LETTRE DE PASCAL
En son nom et au nom de m aœur laeqoeline ,
A M. BT M*' PÉRIER , SUR LA MORT DB LBUR PÊRB ,
ÉTIBNNB PASCAL.
(Mac. de rOratoire, 160, n"* 16, avec cette remarque : « Copié sur l'original^ daté du 17 ocK^e 1661 , de la main de M. Pas^ cal. » — Mémoires inédits de Marguerite Périer , p. 808 , même date et avec cette même remarque : lran$crii tvr Vo^ riginal,)
Puisque vous êtes maintenant informés l'un et Tautre de notre malheur commun, et que la lettre que nous avons commencée vous a donné quelque
EDITlOr^S.
consolation par le récit des circonstances heureuses qui ont accompagné le sujet de notre afiQiction, je ne puis vous refuser celles qui me restent dans l'esprit, et que je prie Dieu de me donner, et de me renouveler de plusieurs que nous avons autrefois reçues de sa grâce, et qui nous ont été nouvellement données par nos amis en cette occasion.
Je ne scay plus par où finissoit la première lettre. Ma sœur Ta envoyée sans prendre garde qu'elle n'étoit pas finie. Il me semble seulement qu'elle contenoit en substance quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et la maladie que je voudrois vous répéter icy , tant je
3iO APPENDICE N* S.
les ay gravées dans le cœur et tant elles portent de consolation y si vous ne les pouviez voir vousmême dans la précédente lettre, et si ma sœur ne devoit pas vous en faire un récit plus exact à sa première commodité.
Je ne vous parlerai donc icy que de la conséquence que j*en tire, qui est que sa fin est si chrétienne, si heureuse et si sainte et si souhaitable, qu'ôté les personnes intéressées ' par les sentiments de la nature, il n'y a point de chrétien qui ne s'en doive resjoair.
Sur ce grand fondement je vous commenceray ce que j'ai à vous dire par un discours bien consolatif ' à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour Je concevoir au fort de la douleur.
^ C'est que nous devons chercher la coxisolation à nos maux, non pas dans nous-mêmes, non pas
' Mémoires de Biarguerite Périer : la coDséqpieDce cpid j'en tire, qui est quôiés ceux qui sont îniéressés par.,.,
' Oratoire: bien consolant.
' Ces quatre premiers paragraphes ont été omis par Port-Royal (eh. XXX 9 Petaiet 9wr la tnorQ, et la première phrase du cin* quième est ainsi modifiée et arrangée pour former le commencement de tout le chapitre : Quand novs sommes dans raffieliiMi A eauseilela moride q^aeUf^psrsonnspour qui no/us a»on» de V affection ou far guelQue autre malheur qui nous arrive , nous ne devons pas ehercherde la consolaiion dans nous-mêmes^ ni dans les hommes^ ni dans tout ce qui esê créé , matf wms Ia dswm9 çlmçh§r 4n Die%seull-
APPSNDICB N"» S. 311
dans les hommes, non pas dans tout ce qui est créé, mais dans DîeuTEt la raison en est que toutes les créatures ne sont pas la première cause des accidents que nous appelons maux, mais que la providence de Dieu en étant Tunique et véritable cause f l'arbitre et la souveraine ' , il est indubitable qu'il faut recourir directement à la source et remonter jusqu'à l'origine pour trouver un solide allégement Que si nous suivons ce précepte et que nous envisagions cet événement ', non pas comme un effet du hasard, non pas^ comme une nécessité fatale de la nature , non pas ^ comme le jouet des éléments et des parties qui composent l'homme, car Dieu n'a pas abandonné s^ eslus au caprice et au hasard^, mais comme une suite indispensable, inévitable, juste, sainte, utile au bien de l'Église et à l'exaltation du nom e^ de la grandeur de Dieu^, d'un arrest de sa providence conçu de toute éternité 7 pour être exécuté dans
* Mém. de Mlle. Périer a le iouverain, »
' P.-Royal : et que nous considérions cette mort qui nous afUiqe.
* P..R. : ni.
" P.'R. : au caprice du hasard,
* P.-R. omet ces mots : utile auhiende VÉqlise et à VexàUalion du noïa et de la grandeur de Dieu.
