus quo corporibus ndhœret spiritus comprehendi ab hominibas non potest; et hoc tamen homo est. »

Le duc de Roannez a bien voulu se laisser toucher par ces pages admirables et les mettre au jour; mais, au lieu de les placer danâ le dia* pitre XXII , à la suite du morceau dont ^les font partie in tégrante, il les r^ette dans le chapitre xni,

tik DBS PENSÉES DE PASCAL.

à la suite du petit paragraphe qu'il y avait déjà rejeté , comme nous l'avons vu.

Enfin, dans le manuscrit, ce fragment a une con« clusion que Pascal a barrée et qui est même suivie d'un petit paragraphe destiné à servir de transition à quelque autre chapitre : « Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connaître la nature : elle est infinie en deux manières, il est fini et limité; elle duce et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel ; les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin, il ne connaît ni l'un ni l'autre; elles sont simples, et il est composé de deux natures diflférentes.

« £nfin , pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par ces deux considérations..- »

I^a comparaison détaillée du manuscrit et de l'édition de 1669 démontre donc ici, de la manière la plus manifeste , la profonde infidélité de Port-Royal, et avec quelle légèreté le duc de Roannez et ses amis ont traité Pascal. Ils avaient le bonheur de rencontrer un chapitre d'une certaine étendue et à peu près achevé, et, au lieu de le reproduire religieusement, ils l'ont décomposé, supprimant telle page , reléguant telle autre dans un autre endroit, puis renouant à toute force le

RAPPORT « BTC. ^ BlCSliHB PARTIB. 126

fil d'abord brisé, puis le brisant encore, pour le renouer sans plus de raison, aussi mensongers et aussi artificiels dans la décomposition que dans la composition, faisant arbitrairement des pensées détachées eomme tout à l'heure des touts incohérents. Desmolets et Condorcet ont sauvé du naufrage plusieurs paragraphes qui avaient été rejetés par Port-Royal; mais, comme je l'ai déjà dit, ni l'un ni l'autre n'ont averti du rapport des fragments qu'ils publient à ceux de Port-Royal. £t Bossut, qui, dans ses deux copies, a eu sous les yeux le chapitre entier, au lieu de le restituer dans son intégrité, s'est contenté de publier de nouveau tous les morceaux donnés par Port-Royal, Desmolets et Condorcet, séparés les uns des autres, de telle sorte qu'aujourd'hui ce beau chapitre est éparpillé de divers côtés dans les éditions. Voilà quel a été le sort d'un des plus admirables fragments de Pascal, et encore n'ai-je pas parlé des altérations de détail, qui sont infinies. Je me bornerai à mentionner les plus frappantes.

Pascal : « Que l'homme contemple donc la na-ture entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'eYivironnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière, etc. » Port- Royal : « Qu'il ne s^ arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent; qu'il con-

IW BBS FimiBt M FÀ8CAL.

temple la nature entière dans sa haute et pleine majesté I qu'il considère cette éclatante etc. »

Pascal : « Tout le monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein delà nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables; nous n'enfantons que des atomes etc. b Port- Royal : a Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature : nulle idée n'approche de rétendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions^ nous n'enfantons que des atomes etc. »

Pascal : a Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce petit cachot où il se trouve logé (j'entends l'univers) il apprenne à estimer la terre , les royaumes, les villes et soi-même, son juste prix. » Port-Royal : « Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce que luiparaU ira ce petit cachot où il se trouve logé, c'est-à" dire ce monde visibie^ il apprenne etc. »

Port-Royal : « Je veux lui faire voir là-dedans on abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univcfrs visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome imperceptible. » Com« bien de f(ns n'a-t-on pas dtéavec admiration cette

RAPPORT, BTC. — DRU XIÉMR, PARTIE. Ii7

expression déjà si belle : « dans l'enceinte de cet atome imperceptible?^)! Que dire de celle-ci, qui est la véritable leçon de Pascal : te dans l'enclin te de ce raccourci d'atome? ' »

-Pascal : « Car enfin, qu'est-ce queThomnie dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini , un tout à regard du néant, iip milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre Jes extrême^, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans nn seqret impéîié^ trable.Il^est également incapable de concevoir le néant d'ojù il est tiré et l'infini où il est englouti. » Port-Royal :y Car enfin, qu'est-ce que l'homme,., un milieu entre ripn et tout. //. esf infiniment éloigné des d^uoc extrênîes; ^rVo/? être n'est pas moins distant^ du né^nt d'onil est tiré que de l'infini où il est englouti. >>

Pascal : « Nos sens n'aperçoivent rien d'ex* trême. Trop de bruit nous* assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de loi^gneur et trop de brièveté de discours Fcibscurcit ; trop de vérité rtous étonne." J'en sais qui ne peuvent comprendre que, qui de. zéro ote .quatre^ reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nou^ Trop de plaisir incommode. Trop de conson-

* Les deux copies : d'a6tm6. ' ' I

Ïi8 »BS'PBWSÉ«S DE t»ASCAL. '' '

nâuces -déplaisent dans la musique, et trop de bienfaits irritent; nous voulons avoir de quoi surpasser la dette : bénéficia eo usrjue grûta sunt dum videnlur exsohi. posse ; uhi muliu/li' anteOerterint , pro gratta odium fèdditun Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni Textrême froid, etc. » • Port Royal a ainsi réduit tout ce morceau : « Nos sens n'aperçoivent rien d'ektréme; trop dé bruit nous assourdit; trop de lumière /zom^ éblouit; trop de dii$tance et trop de proximité empêche la vue; trop de'longueur et trbp dé brièveté obscurcissent un discours; trop de plaisir incoinmode, trop de consonnances déplaisent. Nous ne sentons ni Textpeme chaud ; ni l'extrême froid , etc.^ »

Pascal : cr Voilà notre état véritable. Cest ce qui nbus^^rénd incapables de savoir certainement et d^ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours ipcertérius et floltants, poussés d'un bout versTautre. Quelque terme ou nous pensions nous attacher et nouis affermir, il branle ^t noCrs quitta; et, si nous le suivons, il échappe à nos prises; it glisse et fuit d'orie fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous; c'est l'état qui nous est naïutel, et toutefois le plus contraire à notre încKnatton. N6us brûlons de désir de trouver une assiette fei*me et une dernière base constante , pour y édifier une tour qui *'élièv#.àriafiiii|mais

«APPORT, BTC. — PBUXIÈMB PARTIE. 129

tout notre fondement craque, et la terre s^ouvre jusqu'aux abîmes. »

Port-Royal a gâté ce beau passage, en Tarran* géant de la manière suivante qui jusqu'ici a été fort admirée, et qui ne peut plus être supportée dès qu'on connaît la vraie : « Voilà notre état véritable. Cesl ce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons pas, incipables de savoir tout et d'ignorer tout absolument (il ne s'agit pas de savoir ou d'ignorer tout, mais d'ignorer absolument ou de savoir avec certitude). Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants en/re t ignorance et la connoissance (ceci détruit l'image commencée: l'ignorance et la connaissance étoient devenues les deux bouts du milieu); et, si nous pensons aller plus loin (il n'est pas question d'aller plus loin; plus loin que quoi? mais de s'attacher à un point fixe; Pascal ne parle pas d'un objets mais d'un pointy d'un terme auquel nous nous attachons), notre objet branle et échappe à nos prises ; // se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne le peut arrêter (Pascal dit bien plus : Rien ne s'arrête pour nous). C'est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout (Une s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus

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loin, etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier une tour qui s'élève jusqu'à l'infini (pour cela il faut d'abord trouver une assiette ferme et une dernière base constante). Mais tout notre édifice craque (non pas tout notre édifice, car nous n'avons pas pu en élever un, faute d'une hase constante; c'est le fondement même que nous avons jeté qui craque), et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. »

Mais cette altération continue du style de Pascal nous détourne beaucoup trop de notre objet présent, à savoir la décomposition que Port- Royal fait subir à des morceaux complets et achevés. Je veux donner encore un exemple d'uqe pareille décomposition sur un passage moins étendu, mais peut-être mieux lié et tout aussi beau que le précédent.

Je veux parler de ce fragment sur le vrai bien que j'ai déjà indiqué, et qui ^ été réimi par Port- Royal au fragment sur le pyrrhonisme, pour composer le chapitre xxi (B. a* part, i ) : Sur les contrariétés étonnantes qui se trompent dans la nature humaine à l'égard de la vérité et du bon-' heur. Il est impossible d'avoir eu plus de malheur que ce fragment entre les mains de Port-Royal, D'abord il a été employé comme élément dans un travail de composition très- vicieuse; u^aintepa^t

RAPPORT , ItJC '^ ItMSiilfB PARTIR. IM

nmi» «lions le voir $ubir en lui-même un travail de décomposition plus vicieuse encore. Il est intitulé dans le manuscrit : Que thomm^ ne peut connoitre le vrai bien ni la Justice. £n voici le commencement : gc Tous les hommes recherchent d'être heureux; cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient, 9 On trouva tout ce morceau dans le chapitre jxi de Port* Royal ; on Ty trouve même grossi , comme noua Tavons vu, de quelques phrases sur les trois con** cupiscencesy tirées d'un autre endroit du manu* scrit. Après avoir exposé nos vains efforts pour arriver au bonheur , et la plainte éternelle de tous les hommes ^ princes, sujets, nobles, roturiersi vieux, jeunes, forts, fa}bleS| savants, ignorants, $ains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions »^ Pascal s'écrie : « Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance?,... Ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et ifq«* muable, c'est-à-dire par Dieu même, » Ce pas» sage éloquent avait été admirablement prépavé , et lui-même il prépare admirablement ce qui suit ; ^ Lui seul (Dieu) est son véritable bienj et, de* puis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable da lui m tenir la place ; astres» ciel, terre, etc. »

133 DBS PBNSÉBS DE PASCAL,

Ainsi le mouvement de tout ce morceau est gradué sur Tordre et Tenchaînement des idées. Port- Royal a rompu, avec l'enchaînement des idées, le mouvement du style. Il a isolé cette tirade pa* thétique : « Qu*est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance? » et par là il a brisé toute la suite du fragment total; il en a gâté les proportions et l'harmonie, et il a donné à cette longue nomenclature des choses que l'homme a mises à la place de Dieu, je ne sais quel air brusque et étrange. Et quant à la belle tirade, il l'a extraite comme un morceau de rhétorique qu'il n'a pas voulu perdre, et dont il a fait un paragraphe distinct d'un autre chapitre (P.-R. ch. m. B. a* part. V, 3). Mais alors ce grand mouvement, n'étant ni préparé ni soutenu, perd sa force; ce cri de douleur ne semble plus qu'une déclamation.

