‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 17 sur 37 · DISPROPORTION DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DISPROPORTION DE L'HOMME

Voilà où nous mènent les connoissauces naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de vérité dans rhomnie; si elles le sont^ il y trouve un grand sujet d'humiliation, forcé à s*abaisser d'une ou d'autra manière; et, puisqu'il ne peut subsister sans les croire, je souhaite, avant que d*entrer dans de plus grandes recherches de la nature, qu'il la considère une fois sérieusement et à loisir, qu'il se regarde aussi soimême et juge s'il a quelque proportion avec elle par la comparaison qu'il fera de ces deux objets, (Cet alinéa est barré dans le Msc)

Que l'homme contemple donc la nature entière daus sa haute et pleine majesté; qu'U éloigne sa vue des objets bas qui renvironnent; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer Ttuiivers; que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit , et qu'U s étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point trèsdélicat à l'égard de celui que les astres qui roulenl dans le firmament embrassent Mais si notre vue

ÉDITIONS

(Port-Royal, ch. xxii. Connoissance générale de l'homme.)

La première chose qui s^offreàVhomme quand Use regarde^ 6 est son corps ^ c'est-à-dire une cer^ taine portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qui elle est^ il faut qui il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.

Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent; qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il considère cette éclatante lumière^ mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point trèsdélicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue

s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout le monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein ' de la nature. Nulle idée n'en approche ; nous avons beau enfler nos conceptions au delli des espaces imaginables ^ nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses : c'est luie sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l'homme étant revenu à soi , considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature^, et que, de ce petit cachot où il se trouve logé (j'entends l'univers) , il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

* Pascal avait mis d'abord : dans l'amplitude et immensité de la nature.

* Pascal avait mis d'abord : « Dans Timmense étendue des choses. » Ce petit morceau est plein de ratures, et porte la trace d'un grand travail.

APP£NDfCE H^ I. 270

ÉDmONîÇ.

S «irréte là ^ que rimagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu un trait imperceptible dans Tample sein de la nature; nuHe idée n approche de V étendue de ses espaces; nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que (les atomes au prix de la réalité des choses : c'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibli^s de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce que lui pajK)itia ce petit cachot où il se trouve logé , cest-à-dire ce monde visible , il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix.

Qu'e^trOB qu'un homme dans Tinfini ? Mais pour lui préseïjter un autre prodige aussi étonnant , qu'il recherche dans ce qu'il connoît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites; des jambes avf?c des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines^ des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses ' , il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours : il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature : je veux lui faire voir làdedans un abîme nouveau ^; je lui veux peindre non*seulement lunive^s visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature dans l'enceinte de ce raccourci d'atome ; qu'il y voye une infinité d'univers^, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux;

* Il y avait d^abord * ces gouttes.

* D*abord : un abîme de grandeur,

* D'abord : de mondes.

APPBNUICB N"" I. 281

ÉDITIONS

Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Qui le peut comprendre ? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant , qu'il recherche dans ce qu'il connoît les choses les plus délicates. Qu'un cîron, par exemple j lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures , des veines dans ces jambes , du sang dans ces veines , des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses , il épuise ses forces et ses conceptions; et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours : il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau ; je veux lui peindre non-seulement l'univers visible , mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature dans Tenceinte de cet atome imperceptible; qu'il y voye une infinité de mondes , dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre

APPENDICE m" I.

enfifi des cirons^ dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné , et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos'.

(Les pages 349 ^^ ^^^ ^" blanc. P. 35 1. — ) Qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue : car, qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers , imperceptible iui-méme dans le sein du tout, soit à présent un colosse , un monde , ou plutôt un tout à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi-même, et se considérant soutenu, dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration , il sera plus disposé k les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

' Il y avait d'abord : enfin des cirons, et dans ces cirons une infinité d'univers semblables à ceux qu'il vient d'atteindre, et toujours des profondeurs pareilles sans fin et sans repos.

APPENDICE ff* f.

ÉDITIONS

des animiiux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné , trouvant encore dans les autres la même chose , sans fin et sans repos.

Qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue : car, qui n'admirera que notre corps, qui tantôt nétoit pas perceptible dans l'univei^s, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit maintenant un colosse, un monde, ou plutôt un tout à l'égard de la dernière petitesse où Ton ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte , s'effrayera sans doute de se voir comme suspendu, dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné; il tremblera dans la vue de ces merveilles , et je crois que , sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

IIA5USCUT AdOGmAFHE D9L PASCAL, P. S47-361.