* P.-R. omet : conçu de iùvAe éternité^ et garde yiur être exé-
la plénitude de son temps ^ en telle année , en tel jour, en telle heure, en tel lieu, en telle manière '; et enfin tout ce qui est arrivé a été de tout temps présent* et préordonné en Dieu; si, dis-je, par un transport de grâce nous considérons cet acci* dent non pas dans lui-même et hors de Dieu, mais hors de lui-même et dans Fintime de la volonté de Dieu ^, dans la justice de son arrest, dans l'ordre de sa providence qui en est la véritable cause, sans quoi il ne fût pas arrivé, par qui seul ^ il est arrivé et de la manière dont il est arrivé , nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses secrets; nous révérerons^ la sainteté de ses arrests; nous bénirons la conduite de la Providence, et unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui et pour lui , la chose qu'il a voulu en nous et pour nous de toute éternité.
euiè dant la plénitude de son temps ^ membre de phrase qui ainsi isolé n*a plus de force.
* P.-R. omet fort mal à propos : en telle année ^ en tel jour, en telle heure^ en tel lieu^ en telle manière.
' Oratoire : presçu.
' P.-R. : et dans la volonté même de Dieu.
* P.-R. : seuUy rapportant ce mot à la providence, tandis qu*il faut le rapporter à Tordre de sa providence,
* P.-R. : nous vénérerons expression moins juste parce
qu'elle ne renferme pas au même degré l'idée de crainte jointe à celle de respect.
Considérons-la donc de la sorte et pratiquons cet enseignement que j'ay appris d'un grand homme dans le temps de notre plus grande affliction ' , qu'il n y a de consolation qu'en la vérité seule. Il est sans doute que Sénèque et Socrate n'ont rien de persuasifs en cette occasion. Ils ont été sons l'erreur qui a aveuglé tous les hommes dans le premier : ils ont tous pris la mort comme naturelle à l'homme, et tous les discours qu'ils ont fondés sur ce faux principe sont si futiles ^ qu'ils ne servent qu'à montrer par leur inutilité combien l'homme en général est foible , puisque les plus hautes productions des plus grands d'entre les hommes sont si basses et si puériles.
Il n'en est pas de même de J.-C; il n'en est pas ainsi des livres canoniques. La vérité y est découverte, et la consolation y est jointe aussi infailliblement qu'elle est infailliblement séparée de l'erreur, fjonsidérons donc la mort dans la vérité que le Saint-Esprit nous a apprise. Nous avons cet admirable avantage de connoître que véritablement et effectivement la mort est une peine du péché impo-
* P.-R. omet eansidéronS'la j jusqu'à il n%f a de consolaiian.
' P.-R. : n^oni rien qui nota puisse persuader et consoiler dans ces occasions.
' P.-R. : si vains e{ peu solides.
31b APPBNDIC£ N* 9.
sée à rhooime pour expier son crime, nécessaire à rhomme pour le purger du péché, qu'elle est la seule qui peut délivrer Tâme de la concupiscence des membres sans laquelle les saints ne vivent point en ce monde. Nous sçavons que la vie des chrétiens est un sacrifice continuel , qui ne peut être achevé que par la mort Nous sçavons que J.-C. entrant au monde s'est considéré et s'est offert à Dieu comme un holocauste et une véritable victime, que sa naissance» sa vie, sa mort, sa résurrection, son ascension, et sa présence dans l'eucharistie, et sa séance étemelle à la dextre ' n'est qu'un seul et unique sacrifice *. Nous sçavons que ce qui est arrivé en J.-C. doit arriver en tous ses membres*
Considérons donc la vie comme un sacrifice , et que les accidents de la vie ne fassent d'impression dans l'esprit des chrétiens qu'à proportion qu'ils interrompent ou qu'ils accomplissent ce sacrifice. N'appelions mal que ce qui rend la victime de Dieu la victime du diable ; mais appelions bien ce qui rend la victime du diable en Adam victime de Dieu, et sur cette règle examinons la nature de la mort.
Pour cette considération, il faut recourir à la personne de J.-C; car tout ce qui est dans les
* P.-tl. : à la droite de son père, ' P.-R. : ne «oiilqa'un seul.
APPBNDICB N*" S. 315
hommes est abominable '; et comme Dieu ne considère les hommes que par le médiateur J.-C, les hommes aussi ne devroient regarder ni les autres ni eux-mêmes que médiatement par J-^C. Car ^ si nous ne passons par ce milieu, nous ne trouvons en nous que de véritables malheurs, ou des plaisirs abominables ; mais si nous considérons toutes choses en J'.-C, nous trouverons toute consolation I toute satisfaction , toute édification.