Tel â été le sort d'un fragment qui n'était pas fort étendu; il est curieux de montrer quel a été celui d'une seule phrase, qui n'était pas, ce semble, assez longue pour pouvoir être démembrée.

« U a été prédit, dit Pascal (Msc. p. a3a), que Jésus-Christ seroit roi des Juifs et des Gentils; et voilà ce roi des Juifs et des Gentils opprimé parles uns et les autres qui conspirent à sa mort, dominant [sur] les uns et les autres, et détruisant et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre et

BAPPORT, ETC. — DEUXIÈMB PARTIE. 133

dont il fait sa première Eglise, et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre et dont il fait sa principale Église. » 11 est impossible de trouver une phrase qui soit plus une, plus ramassée en elle-même, et qui se prête moins à toute décomposition; cependant Port-Royal a trouvé le secret de la briser et d'en disperser les membres dans des phrases différentes et assez éloignées les unes des autres. Port -Royal met d'abord en avant la prédiction (P.-R. ch. xv, p. 119. B. a* part. XI, 2): oc Que Jésus-Christ seroit roi des Juifs et des Gentils ; » puis il intercale quatre paragraphes; alors il revient à la phrase de Pascal, qu'il arrange ainsi : a A cela s'opposent tous les hommes par l'opposition naturelle de leur concupiscence. Ce roi des Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et les autres qui conspirent sa mort, etc. » Ici Port-Royal s'arrête encore , intercalé de nouveau diverses pensées^ et enfin il reprend le deuxième membre de la phrase de Pascal, auquel il rend le tour qu'il avait ôté au premier : « Malgré toutes ces oppositions ^ i;oi7à Jésus-Christ, en peu de temps, régnant sur les uns et les autres et détruisant le culte judaïque dans Jérusalem, qui en étoit le centre, etc. »

En est-ce assez , et trouve-t-on que le duc de Roannez en ait usé assez librement avec les phrases.

13i * Dfe9 PËN9ÊBS DE l^ASCAL.

les paragraphes, les chapitres enKei's de Pascal? Noua allons le voir maintenant aux prises, non plus avec le style, mais avec la pensée même de Pascal, la méconnaissant et la défigurant de toutes manières.

Port-Royal altère la pensée de Pascal, quelquefois fauté de la bien comprendre et à son Insu , quelquefois aussi par politique, pour ne pas reveiller des querelles mal assoupies, le plus souvent par scrupule de conscience , pour épargner aux faibles la contagion d'un scepticisme dont tout le monde ne pénètre pas le secret et ne postiède pas le remède.

Les altérations involontaires sont ou légères , sans jamais êti^e indifférentes, et elles énervent plus ou moins la pensée de Pascal sans la dénaturer entièrement; ou bien elles sont assez graves et assei profondes pour constituer de véritables contre-sens.

Voici un exemple de chacun de ces genres d'altération.

Le chapitre xxv comprend un certain nombre de paragraphes dont le preniiet* traite de la ptu'ssance de l'opinion; les autres ont l'air de roulet* sur des sujets différents , qui n'ont d'autre lien que leur rapport commun au titre général du chapitre : La faiblesse de l'homme. Rien de plus

inexact que tout cela. D'abord, dans le manuscrit, tous ces paragraphes se lient les uns aux autres et ne forment qu'un seul et même tout , et leur isujet commun n'est pas la faiblesse de l'homme, ce qui est bien vague; ce n'est pas non plus l'opinion; car quel rapport peuvent avoir à l'opinion plusieurs de ces paragraphes, entre autres le para* graphe sur les charmes de la nouveauté, surtout celui sur le plus grand homme du monde , dont une mouche, ou le moindre tintamarre qui se fait autour de lui, troublent la raison, ou celui qui nous peint un philosophe qui , bien en sûreté sur une planche plus large qu'il ne faut, tremble en songeant au précipice qui est dessous? L'opinion n'a rien à voir ici. IV s'ensuit que le premier paragraphe, qui, dans le manuscrit, n'est pas autre chose que le commencement du morceau entier, ne peut pas rouler sur l'opinion, puisque tous les autres paragraphes n'ont aucun rapport à l'opinion. Et pourtant lisez ce paragraphe dans Port- Royal, et vous verrez qvie Fopinion en est le sujet au moins apparent. « Cette maîtresse d'erreur qu'on appelle fantaisie et opinion... » Voilà le début, et, pour ainsi dire, l'enseigne de tout Tarticle. Et puis : « Qui dispense la réputation , qui donne la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux gratids^ sinon l'opinioti?... » « L'opinion dis-

pose de tout.. > Une réflexion très-attentive pourrail bien soupçonner quelque m.éprise. Car enfin, comment peut -on dire que c'est Fopinion qui dispense la réputation? L'effet ressemble un peu trop à la cause : la réputation c'est l'opinion même; et la phrase a bien l'air d'une tautologie. Mais j'en parle fort à mon aise, car je vois le dessous des cartes. J'ai le manuscrit, je possède l'original , et je reconnais facilement l'infidélité de la copie. Mais, quand on n'est pas averti, il faudrait une sagacité merveilleuse pour soupçonner ici la moindre erreur. Aussi tout le monde s'y est trompé. Et. comme Pascal fait mention du livre italien, Del( opinione regina del mondo , on a cité cent fois tout ce paragraphe et tous ceux qui en dépendent comme traitant de l'opinion. Cependant il n'en est rien : le vrai sujet est semblable à celui-là, mais il n'est pas celui-là. Quel est-il? C'est l'imagination. Pascal le dit lui-même ; il a mis lui-même un titre à tout ce morceau ; ce titre est Imagination ; et voici la vraie première phrase (Msc. p. 36i-36a): a C'est cette partie dominante de l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours, etc. » Pour accommoder cette phrase à l'opinion il a fallu la changer et supprimer ce premier membre de phrase : « C'est cette partie dominante de

RAPPORT , RTC. — DEUXIÉMB PARTIR. 137

riiommc... 9 Plus bas : a Qui dispense la réputa* tion , qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois^ aux grands , sinon cette faculté imaginante? » Enfin : « Vimor gination dispose de tout. » Dès qu*il s'agit de l'imagination et non pas de Topiniony tous les autres paragraphes s'éclaircissent; on comprend le charme des nouveautés , car la nouveauté s'adresse à l'imagination; il est bien certain que le plus grand homme du monde, si la moindre distraction trouble son imagination, ne peut plus suivre son raisonnement, et le plus grand philosophe, sur une planche plus large qu'il ne faut pour y marcher en sûreté, tremble en se représentant par l'imagination l'abîme qui est au-dessous. Il y avait , dans l'original , bien des expressions qui ne se peuvent rapporter qu'à l'imagination : partie dominante de V homme ^ faculté^ etc. Port- Royal les a adoucies ou supprimées. Il a retranché aussi, ce qui est plus grave, trois ou quatre paragraphes où Pascal représente les magistrats et les médecins s'appliquant à faire impression sur l'imagination des hommes avec leurs bonnets et avec leurs robes, faute de posséder la vraie justice et la vraie science. C'est Desmolets qui depuis a publié ces paragraphes. A la fin Pascal a mis cette note : « Il faut commencer par là le chapitre des

IdB DBS PENSÈBS M PASCAL.

puissances trompeuses. » Sans doute, au milieu de tout cela, Fopinlon est souvent prise à partie; Port-^Royal a cru qu'elle était sur le premier plan. Il n'a pas compris la véritable pensée de Pascal. L*opiniôn n'est qu'une puissance extérieure, à laquelle on peut résister avec du courage et une certaine force de caractère : mais l'imagination est une puissance bien autrement trompeuse et bien autrement redoutable, puisqu'elle a son siège en nous-même. C'est l'ennemi domestique du philosophe, Pascal ni Malebranche ne pouvaient s'y tromper : mais Port-Royal qui n'était pas assez tourmenté par l'imagination pour se révolter contre elle, a pris un ennemi pour im autre; il a mis le sien à la place de celui de Pascal

Ce n'est pas là, selon nous, une altération légère ; car elle donne le change sut* le vrai caractère d'un morceau très-important. En voici une autre qui , à proprement parler, n'est pas moins qu'un contresens, ou plutôt même un non -sens, qu'il est absolument impossible de mettre sur le compte de Nicole et d'Arnauld.

Le dessein de Pascal, dans sa nouvelle apologie, était de montrer que le christianisme est aimable, et. Une fois ce grand point gagné, d'établir qu'il est aussi vrai qu'aucune chose au monde : il voulait l'insinuer en quelque sorte dans la raison

RAPPORt , RTC. -^ DECXIËMfi PARTIE. 13D

par le cœur. Cette pensée est partout dans Pascal. Pour préparer les voles à cette nouvelle apologie, il met en avant une théorie qu'il croit inventer, mais qui est trop vraie pour être nouvelle , & savoir la distinction de deux ordres de vérités, les unes démontrables, les autres indémontrables parce qu'elles sont des vérités premières; les unes qui se prouvent, les autres qui se sentent; celles-ci qui relèvent de la raison, du raisonnement, de l'intelligence, de l'esprit, celles-là qui relèvent du sentiment, de l'instinct, du cœur. Port-Royal lui-même, au chapitre xxxi des Pensées diverses , donne le morceau suivant que je rétablis ici tel qu'il est dans le manuscrit (p. 69) : « Le cœur a son ordre; l'esprit a le >;îeh , qui est par principes et démonstrations. Le cœur en a un autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Cela seroit ridicule. Jésus*- Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur que celui de l'esprit, etc.. » Et ailleurs (Msc. p. 8) : «Le cœut* â ses raisons que la faison ne connoît pas î on le sent en mille choses. » Cette distinction se trouve thème dans le Traité de Part de persuader; ce qui, à la rigueur, pourrait rattacher ce traité au grand ouvrage de Pascal, ee L^esprit et le cœur sont comme les portes paf où lefe vérités sont reçues dans l'âme. » Je trouve encore dans

lU) DES PENSÉES DE PASCAL.

le manuscrit cette ligne isolée, mais profonde, que ni Port-Royal ni Bossu t n'ont jugé à propos de recueillir : « instinct et raison, marque de deux natures. »

Quand on est familier avec cette théorie de Pascal, qui est celle de tous les grands philosophes, rien n'est plus clair que le fragment suivant, que Pascal lui-même aurait hien dû ne perdre jamais de vue, quand le scepticisme de Montaigne l'emporte trop loin. (Msc.p. 191.) «Nous connoissons la vérité , non-seulement par la raison , mais encore par le cœur; c'est de cette dernière manière que nous connoissons les premiers principes j et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point , quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la foiblesse de notre raison , mais non pas l'incertitude de toutes nos connoissances , comme ils le prétendent. Car la connoissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent ; et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'inslinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde

Googk

tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propositions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiei's principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. »

Voici maintenant comment Port-Royal , je veux dire le duc de Roannez, a défiguré et travesti la pensée de Pascal. (P.-R. ch. xxi; B. a« part. I, i.) Au lien de ces mots : a Nous connoissons la vérité non-seulement par la raison , mais encore par le cœur , j> le duc de Roannez a mis : « non-seulement par raisonnement, mais aussi ;7ar sentiment et par une intelligence vii^e et lumineuse. » Mais ce que Pascal veut établir est précisément l'opposition de l'intelligence et du sentiment. Ce contresens est plus visible encore dans ce qui suit.