Carenfin, qa'es^ce que Ilioiiiiiie dans la nature? Un néani à l'égard de Finfini , un tout i l'égard du néant, un u^x^...^. ^m^;^*^ ..c.. ^« i^^i, iai..^«iiiiëtit ékiîgtié de cam prend ne les extrêmes, la 6q des choses et leur principe sont pour lui invinciblement caché* dans un secret impénétrable; également incapable de voir le néant d'où il est tiré et Tinfint où il est engloutie

Que ferait- il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses^ dans un désespoir étemel * de connoitre ni leur principe^ ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'inBni, Qui sui> ra ces étounantes démarches? L'auteur de ces meni'eilles les comprend : tout autre ne le peut &ire.

Manque d^avolr contemplé ces inGnis, les

* D'abord : ^ Le néant d'où tout est tiié et Fînfiaî ou Nmr mA. poyssé* -

* D*ât>ord : sans espérance*

APPBNDIGB N** I. 385

ÉDITIONS

Car enfin , qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout; // est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être ri est pas moins distant du néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti. .

Son intelligence tient , dans l'ordre des choses intelligibles , le même rang que son corps dans l'étendue de la nature (cette phrase ne vient dans le Msc. que 3 pages plus bas) ; et tout ce qiieïle peut faire est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir étemel d^en connoître ni le principe , ni la fin. Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches? L'auteur de ces merveilles les comprend : nul autre ne le peut faire.

(Ici , grande lacune dans l'édition de Port-Royal. C'est Desmolets qui a publié le passage suivant :)

Manque d'avoir contemplé ces infinis, les

986 APPERDIGfi ir 4.

hommes âê sont portés témérairement à la recherche de la nature , comme s'ils avoient quelque proportion avec elle.

C'est une chose étrange qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses , et de là arriver jusqu'à connoître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet ; car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.

Quand on est instruit, on comprend que la nature, ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses , elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches ; car, qui doute que la géométrie, par exemple , a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elle sera aussi infinie dans la multitude et la délicatesse de leurs principes; car, qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes , et qu'ils sont appuyés sur d'autres qui, en ayant d'autres pour appui, ne souffrent jamais de derniers?

APPBNDICB BT f. 387

ÉDraoNS.

hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque proportion avec elle '.

^ C'est une chose étrange qu'ils aient voulu comprendre les principes des choses et arriver jusqu'à connoitre tout, par une présomption aussi infinie que leur objet ^. Or il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.

^ Quand on est instruit, on comprend que la nature, ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de cette double infinité. C'est ainsi que nous croyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches. (Lacune dans Desmolets, jusqu'à : « On voit d'une première vue que l'auteur.. » La fin du présent alinéa a été donnée par Condorcet, iv, 6.) Car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elle sera aussi infimie dans la

* Cet alinéa n'a pas été reproduit par Bossut. ^'Bossut, supplément, n^ 8.

' Bossut, et d'après lui la plupart des éditeurs suppriment cette ligne : « par une présomption aussi infinie que leur objet. »

* Bossut, !'• part, vi, 24.

MAmiSGRIT AUTOGRAPHE DE PASCAL, P. 347-361.

Mais nous faisons ' des derniers qui paroissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles y où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n'aperçoivent plus rien quoique divisible infiniment et par sa nature.

De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible; et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connoitre toutes choses; je vais parler de tout, disoit Démocrite *.

(Les pages 353 et 354 «n blanc. P. 355. Titre répété : Disproportion de l'homme.)

' Peut-être Pascal avait-il voulu mettre à V égard des d.?

* Pascal avait d*abord mis ici Talinéa suivant qu'il a barré : « Mais outre que c*est peu d*en parler simplement, sans prouver et connottre, il est néanmoins impossible de le faire, la multitude infinie des choses nous étant si cachée que tout ce que nous pouvons exprimer par paroles ou par pensées n'en est qu'un trait indivisible. D'où il parott combien est sot , vain et ignorant ce titre de quelques livres : De omne êcibili. » — Le petit alinéa suivant, quoique reproduit par les éditions, est également barré dans le manuscrit.

APPBNDICB R* I. 289

ÉDITIONS

multitude et la délicatesse de leurs principes ; car, qui De voit que ceux qu on propose pour les derniers ne se soutiennent p^s d'eux-mêmes, et qu^ils sont appuyés sur d'autres qui, en ayant d'autres pour appui, ne souffrit jamais de derniers?

