DE CETTE SECONDE ÉDITION
Cette seconde édition n'est guère que la première fidèlement reproduite, à l'exception des changements suivants : i^ quelques corrections de détail ; a^ un vocabulaire plus ample des locutions remarquables de la langue de Pascal, quelquefois avec l'indication de la source où Pascal puise ordinairement , à savoir, Montaigne; 3^ W retranchement d'un certain nombre de pièces qui depvîa ]84a ont été transportées dans les Frcigments lùié» mires et dans JoAiquellne; 4^ l'addition de pièces nouvelles et da ce beau fragment sur
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l'Amour dont la découverte inattendue émut, il y a une année, les amis de notre grande littérature, et demeurera, s'il m'est permis de le dire, la récompense de mes travaux sur Pascal.
Je n'ai emprunté à personne les principes de critique qui sont dans le Rapport à VA-cadémie française. J'ai le premier distingué les parties différentes et souvent étrangères dont se compose le livre des Pensées; j'ai séparé tout ce qui appartient véritablement au grand ouvrage que méditait Pascal, l'apologie de la religion chrétienne ; et j'ai eu l'idée très -simple, il est vrai, mais dont appao^mment on ne s'était pas avisé , de restituer dans leur sincérité la pensée et le style de ce grand maître, d'après le manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque du roi ; enfin ce projet de restitution, je ne l'ai pas seulement exposé, je l'ai exécuté ntr les morceaux les plus étendus, les plus célèbres, lœ plus importants. Voilà le service que j'ai rendu aux lettws; d'obsoures menées ne l'efTaeeront points On a beiwi dérober les principes que j'ai établis , ea ayant l'iiir de
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les combattre: tous les faux semblants ne servent de rien; suivre des règles posées paï* un autre, jusqu'à les compromettre par une application outrée, ce n*est point les inventer; tout comme réimprimer à grand bruit des pièces qui déjà ont vu le jour, sans citer le premier éditeur, ce n'est pas les publier pour la première fois.
J'avais un moment songé à donner ici un plus grand nombre de pensées nouvelles. La réflexion m'a retenu. Dans l'intérêt même de la renommée de Pascal, surtout dans l'intérêt des lettres, j'ai dû me borner à mes premiers extraits, une lecture attentive ne m'ayant fait découvrir aucun fragment nouveau qui fût supérieur à ceux que j'avais donnés et qui méritât de voir le jour. Il ne faut pas non plus adorer superstitieusement tous les restes d'un grand homme. La raison et le goût ont un choix à fmire entre des notes quelquefois admirables, quelquefois aussi dépourvues de tout intérêt dans leur état actuel. \}n fac-similé n'est point l'édition, à la fois intelligente et fidèle, que j'avais demandée et que je demande encore, s
IV AVANT-PROPOS
Mais considérons par un endroit plus sérieux récrit que nous remettons sous les yeux du public. Nous n'avions entrepris qu'un travail littéraire ; notre unique dessein avait été de reconnaître et de montrer Pascal tel qu'il est réellement dans ce qui subsiste de son dernier ouvrage; et il est arrivé qu'en l'examinant ainsi, nous avons vu à découvert, plus frappant et mieux marqué, le trait distinctif et dominant de l'auteur des Pensées. Déjà en 1828 ' nous avions trouvé Pascal sceptique, même dans Port -Royal et dans Bossut: en 1842, nous l'avons trouvé plus sceptique encore dans le manuscrit autographe; et, malgré la vive polémique qui s'est élevée à ce sujet, notre conviction n'a pas été un seul moment ébranlée : elle s'est même fortifiée par des études nouvelles.
Quoi ! Pascal sceptique! s'est-on écrié presque de toutes parts. Quel Pascal venez-vous mettre à la place de celui qui passait jusqu'ici pour un des plus grands défenseurs de la religion chrétienne? Eh, de grâce, mes-
' Voyes les Leçons de 1838 » tome i«% p. 443.
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sieurs, entendons-nous, je vous prie. Je n'ai pu dire que Pascal fut sceptique en religion ; c'eût été vraiment une absurdité un peu trop forte; bien loin de là, Pascal croyait au christianisme de toutes les puissances de son âme. Je ne veux point revenir et insister ici sur la nature de sa foi : je n'ai pas craint de l'appeler une foi malheureuse, et que je ne souhaite à aucun de mes semblables : mais qui jamais a pu nier qu'elle fût sincère et profonde? Il faut poser nettement et ne pas laisser chanceler le point précis de la question : c'est en philosophie que Pascal est sceptique, et non pas en religion ; et c'est parce qu'il est sceptique en philosophie qu'il s'attache d'autant plus étroitement à la religion, comme au seul asile, comme à la dernière ressource de l'humanité dans l'impuissance de la raison^ dans la ruine de toute vérité naturelle parmi les hommes. Voilà ce que j'ai dit, ce que je maintiens, ce qui sort irrésistiblement, pour tout esprit sincère et attentif, des textes nouveaux que j'ai mis au jour en ce volume^ de cet ardent et sombre ascétisme, et pour ainsi dire de cette vie de mort
VI AVAMT-MOPOS* '
que Pascal et sa sœur * avaient embrassée , et qui leur était Timpérieuse condition du chrétien sur la terre et la seule porte du ciel. La pensée dernière de Pascal est écrite dans les dernières années de sa vie , et ces dernières années sont une thébaîde et un calvaire. Tel était le génie de Port-Royal : on enlève à Port-Royal sa grandeur en lui ôtant sa rigidité ; et c'est Pascal, c'est sa puissante originalité, c'est son esprit, c'est son âme que nous défendons contre ses partisans vulgaires , lorsqu'au lieu d'en faire malgré lui un philosophe équivoque et mille fois inconséquent, nous le laissons et nous le montrons tel qu'il est.
