‹ Des Pensées de Pascal (volume 2)Chapitre 31 sur 56 · I. Pensées diverses. —Pensées morales. —Pensées chréliennesl · texte numérisé non relu

I. Pensées diverses. —Pensées morales. —Pensées chréliennesl

Le premier chapitre de Port-Royal contre lindifférence des athées : u Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est , etc. » (B. a* part, ii) , a été en vain cherché dans le manuscrit autographe ; mais il est dans les deux copies avec une note marginale indiquant que ce fragment est tiré d'un cahier particulier. Sans parler d'une foule de petites altérations, Port-Royal, en publiant ce fragment, a interverti l'ordre de plusieurs paragraphes, il a intercalé des morceaux étrangers qui se trouvent ailleurs dans le manuscrit même , par exemple celui-ci : c( Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné et n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, etc.»; enfin il a supprimé à peu près le dernier quart de ce beau fragment. Mais il faut avouer que les parties supprimées sont moins un

développement qu'une répétitiodi une (o&am diSé> rente dece qui précède. Cependant ell^ ne êomt p» r;^ée# dans les deux copîesy qe qui inarque près» que certainement qu'elles ne l'étaient pa^ dana rautographe% Kiles sont d'ailleurs d'un style admirable qui mérite d'être conservéi et nous allons les transcrire comme une sorte de transition des passages barrés et des premières ébauches dont nous avons donné plusieurs exemples, aux pensées tout à fait nouvelles que nous publierons tout à l'beure.

Voici la fin du chapitre, de Port-Boyal rectifiée sui^ nos deux copies : « Qu'ils donnent à cette lec* ture quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs. Quelque aversion quiU y 4ipportent (manque dans Port-Royal), peut-être rencontreront-ils quelque chose^ et pour ie moins ib n'y perdront pas beaucoup^ Mais pour ceux qui y apportent (Port-Royal appor/e/^ow^) une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer (Port-Royal conrtoUrê) la vérité, j'espère qu'ils auront satisfaction et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divine, que y^/ ramassées et dans lesquelles fai suin à peu près cet ordre, » Port-Royal qui voulait s'arrêter là, a mis ^<K Que l'onj^ a ramassées. i> Les deux copies poursuivent ainsi :

RAPPOftt^ lit. ^ twmnÊm »ARTiB. un « Avant que d'entrer dans ies preuves de la région chrétienne ^ je trouve nécessaire de représenter rinjuetice des bommes qui vivent dans ïit^ dîffér^ice de chercher la vérité d'une chose qui leur est si importante et qui les touche de si près. <r De tous leurs égarements^ c'est sans doute celui qui les convainc le plus de folie et d'aveuglement, et dans lequel il est plus facile de les confondre par les premières vues du sens commun et par les sentiments de la nature; car il est indubitable que le temps de cette vie n'est qu'im instant $ que Fétàt de la mort est éternel^ de quelque nature qu'il puisse être, et qu'ainsi toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des roules 6i différentes, selon l'état de cette éternité, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement. qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dénier objet. (La fin de ce paragraphe, depuis : « toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes différentes...» a été placée par Port'^Hoyal dans la partie antétieure de ce fragment.)

«tli n'y a rien de plus visible que cela, et qu'ainsi selon les principes de la raison, la co»» duite des hommes est tout à fait déraisonnable s'ib ne prennent une auti^ voie^ que l'on juge donc là-dessus de ceuK qui vivent sana songer à

cette fin de la vie ; qui se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquétude, et comme s'ils pouvoienl anéantir l'éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement. Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir et qui les menace à toute heure , les doit mettre infaillement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux, sans qu'ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée. » (Ce paragraphe a été tiré de sa place, abrégé et intercalé au milieu de ce qui précède. Pprt-Royal, p. 6: « C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort qui la doit ouvrir les mettra infailliblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux, i*)

Voilà un doute d'une terrible conséquence. (Port-Royal a transporté cette ligne en tête du paragraphe : a C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute, etc.») «Ils sont dans le péril de l'éternité de misères, et sur cela, comme si la chose n'en valoit pas la peine, ils négligent d'examiner si c^est de ces opinions que le peuple

reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles qui, étant obscures d'elles-mêmes, ont un fondement très-solide, quoique caché; ainsi ils ne savent s'il y a vérité ou fausseté dans la chose, ni si il y a force ou forblesse dans les preuves ; ils les ont devant les yeux, ils refusent d'y regarder; et dans cette ignorance ils prennent le parti de faire tout ce qu'il faut pour tomber dans ce malheur, au cas qu'il soit, d'attendre à en faire l'épreuve à la mort, d'être cependant fort satisfaits en cet état, d'en faire profession et enfin d'en faire vanité : peut-on penser sérieusement à l'importance de cette affaire, sans avoir horreur d!une conduite si ex^travagante? (Ce paragraphe est encore abrégé dans Port-Royal.)

«Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes pour les confondre par la vue dé leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont et sans chercher d'éclaircissement : Je ne sais, disentils (Port-Royal a transporté avec raison ce paragraphe avant celui qui commence ainsi : « Je ne sais qui m'a mis au monde, etc. »)

« Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je

219 DE» PBNSÉKS M PASCAL.

regarde de toutes parts et je ne vois partout qu'obscurité; la nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétde. Si je n'y Yo^ois rien qui marquât ime divinité, je me déter^ winerois à la négative ; si je voyois partout les marques d'un créateur, je reposerojs en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier et trop peu pour m'assurer, je suis en un état à plaindre et où j'ai souhaité cent fois que , si un Dieu la soutient (la nature), elle le marquât sans équivoque, et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait, qu'elle dit tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre; au lieu qu'en l'état où je suis^ ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connois ni ma conduite ni mon devoir; mon cœur tend tout entier à connoitre où est le vrai i>ien pour le suivre; rien ne me seroit trop cher pour l'éter*nité« V (Port«Royal a tiré de là ce beau paragra» phe, et l'a mis non plus dans tel ou tel en^ droit du chapitre i, sur ï indifférence, des athées^ dont il est une partie intégrante et essentielle, mais dans le chapitre viii, Image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul ra^ sonnement II y a plus d'une variante importante; nous n'en signalerons qi^'unç seule. Port-^Royah « Mon cœur tend tout entier à connoitre où est

RAPPORT, BTC. — TnOISlèllE PABTIE. 211

Je vmi bien pour le suivre; rien ne me seroît trop cher pour cela. » Pascal : « Pour V éternité. »)

«Je porte envie à ceux que je vois dans la foî vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d'un don duquel il me semble que je ferois un usage si différent. »

Arrivons à des pensées plus nouvelles.

On connoit celte pensée de Pascal, que les honn^^ g^is ne veulent point d'enseignes, ni celle de mathématicie-ns, ni celle de poètes (P.-R. ch. XXIX ; B. !■• part, ix, i8). Nous avons déjà publié là dessus une pensée barrée qui n'était pas dépourvne d'intérêt. En voici une autre encore qui montre à quel point ce sujet était cher à Pascal r (Msc, p. 44^.) a En titre : Honnête homme. Il faut qu'on n'en puisse dire ni il est mathématicien , ni prédicateur, ni éloquent , mais il est honnête •homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c'est mauvais signe; je voudrois qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la rencontre tk l'occasion d*en user : nequid nimis; de petir qu'une qualité ne l'emporte et ne fasse baptiser. Qu'on ne songe pas qu'il parle bien, sinon quand il s'agit de bien parler; mais qu'on y songe alors. »

T^s pensées suivantes peuvent être ajoutées

aia DES PBRSÉBS DE PASCAL.

heureusement à toutes celles déjà connues sur les extrêmes. (B. i" part, iv, i^ vi, 2.)