Considérons donc la mort en J.-C, et non pas sans J.-C. Sans J.-C. elle est horrible, elle est détestable, et l'horreur de la nature; en J.-C. elle est tout autre : elle est aimable, sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en J.-C. jusqu'à la mort; et c'est pourquoi il a souffert et est mort pour sanctifier la mort et les souffrances , et que ^ , comme Dieu et comme homme, il a été tout ce qu'il y a de grand et tout ce qu'il y a d'abject, afin de sanctifier en soi toutes choses , osté ^ le péché , et pour être le modèle de toutes les conditions.
Pour considérer ce que c'est que la mort et la
* P.-R. omet : foui ce qui êst dans Us hommes est obomf noMe. Car eomme Dieu...
' P.-R. omet car 9 et fait de ce qui suit un paragraphe à part.
* P.-R. omet que.
* P.-R. : excepté le péché.
mort de J.-C., il faut voir quel rang elle tient dans son sacrifice continuel et sans interruption, et pour cela remarquer que, dans les sacrifices, la principale partie est la mort de l'hostie. L'oblation et la sanctification qui précèdent sont des dispositions; mais Taccomplissement est la mort, dans laquelle, par Tanéantissement de la vie , la créature rend à Dieu tout rhommage dont elle est capable , en s'anéantissant devant les yeux de sa majesté et en adorant sa souveraine existence, qui seule existe réellement '. Il est vrai qu'il y a une autre partie, après la mort de Thostie, sous laquelle sa mort est inutile; c'est l'acceptation que Dieu fait du sacrifice; c'est ce qui est dit dans l'Écriture : Et odoratus est Dominus suantatem *, et Dieu a odoré et reçu rôdeur du sacrifice ; c'est véritablement celle-là qui couronne l'oblation ; mais elle est plutôt une action de Dieu vers la créature que de la créature vers Dieu , et n'empêche pas que la dernière action de la créature ne soit la mort.
Toutes ces choses ont été accomplies en J.-C. En entrant au monde il s'est ofiert : Obtulit je-
' Pascal, qui citait probablement de mémoire, comme on foit en écrivant une lettre , ne cite pa3 toujours avec une parfeite rigueur, et jamais il ne marque l'endroit de TEcriture quil cite. P.-R. rétablit le texte vrai et en indique la place : odarem iuaiciiatii (Gen. viii, 31).
APPBNDICB n'* 2. 317
metipsumper Spiritum Sanctum. Ingrediens mundum dixit : hostiam noluisti , tune dixi : ecce venioj in capite^ etc. // s^est offert par le Saint-- Esprit. En entrant au monde il a dit : Seigneur, les sacrifices ne te sont point agréables^ mais tu m^a^ donné un corps. Lors fay dit , voici que je viens, pour faire, 6 Dieu! ta volonté; et ta loi est dans le milieu de mon cœur '• Voilà son oblation : la saDCtification a été immédiate de son oblatîon *. Ce sacrifice a duré toute sa vie , et a été accomply par sa mort. // a fallu qu'il ait passé par les souffrances pour entrer en sa gloire, et quoiqu'il fut fib de Dieu, il a fallu qu'il ait ap^ pris r obéissance. Mais au jour de sa chair ajant crié as^ec grands cris à celui qui le pouvoit saU" wr de la mort, il a été exaucé pour sa révérence^. Et Dieu l'a ressuscité, et envoyé sa gloire, figurée autrefois par le feu du ciel qui tomboit sur les victimes, pour brusier et consumer son corps et le
* P.-R. achère les dtatioiis et change la traduction naïve et TÎgoareuse de Pascal : vous, au lieu de %u : Me toici;je viens pour faire^ mon Dieu^ voire volonté.», etc.
' P.-R. : a suivi immédiatement son Mation.
' P.-R. marque les endroits de rÉcriture et change la traduction : ayant offert avec un (frand cri et avec larmes ses prières et ses supplications à celui qui le pouvoit tirer de la morl^ il a Hé exaucé selon son humJbU respect pour son père. Remarquons que c'est la traduction de Sacy que ces Messieurs ont substituée ordinairement à celle de Pascal.
faire vivre spirituel ! de la vie de la gloire. C'est ce que T.-C. a obtenu, et qui a été accompli par sa résurrection.