Pascal : « C'est sur ces connoissances dû cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, etc..» Le duc de Roannez corrige les mots de cœur et

1&2 01^ ^V»9iXA im PASCAL,

4'instincti et y substitue ceux d'iutM'gence et de sentiment. IVI^is encore une fois quelle opposition y a-t-il I mémo grammaticalement, entre la raison et riptelligence?

Pascal^ pour mieux marquer sa pensée, force un peu le langage et dit : « Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dai^s l'espace et que les nombres sont infinis. » Is duc de Roannez : a Je sens qu'il y a, etc. »

Pascal ; « Il est au»si inutile et aussi ridicule que la raison demande au ccaur des preuves de ses pre^ miers principes, pour vouloir y consentir, qu'il soroit ridicule que le cœur demandât à la raison uu eieuiiment de toutes les pi-opositions qu'elle déi^ontre pour vouloir les recevoir, » l4e dijc de |(Qannez; supprima ces mots importants : a 11 est W^i inut{le^ » et laisse seulement ; il est aussi ridi* cule; et change ainsi |e reste : « H est aussi ridicule que Ja raison demande au sentiment et à l'inlçlligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir, qu'^l seroit ridicule que l'intelligence demandât à la raison un sentiment de toutes 1§^ propositions qu'elle démontre. » U ne fallait retrancher n\ pour vouloir les recevoù'^ ni, plus haut, pour vouloir y consentir; ce qui marque que la volonté n'est poipt ici de mise. U n'est pas DQn pl^$ question de c§s premiers principes, mais

RAPPORT I «TC. -*^ DSUXlilIH PARTIE. IfcS

des premiers principes du cœur, car le cœur a aussi ses principes* Mais je demande s'il est pos-^ sible d'attacher quelque sens à cette phrase : n 11 seroit ridicule que t intelligence demandât à la

raison un sentiment ^ Je répète que je nHm-^

pute point de pareilles absurdités à Amauld et à Nicole.

Mais ce qu'il est permis de leur imputer , sans leur en faire un reproche , c'est l'adoucissement et souvent même la suppression absolue d'une foule de passages qui se rapportent aux querelles du temps et aux Jésuites. Pascal^ comme l'atteste Marguerite Périeri loin de se repentir d'avoir &it les Provinciales, est mort en déclarant que, s'il avait à les refaire, il les ferait plus fortes, Dana une lettre que nous avons publiée, à M"* deRoannez , il appelle les maximes des jésuites « les mQn-* dites maximes. » Enfin c'est bien dans le manuscrit (p. 99-iQo), au milieu d'autres pensées du même genre, que Condorcet a recueilli ces paroles qui at* testent la conviction obstinée de Pascal , et le sentiment triomphant 4^ la justice d^ ^ cause, sous le feu d'une persécution implaça}>le ;

a J'ai craint que je n'eusse mal éisrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'e^t plu^ permis de bien écrire.

IH ras PENSÉES DE PASCAL.

« Toute Tinquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes

«r Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel.

« L'inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité. »

Bossut a conservé cette grande protestation j mais, par une inconséquence inexplicable, il n'a pas osé mettre au jour bien des passages semblables^ et il a altéré tous ceux qu'il a publiés. Notre devoir est de rétablir l'intégrité de ces fragments mutilés et défigurés par la prudence forcée de Port-Royal et la pusillanimité gratuite de Bossut.

On trouve dans Port-Royal bien des pensées générales qui, dans Pascal, sont particulièrement dirigées contre les jésuites. Chapitre xxviii , Pen^ sées chrétiennes : « Toutes les religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes et à s'informer de celles que J.-C. a laissées aux anciens pour nous être transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Us veulent avoir comme les autres peuples la liberté de suivre leurs imagina* lions. » Au lieu des mots: «Il y a des gens »

RAPPORT i ETC. — BBinOilIB PART». 146

Pascal avait mis (Msc. p. 4 5 1) : « Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir etc. »

Po^t-Royal , chapitre xii^ figures : « La synagogue ne périssoit point parce qu'elle étoit la 6gure de TÉglise; mais parce qu'elle n'étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que TÉglise fut toujours visible ou dans la peinture qui la promettoit ou dans l'effet. » Au lieu de ce style médiocre et émoussé, voici le texte authentique de Pascal (Msc. p. 45i) : « Ezéchias : La synagogue étoit la figure et ainsi ne périssoit point, et n'étoit que la figure et ainsi est périe; c'étoit une figure qui contenoît la vérité ; et ainsi elle a subsisté jusqu'à ce qu'elle n'a plus eu la vérité.

a Mes révérends pères tout cela se passoit en figures : les autres religions périssent , celle-là ne périt point. »

On voit ici comment ont été composées plusieurs des Pensées. Pascal lisant l'Écriture sainte, en tirait une réflexion qui pouvait servir à son Apologie du christianisme : il mettait donc par écrit cette réflexion; en même temps, comme il était pénétré d'une profonde indignation contre la corruption des saintes Écritures par les jésuites, son âme lui échappait, et il laissait éclater son in-

ihO DES t»ËN^ÊËS DE PASCAL.

dignâtîon même au milieu d'une noie de quelques lignes.

Ouvi*ei le manuscrit, vous y rencontrerez une foule de pensées sous ces titres t Casuistes, Probable, Probabilité, Pape, etc. Port-Royal supprime et ces titres et ces pensées; ou, s'il en garde quelques-unes, il leur enlève leur caractère particulier, et les présente sous une forme générale et abstraite, qui masque la vraie pensée de Pascal et ne laisse pas même toujours paraître une pensée bien déterminée.

Port-Royal, chapitre r, Juifs : a La religion juive doit donc être regardée difFéremment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peu-' pie, etc. J)ll m'est impossible de comprendre ce que c'est que les saints du peuple juif, expression qllî pourtant revient encore une fois dans ce même passage. J'ai donc tecours au manuscrit, et j'y trouve cette phrase inintelligible (Msc. p. 55). Mais elle n'est pas de la main de Pascal.* elle aura été écrite sous sa dictée, ou retopiéesur un premier brouillofl qui n'est plus. A doté et en marge est utie note de \â main même de Pascal. Dans le morceau d'une écriture étrangère, il y avait, en effet, deteufs sainte, ce qui n'a pas de sens ; mais une autre màîrl a corrigé : des Iwres saints^ correction qui éclaircit tout, car rien n'est plus simple que la diftefenw

RAPPORT, ETC. — DËt71tlÊME PARTIE. IW

d'une religion dans les livres sacrés qui la conservent pure et dans la tradition du peuple où elle S'altère sans cesse. Voici de j^lus la hôte marginale det'ascal : «Et toute religion est dé mêmej car la chrétienne est bien différente dans les livres saints et dans les casuistes. a Port-Rôyal a supprimé te dernier trait; il aurait pu, du moins, en lisant parfaitement écrits de la main de Pascal ces mots dans les Iwres saints ^ éviter l'incroyable £aute dans laquelle il est tombé.

Cest surtout à l'occasion du miracle del la sainte épine que Pascal , qui se trouvait honoré person* nellemènt dans un miracle accompli sut» sa nièce ', s'élève cotitre les jésuites, que ce miracle devait confondre et qui le niaient et s'en moquaient. A tout niotnent Pascal Ijuitte sa thèse générale de l'importance des miracles, pour se retourner contre les jésuites. Port-Royal , de peur de s'y blesser, osé à peine toucher aux pensées les plus générales , que nous devons en grande partie â Tévéque de Montpellier et à Desmolets. Le chapitre xxvii« de Port-Royal sur les miracles, s'il eût contenu toutes les pensées de Pascal sur ce sujet, aurait été bien autrement étendu et bien autre-^ ment remarquable. Port-Rdyàl supprime les pen-

* Marguerite Pérîer, Fauteur deè Mémoîreâ.

us BBS PENSÉES DE PASCAL.

sées les plus hardies ^ et il afiaibtit toutes celles qu'il donne.

Port-Royal (ch. xxvji) : « Les miracles ont servi à la fondation et serviront à la continuation de l'Eglise, jusqu'à l'Ante-Christ, jusqu'à la fin, etc. » Dans Pascal , cette phrase était une réponse aux jésuites qui, pour diminuer Teffet du miracle de la sainte épine, avaient semblé médiocrement touchés de l'importance des miracles au xvii« siècle. Pascal s'adresse à eux et leur dit ( Msc. p. 45x): «Les miracles sont plus importants que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation etc. »

En 1779 Bossut crut enfin pouvoir publier impunément bien des morceaux où, à propos des miracles ou même en toute autre occasion, Pascal attaque la morale et les opinions relâchées des jésuites. Mais partout Bossut opère sur les fragments nouveaux qu'il publie, comme Port-Royal sur ceux qu'il a mis au jour. Quelquefois il retranche des parties plus ou moins considérables de ces fragments; il change l'ordre de ceux qu'il conserve, il en émousse les traits les plus incisifs, il en altère perpétuellement le langage.