« Quand on lit trop ou trop doucement, on n'entend rien. »

« Trop et trop peu de vin. Ne lui en donnez pas, il ne peut trouver la vérité ; donnez-lui en trop, de même. » (Msc. p. a'i.)

a Je n'ai jamais jugé d'une même chose exactement de même. Je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez. » (Msc. p. 1 10.)

Nous allons donner, sans y mêler aucune réflexion, une suite de pensées qu'on sera bien aise de lire encore après toutes les pensées analogues déjà connues et publiées.

a Non-seulement nous regardons les choses par d'autres côtés , mais avec d'autres yeux : nousn'avons garde de les trouver pareilles. » (Msc. p. 4^0.)

« Il n'aime plus cette personne qu'il aimoit il y a dix ans. Je crois bien, elle n'est plus la même, ni lui non plus; il étoit jeune, et elle aussi; elle est tout autre; il l'aimeroit peut-être encore telle qu'elle étoit alors. » (Msc. 4^7.)

« Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de

deux vices opposés, coîTiine nous demeurons debout entre deux vents contraires. Otez un de ces vices, vous tombez dans l'autre. » (Msc. ibid.)

a Notre nature est dans le mouvement : le repos entier est la mort. » (Msc. p. 44o.)

« Ils disent que les éclipses présagent le malheur, parce que les malheurs sont ordinaires ; de sorte qu'il arrive si souvent du mal qu'ils devinent souvent; au lieu que, s'ils disoient qu'elles présagent bonheur, ils mentîroient souvent. Ils ne donnent le bonheur qu'à des rencontres dû ciel rares; ainsi ils manquent peu souvent à deviner. » (Msc. p. 127.)

a La diversité est si ample que tous les tons de voix, tous les marchers, ioussers, moiichers, éterniiers, sont différents' . On distingue des fruits les raisins, et entre eux le muscat, et puis Coindrieu, et puis des Argues, et puis.... Est-ce tout? En at-elle (la nature) jamais produit deux grappes pareilles, et une grappe at-elle deux grains pareils?» (Msc. p. iio.)

a La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences ? Un homme est un suppôt; mais si on l'anatomise^ sera-ce la tête,

* Sont différents. Ces deux mots manquent dans le manuscrit, mais sont dans les deux copies.

iik »ES PBmMÉBS UE PASCAL

le cœur, restomac, les veioes, <;haque veine, chaque portion de veine, le sang^ chaque humeur de sang?

« Une ville, une campagne de loin est une ville et une campagne ; mais, à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des j«imbes de fourmi à l'infini ^ Tout cela s'enveloppe sous te nom de campagne. >> (Msc. p. 73.)

« Tout est un, tout est divers. Que de natiu^es en celles de l'homme ! que de vocations ! Et par quel hasard cliacun prend d'ordinaire ce qu'il a le moins étudié ! Talon bien tourné. » (Msc. p. 394.)

« En titre : Talon de soulier. — Que cela est bien tourné ! que voilà un habile ouvrier ! que ce soldat est hardi ! Yoilà la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien! que celui là boit peu! Voilà ce qui fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc. » (Msc. p. 81 ^.)

(c En titre : La gloire. — L'admiration gâte tout dès l'enfance. Oh! que cela est bien dit! Oh! qu'il a bien fait, qu'il est sage! etc...^

* Cette pensée et la précédente rappellent les considérations sur Tinfinie petitesse de la nature. (P.-R. ch. xxn; Impart. iv,1).

' Ces deux dernières pensées ont une grande analogie avec ce paragraphe de Port-Royal (ch. xxiv; B. r« part vi, 4) : « La chose la plus importante à la vie, «'est le ehoix d'«fi oiélÉep. Le hasard en dispose, etc. »

RAPPOfiT, BTC. — TROISltMB PAHTIE, 315

ttLes enfants de Port^Rojral, auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire , tombent dans la nonchalance. » (Msc. p. 69.)

« C'est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et point de la fia. Chacun songé comment il s'acquittera de sa condition ; mais, pour le choix de ia conditton et de la patrie, le sort nous la donoe.

ff Cest une diose pitoyable de voir tant de Turcs, d'hérétiques et d'infidèles suivre le train de leurs pères par cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est le meilleur, et c'est ce qui détermine chacun à chaque condition de serrurier, soldat, etc. » (Msc. p. 6r.)

« Nous nous connaissons si peu, que plusieurs pensent aller mourir quand ils se portent bien, et plusietirs semblent se porter bien quand ils sont proches de mourir , ne sentant pas la fièvre prochaine on l'abcès prêt ii se former. « ( Ifisc. p.43i.)

« Ceux qui n'aimât pas la vérité prennent le prétexte de la contestation et de la multitude de ceux qui la nient; et ainsi leur wreur ne vient que de ce qu'ils n'aiment pas la vérité ou la charité, et ainsi ils ne sont pas excusés. » (Msc. p. 170.)

« Si l'antiquité étoit la règle dç h créance , les

216 DBS PBNSfiBS DB PASCAL.

anciens étoient donc sans règle*. (Msc. ayS. )

(c II faut se connoitre soi-même^ quand cela ne serviroit pas à trouver le vrai, mais cela au moins sert à régler sa vie, et il n*y a rien de plus juste. (Msc. p. 75.)

<c La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature; comme le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien.

a II n'y a rien qu'on ne rende naturel : il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre. » (Msc. p. 47 •)

a II n'est pas bon d'être trop libre.

« Il n'est pas bon d'avoir toutes ses nécessités. » (Msc. Ibid.)

a On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l'homme : ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables, dont les tuyaux ne se suivent pas par degrés conjoints. Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires ne feroient pas d'accord sur celles-là. >» (Msc. p. 65.)

a Si un animal faisoit par esprit ce qu'il fait par instinct , et s'il parloit par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il par-

' Cf, Bpssut, !'• part. art. !•', « De Tautorité en matière de philosophie, » el le paragraphe : « N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, etc. »

KÂPPORT, BTC. — TROiSlËMB PARTIE. 317

leroit bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre. » (Msc, p. 22g.)

«La nature recommence toujours les mêmes choses, les ans, les jours, les heures; les espaces de même , et les nombres sont bout à bout à la suite l'un de l'autre : ainsi se fait une espèce d'infini et d'éternel ; mais ces êtres terminés se multiplient infiniment. Ainsi il n'y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini. » (Msc. p. 4^3.)

a La nature s'imite : une graine jetée en bonne terre produit ; un principe jeté dans un bon esprit produit.

a Les nombres imitent l'espace, qui sont de nature si différente.

tf Tout est fait et conduit par un même maître : la racine, les branches, les fruits, les principes, les conséquences. » (Msc. p. 433.)

a Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès. Tout ce qui a été foible ne peut jamais être absolument fort. On a beau dire : il est cru ; il est changé ; il est aussi le même.