Ainsi ce sacrifice étant parfait par la mort de J.*C.y et consommé mesme en son corps par sa résurrection où l'image de la chair du péché a été absorbée par sa gloire ; J.-C. avoit tout achevé de sa part : il restoit ^ que le sacrifice fut accepté de Dieu, que, comme la fumée s'élevoit etportoit Todeur au trosne de Dieu, aussi J.-C. fût en cet état d'immolation parfaite, offert, porté et receu au throne de Diea même ; et c'est ce qui a été accompli en l'ascension , en laquelle il est monté et par sa propice force et par la force de son Saint-Esprit qui Tenvironnoit de toutes parts ; il a été enlevé, comme la fumée des victimes, figure de J.-C. ^, étoit portée en haut par Tair qui la soutenoit, figure du Saint-Esprit ^ ; et les actes des apostres nous marquent expressément qu'il fîit reçu au ciel, pour nous assurer que ce saint sacrifice acconpli en terre a été acceptal^le à Dieu, receu dans le sein
■ P.-R. omet ^iWftiel.
' P.-R. : et il ne retMt plus sinon que,
» P.-R. : qtA est la fgure de J.-C.
* P.-R. : qui ési la figure du S.-£. Ces deux gut, inutiles en eux-mêmes, ajoutés à celui de la phrase intermédiaire : parlé e» haut par Vair qvi la soutenoit , composent une phrase entièi^ très-peu harmonieuse:
de Dieu où il brusle de la gloire dans les siècles des siècles '.
Voilà l*état des choses èri notre souverain Seigneur : considérons-les en nous maintenant. Dès le moment * que nous entrons dans Téglise, qui est le monde des fidèles et particulièrement des élus, où J.-C. entra dès le moment de son incarnation, par un privilège spécial ^ au fils unique de Dieu, nous sommes offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se continue par la vie et s'accomplit à la mort, dans laquelle T&me quittant véritablement tous les vices et Tamour de la terre, dont la contagion Finfecte toujours durant cette vie, elle achève son immolation et est receue dans le sein de Dieu.
Ne nous affligeons donc pas ^ comme les payens qui n'ont point d'espérance. Nous n'avons pas perdu mon père ^ au moment de sa mort : nous l'avons perdu, pour ainsi dire, dès qu'il entra dans l'église par le baptême. Dès lors il étoit à Dieu;
< P.-R. : gué ee saint sacrifiée aeeomfU en ierre a éU accompli et reeeu dans le sein de Dieu.
' Pour éviter cette répétition : dès le moment que nous entrons dans VEglise et dis U moment d^ sm inranulHcm , P.-R. met lorsque fiottf eniroiu...
' P.-R. : parOeulieraufils,
* P.-R. : ne mms af pigeons donc pas de la mort des fidHes.,. Dans tout ee qui suit P.-R. applique aux fidèles en général tout ee qui dans Pascal se rapporte particulièrement à son père.
* P.-R. : nous ne les avons pas perdus.
sa vie étoit vouée à Dieu; ses actions ne regardoient le monde que pour Dieu ; dans sa mort il s'est totalement détaché de ses péchés, et c'est en ce moment qu'il a été receu de Dieu et que son sacrifice a receu son accomplissement et son couronnement. Il a donc fait ce qu'il avoit voué, il a achevé l'œuvre que Dieu luy avoit donnée à faire, il a accompli la seule chose pour laquelle il étoit créé. La volonté de Dieu est accomplie en luy et sa volonté est absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare donc pas ce que Dieu a uny , et étouffons ou modérons par l'intelligence de la vérité les sentiments de la nature corrompue et déçue, qui n'a que des fausses images, et qui trouble par ses illusions la sainteté des sentiments que la vérité et l'Évangile ' nous doit donner.
Ne considérons donc plus la mort comme des payens, mais comme des chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance, comme saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse le figure * de la sorte, mais comme le temple inviolable et éternel du Saint-Esprit , comme la foi l'apprend. Car
• P.-R. : la vMté de VÉvangOe.
* Bossnt : nous le représente.