On voit d'une première vue que l'arithmétique seule fournit des principes sans nombre, et chaque science de même. (Barré dans le msc.)

Mais l'infinité en petitesse est bien moins visible; les philosophes on,t bien plutôt prétendu d'y arriver, et c'est là où tous ont achoppé ' ; c'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : des -principes des choses j des principes de la philoso-^ phiey et autres semblables, aussi fastueux en effet quoique moins en apparence que cet autre qui crève les yeux : de omni scibili.

On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement. Mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder. Et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout; il la faut infi-

* D'abord : se tont appligiiés avec le succès qu'an peut voir. Corrigé : « qu^on sait »

ÉDITIONS

{DesmoL L l.)

On voit d'une première vue que Tarithmétique fournit des principes sans nombre; chaque science de même.

' L'infinité en petitesse est bien moins visible : . les philosophes ont prétendu d'y arriver, et c'est là où tous ont échoué ^, C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : Des principes des choses. Des principes de la philosophiey et autres semblables aussi fastueux en effet, quoique moins ^ en apparence, que cet autre qui crève les yeux : De omni scibili.

(P.-R.,ch. XXXI. Pensées diverses 4.) On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement. Mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder. Et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut infi-

* Boss. :Afat«sirinf...

* Boss. : e^ppé.

' Boss. : non.

^ Boss. 1, p. VI, 26.

BIAmiSCRIT AUTOGRAPHE DE PASCAL, P. 847-361.

nie pour ' l'un et lautre, et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourroit aussi arriver jusqu'à connoître Tinfini. L'un dépend de l'autre et l'un conduit à l'autre. Ces extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu et en Dieu seulement.

Connoissons donc notre jportée; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout; ce que nous avons d'être nous dérobe la connoissance des premiers principes qui naissent ^ du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.

Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature, borné en tous genres.

Cet état, qui tient le milieu entre deux extrêmes, se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit ^ ; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de longueur et trop de brièveté du dis-

* D'abord : en.

* D'abord : sùrimiy pois vimnenty enfin naistent

* D'abord : ciseureit

ÉDITIONS

nie dans l'un et dans Tautre : et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses , pourroit aussi arriver jusqu'à connoitre l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu et en Dieu seulement.

(Cette phrase a été réunie dans P.-R. à un alinéa ci-dessus.)

(P.-R., suite du chap. xxii.)

Cet état, qui tient le milieu entre les extrêmes, se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière nous éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et trop de brièveté

2% APPENDICE N" i.

cours l'obscurcit; trop de vérité nous étonne. J'en sais qui ne peuvent comprendre que , qui de zéro ôte quatre, reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode; trop de consonnances déplaisent dans la musique, et trop de bienfaits irritent ' ; nous voulons avoir de quoi surpasser la dette \ Bénéficia eousque certa sunt dunt videntur exsohi posse ; ubi nuUtum anteverterint , pro gratta odium redditur.

Nous ne sentons ni l'extrême chaud , ni l'extrême froid ; les qualités excessives nous sont ennemies et non pas sensibles ; nous ne les sentons plus, nous les souffrons ^. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêche ^ l'esprit, trop et trop peu d'instruction. Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étoient point ^, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent ou nous à elles.

Voilà notre état véritable ; c'est ce qui nous

' D'abord : no/us rendent ingrafs.

* Effacé : si elle nous passe^ elle blesse,

* D'abord : nous les souffrons^ nous ne les sentons pas.

* D'abord : gâte.

* D'abord : p. ïionsinsen$ibUs.

APPKNblCB N^ f. 295

ÉDraOKS.

obscurcissent un discours , trpp de plaisir incommode, trop de consonnances déplaisent.

Nous ne sentons ni IVxtréme chaud ni Textréme froid. Les qualités excessives nous sont ennemief et non pas sensibles . Nous ne les sentons plus^ nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent T esprit ; trop et trop peu de nourriture tr€>uhlent ses- actions ; trop et trop peu d'instnîCtion Vabétissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient pas^ et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent on nous à elles.

Voilà notre état véritable, CVst ce qui resserre

rend incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons ' sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants , poussées d'un bout vers l'autre. (P. 356). Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte, et si nous le suivons il échappe à nos prises, il glisse, et fuit d'une fuite éternelle *. Rien ne s'arrête pour nous ; c est l'état qui nous est naturel et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et. une dernière base constante poury^ édifier une tour qui s'élève à l'infitii; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté; notre raison est toujours déçue par Tinconstance 4 des apparences; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient.