« Il y a des herbes sur la terre; nous les voyons; de la lune on ne les verroit pas; et sur ces herbes des pailles, et dans ces pailles de petits animaux,

tli hU PrafliOB DE PASCAL.

mais après cela plus rieii. G présomptueux ! les mi&tesftont composés d'élémeots^ et les éléments oofi! O présomptueux ! roià. un trait délicat : il ne faut pas dire qu'il y a ce qu'on ne voit pas; il faut dire comme ks autres^ mais non pas penser comme •ux* » (Msc. p% aa5.)

« QuMd je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l'éternité précédante et suivante, mefnoria hospitis unms éiei prœtereuntiSy le petit es{)ace que je remplis^ et m^e que je vois abimé dans l'infinie immensité des espaces que f ignore, et que tu ignores, je m'effraie et m'étonne de nie voir ici plu(6t que là; car il n'y a voit pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt qu'alors! Qui m'y a mis? par Tordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi? (Msc. p. 67.)

« Pourquoi ma connoissanoe est-elle bornée , ma taille, ma durera eetil ans plutôt qu'à mille? quelle raison a eu la nature de me la donner telle, et dte choisir ce nombre plutôt c{u'un autre, dans l'infinité desquels il n'y a pas plus de raison de choisir l'un que l'autre, rien ne tenant l'un plus que l'autre? » (Msc. p, 49«)

« En tkre < Ennui. *^Kîen n'est si insupportable à rbomflte que d'etne dans un plein repos, sans paiBtion, sans affaires, sans div^ertisaement, sans

BAPPORT, ETC. *-*- HIOfltÈMB 1»ART1B. IM

application; U sent alors son néant» son abaniloii» son insuffisance, sa dépendance, son iinpubsancé^ son vide : incontinent il sort du fond de «on àme l'ennui, la noirceur, la tristesse 9 le cfatgria» et dépita le désefi|>oîr. (Msc. p« 4? ^0

a Quand un soldat se plaint de la feime qu'il â| ou un laboureur, etc., qu'on les mette Mns rien Éaire.

a Si l'homme étoit heureux, il le serott d'autant plus qu'il seroit moins diverti , €0«Mae les saints et Dieu ^.

a Quand on veut poursuivre les vertus jus* qu'aux extrêmes, de part et d'autre il se présente des vices qui s'y insinuent dans leurs routes inseti* sibles du côté du petit infini; et il se présente des vices en foule du coté du ^rand infini, de sorte qu'on se perd dans les vices et on ne voit plus les vertus. (Msc. p. aa5.)

a On n'est pas misérable sans sentiment; une maison ruinée ne l'est pas; U n'y a que l'homme de misérable. i> Cette pensée n'est peut*^re qm'une première ébauche de cette autre «i oonnue ^ « li'homme est si grand que sa grandeur paroîl même en ce qu'il se co^noit misérable* Un arbre

* Cf. P.-R. ch. xxvi; B. 1" part, vu, 1. *Cf. P,-R. ch. xxix; B. !'• part, ix, 2^

3i0 DBS PENSÉES DE PASCAL.

ne se connoît pas misérable, etc. » (P.'R. cli. xiii; B. î'^ part. IV, 3.)

« La nature de Thomme n'est pas d'aller toujours : elle a ses allées et ses venues. » (Msc. p. 83.)

Voici maintenant des pensées qu'on pourrait réellement appeler avec Bossut des pensées littéraires. Pascal avait déjà dit : a Je hais les mots d'enflure '. » Il s'exprime encore mieux, Msc, p. T2 : « Je hais également le bouffon et l'enflé. » Mais cette ligne est barrée.

« J'ai l'esprit plein d'inquiétude; je suis plein d'inquiétude vaut mieux. » (Msc. p. i3o.)

« L'inquiétude de son génie. Trop de deux mots hardis. » (Msc. p. 44 ' •)

« Éteindre le flambeau de la sédition; trop luxuriant. » (Le Msc. p. 44 '> qui n'est point ici de la main de Pascal, mais d'une main étrangère, donne luxuiianie qui n'a pas de sens.)

a Éloquence, qui persuade par douceur non par empire, en tyran, non en roi. » (Msc. p. i3o.)

a Le docteur qui parle un quart d'heure après avoir tout dit: tant il est plein de désir dédire.» (Msc. p. 1^3.)

a Changer de figures , à cause de notre foiblesse. a (Msc. ibid.)

* B. !'• part, m : T>t XarX de persuader.

« Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume ^ c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. »

« raimerois autant qu'on me dit que je me suis servi de mots anciens, et comme si les mêmes pensées ne formoient pas un autre corps de discours par une disposition différente , aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par les différentes dispositions. » (Msc. p. t\ii ^)

Nous n'en finirions pas si nous citions tous les nouveaux passages où Pascal se complaît à ramener son opinion favorite, que la force fait la justice et domine sur la raison.

« C'est la force qui fait l'opinion. T^ mollesse est belle, selon votre opinion; pourquoi? Parce que qui voudra danser sur la corde sera seul, et je ferai une cabale plus forte de gens qui diront que cela n'est beau. » (Msc. p. 14^ ^.)

« Verijuris; nous n'en avons plus; si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays. » (Msc. p. 4o6.)

* Cf. Desm. p. 331; C. V^ part, x, 32. •Cf.Condorcet,vii, 6.

991 BEI MRBifiS ME PASCAL.

« Le chanœher est grave et revêtu d'orneraents, car son poste est faux, et non le roi ; il a la force, il n'a que &ire de rimagination. Les juges, médeetna, etc., n'ont que f imagination. » (Msc. p. 283 '.)

Quand la forcé attaque la grimace, quand un simple soldat prend le bonnet carré d'un premier président et le fait voler par la fenêtre. » (Msc. p. i63.)

a Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles, communes en tout pays. Certainement ils le souliendrpient opiniâtrement, si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, en avoit rencontré au moins une qui fût universelle. Mais la plaisanterie est telle que le oapriee des hommes s'eat si bien diversifié qu'il n'y en a point. » (Msc. p. 69 et 366.)

« De là vient le droit de l'épée ; car lepée donne un véritable droit. Autrement on verroit la vioknce d'un coté et la justice de Tautre.

«( De là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa prétendue justice contre la force. » (Msc. p. 1 5g.)

a En montrant la vérité , un la fait croire ; mais en montrant l'injustice des ministres, on ne la cor-

* Cf. Bossttt, !'• part, s et 9.

RAPPORT, ETC. — TROISlim PARTIE. 293

rige pas; on assure la conscience en montrant la fausseté 9 on n'assure pas la bourse en montrant Tinjustice. « (Mac. p. 455.)

On rencontre épars à travers tout le manuaorit un bon nombre de traits contre la raison et la philosophie, qui rendent de plus en plus manifeste la pensée de Pascal. Dans le dessein de dé^ crier la raison, il lui fait quelquefois une guerre de mots* Il faut avoir eu bien de Thumeur contre la raison et bien de la passion pour la force pour avoir écrit ce passage :

« Us sont conraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foi; nous ne devrions pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée e\ suppliante! car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit et qui le défend les armes et la force à la main ; il ne s'ainuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais ilpunil cete mairvaise foi par la force. » (Mac. p. a3.)