APPENMCE ir i. 321
nous sçavons que les corps des saints sont habités par le Saint-Esprit jusqu'à la résurrection, qui se fera par la vertu de cet esprit qui réside en eux pour cet effet. ' C'est pour cette raison que nous honorons les reliques des morts ; et c'est sur ce vrai principe que l'on donnoit autrefois l'Eucharistie dans la bouche des morts, parce que, comme on sçavoit qu'ils étoient le temple du Sain t- Esprit, on croyoit qu'ils méritoient d'être aussi unis à ce saint sacrement. Mais l'Église a changé cette coutume , non pas pour ce que * ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison que l'Eucharistie étant le pain de vie et des vivants, il ne doit pas être donné aux morts.
Ne considérons plus un homme ^ comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère 4, mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus son âme comme périe et réduite au néant , mais comme vivifiée et unie au souverain vivant, et corrigeons ainsi, par l'at-
* Mémoires de mademoiselie Perrier, et P.-R. : pour cet effet.
Ceit le sentiment des pères, Cest pour cette r Addition
inutile.
* P.-R. : non pai qu'eUe croie que ces corps...
* P.-R. : ne considèrom plus les fidèles qui sont morts en la grâce de Dieu comme ayant cessé de vivre,
* Pour : quelqite chose que la nature suggère. Faute d'entendre cette location, P.-R. a mis : quoique la nature le suggère.
tention à ces vérités , ces sentiments d'erreur qui sont si empreints en nous mesmes, et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme.
Pour dompter plus fortement cette horreur, il £aiut en bien comprendre l'origine ; et pour vous le toucher en peu de mots, je suis obligé de vous dire en général quelle est la source de tous les vices et de tous les péchés. C'est ce que j'ai appris de deux très*grands et très-savants personnages. La vérité qui ouvre ce mystère est que ' Dieu a créé l'homme avec deux amours, l'un pour Dieu, l'autre pour soi-même, mais avec cette loy que l'amour pour Dieu seroit infini, c'est-à-dire sans aucune autre fin que Dieu même, et que l'amour pour soi-même seroit fini et rapportant ^ à Dieu.
L'homme en cet état non-seulement s'aimoit sans péché, mais ne pouvoit pas ne point s'aimer sans péché.
Depuis, le péché étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours; et l'amour pour soimême étant resté seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amour-propre s'est étendu et débordé dans le vuide que l'amour de
' P.-R. omet tout le commeDcement de oe paraiçraphe, depais pour dompter, jusqu'à Dieu a créé Vhomme.
* Bossut avertit qu'il faut ici aotts-eotendM u. Eaiendez : ayant rapport à Dieu.
APPBN0IGB BT S. 323
Dieu a quitté ' ; et ainsi il s'est aimé seul et toutes choses pour soi, c'est-à-dire infiniment.
Voilà l'origine de l'amour-propre. Il étoit naturel à Adam et juste à son innocence; mais il çst devenu criminel et immodéré en suitte de son péché.
Voilà la source de cet amour et la cause de sa défectuosité et de son excès. Il en est de même du désir de dominer, de la paresse et des autres ^ : l'application en est aisée. Venons à notre seul sujet 3. L'horreur de la mort étoit naturelle ^ à Adam innocent, parce que sa vie étant très-agréable ^ Dieu , elle devoit être agréable à l'homme ; et ta, mort étoit horrible lorsqu'elle finissoit une vie conforme à la volonté de Dieu. Depuis , l'homme ayant péché, sa vie est devenue corrompue , son corps et son âme ennemis l'un de l'autre, et tous deux de Dieu. Cet horriblç changement ^ ayant infecté une si sainte vie, l'amour de la vie est néan-
* Bossut a pris je ne sais où a laissé,
* Bossut a ajouté: et des autres vices.
* P.-R. : Vapplication en est aisée à faire au svjet de l'horreur que nous atons de la mort. Cette horreur éloil,.,
* P.-R. : « étoit naturelle et juste dans Adam innocent. - Il n'est pas encore ici question de ce qu'il y a de juste ou d'injuste, mais de ce qu'il y a de naturel , d'agréable ou d'horrible dans la mort.
* P.-R. omet fcorritte.
S2i APPBNDICB N*" 3.
moins demeuré, et Thorreur de la mort étant restée pareille % ce qui était juste en Adam est injuste et criminel ' en nous.
Voilà l'origine de Thorreur de la mort et la cause de sa défectuosité : éclairons donc l'erreur de la nature par la lumière de la foi.