* D'abord : nous sommes,

* Phrase raturée et travaillée.

* D'abord : sur quoi ttous puissions édifier.

* D'abord : ies promesses.

APPENDICE »«> i. 297

ÉDITIONS

nos çonnoissances en de certaines homes que nous ' ne passons pa^^ incapables de savoir tout et d'ignorer tout absolument. Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre r ignorance et la connoissance ; et si nous pensons aller plus avant, notre objet branle et échappe à nos prises : il se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne le peut arrêter. C'est notre condi^ tion naturelle, et toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d approfondir touty et d'édifier une tour qui s'élèveyWja a l'infini. Mais tout notre édifice craque , et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

(Les 4 paragraphes suivants ont été publiés pour la première fois par Condorcet : iv, 6 '.}

Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté : notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences. Rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient.

Bois. l,p. vi,24.

MAmiSCRIT AUTOGRAPHE DE PASCAL, P. S47-371.

Cela étant bien compris, je crois qu'on se tien-> dra en repos , chacun dans l'état où la nature Fa placé.

Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes , qu'importe qu'un rien ait un peu plus d'intelligence des choses? s'il en a, il les prend un peu de plus haut N'est-il pas toujours infiniment éloigné du, bout? et la durée de notre vie n'est-elle pas également et infiniment éloignée de l'éternité, pour durer dix ans davantage?

Dans la vue de ces infinis tous les finis sont égaux, et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur l'un que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.

Si l'homme s'étudioit le premier, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à connoître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et

APPENDICE N** f. 299

ÉDITIONS

Cela étant bien compris je croîs qu'on s^en tiendra au repos, chacun dans Fétat où la nature Ta placé.

Ce milieu qui nous est échu, étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que F homme ait un peu plus d'intelligence des choses ? S'il en a, il les prend (Tun peu plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné des extrêmes ? Et la durée de notre plus longue vie n est-elle pas infiniment éloignée de l'éternité ?

Dans la vue de ces infinis , tous les finis sont égaux ; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur l'un que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.

(P.-R., ch. XXXI, Pensées disperses ').

Si l'homme commençoit par ^étudier luimjême^ il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-ilyaere qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à connoitre au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont

' B068. l,p. VI, 26.

300 APPBNDICB N"" «.

un tel enchaînement Tune avec l'autre que je crois impossible de connoître Tune sans l'autre et sans le tout.

Lliomme, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connott; il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour respirer; il voit la lumière, il sent les corps, enfin tout tombe sous son alliance \

U faut donc , pour connoître l'homme , savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister.

Et pour connoître l'air savoir par où il a ce rapport à la vie de l'homme, etc.

(Les pages 357 et 358 en blanc. Page 359.)

La flamme ne subsiste point sans Tair; donc pour connoître l'un il faut connoître l'autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes , aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout, non plus que de connoître

* D'abord sa perception ^ pois sa dépendance; puis son àU.

APPENDICE BT 4. 301

ÉDITIONS

toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connoître Tune sans l'autre et sans le tout.

L'homme y par exemple , a rapport à tout ce qu'il connoit. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'alim^ents pour le nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière^ il sent les corps, enfin tout tombe sous son alliance.

Il faut donc pour connoître l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister.

Et pour connoître l'air il faut savoir par où il a rapport à la vie de l'homme.

La flamme ne subsiste point sans l'air. Donc pour connoître l'un il faut connoître l'autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, média tement et immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus difiFérentes, je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout, non plus que de connoître le

le tout sans connoître particulièrement les parties'.

L'éternité des choses en elles-mêmes ou en Dieu doit encore étonner notre petite durée. L'immobilité fixe et constante de la nature [par] comparaison au changement continuel qui se passe en nous, doit faire le même effet.

Et ce qui achève notre impuissance à connoître les choses, est qu'elles sont simples en elles-mêmes et que nous sommes composés ^ de deux natures opposées et de divers genre , d'âme et de corps ; car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle; et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous excluroit bien davantage de la connoissance des choses, n'y ayant rien de si incon-

' D'abord : « Je tiens impossible (Peu eonnoitre aucune sans connoître toutes les autres^ cesUà^re impossible purement et absolument, »

* D'abord : <i Et cequi achève notre impuissance est la simplicité des choses comparées avec notre état double et composé. Il y a des absurdités invincibles à combattre ce point. H est aussi absurde qu impie de nier que l'homme est composé de deux parties de différente nature^ é^dme et de corps : cela nous rend impuis» sants à eonnoiire toutes choses. Ou si on nie cette composition et qu'on prétende que nous sommes tout corporels , je laisse à juqer combien la matière est incapable de eonnoitre la matière : rien n'est plus impossible que cda. »

APPBNDIGB N* I. 303

ÉDITIONS

tout sans connoitre particulièremfsnt ' les parties.