Pascal voudrait-il donc qu'au lieu d'arguments présentés avec politesse la raiscm employât des baïonnettes?

Les philosophes^ tel est le titre que portent dans le manuscrit bien des pensées, la plupart pu-i bUées, quelques<»unes encore inédites.

« Philosophes. La belle chose de crier à un homme qui ne se connoit pas, qu'il ailk de lui-

9Sth DES PENSÉES DE PASCAL.

même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connoît ! (Msc. p. 4i6.)

a Recherche du vrai bien. Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et l'ont mis où ils ont pu. (Msc. p. 47 '•)

ce Pour les philosophes, a8o souverains biens.

« Le souverain bien. Dispute du souverain bien. Ut sis contentas temetipso^ et ex te nascentibus bonis. Il y a contradiction ; car ils (les philosophes, les stoïciens) conseillent enfin de se tuer. O quelle vie heureuse dont on se débarrasse comme de la peste ! w

Quelle réponse n'aurions-nous pas à faire à de pareilles accusations, si l'humeur de Pascal se communiquait à nous, et si sa profonde injustice pouvait nous mduire en tentation d'être injuste ! Nous nous bornerons à rappeler cette pensée de Pascal lui-même que nous avons ciiée plus haut, qu'il ne faut pas s'armer contre la vérité du prétexte des contestations qu^elle excite, et de la multitude des opinions contraires. Ce n'était pas la peine en vérité d'avoir varié de tant de façons ce thème sublime, que la pensée fait la grandeur de

* Cf. P.-R. ch. XXI ; B. 2* part. t.

rhoinme, pour reniei* ensuite et couvrir de sar* casmes le culte de la pensée, c'est-à-dire la philo- Sophie, parce que la pensée qui nous enseigne, quoi qu'en dise Pascal, et l'existence de lame et celle de Dieu , et celle aussi du bien et du mal, de la vertu et du crime, de la liberté et de la responsabiUté de nos actes, mêle à ces grands enseignements plus d'une erreur, et parce que la philosophie, comme toute religion, compte des écoles et des sectes différentes !

Mais au lieu de défendre la philosophie, nous préférons citer encore deux passages inédits où par mégarde Pascal traite assez bien les philosophes. Dans l'un il reconnaît que tout n'était pas si corrompu et si extravagant dans la philosophie ancienne, puisqu'il s'y est rencontré un homme qu'on fait bien de lire pour se préparer à recevoir l'impression de la religion chrétienne. « Platon, pour disposer au christianisme, jy (Msc. p. 73.) Dans l'autre passage, pour prouver l'immatérialité de l'âme, il en appelle aux philosophes qui ont dompté leurs passions. c< Immatérialité de l'âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions : quelle matière l'a pu faire? (Msc.

On a souvent dit , et avec raison, que Pascal a beaucoup emprunté à Montaigne : c'est que, dans

Montaigne^ il se retrouvait lui-même, et qu'en luimême il retrouvait Montaigne. C'étaient là ses deux livres habituels, qui s'éclaircissaient l'un par l'autre. Voilà ce qu'il nous déclare lui-même dans ces lignes intéressantes :

ce Ce n'est pas dans Montaigne , mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois. » (Msc. 4-^ï-)

Je m'arrête ici, et ne citerai pas un plus grand nombre de pensées inédites qui peuvent accroître les chapitres de Port-Royal intitulés : Pensées diuerses et Pensées morales. Je passe à celles qu'avec Port-Royal encore on pourrait appeler Pensées chrétiennes.

Ouvrons ce nouveau chapitre par la pensée qui en est le fonds et qui domine toutes celles qui vont suivre :

«Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur. » (Mjsc. p. 63 ^)

Pascal, après avoir dit que Dieu nous a donné une puissance de bonheur et de malheur, ajoute : « Vous pouvez l'appliquer ou à Dieu ou à vous. Si à Dieu, l'Évangile est la règle ; si à vous, vous tiendrez la place de Dieu. » (Msc. p. 161.)

« Les vrais chrétiens obéissent aux folies; néan-

* Cf.B.2»part.vni,19.

RAPPORT, 8TC. ~ TEOISIÉin PARTIE. ^7

moins non pas qu'ils respectent les folies ^ mais f ordre de Dieu, qui, pour la punition des hommes, les a asservis à ces folies. » (Msc. p. 8i.)

ce II y a peu de vrais chrétiens , je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient , mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage. Peu sont entre deux.

ce Je ne comprends pas en cela (dans la superstition) ceux qui sont dans la véritable piété de moeurs, et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur. » (Msc. p. a44)

« Ce n'est pas une chose rare qu'il faille reprendre le monde de trop de docilité : c'est un vice naturel, comme l'incrédulité, et aussi pernicieux. » (Msc. p. i63 '.)

a ïje monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas songer. Ne pensez pas aux passages du Messie, disait le juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent : ainsi se conservent les fausses religions et la vraie même à l'égard de beaucoup de gens.

« Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher de songer, et qui songent d'autant plus qu'on leur défend. Ceux-là se défont des fausses religions, et de la vraie même, s'ils ne

« Cf. P.-R. ch. v; B. 2« part, vi , 3.

trouvent des discours solides.» (Msc. p. 4i) Ces réserves contre la superstition et une docilité excessive en faveur du besoin et du droit de songer, comme dit Pascal, lui étaient évidemment suggérées parla nécessité de se défendre contre les jésuites qui parlaient au nom de l'autorité de TÉglise, conune les attaques d'une incrédulité superficielle, irritant son humeur bouillante^ l'entrainent souvent à avilir la raison devant l'autorité et la foi. La vérité est au milieu, ou plutôt elle embrasse ce qu'il y a de légitime dans l'une et l'autre de ces deux conduites, le ferme maintien des droits de la raison, lors même qu'on entreprend de la contenir dans de justes bornes, et le respect de la foi , alors même qu'on veut éclairer une docilité excessive, et qu'on attaque lasuperstition. Pascal, qui a si souvent parlé contre les extrêmes, n'a jamais su s'en bien défendre et garder cette juste mesure qui est à la fois le comble de la difficulté et du génie. Pour y atteindre, il eût fallu que son ardeur naturelle eût été tempérée par l'âge, par l'expérience de la vie, et par des connaissances plus étendues en philosophie et en histoire. Deux hommes seuls, au xvii* siècle, à la fin et non pas au commencement de ce siècle, à la suite de tant de querelles métaphysiques et théologiques, arrivèrent à cette sagesse éminente,

Bossuet dans l'Église, Leibnitz parmi les philosophes. Mais poursuivons, sans réflexions superflues, le cours de nos extraits.

« Qu'il y a loin de la connoissance de Dieu à l'aimer! » (Msc. p. 489)

ce L'Écriture a pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider toutes les conditions. La nature seule avoit fait la même chose par ces deux infinis naturels et moraux; car nous aurons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection. » (Msc. p. 4' 0

« Grandeur et misère. — A mesure qu'on a plus de lumière, on découvre plus de grandeur et de bassesse dans l'homme.

a Le commun des hommes. Ceux qui sont plus élevés.

« Les philosophes : ils étonnent le commun des hommes.