L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est en l'état d'innocence ; la mort à la vérité est horrible, mais c'est quand elle finit une vie toute pure ^. Il étoit juste de la haïr quand elle séparoit une âme sainte d'un corps saint; mais il est juste de l'aimer quand elle sépare une âme sainte d'un corps impur. Il étoit juste de la fuir quand elle rompoit la paix entre l'âme et le corps, mais non pas quand elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin, quand elle affligeoit un corps innocent, quand elle ostoit au corps la liberté d'honorer Dieu, quand elle séparoit de l'âme un corps soumis et coopé-
* Les manuscrits et rédition de 1669 donnent pareti/«. Bossut a mis : Ja méme^ que les éditions subséquentes ont reproduit.
* P.-R. omet crimineL
' P.-R. a très-mal à propos changé cette phrase : « L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est dans Tétat d'innocence, parce gti'eUe n'eût pu entrer dans le paradis qu'en fitiistani une tne toute pure. » Est-ce la mort qui n'eût pu entrer dans le paradis? cela n'a pas de sens. On ne comprend pas ce qu*a voulu dire id l'édition de 1669, et que toutes les éditions subséquentes aient reproduit cette phrase.
APPENOICB ff %. 325
rateur à ses volontés , quand elle finissoit ' tous les biens dont l'homme est capable , il étoit juste de l'abhorrer ; mais quand elle finit une vie impntey quand elle oste au corps la liberté de pécher, quand elle délivre lame d'un rebelle trèspuissant et contredisant tous les motifs de son salut, il est très-injuste d'en conserver les mêmes sentiments.
Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie y puisque nous l'avons receu de Dieu, mais que ce soit pour la même vie pour laquelle Dieu nous l'a donné et non pas pour un objet contraire.
Et en consentant à l'amour (|u' Adam avoit pour sa vie innocente et que J.-C. même a eue pour la sienne 9 portons-nous à haïr une vie contraire à celle que J.-C. a aimée et à n'appréhender que la mort que J.-C. a appréhendée^ qui arrive à un corps agréable à Dieu, mais non pas à craindre une mort contraire ^ qui , punissant un corps coupable et purgeant un corps vicieux , nous doit donner des sentiments tout contraires , si nous avons un peu de foi y d'espérance et de charité.
* P.-R . : « quand eJle n'eût pu arriver qu'en séparant. . . quand elle eût rempli... quand elle eût affligé... quand ^\eeûi ôté... quand elle eût séparé... eût jQni...
* P.-R. omet eonlrairey qui est indispensable.
C'est un grand principe ' du christianisme que tout ce qui est arrivé à J.-C. doit se passer et dans rame et dans le corps de chaque chrétien; que comme J.-C. a souffert durant sa vie mortelle, est mort à cette vie mortelle*, est ressuscité d'une nouvelle vie, est monté au ciel et sied à la droite du père; ainsi le corps et l'âme doivent souffrir, mourir, ressusciter, monter au ciel et seoir à la dextre ^. Toutes ces choses s'accomplissent en l'àrtie durant cette vie, niais non pas dans le corps.
L'âme soufFre et meurt au péché dans la pénitence et dans le baptême ; l'âme ressuscite à une nouvelle vie dans le même 'baptême 4; l'âme quitte la terre et monte au ciel à l'heure de la mort et sied à la droite au temps où Dieu l'ordonne ^.
Aucune de ces choses n'arrive dans le corps
' P.-R : c*e8t un des grands principes du christiaDisme.
* P.-R. omet ces mots : est mort à cette vie morteHe. Bossât les a rétablis, ainsi que les éditions qui sont venues après.
* P.-R. Toutes les éditions omettent et seoir à la dextre,
* P.-R. : dans ces sacrements. Et enfin Fârae.
" P.-R. et toutes les éditions d'après celle de 1669 : « moitié au ciel en menant une vie céleste^ ce qui fait dire à saint Paul : Conversatio nostra in cœtis est. Phil. HT, 20.» Pascal n*a pas cité saint Paul, et on ne peut pas dire que Pâme monte au ciel en menant une vie céleste ; il aurait fallu dire qu*elle monte au ciel et y mène une vie céleste.
APPBNmcB ir s. 327
durant cette vie, mais mesmes choses s'y passent ensuite. Car à la mort le corps meurt à sa vie mortelle; au jugement il ressuscitera * à une nouvelle vie; après le jugement il montera au ciel et seoira à la droite *.
Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à rame, mais en différents temps; et les changements du corps n'arrivent que quand ceux de Tâme sont accomplis, c'est-à-dire à l'heure ^ de la mort; de sorte que la mort est le couronnement de la béatitude de l'àme et le commencement de la béatitude du corps.
Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur le salut des saints; et saint Augustin nous apprend sur ce sujet que Dieu en a disposé de la sorte, de peur que si le corps de l'homme fut mort et ressuscité pour jamais dans le baptême , on ne fut entré dans l'obéissance de l'Évangile que par l'amour de la vie, au lieu que la grandeur de la foi éclate bien davantage lorsque l'on tend à l'immortalité par les ombres de la mort.
Voilà certainement quelle est notre créance et la foi que nous professons, et je crois qu'en voilà plus qu'il n'en faut pour aider vos consolations
' P.-R. : reisuscite.
* P. -R. : il montera au ciel et y demeurera èterneHement.
* P.-R. : aprésXai mort.
APPENDICE ir 2.
par mes petits efforts. Je n'entreprendrois pas de vous porter ce secours de mon propre; mais comme ce ne sont que des répétitions de ce que j'ay appris, je le fais avec assurance , en priant Dieu de bénir ces semences et de leur donner l'accroissement ; car, sans lui^ nous ne pouvons rien faire ^ et ses plus saintes parolles ne prennent point en nous , comme il Ta dit lui-même ^
Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment : le coup est trop sensible; il seroit même insupportable sans un secours surnaturel ^. Il n'est donc pas juste que nous soyons sans douleur^, comme les anges, qui n'ont aucun sentiment de la nature; mais il n'est pas juste aussi que nous soyons sans consolation^ comme des païens, qui n'ont aucun sentiment de la grâce ; mais il est juste que nous soyons affligés et consolés, comme chrétiens, et que la consolation de la grâce l'emporte par-dessus les sentiments de la nature; que nous disions, comme les apostres : Nous sommes perse-
' Tout ce paragraphe est omis dans P.-R. et dans toutes les éditions.
* Cette première phrase est omise dans les éditions.
* P.-R. : il n*est pas juste que nous soyons sans ressentiment et sans douleur dans les afIlicUons et ht aceideni» fâcheux gui iioii^ arrivent comme... Cette phrase languissante avec ses répétitions symétriques n*est assurément pas de Pascal-
APP£NJ>iGB M"» 1. da$
eûtes et nous bénissons'; afin que la grâce soit non-seulement en nous, mais victorieuse en nous ; qu'ainsi, en sanctifiant le nom de notre père, sa volonté soit faite la nôtre, que sa grâce règne et domine sur la nature, et que nos afflictions soient comme la matière d'un sacrifice que sa grâce consomme et anéantisse pour la gloire de Dieu^ et que ces sacrifices particuliers honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus- Christ.
Ainsi, nous tirerons avantage de nos propres imperfections, puisqu'elles serviront de matière à cet holocauste; car c'est le but des vrais chrétiens de profiter de leurs propres imperfections , parce que tout coopère en bien pour les élus.
Et si nous y prenons garde de près, nous trouverons de grands avantages pour notre édification , en considérant la chose dans la vérité, comme nous Tavons dit tantost^. Car, puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'image de celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce principe qu'en cette rencontre nous avons tous les
* P.-R. omet ces mots : que nous disions, comme les apostres, nous sommes persécutés et nous bénissons.
* P.-R. omet : comme nous l'avons dit tantôt.
S90 APPBNDIGB ir 9«
sujets possibles de bien espérer de son salut ', il est certain que, si nous ne pouvons arrêter le cours du déplaisir', nous en devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps est si terrible qu'elle nous cause de tels mouvements, celle de lame nous en devroit bien causer de plus inconsolables. Dieu nous a envoyé la première ; Dieu a détourné la seconde^. Considérons donc la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux , et que Texcès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joye.
Il n'y a rien qui la puisse modérer, sinon la crainte qu'il ^ ne languisse pour quelque temps dans les peines qui sont destinées à purger le reste des péchés de cette vie; et c'est pour fléchir la colère de Dieu sur luy ^ que nous devons soigneusement nous employer.