Et ce qui achève notre impuissance à connoitre les choses y c'est qu'elles sont simples en ellesmêmes j et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres, d'âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle; et quand on prétendroit que nous /zu'^/o/i^ simplement corporels , cela nous ezcluroit bien davantage de la

him.: en détail

aOi APPENDICE NO 1.

cevable que de dire que la matière se connoît soi-même; il ne nous est pas possible de con- Doitre comment elle se connoitroit.

Et ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connoitre, et si nous sommes composés d'esprit et de matière , nous ne pouvons connoitre parfaitement les choses simples ', spirituelles et corporelles.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement; car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits; et en parlant des esprits ils les considèrent comme en un lieu et

* Pascal ayait mis d'abord :«..... les ehosei simples^ car comment oonnottrioDS-noiis distinctement la matière, puisque notre suppôt qui agit en cette connoissance est en partie spirituel? Et comment connottrions-nous nettement kg sukMtanoea spirituelles » ayant un corps qui nous aggrave et nous abaine ▼ers la terre?»

APPBNDICB M* I. 305

ÉDITIONS

connoissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se puisse connoitre soi-même.

Cest cette composition (T esprit de corps qui a fait que presque tous Jes philosophes ont confondu les idées des choses et attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits et aux esprits ce qui n appartient qu'aux corps. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspi* rent à leur centre, qu'ils fiiient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations^ des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en

aOi APPBIfDICB n^ 1.

œvable que de dire que la matière se coimoît soi-même; il ne nous est pas possible de connoitre comment elle se connoîtroit.

Et ainsi si nous sommes simplement matériels , nous ne pouvons rien du tout connoitre, et si nous sommes composés d'esprit et de matière , nous ne pouvons connoitre parfaitement les choses simples ', spirituelles et corporelles.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement; car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits; et en parlant des esprits ils les considèrent comme en un lieu et

* Pascal avait mis d'abord :«..... les choses simpUs^ car comment connpttrions-noiis distinctement la matière, puisque notre suppôt qui agit en cette connoissance est en partie spirituel? Et comment connottrions-nous nettement les substances spirituelles , ayant un corps qui nous aggrave et nous abaisse vers la terre?»

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ÉDITIONS

connoissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se puisse cort" nottre soi-même.

Cest cette composition d esprit de corps qui a fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses et attribué aux corps ce qui n^ appartient qiiaux esprits et aux esprits ce qui n appartient qui aux corps. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction , qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations^ des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en

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BfAlOJSCRlT AUTOGRAPHE DE PASCAL, P. 347-371.

leur attribuent le mouvement d'une place à une autre, qui sont choses qui n'appartiejinent qu'aux corps.

Au lieu de recevoir les idées de ces choses purement, nous les teignons de nos qualités, et empreignons (de) notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croirait à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là nous seroit bien compréhensible? C'est néanmoins la chose que l'on comprend le moins. L'homme est à lui*méme le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comme un corps peut être uni avec un esprit ; c'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est son propre être : modus que corporibus adhœret spiritus comprehendi ab ho^ minibus non potestj et hoc tamen homo est.

Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connoitre la nature. Elle est infinie en deux manières, il est fini et Umité; elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel ; les choses en particulier se

ÉDITIONS

un lieu et leur attribuent le mouvement d^une place à une autre, qui sont des choses qui h*appartiennent qu'aux corps.

Au lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croiroit, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mékuige-là nousseroit bien compréhensible? C'est néanmoins la chose que Ton comprend* le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit ; c'est là le comble de ses difficultés,et cependant c'est son propre être : modus quo corporibus adheret spiritus comprehendi ab ho^ minibus non potesl ; et hoc tamen Homo est.

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corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin, il ne connoît ni l'un ni l'autre; elles sont simples et il est composé de deux natures différentes. £t pour consommer la preuve de notre foiblesse, je finirai par cette réflexion sur l'état de notre nature. (Barré dans le Msc.)

Enfin pour consommer la preuve de notre foiblesse Je finirai par ces deuxconsidérations.(Barré.)

( Fin de la p. 36o. )

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