« Les chrétiens : ils étonnent les philosophes.

a Qui s'étonnera donc de voir que la religion ne fasse que connoître à fond ce qu'on reconnoît d'autant plus qu'on a plus de lumière? » (Msc.

«La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que

380 DBS FHMSÉBS DE PASCAL.

nous disions que c'est un don du raisonnement Les autres religions ne disent pas cela de leur foi ; elles ne donnoient que le raisonner pour y arriver, qui n'y vient point néanmoins. » (Msc. p. i4'.)

« Dieu s'est servi de la concupiscence des Juifs pour les faire servir à Jésus-Christ.

« I^ concupiscence nous est devenue naturelle et a fait notre seconde nature ; ainsi il y a deux natures en nous, Tune bonne, l'autre mauvaise. Où est Dieu? où vous n'êtes pas; et le royaume de Dieu est dans vous. » (Msc. p. i ^.)

« Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde et des applaudissements du monde, mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert en maître, en disant : Va et viens. Sub te erit appetitus tuus. Les passions ainsi dominées sont vertus; l'avarice, la jalousie, la colère , Dieu même se les attribue; et ce sont aussi bien des vertus que la clémence, la patience et la constance, qui sont aussi des passions. Il faut s'en servir comme d'esclaves, et, leur laissant leur aliment, empêcher que Tâme n'y en prenne ; car, quand les passions sont les maîtresses, elles

* Cf. P.-R. ch. vi; B. 2* part. vi.

' Cf. B. 2" part, xvii, 49 : « Il faut aimer un être qui soit

en nous et qui ne soit pas nous v

RAPPORT, BTC. — TROISIÂMB PARTIE. 231

sont vices 9 et alors elles donnent à Tâme de leur aliment , et l'âme s'en nourrit et s'en empoisonne. » (Msc. p. îi49-)

« Notre religion est sage et folle ; sage , parce qu'elle est la plus savante et la plus fondée en miracles, prophètes, etc. ; folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est; cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas , mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire , c'est la croix : ne ei^acuata sit crux. Et ainsi saint Paul , qtii est venu en sagesse et signes , dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes , parce qu'il venoit pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et en signes. » (Msc. p. Ifii '.)

« Fascinatio nUgacitatis. Afin que la passion ne nuise point, faisons comme s'il n'y avoit que huit jours de vie. »

« De tout ce qui est sur la terre, il (le vrai chrétien) ne prend part qu'aux déplaisirs, non aux plaisirs; il aime ses proches, mais sa charité ne se renferme pas dans ces bornes , et se répand sur ses ennemis et puis sur ceux de Dieu. » (Msc.

Sur Mahomet : « Qui rend témoignage de Ma-

* Cf. P.-R. ch. xvni; B. 2* part. xiii.

homet'? Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit rien.

« La qualité de témoins fait qu'il faut qu'ils soient toujours et partout; et, misérable, il est seul! i> (Msc. p. a 7.)

a Nous ne connoissons Dieu que par J.-C. Sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu. Par J.-C. nous connoissons Dieu. Tous ceux qui ont prétendu connoître Dieu et le prouver sans J.-C, n'avoientquedes preuves impuissantes. Mais pour prouver J.-C. nous avons les prophéties, qui sont des preuves solides et palpables; et ces prophéties, étant accomplies et prouvées véritables par l'événement , marquent la certitude de ces vérités, et partant la preuve de la divinité de J.-C. En lui et par lui nous connoissons donc Dieu. Hors de là et sans l'Écriture, sans le péché originel , sans médiateur promis et arrivé, on ne peut prouver absolument rien, ni enseigner ni bonne doctrine ni bonne morale; mais par J.-C. et en J.-C. on prouve Dieu et on enseigne la morale et la doctrine. J.-C. est donc le vrai Dieu des hommes.

« Mais nous connoissons en même temps notre misère, car ce Dieu-là n'est autre chose que le

* Cf. P.-R. ch. xvii; B. r part, xii, 7 et 10.

RAPPORT, ETC. — TROttUBm PARTIR. 288

réparateur de notre misère. Ainsi, nous ne pouvons bien connoître Dieu qu'en connoissant nos iniquités. Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connoître leur misère ne l'ont pas glorifié , mais s'en sont glorifiés : quia non cognoverunt per sa^ pientiam Deum^ placuit Deo per staltitiam prœ^ dicaiionis sahosfacere. » (Msc. p. i5i ^)

Ces nouvelles pensées diverses^ morales et chré^ tiennes ont, comme celles que Port-Royal avait rassemblées sous ces titres , l'inconvénient d'avoir assez peu de liaison entre elles. Celles qui vont suivre sur les querelles du temps, les jansénistes et les jésuites, auront l'avantage d'une plus grande unité, par leur rapport à un seul et même objet. Elles auront aussi pour nous cet autre intérêtde nous faire pénétrer plus avant dans l'âme de Pascal, et de nous faire mieux connaître les idées et les passions qui agitèrent les dernières années de sa vie.

« Cf. P.-R. di. xx; B. 2« part. xv.

îdk DBS PEI9SÉES DE PASCAL.

n. Pensées sur les miracles, les jansénistes et les Jésuites.

Le miracle de la sainte Épine, arrivé en lôSy, et qui fut suivi de tant d'autres miracles du même genre, fit sur Pascal une impression profonde. Il y vit une grâce toute particulière de Dieu sur sa famille et sur lui ' , et il en ressentit une reconnaissance orgueilleuse jusque sous les pointes de la ceinture de fer par lesquelles il combattait en vain sa superbe naturelle ^. Ce lui fut à la fois une récompense et une consécration qui l'affermit et l'anima d'autant plus dans sa fidélité à la cause de la morale et de la liberté chrétienne. On sait avec quelle véhémence il éclate contre les jésuites à la fin des Provinciales ; l'écho de ces terribles accents retentit dans les lignes que nous avons déjà tirées de notre manuscrit , et nous le

• rie de Pascal, par M""* Périer : t Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardoit comme faite à luimême. » Quelques jours auparavant Pascal avait déclaré, si on en croit le Recueil d'Utrecht, que des miracles étaient nécessaires , aussi fut-it pénétré de voir, dit le Recueil, « que Dieu s*intéressoit, si on peut parler ainsi, à la parole quMl avoit donnée. »

' Ibid, « Il prenoit, dans les occasions, une ceinture de fer' pleine de pointes; il la mettoit à nu sur sa chair, et, lorsqu'il lui venoit quelques pensées de vanité, etc.... il se donnoit des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres. »

RAPPCAT, ITC. -*- TBOlflliMl PAHTIB. S86

retrouverons prolongé mais afiieiibH dans celles que nous allons en extraire encore.

A l'occasion du miraclede la sainte Épine, Pascal écrit une foule de Pensées sur les miracles, qui ont fourni successivement le chapitre de Port- Royal sur ce sujet, les fragments donnés par l'évêque de Montpellier et ceux qu'a publiés Bossut. Nous pouvons y ajouter, d'après notre manuscrit, plusieurs traits nouveaux.

a Que je hais ceux qui font les douteux des miracles ! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits : on voit en l'un combien il est prudent, et néanmoins il croit en l'autre et se moque des incrédules. » (Msc. p. 453.)