La prière et les sacrifices sont un souverain remède à ses peines; mais j*ai appris d'un saint
* P.-R. : 8ur ce principe que iioii« avons ««jet d^eipènr du sahU de ceux dani nous pleurons la mort.,,
* P.-R. : Le cours de notre tristesse et de noire déplaisir,
* P.-R. : Dieu a envoyé la première à ceux que nous regrettons ; wnu espérons qu'il a détourné la seconde. Bossut et toutes les éditions subséquentes : mais nous espérons.
* P.-R. : que leurs dtnes ne languissent.
* P.-R : sur eux.
homme^ dans notre affliction ', qu'une des plus solides et plus utiles charités envers les morts^ est de faire les choses qu'ils nous ordonneroient s'ils étoient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu'ils nous ont donnés, et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent.
Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous; et comme les hérésiarques sont punis en l'autre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs, dans lesquels leur venin vit encore, ainsi les morts sont récompensés, outre leurs propres mérites , pour ceux auxquels ils ont donné suitte par leurs conseils et par leur exemple.
Faisons-le donc revivre devant Dieu en nous de tout notre pouvoir, et consolons-nous en l'union de nos cœurs dans lesquels il me semble qu'il vit encore, et que notre réunion nous rende en quelque sorte sa présence, comme J.-C. se rend présent en l'assemblée de ses fidèles ^.
Je prie Dieu de former et maintenir en nous ces sentiments, et de continuer ceux qu'il me semble
' Ce saint homme est peut-être M. de Singlin. Le commencement de cette phrase est supprimé dans P. R. * Paragraphe entièrement supprimé.
qu'il me donne d'avoir pour vous et pour ma sœur plus de tendresse que jamais; car il me semble que l'amour que nous avions pour mon père ne doit pas être perdu pour nous, et que nous en devons faire une refîision sur nous-mêmes, et que nous devons principalement hériter de l'af* fection qu'il nous portoit, pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible '.
Je prie Dieu de nous fortifier dans ces résolutions; et sur cette espérance, je vous conjure d'à* gréer que je vous donne un avis que vous prendriez bien sans moi , mais je ne laisserai pas de le faire : c'est qu'après avoir trouvé des sujets de consolation pour sa personne, nous n'en venions pas à manquer pour la nôtre par les prévoyances des besoins et des utilités que nous aurions de sa présence^.
C'est moi qui y suis le plus intéressé : si je l'eusse perdu il y a six ans, je me serois perdu; et quoique je croye en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sçai qu'il m'auroit été encore nécessaire dix ans et utile toute ma vie ^.
Mais nous devons espérer que Dieu l'ayant ordonné en tel temps^ en tel lieu, en telle manière,
' Tout ce beau paragraphe est également supprimé.
* Paragraphe également supprimé.
* Paragraphe également supprimé.
APPENDICE IT i. 333
Sans doute c'est le plus expédient pour sa gloire et pour notre salut. Quelque étrange que cela paroisse, je croy qu'on en doit estimer de la sorte en tous les événements 9 et que, quelque sinistres qu'ils nous paroissent, nous devons espérer que Dieu en tirera la source de notre joye si nous lui en remettons la conduite '.
Nous connoissons des personnes de condition qui ont appréhendé des morts domestiques que Dieu a peut-être détournées à leur prière, qui * ont été cause ou occasion de tant de misère, qu'il seroit à souhaiter qu'ils n'eussent pas été exaucés^.
^Ij' homme est assurément trop infirme pour pouvoir juger sainement de la suitte des choses futures. Espérons donc en Dieu, et ne nous fatiguons pas pour des prévoyances indiscrètes et téméraires. Remettons-nous à Dieu pour la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas dominant en nous.
Saint Augustin nous apprend qu'il y a dans chaque homme un serpent , une Eve et un Adam : le serpent sont les sens et notre nature , l'Eve est
* Paragraphe également supprimé.
> Ellipse très-forte, mais très-claire, pour dire : morts détournées qui ont été cause...
* Paragraphe également supprimé.
* Ici recommence l'édition de 1669.
33i APPBN0ICB N° S.
la partie concupiscible, et rAdam est la raison. I^i nature nous tente continuellement; l'appétit concupiscible désire souvent; mais le péché n'est pas achevé si la raison ne consent.
Laissons donc agir ce serpent et cette Eve, si nous ne pouvons l'empêcher ; mais prions Dieu que la grâce fortifie tellement notre Adam qu'il demeure victorieux , et que J.-C. en soit vainqueur, et qu'il règne éternellement en nous. Amen^.