Pascal , s'adressant aux jésuites qui , pour décrier le miracle de la sainte épine, détruisaient toutes les règles établies pour le discernement des

RAPPORT, BTC. — BEUXlèMB PARTIE. 149

vrais et des faux miracles (Msc. p. 4oîi): « Juges injustes, ne faites pas des lois sur l'heure. Jugez par celles qui sont établies, et établies par vousmêmes./^ qui conduis leges iniquas. Pour afFoiblir vos adversaires, vous désarmez toute l'Eglise. » Bossut fait ici deux fautes : d'abord il fait précéder cette apostrophe : « Juges injustes etc. » par deux lignes qui ne sont pas de Pascal, et qui sont destinées à rattacher ce morceau à un morceau tout différent (B. a* part, xvi, lo). Puis il transporte celte dernière phrase u Pour affoiblir vos adversaires etc. » dans un autre endroit, qui précède de plusieurs pages ( Ibid, xvi, 9) : « Ainsi ^ pour affoiblir leurs adversaires, ils désarment l'Église etc. »

Pascal (Msc. p. 45 1) : « Injustes persécuteurs de ceux que Dieu protège visiblement! S'ils nous reprochent nos excès, ils parlent comme les hérétiques. S'ils disent que la grâce de J.-C. nous discerne, ils sont hérétiques. S'il se fait des miracles, c'est la marque de l'hérésie. » Et ailleurs (Msc. p. 4<^^) • « S'ils disent que notre salut dépend de Dieu, ce sont des hérétiques. S*ils disent quils sont soumis au pape, c'est une hypocrisie. S'ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions, cela ne suffit pas. S'ils disent qu'il ne faut paS tuer pour une pomme , ils combattent la morale des

|§0 DB$ PfiN^JÉlE^ DE P4§€A|.,

catholiques. S'il se fait de;^ n^iracl^s parmi euX| cç p'est pas une marque de sainteté, et c'est^ au CQi\f iraire, un soupçon d'hérésie, »

De ces deux morceaux différents, Bps^ut ep compose un seul, supprimant ce début « ïnju^t^^ persécuteur^ etc. », resserrant à son gré ou dév^r loppant l'argumentation; et, ^u Ueu de deux fragr ments pleins de vie, il a fait ce paragraphe |a^T guissant: « Les jésuites.... n'ont pas laissé néan-^ moins d'en tirer cette conclusion^ car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'i|^ leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de •Jésus nous discerne, et que notre salut dépend de Dieu, c'est le langage des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape : c'est ainsiy disent-ils, que les hérétiques se cachent et se déguisent. S'il§ disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent, disent les Jésuites^ la moralet des catholique^. Enfin^ s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté, c'est, au poptraire, un soupçon d'hérésie. »

Quelquefois Bossu t, en supprimant un seul trait, énerve toute l'argumentation. Dans le § g de l'article xvi^ on lit cette défense de Port-Royal : i< Ce lieu qu'on dit être le temple du çliablei D^eu

RAPPORT t ETC. — mSliXlÂHB PARTIE. l&l

en fait son temple; on dit qu'il faut en ôter les enfants ; on dit que c'est l'arsenal de l'enfer, Dieu en a fait le sanctuaire de ses grâces».. • » Il est évi« dent que la phrase est défectueuse, et qu'à cette objection a On dit qu'il hnt en 6ter les enÊtntSf une réponse est nécessaire, coq)me il y a des ré* penses à l'objection qui précède et k celle qui suit. Cette réponse nécessaire est dan3 Pascal (MsCt p. 463) : « On dit qu'il en faut ôter les enfants , Dieu les y guérit. » Nouvelle allusion au mir racle de la sainte épine et à la guéridon d&]VIar« guérite Périer.

Si je n'avais pas montré cent fois que Boasut affaiblit le style de Pascal, je citerais cet exemple, Pascal (Msc. p. 47 0 • * ^ ^'^s* point ici le pays de la vérité; elle ^rr^ inconnue parmi les hommes... )< Bossut (1. 1.) : «Elle est inconnue parmi les hommes. » Mais il ne s'agit plus d'altératious de; mots; il s'agit d'altérations tout autrement gravçsi et qui tombent sur la pensée même.

Bossut est le premier qui ait donné ce para-^ graphe sur l'utilité, la nécessité même des mirades d«ius uq temps où la vérité est persécutée et n'a plus d'fisile (1. 1, § lo). (( Mais, disept-ils, le§ nnri^cles ne sont plvis nécessaires, à cause qu'où en a déjà ; et ainsi ils ne sont plus des preuves; de la vérité de la daçtfiftç. Quiî mwsî qvw»d on «'é-

coule plus la tradition, qu'on a surpris le peuple, et qu'ayant ainsi exclu la vraie source de la vérité etc.. » Que fait ici le peuple? Pascal dit (Msc. p. 449)* le pape : «Quand on n'écoute plus là tradition, quand on ne propose plus que le pape^ quand on l'a surpris, et qu'ainsi, etc.... »

Bossut, d'après Desmolets (a* part, xvii, 76) : «Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les bornés etc.... » Ceci est inintelligible: ai les opinions relâchées plaisent tant aux hommes , il est plus qu'étrange, il répugne qu'elles leur déplaisent. Et puis, qui a excédé toutes les bornes? A qui se rapporte cet ik? Dans Pascal tout se rapporte directement aux jésuites. Ce passage est intitulé Montalte, pour marquer que c'est ici comme une suite des Provinciales. (Msc. pag. l\i^) « Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange que 7e^ leurs déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toute borne.... »

Bossut, dans le même paragraphe , toujours d'après Desmolets : « Il est ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs licencieuses. » Pascal : « à des naœurs escobar^ Unes. »

Je ne trouve guère dans tout Bossut sur le pro-

RAPPORT, BTC. — BBUXlilfB PARTIE. 153

babilisine qu'une ou deux pensées du Supplém(^nt, par exemple, les §§ xi et xii; il y en a beaucoup plus dans Pascal. Il en est de même des casuistes. Ils sont sans cesse attaqués dans le manuscrit, et presque jamais dans Bossut. Mais ce n'est pas ici le lieu de restituer les passages omis par Bossut ' ; nous n'en sommes encore qu'à signaler les altérations qu'il a fait subir aux pensées qu'il a publiées. Cependant, quand on a conservé le paragraphe 77 de l'article xvii , donné par Condorcet, toute suppression ressemble fort à une précaution inutile. Ge paragraphe est bien énergique; ill'est encore plus dans le manuscrit. Il y est aussi beaucoup plus étendu. Bossut n'a pas complété Condorcet ; quelquefois même il l'a abrégé et. adouci. Malheureusement ce passage est presque illisible dans l'autographe. Nous en donnons' ce que nous avons pu déchiffrer.

Msc. p- 99-100. « S'ils ne renoncent à la probabilité, leurs bonnes maximes sont aussi peu saintes que les méchantes. Car elles sont fondées sur l'autorité humaine; et ainsi, si elles sont plus justes, ils seront plus raisonnables, mais non pas plus saints. Elles tiennent de la tige sauvage sur quoi elles sont entées.

' Voyez la IIP partie de ce rapport.

iM hm ^Wiâfii lUB FAiCAL,

(fSi\Be qiie j€ dU ne «fert î^ vpus éclairer^ il servira m peuple.

% Si ceux <? là se taisent , les pierres parle-*

ff Le lâl^ce e^t 1^^ plus grande persécution* Jamais )qs s^ts ne sr ^qt tu^. tl ^t vrai qu'U £^t vocation; mai^ pe n'ecît pa&i des arrêts du çon^ seil qu'il faut apprcoidre $â on fst appelé, c'est d^ la nécessité de parler*.

a Or, après que Rome a parlé, et qu'on pea^e qu'elle a condamné la vérité... et que les livres qui ont dit le contraire sont censurée, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censx^ré plus injustor ment, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment; jusqu'à ce que vienne un pape qui écoute les deu^ parties , et qui consulte l'antiquité pour faire justice ?.

^ L*inquisitiom Qt la Société, les deux fléaux de 1^ vérité 4,

(^ Que ne 1m ^ccusez^BVQUs d'arianisnae? Car s'iU out iUt quç Î..Ç., est t)ieu^ peut-être ils l'entendent

' Ces trois paragraphes ne sont ni dans Gondoroçt ni daps Bossut.

* Ce paragraphe est dans Gondorcet et dans Bossut.

' Ce paragraphe manque dans Gondorcet et dans Bossut.

* Dans Gondorcet et dans 9ç^t«

BAPPORT, ETC. — DEUXlÈilB PAETIE. |&{^

non par nature, mais comme il est dit : Dïi esUs^.

a Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce

qu'elles condamnent est conflamné dans le c^el^,

a Ad tuum, Dominé Jesu, tribuoal appejlo^.

« J'ai craint aije je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tan^ de piçux écrite me fait croire au contraire : il n'est plus permis de bien écrire.

« Toute rinquisition est corrompue ou ignorante.

a II est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes''».

« Je ne crains rien, je n'espère rien. Les évéques ne font pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvî^ise politique de les séparer; car ils np craindront plus et se feront plus craindre^.

a Je ne crains pas... vos censures particulières, si elles ne sont fondées sur... la tradjtion.

a Car qui éte^-voui* tpus^?* .,.....•,.•

< K\ dans Condorcet ni dai^ ^omkU

* Dans Condorcet et dans Bossut.

'JHi dans Condorcet ni dans Bassut

^ Ces trois paragraphes sont dans Condoreet et dans Bossut.

* Ce paragraphe est dans Condorcet. Bossut en a retranché ; Les évéques ne font pas ainsi.

* Ces deux derniers paragraphes sont à peu près illisibles dans le manuscrit.

Ainsi Port-Royal retranche entièrement, et Bossut ne publie qu'imparfaitement les pensées qui font connaître un des côtés les plus grands de l'âme de Pascal, cette altière obstination qui résista à la fois aux persécutions du pouvoir civil et aux foudres du saint-siége. Nous allons voir maintenant et Port-Royal et Bossut affaiblir et voiler, autant qu'il sera en eux, non plus un des côtés, mais le fond même de l'âme de Pascal , je veux dire ce scepticisme universel contre lequel il ne trouve d'asile que dans une foi volontairement aveugle.