« Je ne serois pas chrétien sans les miracles, dit saint Augusthi. » (Msc. p. ^^o.)

« On n'auroit point péché en ne croyant point J.-C. sans les miracles : f^ide an mentiar. » (Msc. p. 169.)

« Si le refroidissement de la charité laisse l'Église presque sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront. Ce sont les derniers efforts de la grâce. >» (Msc. p. 343.)

«S'il se faisoit un miracle aux Jésuites! » {Jùid.)

Cette dernière pensée nous conduit à celles qui se rapportent directement aux querelles du temps.'

« L'Église a toujours été combattue par des er-

236 DBS PfiNSÉBS BE PASCAL.

reurs contraires, mais peut-être, jamais en même temps comme à présent ; et si elle en souffre plus à cause de la multiplicité d'erreur, elle en reçoit cet avantage qu'elles se détruisent. » (Msc. p. a*} 5.)

« La vérité est si obscurcie en ce temps et le mensonge si établi, qu'à moins que d'aimer la vérité on ne sauroit la connoître. » ( Msc. p. aoi.)

a Les malingres sont gens qui connoissent la vérité, mais qui ne la soutiennent qu'autant que leur intérêt s'y rencontre ; mais hors de là ils l'abandonnent. » {Ibid,)

a C'est une chose horrible qu'on nous propose la discipline de l'Église d'aujourd'hui tellement pour bonne, qu'on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois, elle étoit bonne infailliblement, et on trouve qu'on a pu la changer sans péché, et maintenant telle qu'elle est, on ne la pourra souhaiter changée !

« Il a bien été changé la coutume de ne faire des prêtres qu'avec tant de circonspection qu'il n'y en avoit presque point qui en fussent dignes; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume qui en fait tant d'indignes ! » (Msc. p. ^249*)

« Si saint Augustin venoit aujourd'hui et qu'il fut aussi peu autorisé que ses défenseurs , il ne feroit rien. Dieu conduit bien son Église de l'avoir envoyée devant avec autorité. » (Msc. p. 109.)

RAPPORT, ETC. — TBOlSliMB PARTIR. 237

a Bel état de TËglise, quand elle n'est plus soutenue que de Dieu ! w (Msc. p. 4^ i .)

« Est-ce donner courage à vos enfants de les condamner quand ils servent l'Eglise?

« C'est un artifice du diable de divertir ailleurs les armes dont ces gens-là combattroient les hé^ résies. » (Msc. p. 343.)

Voici maintenant sur le pape des Pensées aussi hardies qu'orthodoxes , qui rattachent Pascal et Port-Royal d'une part à Gerson et aux grands doc* teurs des conciles de Constance et de Bâle, et de l'autre à Bossuet et à la déclaration des droits de l'Eglise gallicane.

u Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Eglise; c'en seroit un étrange , si l'infailhbilité étoit dans un. » (Msc. p. 4^7 '•)

« Les rois disposent de leur empire ; mais les papes ne peuvent disposer du leur. » (Msc. p. 429.)

a Le pape hait et craint les souverains qui ne lui sont pas soumis par vœu. » (Msc. p. 4^7*)

(c Dieu n'a pas voulu absoudre sans l'Eglise; comme elle a part à l'offense, il veut qu'elle ait part au pardon. Il l'associe à ce pouvoir comme les rois les parlements. Mais si elle absout ou si

' Cf. B. suppl. 14-16.

238 B«8 KNSiBS DE PASCAL.

elle lie saBS Dieu, ce n'est plus rEgiise, comme an parlement; car encore que le roi ait donné grâce à un homme 9 si faut-il qu'elle soit entérinée ; mais si le parlement entérine sans le roi, ou s'il refuse d'entériner sur l'ordre du roi, ce n'est plus le parlement du roi y mais un corps révolté. » (Msc. p. 44a.)

« Il n'y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-d^siis du pape. » (Msc. p. tiSi.)

« IjC pape seroit-il déshonoré pour tenir de Dieu et de la tradition ses lumières , et n'est-ce pas le déshonorer que de le séparer de cette sainte union? » (Msc. p. 453.)

A tout propos Pascal exhale son indignation contre les jésuites, sur les marges et dans les coins de pages l*emplies de tout autres pensées.

« Vous corrompez la religion, ou en faveur de vos amis ou contre vos ennemis : vous en disposez à votre gré. » (Msc. p. 1 13 '.)

a II faut que le monde soit bien aveugle , s'il vous croit. » (Msc. p. 433.)

« Ser^ bien condamné qui le sera par Escobar ! » (Msc. p. 4oa.)

a Votre caractère est-il fondé sur Escobar?

• Cf. B. 2« part, XVI, 9 et 10.

RAPPORT, BTC. — TRiHSliMB PARTIR. 3S9

<c Peut-être avez-yous des raisons pour ne le pas condamner; il suffit que vous en approuviez ce que je vous en adresse. » (Msc. p. 453.)

« Vous ne m'accusez jamais de fausseté sur Escobar parce qu'il est commun. » (Msc. p. 4^3.)

cr Us ne peuvent avoir la perpétuité, et ils cherchent l'universalité ! Et pour cela 9 ils font toute l'Église corrompue, afin qu'ils soient saints.» (Msc. p. 44^^-)

« Le grand nombi*e loin de marquer leur perfection marque le, contraire.

ff L'humilité d'un seul fait l'orgueil de plusieurs. » (Msc. p. 439.)

ff Ceux qui aiment l'Église se plaignent de voir corrompre les mœurs; mais au moins les lois subsistent; mais ceux-ci corrompent les lois : le modèle est gâté. » (Msc. p. 4^*7»)

o Us font de l'exception la règle. Les anciens ont donné l'absolution avant la pénitence. Faites-le en esprit d'exception; mais de l'exception vous faites une règle sans exception; en sorte que vous ne voulez plus même que la règle soit en exception. JD (Msc* p. 437-)

Restituons encore à l'auteur des Provinciales les pensées suivantes sur le probabilisme et sur les casuistes.

« Peut-ce être autre chose que la complaisance

âM> DBS PBN8ÉBS DE PASCAL.

du monde qui vous fasse trouver les choses probables? Nous ferez-vous accroire que ce soit la vérité, et que si la mode du duel n'étoit point, vous trouveriez probable qu'on se pût battre en regardant la chose en elle-même? x> (Msc. p. 44o0

a Oseriez-vous ainsi vous jouer des édits du roi, en disant que ce n'est pas se battre en duel que d'aller dans un champ en attendant un homme?» (Msc. p. 435 '.)

« Faut-il tuer pour empêcher qu'il n'y ait des méchants? C'est en faire deux au lieu d'un : vince in bono malurriy saint Augustin. » (Msc. p. 4<9*)

a Généraux. — Il ne leur suf&t pas d'introduire dans nos temples de telles mœurs, templis inducere mores; non-seulement ils veulent être soufferts dans l'Église, mais, comqie s'ils étoient devenus les plus forts, ils en veulent chasser, eux qui n'eâ sont pas.

Mohaira^, Ce n'est pas être théologien que de. s*en étonner. Qui eût dit à vos généraux qu'un temps étoit si proche qu'ils domineroient en moeurs à l'Église universelle et appelleroient guerre le refus de ces désordres? Tôt et tanta mala pacem. » (Msc. p. 43i0

' Cf. LeUres provinciales ^ lettre vu. Extrait de Hurtado de Mendoza, rapporté par Diana.