/JEn effet, Pascal est sceptique en philosophie. Ôlez la révélation, et Pascal serait un disciple de Montaigne. Géomètre, physicien, homme du monde % il n'avait d'études régulières et appro-

* 11 ravait été beaucoup plus qu'on ne le sait ordinairement. Recueil^ p. 257 : «Comme on lui avoit ipterdit toute étude, il s*étoit engagé insensiblement à revoir le mondç, à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement cela étoit modéré; mais enfin il se livra tout entier à la vanité , à Finutllité , au plaisir et à l'amusement , sans se laisser aller cependant à aucun dérégieméat. La mort de M. son père (en 1651 ) ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie. Mais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier ou d'acheter une charge, Dieu le toucha une seconde fois (en 1654)... ». Dans l'aventure du pont de Neuilli , il étoit, dit le Recueil, « en un carrosse à quatre ou six chevaux ». Ihid. Voyez une lettre importante de Jacqueline Pascal , déjà sœur Euphémie, du 25 janvier 1655, à sa sœur M*^"" Perrier^ sur les

RAPPORT , ETC. ^ BBUXliMB PARTIB. 197

fondies ni en philosophie ni en théologie. Il n'y songea sérieusement qu'assez tard , sous une impression terrible ; et , égaré par sa rigueur même , par les habitudes de l'esprit géométrique^ comme aussi par cette humeur bouillante qu'il portait en toutes choses, il s'éîança d'abord à l'extrémité du doute et à l'extrémité de la foi. Confondant le raisonnement et la raison, ne se souvenant plus qu'il a lui-même judicieusement distingué des vérités premières et indémontrables que nous découvre cette intuition spontanée de la raison qu'on peut aussi appeler avec lui l'instinct, le sentiment,

oommencements de la seconde ton version de leur frère. « Environ vers la fiû de septembre dernier, il me vint voir; et à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles ou avoit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu*il avoit de&folies et des amusements du monde et par le continuel reproche que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses.... mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait... que..#. s'il avoit les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croiroit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût eu en ce temps d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit...» Autre lettre de Jacqueline à Pascal lui-même du 19 janvier de la .même année. « .... Il me parott que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement...» •

isS im Ptmtn^ de i*ascal.

le cœur, et des vérités qui se déduisent de celles-là pat' vdie de raisdnneûient, ou qui se tirent de l'expérience par induction, oubliant qu^ainsi il a hii-métne répondu d'avance à toutes les attaques du scepticisme, Pascal interroge avec l'expérience et le raisontiemëiit tous les principes, et par là il les ébranle tous, ôaiis beaucoup d'effort : transportant mal à propos dans la philosophie la méthode des physiciens et des géomètres, sans partir, comme eux, de faits ou de principes Certains par eux-mêmes, voulant tout prouver, il ne trouve à rieti des preuves suffisatites , et arrive à Tincertitiide de toutes choses; qu'il n'y a en soi ni vrai ni faux, ni bien tii malj ni juste ni injuste} que les degrés dé latitude font toute là jurisprudence; que la- propriété n'est qu'une convention; qu'il n'y i d*àtitré nature des choses que la coutume, et qu'enfin la raison ^ réduite à ses seules forces, est incapable de s'élever h l'idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Encore une fois, ôtez la révélation > et Pascal c'est Montaigne , et Mon-^ taîgtie réduit Cn Système. Sa tnétaphysique , si tant est qu'il en ail une^ sa morale et sa politique sont celles de la fîti du xvi* siècle et du commencement du xvii^, en Italie, en France, et dans toute l'Europe) avatit qué Descartes fut venu tout renouveler et tout raffermir. On ne sait, on ne

RAPPORT I IMi ^ Mitiftn MRTIB. 110

peut savoir quels senrices a rendui Deicartesy qu'après avoir sondé longtemps le vide qu'avait laissé dans les esprits et dans les Àtnes la chute de la scholastique) c'est-À^lire de la philosophie chrétienne y et reconnu la vanité des efforts qu'arait faits d'abord l'esprit humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou moins empruntés à Tantiquîté , conceptions artificielles ^ pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vi*ai génie, qui se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles parais^ saient^ et conduisirent promptement du premier enthousiasme et des espérances chimériques de la raison émancipée à Fetcès contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse ^ Le scepticisme dominait en France quand Deseartes parut et entreprit de triompher du doute en l'acceptant d'abord j pour le forcer à rendre la certitude qu'il ctmtient à son insu : car douter^ o'est penser encore^ c'est donc savoir et c'est croire qu'on pense, et qu'on est par conséquent. C'est Descartes qui a restitué à là pensée la conscienoe de son droit et de sa force, et lui a enseigné qu'elle porte avec die et sa propre lumière et celle qui éclaire l'existence entière^

• Voyez, sur la philosophie de la Renaissance, la dixième leçon du II l"" de rfii^oli^ de la phUosoi^iie an xyuV siècle , î' édft. p. S55-39S , et dans les Fragments philosophiques , 4^ édit, le Yol. in « ooaaané à k Mbolaatîqiie » p. 80-S3.

160 DB8 nifSfe» ra PASCAL.

notre âme spirituelle, Dieu et l'univers*. Descartes, en arrachant l'esprit humain au scepticisme, premier fruit de la liberté naissante, ferma sans retour l'ère de la scholastique et ouvrit celle de la philosophie moderne. Les libres penseurs du xvi^' siècle n'avaient été que des révolutionnaires; Descartes a été, de plus, un législateur. La législation qu'il a donnée à la philosophie n'est point un système; c'est mieux que cela, c'est une méthode et une direction immortelle. Peu à peu cette méthode et cette direction, pénétrant dans les esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent la confiaiice de la raison en elle-même sans la jeter de nouveau dans une présomption toujours punie, et produisirent bientôt, secondée par la persécution même *, cette sobre et forte philosophie du xvii* siècle, libre et réser>'ée, fidèle à la raison et respectueuse envers la foi, qui compte pour disciples et pour interprètes les génies les plus différents , Arnauld et Malebranche, Fénelon et Bossuet, Port-Boyal et L'Oratoire, Saint-Sulpice et tout le cleirgé fran» çaîs, excepté les jésuites; notre vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité en philosophie, celle du moins que nul souffle étranger

* HUioire de la philosophie du xvin^ siècle ^U l , leçon xi*, p. 420.

* Fragm, philosop.^ t. IL De la persèciÊilon du carUsianisme.

BAPPORTt ETC. -T- MUXlâVB FARTIB. 161

ne nous a apportée et que FEurope entière nous a empruntée, dont un coté ex.igéré a produit Spinoza, un autre Locke, un autre encore Berkeley, et qui , développée sdon son vrai génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibnitz.

Pascal avait un peu goûté de cette grande philosophie; il n'en avait pas été pénétré. Il était presque formé avant qu'elle fût devenue la philosophie du siècle, et il avait été formé à une toute autre école , celle précisément qu'était venu renverser Descartes, Montaigne était son véritable maître avant celui qui lui parla du haut de la croix.

Le:phiJosQphe, dans Pascal, interrogeant mal la raison, n'en obtient que des réponses incertaines; et, incapable de s'y arrêter, il se précipite dans tous les abîmes du scepticisme. Mais l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; mais son cœur a besoin de croire. Il a besoin de croire à un Dieu, non pas à un Dieu abstrait, principe hypothétique des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui a fait Thomme à son image , et qui puisse le recueillir après cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de l'entrée du néant; il cherche un asile contre la mort de toute la puissance de son âme , de toute la faiblesse de

168 DBS PBNsin ra pascal.

sa raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu ^ à une autre vie, et , ne le pouvant pas avec sa mauvaise philosophie 9 faute d'en posséder une meilleure et d'avoir suffisamment étudié et compris Descartes, il rejette toute philosophie, renonce à la raison et s'adresse à la religion. Mais sa religion n'est pas le christianisme des Arnauld et des Malebranche, des Fénelon et.desBossuet^ fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cultivée : c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, 80US le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu croire , et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de Éaire pour finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous; sa dernière, sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant , et que la fplie de la croix est encore son meilleur asile. Pascal a donc fini par croire ; mais , comme il n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne s'y soutient qu'en redoublant de soins contre la raison , par de pénibles et continuels sacrifice, par la mortification de la chair, surtout par celle de Vesprit) c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend de communiquer à ses sem^ blables. Il ne se proposait point de s'adresser k 1a

RAPPORT, BTC. — BBQXlàm PARTIE. tl8

raison, sinon pour l'humilier et pour l'abattre, mais au cœur pour l'épouvanter et le charmer tout ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les motifs connus qui la déterminent, la vérité en soi exceptée. Une telle apologie du christia* nisme eût été un monument tout particulier, qui aurait eu pour vestibule le scepticisme , et pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'elle-même. Un pareil monument eût peut-être convenu à un siècle malade tel que le nôtre; il eût pu attirer et recevoir Byron converti, Faust ou Manfred, dea hommes longtemps en proie aux horreurs du doute et voulant s'en délivrer à tout j>rix. Mais les esprits calmes et réglés du xvn* siècle n'auraient su que faire d'un semblable ouvrage. Pour eux, la religion était le couronnement de la philosophie, la foi le développement le plus légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. Le scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt qu'une leçon. Aujourd'hui même , les Pensées sont peut-être plus dangereuses qu'utiles; elles répandent l'aversion de la philosophie bien plus que le goût de la religion; elles ravagent l'âme plus qu'elles ne l'éclairent et ne la pacifient; et la foi qu'elles inspirent, fille de la peur plutôt que de l'amour, est inquiète et agitée comme celle de ce sublime et infortuné génie.

i6k BBS PENSÉES DE PASCAL.

Il n'est donc pas surprenant que des hommes tels qu'Arnauld et Nicole, qui voulaient faire des Pensées un livre édifiant , n'aient pas consenti à les publier telles qu'ils les trouvaient; mais c'est ici notre devoir d éditeur fidèle de rétablir le caractère^ original de l'ouvrage sur lequel nous travaillons , d^ôter au scepticisme et à la religion de Pascal leurs derniers voiles, et cela avec d'autant moins de scrupules que le scepticisme de Pascal est , à nos yeux , une erreur qui veut être démasquée et combattue, et la foi par laquelle il entreprend de le corriger, un aulre eitcès, un remède extrême , presque aussi funeste que le mal qu'il prétend guérir, qu'il ne guérit point, qu'il envenime au contraire, et rend plus tard incurable à tous les efforts d'une philosophie généreuse et d IV vrai christianisme'.

' Il y a douze ans j'exprîmaîs déjà }a même ppinion sur le caractère de la philosophie et de la religion de Pascal , dans la XII* leçon de l'Histoire de la philosophie du xyiii** siècle, 1. 1, p. 443, 2^ édit. « Partout nous avons vu la philosophie sortir du sein de la théologie... Or il était impossible que la théologie vit sans ombrage s'élever à côté d'elle une philosophie indépendante ; et la théologie dut s'affliger d'autant plus de voir l'esprit humain lui échapper qu'elle le vit faire quelquefois un assez triste essai de ses forces. Aussi , à très-bonne intention , la théologie entreprit-elle (et elle en avait le dfoit et le devoir) de ramener l'esprit humain au sentiment de sa faiblesse. Elle le servait par là ; car il est de la plus grande importance de rappeler sans cesse au dogmatisme que sa base après tout est la raison humaine et

Tout le monde a bien vu que plusieurs pensées de Pascal étaient des pensées de Montaigne, tantôt fidèlement reproduites, tantôt citées de mémoire, abrégées ou développées ; mais on a quelquefois

que la raison humaine a ses limites. Mais si la théologie sert encore Tesprit humain en lui rappelant sa faiblesse, il faut comprendre que ce service n*est pas tout à fait désintéressé, et que le but secret ou avoué , mais naturel et nécessaire de la théologie, est de ramener l'esprit humain du sentiment de sa faiblesse, en exagérant un peu ce sentiment, à la foi ancienne, à Fancienue autorité , de laquelle était sortie la philosophie.

En effet, au xvu'' siècle, à peine la philosophie indépendante avait-elle produit quelques essais de dogmatisme idéaliste et empirique , qu'aussitôt la théologie , s'autorisant des fautes où déjà était tombée la philosophie , s'est empressée de lui mettre sous les yeux le tableau de ses erreurs , aûn de la dégoûter de l'indépendance et de la ramener à la foi. Et il faut que cet artifice ait alors été bien souvent employé en Europe ; car le secret en fut connu bien vite. Dès 1 C92 , ce feint scepticisme est démasqué et ^ combattu dans un livre dont le titre est bien remarquable, Pyrrhonismus ponlificius (par Fr. Turretini, de Genève; imprimé à Leyde).

« 11 faut mettre Pascal à la tête de cette

classe de sceptiques : en effet, Pascal est incontestablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées; et en même temps le but avoué de son livre est un dogmatisme religieux d'une parfaite orthodoxie. Ki ce scepticisme , ni cette orthodoxie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. Son scepticisme est celui de Montaigne et de Charron, qu'il reproduit souvent dans les mêmes termes : n'y cherchez ni une vue nouvelle, ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de son dogmatisme théologique. Qui donc place si haut Pascal et constitue son originalité? C'est que tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres sceptiques dont je viens de vous entretenir qu'un jeu de l'esprit, une combinaison inventée de sang-froid pour faire peur

prétendu que c'étaient des objections que Pascal marquait pour y répondre; c'est n'avoir pas compris son dessein et l'esprit de sa nouvelle apologie. Non, ce n'étaient pas là des objections que Pascal

à Fesprit hamain de lui-même et le ramener à la foi , il est profondément sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est plas entre ses mains un épouvantai! de luxe ; c'est un fantôme, imprudemment évoqué, qui le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses Pensées il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent partout, Tidée fixe de la mort. Pascal, un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir , il ne veut pas mourir ; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme. C'est pour l'immortalité de l'âme, et pour elle seule, qu'il cherche Dieu; et du premier coup d'oeil que ce jeune géomètre, jusque là presque étranger à la philosophie, jette sur les ouvrages des philosophes, il n'y trouve pas un dogmatisme qui satisfasse à ses habitudes géométriques ' et au besoin qu'il a de croire , et il se jette entre les bras de la foi et de la foi la plus orthodoxe; car celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut espérer sans crainte. Que cette foi ait aussi ses difûcultés , il ne l'ignore pas ; et c'est pour cela peut-être qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui lui reste et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments, bons et mauvais ; ici de raisons solides , là de vraisemblances , là même de chimères. Livrée à elle-même, la raison de Pascal inclinerait au scepticisme ; mais le scepticisme c'est le néant ; et cette horrible idée le rejette dans le dogmatisme , et le dogmatisme le plus impérieuit. Ainsi d'un côté une raison sceptique; de l'autre un invincible besoin de croire : de là un scepticisme inquiet , et un doghnatisme qui a aussi des inquiétudes; de là encore, jusque dans Texpression de la pensée , ce caractère mélancolique et pathétique qui joint aux habitudes Révères de l'esprit géométrique, fait du style de Pascal un style unique et d'une beauté supérieure. »

RAPPORT, BTC. — «EOXIÉMR PARTIE. 167

voulait réfuter, maid des argum^nls contre la raison, qu*i\ mettait eu réserve au proÇt de sa cause, et qu^au lieu de réfuter il se proposait de développer et de fortifier. Ainsi Pascal, comnle tous les sceptiques, comme Montaigne, Chiai'ron, La Mothe le Vayer, et avec leux toute l'école sensuaïiste de tous les pays et de tous les temps, comme ses contemporains Hobbes. et Gassendi , n'admet pas i'fiiutori té propre de la raison-, ni par conséquent celle de la conscience, ni justice naturelle, ni droit naturel, nul autre droit que celui de Ja force et de la coiltuQie. Montaigne, qm est l'inconséquénc^e même, cltanceïle perpétuelletnent dans son scepticisme, et il dit quelquefois que la coutume a du bon , et que c^est pour cela qu'on là suit. Pascal pedr*esse ici Jffontaigne, ri îui reproche cette concession et maintient que la force de la coutume se tire d'elle-même, c est-à-dire de la seule faiWe^e de Tbomme. Wous avons vu qu^Arnauld dte cette pensée où telle autre du même genre, comme wn exemple des pensées qu'il est nécessaire dQ modifier, et qur sont insoutenables^ \ nous avons vu aussi messieurs Périer soumettant k leur mère les difficultés» que protoquait ce passage, ainsi que ht nouvelle réduction ^proposée par AmaiiM :

* Voyez plus haut, p. 77.

1^ ]>E9 PBNSÉES DE.|>ASCAL.;

Montaigne na pas tort quand il, dit ^ue \^ coutume doit être suivie dès là qu'elle est coiitume • etc., pourvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel et di^in.W est vray que^, etc.;... « Bos^ut modifie encore la rédaction de Port-Royal ( i'* part, ix, 43) : «Montaigne a ra/Vo/i; la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'on la trouve établie^ sans examiner si elle est raisonnable qu non ; cela sentendtoujours de ce qu in^t poinf contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai que, etc. » Pascal s'était bien gardé de fçiire aucune réserve en faveur du droit naturel et divin, qu'il. n'admettait pas; allant au delà de Moniaigne, il avait d^t (Msc. p. 1^4) : « Montaigne a tort; la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le peuple etc. »

Cette phrase n'est dan^le manuscrit que le coromencefîient d 4m naorceaii où la penséç. de Pascal est exposée sans aucune ambiguïté : « 11 seroit donc bon , ajoute-t-il après ce qu'on vient de lire, qu'on obéît aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois, '- qu'on sût qu'il n'y en a aifccune juste et vraie à introduire , que npus n'y connoissons rien , et

* Page 84, à la note.

qu*aii)si il faut seulement suivre les reçues. Par ce moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine, et ainsi, comaie il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité, sans vérité); ainsi il obéit; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté. »

Port-Royal a supprimé tout ce morceau. Bossut l'a donné d'après Condorcet, ainsi mutilé et réduit (B. 1" part. IX, r i. — Cond. v, § 2, 19,) : « 11 seroit bon qu'on obéît aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois , et que le peuple comprît que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen , on ne les quitteroit jamais : au lieu que, quand on fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont sujets à se révolter. »

Dans le grand fragment sur le pyrrhonisme, Pascal, au lieu d'épuiser l'énumération des arguments des pyrrhoniens, s'arrête et dit, selon Port-Royal (ch. xxi) : « Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays^ et

tes autres choses semblable qui entraînent la plus grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements. » Voilà comme Port-Royal fait parler Pascal. Mais Pascal luimême parle bien autrement. Dans Port-Royal il ne prend pas parti pour les pyrrhoniens; dans le * manuscrit (p. 267) il se déclare ouvertement pour eux contre u... les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs ^ qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements , sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On na 'qtià voir leurs livres si Von rien est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite etpeut^ être trop, »

Voici des pensées analogues à celles-là, que Port-»Royal a retranchées et que Rossut n'a pas cru devoir tirer des deux copies :

(Msc. p. 2»29.) '« Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée ? Qu'elle est sotte! »

(Msc. p. 447*) « Mon Dieu! que ce sont de sots discours : Dieu auroit+il fait le monde pour le damner, etc.? Pyrrhonisme est le remède à ce mal et rabat cette vanité. »

(Msc p. 8j.) « Rien ne fortifie plus le pyrrho-

nisme que ce qu'il y en a qui ne sont pas pyrrho* niens ; si tous Tétoient, ils auroient tort. »

(Msc. p. 83.) a Cette secte se fortifie par ses en* Demis plus que par ses amis ; car la foibleise de rhomme parott bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu'en ceux qui la connoissent. »

Et encore (Msc. p. 8) : « Tous les principes sont vrais, despyrrhoniens, des stoïques^ desathées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses^ parce que les principes opposés sont vrais aussi. »

Le père Desmolets, moins scrupuleux que Port- Royal, a publié cette pensée, que Bossut a reproduite (Desm. p. 329; B. 2* part. XVII, i) : k Le pyrrhonisme sert à la religion. Le pjrrrhonUme est le vrai; car, après tout, les hommes avant Jésus- Christ ne savoienl où ils en étoient (Msc. p. 83). » ik)ssut a atténué Desmolets; il dit seulement : a Le pyrrhonism^ a servi à la religion. Car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ ne sa voient où ils en étoient. »

Partout Pascal rejette et combat les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, et même celles qui se tirent du spectacle de la nature^ Qu'auroient dit d'une pareille polémique, je né dis pas Descartes et Leibnitz, mais l'auteur du Traité de l'existence de Dieu et celui de la Cofr* noissance de Dieu et de soi-même ? Nicole , au

commencement de son Discours de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, s'exprime ainsi : « Il y en a (d^s preuves) d abstraites et de métaphysiques... et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. Mais il y en a aussi qui sont plus sensibles (les preuves physiques), plus conformes à notre raison, plus proportionnées à la plupart des esprits, et qui sont telles, qu'il faut que nous nous fassions violence pour y résister. » On conçoit donc que Port-Royal ait craint de répandre des pensées telles que celleci : a Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu ou la Trinité ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore etc. (B. a* part, iri, a). » — « C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu ; tous tendent à le faire croire et jamais ils n'ont dit : Il n'y a point de vide; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis , qui s'en sont tous servi. Cela est très-considérable^ (B. a* part. III, 3). » C'est Desmolets qui lé premier a publié ces fragments très-équivoques.

a J'admire, dit Pascal (Msc. p. ao6), avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leurs discours, aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de leur entreprise s'ils adressoient leurs discours aux fidèles ; car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais, pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes, destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voientdans la naturequi les peut mènera cette cpnnoissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve, à ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre l'avoir achevée sans peine avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles,^ et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus, propre à leur en faire naître le mépris. Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle : elle dit, au contraire,

ITik |IBS PBHSÊBi ra FA60AL.

que Dieu est un Dieu caché, et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus- Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée. Nemo novitpatrem nisifiUus^ etcui filius voluerit reifelare.

a C'est ce que l'Écriture nous marque quand elle dit en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent : ce n'est point de cette lumière qu'on parle, comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l'eau dans la mer, on trouveront; et ainsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Fere tu es Dues «hsconditus. »

Condorcet a seul donné ce morceau (art. v, § i, n* i) en l'altérant perpétuellement , et Bossùt n'a pas jugé à propos de le reproduire.