' Cf. Lettres provinciales ^ lettre viii , sur le contrat Mohatra.

« Casuistes. — Une aumône considérable , une pénitence raisonnable : encore qu'on ne puisse assigner le juste , on voit bien ce qui ne Test pas. Les casuistes sont plaisants de croire pouvoir interpréter cela comme ils font.

« Gens qui s'accoutument à mal parler et à mal penser. » (Msc. p. 437.)

a Probabilité. — Ils ont quelques principes vrais y mais ils en abusent. Or Fabus des vérités doit être autant puni que l'introduction du mensonge. » (Msc. p. 344')

a Probable. — Quand il seroit vrai que les auteurs graves et les raisons suf&roient, je dis qu'ils ne sont ni graves ni raisonnables. Quoi ! un mari peut profiter de sa femme , selon Molina! La raison qu'il en donne est-elle raisonnable , et la contraire de Lessius l'est-elle encore ? » (Msc. p. 435.)

a Les casuistes soumettent la décision à la raison corrompue, et le choix des décisions à la volonté corrompue, afin que tout ce qu'il y a de corrompu dans la nature de l'homme ait part à sa conduite. ^

(c La folle idée que vous avez de l'importance de votre compagnie vous a fait établir ces horribles voies ; il est bien visible que c'est ce qui vous a fait suivre celle de la calomnie, puisque vous blâ-

mez en moi, comme horribles, les mêmes impostures que vous excusez en vous...» (Msc. p. 343.)

Terminons ici nos extraits. Ils ne renferment rien, nous le répétons, qui puisse être comparé aux grands morceaux déjà publiés; mais ils valent à peu près tous les autres, et ils contribuent à mettre de plus en plus en lumière, sur chaque point fondamental, la pensée de Pascal.

Pour remplir notre tâche, il ne nous reste plus qu'à rechercher et à signaler à l'Académie les traces qui peuvent subsister dans notre manuscrit du plan ou plutôt du mouvement et des formes que Pascal s'était proposé de donner à la nouvelle apologie du christianisme. Il avait lui-même exposé à ses amis le plan de son ouvrage dans un discours dont la préface de Port-Royal nous a conservé les principaux traits : d'abord, une sorte de logique nouvelle sur « les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader; » puis l'état actuel de l'homme, sa grandeur et sa bassesse; puis encore l'inutile recherche de l'explication de cet état prodigieux auprès des philosophies et auprès de toutes les religions de la terre ; enfin la rencontre du peuple juif et des livres sacrés, le péché originel, la promesse du Messie, les prophéties, Jésus-Christ, sa personne, sa vie, sa

doctrine et l'histoire merveilleuse de l'établissement du christianisme. Port-Royal fait connaître ce plan avec netteté et brièveté. M. Dubois, qui avait assisté au discours adressé par Pascal à ses amis, en publia un récit étendu, quelques années après l'édition de Port-Royal ^ sous ce titre : Discours sur les Pensées de M. Pascal^ avec un autre Discours sur les preuves des livres de Moïse ^ et une petite dissertation : QuHljr a des démonstrations d!une autre espèce et aussi certaines que celles dà la géométrie. Notre manuscrit ne nous fournit aucune lumière nouvelle à cet égard; on n'y trouve expressément marquées que des divisions inférieures qui se rapportent à ce plan général. Le père Desmolets a déjà fait connaître ces divisions : « Première partie : Misère de l'homme saiis Dieu. — Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu.» Le manuscrit ajoute, page a5 : a Autrement : première partie : Que la nature est corrompue par la nature même. — Seconde partie : Qu'il y a un réparateur par l'Ecriture. »

Desmolets a tiré du manuscrit là « Préface de la première partie : Parler de ceux qui. ont traité de la connoissance de soi-même : des divisions de Charron, qui attristeht et ennuient : de la confusion de Montaigne; qu'il avoit bien senti le défaut du droit de méthode ; qu'il l'évitoit en sautant de sujet

3Ai DBS PENSÉES DE PASCAL.

en sujet f qu'il cherchoit le bon air. » Suivent ces lignes si célèbres sur Montaigne , que Port-Royal a données en les ôtant de leur place et en les détournant par là de leur objet : a Le sot projet qu'il a (Port- Royal : a eu) de se peindre; et cela, non pas en passant et contre sa maxime, comme il arrive à tout le monde de faillir; mais par ses propres maximes et par im dessein premier et principal ; car de dire des sottises par hasard et par foiblesse, c'est un mal ordinaire; mais d'en dire par dessein (Port-Royal : à dessein , locution qui ne s'accorde plus avec les précédentes : par ses propres maximes ; par un dessein; par hasard^ parfoiblesse\ c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-ci (Port-Royal : celles-là). » (Msc. p. ao6.)

Le manuscrit contient, même page, la Préface de la seconde partie :

« Parler de ceux qui ont traité de cette matière.)» Cette préface n'est autre que le passage donné par Condorcet, et que nous avons cité ailleurs. « J'ad- « mire avec quelle hardiesse ces personnes entre- « prennent de parler de Dieu en adressant leurs « discours aux impies : leur premier chapitre est a de prouver la divinité par les ouvrages de la na- « ture, etc. » Nous avons restitué le vrai texte de ce passage, mais il fallait aussi en rétablir la pl«ice ,

parce que cette place nous éclaire sur Fobjet et sur la portée de ce fragment.

Pascal ne s*était pas proposé seulement de faire un ouvrage convaincant : il voulait surtout que ce livre fut persuasif : c'était au cœur qu'il avait résolu de s'adresser; et pour toucher le cœur et charmer l'imagination, ce grand maître dans l'art de composer et d'écrire, cet homme qui savait autant de vraie rhétorique que personne en a jamais su , avait dessein de rompre la monotonie et l'austérité du genre didactique, en y mêlant des formes vives et animées, selon la pratique des grands prosateurs de tous les temps. Puisque la conviction se forme dans l'âme tout entière, pour la produire, il faut s'adresser à toutes les parties de l'âme. Déjà, dans Platon, la forme seule du dialogue est une source de variété et d'agrément ; et pourtant elle ne lui a pas suffi ; et, sans parler de la manière dont il met en scène ses personnages, et du cadre charmant, touchant ou majestueux qu'il donne toujours à la discussion la plus aride, au milieu ou à la suite d'une polémique qui épuise toutes les ressources du raisonnement , le grand artiste se complaît à introduire quelque récit emprunté à une histoire qu'il arrange à son gré, ou quelque mythe à moitié religieux, à moitié philosophique, destiné à ache-

ver ou à suppléer la démonstration. L'histoire des variations n'est au fond qu'un traité de théologie : voyez pourtant quelles grâces sévères Bossuet y a partout semées ! L'art de peindre les hommes, leurs caractères, leurs passions avouées ou secrètes, y est peut-être porté plus loin encore que la vigueur de l'argumentation, et le rival d'Arnauld, le plus grand controversite du xvii« siècle, y est le maître de Labruyère; ses portraits des principaux personnages de la réforme ont un bien autre relief et une touche aussi 6ne et aussi piquante. Montesquieu , Rousseau et Buffon se sont comme accordés à jeter de loin en loin dans leurs écrits si profondément didactiques des épisodes qui participent du caractère du drame et de celui de l'épopée. A propos des lois pénales en fait de religion , au lieu d'écrire sur les vices de l'inquisition d'Espagne et de Portugal un chapitre uniquement destiné à l'homme d'état et au philosophe, Montesquieu suppose un inconnu venant prendre la défense d'une juive de dix-huit ans brûlée à Lisbonne dans le dernier auto-da-fé; il lui attribue une très-humble remontrance où le pathétique et le sarcasme servent d'armes à la raison indignée; on croit lire encore une lettre persane ou une provinciale. Rousseau pouvait expliquer à Emile, d'après Clarke et Nieuwentyt, les

preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu; mais non, ce n'est pas sur les bancs et dans la poussière d'une école qu'il conduit son élève; c'est sur une haute colline d'où se découvre la chaîne des Alpes et le cours harmonieux d'un grand fleuve, au lever du soleil et au milieu d'une admirable nature qui semble étaler toute sa magnificence pour servir de texte à un pareil entretien; là il introduit un vieux prêtre, un humble curé de campagne, qui, sans se donner pour un grand philosophe, expose à un jeune homme tourmenté par le doute les motifs simples et puissants de la raison et du cœur pour croire à une Providence; et ce peu de pages, la profession de foi du vicaire savoyard, protégera à jamais dans la mémoire des hommes la plus chimérique de toutes les utopies. Buffon lui-même, quand il arrive à l'homme, à Texplication de ses facultés diverses, à la formation successive de ses sentiments et de ses idées, ne peut se contenir dans son beau style didactique, limpide et majestueux : il prend tout à coup la manière et le langage de Platon, de Milton même, et il met en scène le premier homme parfaitement formé, mais tout neuf pour luimême et pour ce qui l'environne, nous racontant lui-même, au moment où il s'éveille, ses premiers mouvements , ses premières sensations , ses pre-

miers jugements. Enfin l'auteur du Génie du christianisme a mêlé à sa haute apologie de l'art chrétien deux épisodes empruntés au nouveau et à l'ancien monde ^ comme une démonstration vivante de sa théorie. L'ouvrage de Pascal aurait eu aussi ses épisodes, ses formes variées et drama-' tiques. C'est de la forme épistolaire que Pascal voulait se servir; il y avait déjà trouvé sa gloire, et il y excellait singulièrement. Il ne faut pas croire que les lettres provinciales aient été son coup d'essai en ce genre ; il faut lire sa lettre au P. Noël, jésuite, de 1647, sur le vide, surtout celle à M. Lepailleur, de la même année et sur le même sujet, et celle encore à M. de Ribeyre, de i65r. On y rencontre déjà, avec une dialectique merveilleusement simple et évidente, une malice tempérée par le grâce, et en gertne toutes les qualités parvenues à leur perfection dans les Provinciales. Pascal ne voulait donc pas renoncer à son arme accoutumée dans la défense du christianisme , et notre manuscrit contient plusieurs projets de lettres, et même de correspondance suivie. Le P. Desmolets a publié un de ces passages précieux : « Une lettre d'exhortation à un ^mi pour le porter à chercher ; et il répondra : Mais à quoi me servira de chercher? rien ne me paroît. Et lui répondre : Ne désespérez pas; et il me répondra qu'il seroitheu-

RAPPORT, ETC. — TROISIÈME PARTIE. 2(k9

reuxde trouver quelque lumière; mais que^ selon cette religion même, quand il croiroit, cela ne lui serviroit à rien, et qu'ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La machine. »

Que signifie cette expression : La machine ? Il nous est impossible de le deviner. Elle revient plusieurs fois dans le manuscrit.

Page a5. • Lettre qui marque Futilité des preuves par la machine. »

ce La foi est différente de la preuve; Tune est humaine, l'autre est un don de Dieu. Justus ex fiâe vint. C'est de cette foi , que Dieu luimême met dans le cœur, dont la preuve est souvent l'instrument, /?<ie^ ex auditu; mais cette foi est dans le cœur et fait dire : Non sciOy mais credo.n

Page ag. « Lettre pour porter à chercher Dieu. »

« Et puis le faire chercher chez les philosophes, pyrrhoniens et dogmatiques, qui travaillent celui qui les recherche. »

Page a5. « Ordre. Après la lettre qu'on doit chercher Dieu, faire la lettre d'ôter les obstacles, qui est le discours de la machine, de préparer la machine, de chercher par raison. »

Ibid. <c Dans la lettre de l'injustice peut venir la plaisanterie des aînés qui ont tout : mon ami, vous êtes né de ce coté de la montagne; il est donc juste que votre aîné ait tout. »

8S|0 DBS PBHSBES DE PASUL.

« Pourquoi me tuez-vous?.... »

Page 487. « Une lettre de la folie et de la science humaine et de la philosophie, d

a Cette lettre avant le divertissement. »

Voilà les traces les plus manifestes d'un dessein bien arrêté par Pascal d'introduire plus d'une fois la forme épistolaire dans la grande composition qu'il méditait. J'incline aussi à penser qu'il VQUlait y placer des dialogues : voici du moins ce que je trouve écrit de sa main, page ag :

« Ordre par dialogues. »

« Que dois-je faire? Je ne vois partout qu'obscurités. Croirai-je que je ne suis rien? croirai-je que jç suis Dieu ? «

Viennent ensuite, séparées les unes des autres par d'assez grands intervalles, des lignes quelquefois inachevées.

<c Toutes choses changent et se succèdent. »

a Vous vous trompez; il y a.... »

« Eh quoi ! ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu? Non. Et notre religion ne nous le dit-elle pas? Non ; car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu dpqne cette lumière, néanmoins cela est faux à l'égard de la plupart. »

Ces indices nombreux prouvent incontestablement que l'ouvrage auquel Pascal avait consacré

RAPPORT, ETC. — TAOISIBIIB FARTIB. S31

les dernières années de sa vie, s'il eût pu être achevé, n'eût pas été seulement un admirable écrit théologique et philosophique, mais un chefd'œuvre d'art, où l'homme qui avait le plus réfléchi à la manière de persuader aurait déployé toutes les ressources de l'expérience et du talent, la dialectique, le pathétique, l'ironie, la véhémence, la grâce , parlé tous les langages , essayé toutes les formes pour attirer l'âme humaine tout entière vers l'asile assuré que lui ouvre le christianisme. D'un pareil monument il ne nous reste que des débris, ou plutôt des matériaux souvent informes, mais où brille encore de loin en loin l'éclair du génie. Recueillir et faire connaître ces matériaux dans l'état où ils nous sont parvenus est une tâche pieuse que nous avons commencée, qui reste encore à accomplir, et à laquelle nous convions quelque jeune ami des lettre. Eoporiare aliquisl II nous spfBra de lui avoir montré et frayé la route. Nous nous flattons aussi que l'Académie, qui a écouté ce long rapport avec tant de bienveillance, ne refuserait pas ses encouragements, et peut-être même ses récompenses, à celui qui, répondant à notre appel, entreprendrait enfin une édition critique et authentique des Pensées.

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