Quelquefois Desmolets, faute de comprendre Pascal ou ne voulant pas le suivre, pour lui imputer des énormités, lui attribue des pensées biai vagues. Desmolets (p. 809) : « Athéisme, manque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain point seulement. » On ne voit pas bien ce que cela signifie. Pascal a écrit de sa propre main, et en caractères très-hsibles (Msc. p, 61) : « Athéisme, març'we

RAPPORT « BTC. — MOKlilfl FARTIB. 175

(le force d'esprit, mais jusqu'à uâ certain degré seulement. » C'est-à-dire que c'est force d'esprit de rejeter l'existence de Dieu au nom de la raison, pourvu qu'ensuite on l'accepte des mains de la révélation. Pascal est là tout entier. Desmolets n'a pas osé le montrer tel qu'il est, et Bossut, reculant également devant le vrai et devant le faux, ne redresse ni ne maintient la citation de Desmolets : il la supprime.

Quand on pousse le scepticisme jusque-là, on court bien risque de Je retrouver jusque dans le sein de la foi , et il échappe à Pascal , au milieu des accès, de sa dévotion convulsive, des cris de misère et de désespoir que Port-Royal ni Desmolets ni Bossut n'ont osé répéter. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Cette ligne sinistre qu'on rencontre séparée de tout le reste, n'est-elle pas comme un cri lugubre sorti tout à coup des abîmes de l'âme, dans le désert d'un monde sans Dieu ! Ailleurs est cette autre ligne isolée comme la première (Msc. p. a3) : « Combien de royaumes nous ignorent! » A la marge d'un morceau sur le divertissement, Pascal a écrit (Msc. p. a 1 7) : a Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure !» On a cent fois cité cette pathétique tirade (P.-R. ch. xxi. B. a'' part, i, 5): • Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle

nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers ! » Voici un trait qui n'a pas trouvé grâce devant le duc de Roannez, et qui pourtant ajoute encore à la grandeur et au sombre coloris de ce fragment : « Quelle chimère est-ce donc que Thomme? quelle nouveauté^ quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre , dépositaire du vrai, c/oc7yz/e d'incertitude jeù (Terreur y gloire et rebut de l'univers! Qui démêlera cet embrouillement, etc^ » (Msc.

Combien cette expression, amas d incetiitude ^ semble faible et pâle devant celle-ci : cloaque d'incertitude et derreur^ qui en même tem])s a l'avantage de former un contraste naturel avec cette autre expression : dépositaire du vraiy comme aussi de rappeler et de préparer celles de ver de terre et rebut de l univers !

~ Nous avons vu conlment toutes les éditions ont affaiblî le scepticisme de Pascal : elles n'ont |ias moins altéré le caractère de sa foi.

Elle est bien loin d'être sans nuage. Pascal ne dissimule point les difficultés que le christianisme présente à la critique, si on s'engage dans l'étude

RAPPORT, BTC. — BBUXIËIIB PARTIR. 1T7

des textes sacrés, et à Téquité^ si on le compare avec les autres religions.

Pascal a tourné les figures de l'Ancien Testa* ment contre les Juifs, qui les ont prises à la lettre; mais il avoue qu'il y a des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées parles cheveux. (Msc. p. 459.) Port-Royal lui fait dire(ch. xiij B. a^part. ix, i) : ally en a d'autres qui semblent moins naturelles. »

Port-Royal (ch. xvii; B. -^^ part, xlî, 9) : « Je. veux qu'il y ait dans l'Écriture des obscurités. » Pascal (Msc. p. 456) : « Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Ma^ homet. »

Pascal (Msc. p. a 7) : « Comme Jésus-Christ eàt venu in sanctificationem et in scandalum,.. nous ne pouvons convaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre. Mais , par là même , nous les convainquons, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite (de Dieu) de part ni d'autre. » Port-Royal (ch. xviii; B. a* part, xiii, 7) : « .... Nous ne pouvons convaincre l'obstination des infidèles. Mais cela ne fait rien contre nous, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres^ et qui ne recherchent pas sincèrement la vérité. »

ffMé (Msc p. i>65) : « La seule i^kmr contre la nature, contre le sens coHnnim, cooM^ nets plaisirs y est U seule qui ait toujours écé. » Pert^Royal éclaircirt fort inutileBtenI une partie de cette phraee et affaiblit l'autre (ch. ii ; B^ 2* part, iv^ 9): « La seule religion contraire à la nature en Véiat qu'elle est y, qui combat tous nos plaisirs et ^iparott d'abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été. »

Port-Royal a supprimé cette pensée bizarre et fausse (Msc. p. 4^^) ' ^ L^ miracles ne surent pae à convertir, mats à condamner, i^

Que dire encore de cette autre pensée^ que j^bésite presque à publier (Msc. p. i53) : « Les pro** pbéties citées dans FÉvangile, vous croyez qu'elles sont rapportée» pour vous foire croire? Mon, c'est pour vous éloigner de croire. 1»

Quelle religion^ bon Dieu! que celle dent les monuments sacrés induirsôent en tentaflio» d'il»* crédulité^ au lieu d'inspirer la foi ! Grâce àD^o^ ce n'est pas ainsi que Gerson et fiossaet cotpmeiiM teat les saintes Écritures.

Mais^ arrivons am passage le pkis frappant el le plus décisif, celui où l'un des premiers aitteur» dtt calcul des- probabilités essaie de prom^er quev d'après les règles des jeux de hasard, il vaut beau^ coup mieux parier que lAm existe» qifte de pavier

RAPPOl* , fiti:. ^ Mtltf ilÉ fABtIB. ti9

\ë tùtatmfe. Port-Royal, en publiant nue partie de tes pages singulières, a bien soin de les faire précéder d'un avis où il essaie de donner un tour £afvorab}e et raisonnable à cette étrattgé^ manière de prouver Dieu. Selon Port-Royal, Pascal ne s'adresserait qu'à certaines personnes, et né leur parlerait ainsi qu'en s'accomipodant à leurs propres principes, en attendant qu'elles aient trowé la lu-mière nécessaire pour se cotwaincre de la vérité. Non content de cet avis préliminaire, Port-Royal retranche ce qu'il y a de plus fort à la fois et de plirt bizarre ckns les calculs de Pascal ; et le père Desmolets n'a pas osé rétablir ces calculs dans toute Icnr rigueur. Quoi qu^en dise Port -Royal, ce n'est pas là pour Pascal un argument provisoire ;' e'est celai que, <lans l'impuissance de rien démontrer par la raison et dan» Fabsence de toute certitude, il présente avec confiance , commte devant Je plus sàreiAent entraîner la voloftté et là forcer de prendre un p^irtidans ce jeu redoutable, où te* mri et le non sont également incertains, où il y rf tout k perdre comme touf à gagner, où en même teiHFps il n'est pas possible de rester indifférent ^ e»où iJ faut nécessairement parier pour ou cohtrey choisir pile ou croii. Pascal s'attache à cet atgu!- *ent cotnme à son dernier refuge. L'enjeu icî ft'esl paa la véi^, mafia te bonheur présent et H

venir, et c'est au nom de Tintérêt seul que Pascal raisonne et conclut. Le titre que Port-Royal et Desmolets ont omis dit tout (Msc. p, 3) : Infini , Rien. I^e morceau est complet dans le manuscrit autographe. Toutes les parties en sont bien enchaînées et liées entre elles par des renvois clairement et soigneusement indiqués. Port-Royal n'a pris queles paragraphes qiii lui convenaient; parl^ il a ôté à l'ensemble toute sa force. Partout aus$i il a atténué les vives expressions de l'original et supprimé, le plus qu'il a pu , les termes dç jeu^ de gageure, de gain, de perte, de croix et de pile, que Pascal prodigue jusqu'à la satiété, et qui pourtant, le problème admis ainsi qu'il est posé, sont absolument indispensables.

Port-Royal fortifie son avis préliminaire de ce début qu'il impute à Pascal (ch. vu): « Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence , de la foi par laquelle nous la connaissons certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez -pas recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je prétends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci , et quel parti vous devez prendre dans la décision de

RAPPORT « BTC. — DEmCIÈME PARTIE. 181

cette importante question de l'existence cîe Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu, etc. »

Tout cela , idée et style , est de Port-Royal et non de Pascal. Port-Royal cherche à mettre sur le compte de l'interlocuteur l'hypothèse que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Mais cette hypothèse est de Pascal lui-même. C'est Desmolets qui a donné le vrai début, tel qu'il est dans le manuscrit (p. 4) - « Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu , il estinBniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui. »

Voilà le fond de la conviction de Pascal ; voilà le principe qui lui est commun avec toute l'école sceptique et sensualiste. Port-Royal, qui aurait eu horreur de ce principe, Tôte à Pascal et l'impute à un interlocuteur fictif.

Bossut (a* part, m) donne bien le vrai début publié par Desmolets, mais il y joint, dans le même chapitre, le début supposé par Port-Royal; et, pour masquer, comme il peut, la contradiction, il retranche ce qu'il y a de plus fort dans celui de

182 DES I^BNStlS DE PASCAL.

Desmolets qui est le vrai. Pascal, dans Desmolets comme dans le manuscrit ^ dit : <c Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est (Dieu)^ ni s*il est Bossu t supprime « ni s' il est. »

Pascal poée nettement le problème : « Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est ou il n'est pas. Mais de quel côté pencfaerons-nous?la raison n'y peut rien déterminer. » Port-Royal : <c La raisdn , dites-vous j n y peut rien déterminer. » Encore une fois, ce n'est pas l'interlocuteur de Pascal, c'est Pascal liii-même qui décide et qui met en principe que la raison n'y peut rien déterminer. :

Relevons ici, en passant, une petite variante. Port-Royal : « Il se joue un jeu à cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. » Pascal, encore mieux r « Il se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, etc.... »

Partout Pascal rappelle qu'il ne s'agit pas ici ' de la vérité, de la raison, de la connaissance; que la connaissance est impossible, la raison impuis» santé, le vrai inaccessible ; qu'il s'agit du bonheur, et du bonheur seulement. Pascal: « Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude. Et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison li'est pas plus blessé^, puisqu'il feut

RAPPMT, BfC. «- MOXlftlIB PARTIE. 183

nécessairement; choisir, en choisissant l'un ou l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ! Pesons le gain et la perte ^ etc.... » Port-Royal a supprimé tout cela, c'est-à-dire le vrai état de la question, et Bossut s'est bien gardé de le rétablir. Arrivé à la balance des chances de gain et de perte, Portr-Royal abrège le calcul que Pascal développe pour lui doi^ner une apparence de rigueur.

Port-RoyaL, et d'après lui Bossut : « Pesons le gain et la perte, en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez^rien. Pariez donc qu'il e^t, sans hésiter. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous vl auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. Et, s'il y en avait dix à gagner, voifs seriez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de perte et de gain ; et ce que vous jouez est si peu de chose et de si peu de durée^qu'Hya de la folie à le ménager en cette occasion. Car.il ne sert de rien, etc.... »

Pascal : ($ Pesons le gain et la perte. £n prenant

iBi DBS PENSÉES DE PASCAL.

croix que Dieu est , estimons ces deux cas : & vous gagnez, vous gagnez tout; si vou^ perdez, vous ne per.dez rien. Gagez donc, qu'il est, sans hésiter. Cela e^t admirable. Oui^ il faut gager; mais je gage peut être trop. Voyons : puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous.n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais, s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer ( puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur; et, cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de trèsmauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois, à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous. S'il y avait ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner (mais y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner), un hasard de gain contre un nombre infini de hasards de perte (et ce que vous jouez est fini), cela est tout parti ' : par-

* Çest-à-dire conforme à la règle de tout parti , de tout Jeu.

RAPPORT^ ETC.'— MUnÈMB PARTIB. 18B

tout où est i'infiniy et où il n'y a pas une incité de b«is»rds de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner ; et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de rien, etc.... »

Au milieu de tous ces calculs, Pascal se demande s'il serait impossible de voir quelque chose au-delà de ces chances incertaines et ténébreuses, et il renvoie brièvement à l'Écriture : « N'y a-t-il pas moyen, dit-il, de voir le dessous du jeu ? Oui, l'Écriture et le reste, etc.. » Port-Royal étend un peu et défigure cette réponse : « Mais encore n'y auraitil point de moyen de voir un peu clair? Oui, par le moyen de l'Écriture , et par toutes les autres preuîfes de la religion^ qui sont infinies. »

Ici, par une transposition bizarre, Port-Royal intercale plusieurs paragraphes qui se trouvent dans Pascal à d'autres endroits du manuscrit, et dont le seul qui appartienne à ce fragment vient évidemment beaucoup trop tôt , puisqu'il a pour titre : a Fin de ce discours ; » puis , reprenant le fil de la discussion, Port-Royal fait dire à Pascal : « Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. Apprenez au moins votre impuissance 9 etc.. d Mais ce passage, dans le

mamifierît, a tout autrement de moavemeiit et d'én^r^ei « Oui, avait dit Pascal, rÉcriture et le Mate. Oui , se réplique-tnl à lai*m^e ; mais j'ai les «lAÎAS idées jet la bourbe muette* On me force À parier et je ne. suis pas en liberté; on ne i^ relàefae pas^ et je suie £ftit d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-voos donc que je fesse? U est vi^i; mais apprenez au moins votre iaipuissanee, etç... 9

Et voulezT*v0us savoir ce que Pascal /u>nseille à Tincrédule qui voudrait croire et qui ne le peut? Écoutons d'abord Port^Royal et Bossut : « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le cbemin : vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes. Apprenez^les de jceuK qui ont été tels que vous, et qui n*otit présentement aucun douta. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre, et ils sont guéris d'un mal cbitt vous voulez guéfir^ Suivez la manière par où ils ont eommeneé. » Pascal ne dit pas tout à fait cela. Il ne dit pas que les gens qu'il propose comme guides n'opt pré^enteqaeot aueun doute, mais que, forcés de parier , ils ont parié résolument. « Vous voulez aller à la foi, etc.«. Apprenez-les de ceux la^i ont été tels comme vous et qui pariait tout leur bimi. Ce sont gen^ qui savent ce cbemin que voua voydfiea si|ivre| et guéris d'un pial dont vous

RAPPOAF, RG. r- IMBVXIÉMI PARTIS. ii7

voulez guérir. Suivez la manière par 09 ife ont commencé, ji

Maintenaat quelle est cette mameve ^ ifual est ce remède qui doit guérir riœptiififlanGe de la raison? Port-Boyal : « Imitez leuM aetioas ealiriearos, si yons ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vaitts amusenients qui vous occupent tout entier. » Ce précepte est excdlenty si ce style est bien médiocre. Mais ni ee précité ni ce style ne sont de Pascal. Il ne con« seille pas seulement de se bien conduire pour mériter peu à peu de croire et d'aller à la religion par la morale , comme Tont recommandé toui les grands moralistes et les grands théologiens; voici ce que je trouve dans le manuscrit : <r .... Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient , en prenant de l'eau bénite, en disant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous £era croire et ¥ous abêtira. Mais c'est ce que je crains: et poqrquoi? qu'avez-vous à perdre? *

Quel langage ! Estrdpne là le dernier mot de la sagesse humaine? La raison n'a-t-relle été donnée à l'homme que pour en faire le sacrifice, et le seul moyen de croire à la suprême intelligence esttil, comme le veut et le dit Pascal, de noo^ abêtie? Cette terrible Sentence, portée par un Ui g^nia et

188 DBS PERSÉBS DE PASCAL.

par un génie naturellement si superbe, accablerait rhumanité s'il n'y avait quelque chose au-dessus du génie lui-même, à savoir le sens commun, cette même raison que Pascal veut en vain étouffer, qui a été donnée à chaque homme et ne manque à aucun d'eux dans aucun pays et dans aucun temps, et qui leur persuade à tous, sans le secours d'une révélation positive ni sans celui de démonstrations arbitraires, l'existence d'une âme spirituelle, la distinction du bien et du mal, le devoir et le droit, la liberté et la responsabilité des actions , une justice étemelle , une Providence divine qui a tout fait avec poids et mesure, qui possède, dans un degré infini , tous les attributs qui reluisent dans ses œuvres, non-seulement là puissance et la grandeur, mais la liberté, l'intelligence et la vie. Toutes ces grandes croyances dont Pascal a soif comme l'humanité tout entière, le sens commun les a révélées plus ou moins imparfaitement dès le premier jour à tous les hommes; et, pour quelques génies égarés qui ont eu le malheur de les méconnaître ^ les génies les plus excellents ont mis leur gloire à les établir et à les répandre. Elles sont le patrimoine de la race humaine , son trésor au milieu de toutes ses misères. C'est bien mal la servir que d'entreprendre de les lui ravir d^une main, quand on n'est pas bien sûr de les lui rendre

RAPPORT, ETC. ~ DBUXliMB PARTIE. 169

de l'autre. Comme si, d'ailleurs, lorsqu'on a hébété l'homme, il en était plus près de Dieu!

Est-il besoin de dire que je n'accuse point les intentions de Pascal ? Le seul sentiment que j'éprouve est celui d'ime commisération profonde pour ce grand esprit, trahi par une méthode infidèle et l'habitude de démonstrations géométriques, ici impossibles et superflues, enfermé par là dans le scepticisme , et , pour en sortir, se condamnant lui-même et les autres à une foi bien cher achetée et elle-même pleine de doute. Ainsi le doute avant et le doute après , tel a été le sort de Pascal ! En vérité, il n'y a rien là qui puisse faire beaucoup d'envie.

Je terminerai par une citation glorieuse à Pascal. Après avoir prononcé les tristes paroles qui paraissent ici pour la première fois , Pascal se proposait d'adresser à son interlocuteur un discours qui devait lui relever l'âme et le tirer de l'abatter ment où l'avaient jeté et ces cdculs bizarres et ces conseils douloureux. Pascal introduit sur la scène cet interlocuteur réjoui et ranimé. « Oh! ce discours me transporte , me ravit , etc. » Puis il lui dit : (c Si ce discours vous plaît et vous semble fort^ sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien,

de se souiMfltre fttlssf le votre y pemr voire propre bien et pour sa gloiray et qtr'ainsi la force s'accorde afvéc celte bassesse^. ))

Dan» la troisième et dernière partie , nous re-^ chercherons le» pensée» inédites qu'il est possible de glaner encore dans notre manuscrit^ après Port- Bojal , l'évêque dé Montpellier^ Desmoleis, CJondorcet et Bossut^ et après les nombreux emprunts que nous lui avon» déjàr faits nous-mêmes pour réparer tant d'altérations et rétablir le texte vrai, le style, la pensée, l'âme de Pascal.

* Ce passage , çai n'est Bt daiM Port-Royal ^ ni dans Bossnt , se trouve, ainsi que la phrase : « Mais j'ai les mains liées et la bouche muette ; on me force , etc. » et la bonne leçon : « voir le dessout dir jett, » datis voe édition de Pascal de 1819 (chez le libraire Lefèvre) , d'après une édition de 1787, qui a échappé à toutes nos recherches, et qui n'est pas même à la bibliothèque du Rof. P'M auti*e côtér oeffe ménoe éditiron âe iSi^ maintient toutes les altérations introdâkes par Port-Royal et conservées par Bossut. Ce mélange de vrai et de faux est inexplicable. Enfin une iiotte'dfe-Pédîteur explrime la pi*étention d'avoir consulté le maaiieci<tt, et montre eir Mme temps combieB cette pi'étentloff est mal fondée. Sur ce passage : « Vous dites donc que nous sommés incapables de connoître s'ify a un Dieu, » l'éditeur fait eett&raQiarcpSer: « Cette phra^, quî est bîen certainement dan» le manuscrit, manque dans quelles éditions modernes. » Or cette phrase , qui ne manque ni dans l'édition de Port-Royal , nf dtfntf celle d^ Bùèsùi , devetMé le modèle de toutes les autres , n'es» o^rtainefiMnt pas dans le maouscril.

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