Oui, Pascal est un ennemi de la philosophie. La philosophie est trop loyale pour le dissimuler, et trop sûre d'elle-même pour redouter ni Pascal ni personne. Elle a survécu au jansénisme comme à la société de Jésus ; et elle survivra à ces inimitiés éphémères qui se lèvent aujourd'hui contre elle des points les plus divers de Thorizon. Dans
' Voyez Jacqueline Pascal ,' passim.
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cette réaction qu'une faiblesse coupable encourage , c'est l'honneur de la philosophie d'être attaquée la première : on sent bien qu'il faut la frapper d'abord pour atteindre jusqu'à l'ordre nouveau. Pendant deux siècles, depuis le Discours de la méthode jusqu'à l'Assemblée Constituante, la philosophie a travaillé à l'émancipation et au progrès de la société française : aujourd'hui cette société la couvre et la défend : c'est dire assez que la philosophie n'a rien à craindre.
v. Gousm.
1«' décembre IdU.
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Je publie de nouyeau^ sans y rien changer , le Rapport que j'ai lu cette année à TÀcadémie française, et qui a paru successivement dans le Journal des Savants (avril-novembre 1842) , sur la néces^ site d'une nouvelle édition des Pensées de Pascal.
Bossu t, dansFédition de 1779, avertit bien que le chapitre sur Montaigne et Epicièie et celui sur la condition des grands sont tirés , l'un d'un entretien entre Pascal et Sacy\ rapporté par Fontaine dans ses mémoires, l'autre de discours adressés par Pascal au jeune duc de Roannez, et publiés assez tard par Nicole. Mais , ces deux morceaux exceptés,
H AVANT-PROPOS
il n'y a pas un éditeur , il n'y a pas un critique , nous l'aflEirmons encore une fois, qui se soit avisé de soupçonner que le texte reçu des Pensées ne fût pas le texte authentique de Pascal; tandis qu'aujourd'hui , après notre travail , il reste péremptoirement démontré que, comparé au manuscrit autographe conservé à la bibliothèque du Roi , ce texte , jusqu'ici en possession d'une admiration religieuse , n'est rien moins qu'une infidélité continuelle. En effet, toutes les infidélités qu'il est possible de concevoir s'y rencontrent , omissions, suppositions, altérations.
Les omissions les plus fortes viennent de Portfioyal dans la première édition de 1669, et elles ont leur source dans deux motifs très-légitimes : 1^ Comme je l'ai dit bien des fois ' , la crainte de la censure jésuitique , et surtout le loyal respect de la paix imposée aux Jésuites et aux jansénistes parle pape et par le roi , faisaient à MM. de Port-Royal , éditeurs des Pensées de Pascal , non-seulement une
* Rapport , p. -16 et p. S5 et 86.
AVART-PIIOrOS. lU
nécesKÎté , mais un devoir de ne rien laisser paraître qui rappelât les querelles anciennes : de là , la suppression forcée de tous les passages contre les Jésuites. 2'' MM. de Port-^Royal^ voulant faire avant tout de Touvrage de leur illustre ami un livre édifiant , en retranchèrent naturellement les pensées qui devaient leur sembler à eiix-*mèmes fausses ou équivoques et d'un effet médiocrement salutaire sur les esprits et sur les âmes.
Hais les omissions ne sont pas le genre le plus grave d'altération que puisse éprouver un ouvrage posthume. Un temps vient où de nouveaux éditeurs rétablissent les passages omis; ainsi Bossut a donné les tirades véhémentes contre lesJésuites que MM. de Port-Royal avaient dû supprimer, et nous-mème nous publions pour la première fois, avec plusieurs passives contre les Jésuites que Bossut avait négli-* gés, des pensées nouvelles sir la religion et sur la philosophie , qui achèvent de .mettre en lumière le dessein de Pascal. L'altération la plus dangereuse , parce qu'elle ne peut être découverte et réparée que par une étude approfondie du manuscrit original^c'est
IV AVANT-PROPOS
la supposition de passages, conformes ou non conformes à la pensée de l'auteur, mais qui ne sont pas sortis de sa plume; par exemple ici des propos de Pascal , recueillis plus ou moins exactement par ses amis et ses parents , et introduits par Bossut sans aucun avertissement dans le texte même; surtout ces additions incroyables que Port-Royal a faites de sa propre main , particulièrement dans le morceau célèbre ^ sur la règle des paris appliquée à la question de l'existence de Dieu, additions maintenues par Bossut et qui changent entièrement le caractère de ce fragment tant de fois cité.
Heureusement ces suppositions, sans être rares, ne sont pas très-nombreuses ; l'altération la plus déplorable est cette altération continuelle qui tombe à chaque page et presque à chaque ligne sur le style de Pascal , c'est-à-dire assurément sur ce qui nous reste de lui de plus durable et de plus grand ; car le penseur dans Pascal a des supérieurs, mais l'écrivain n'en a pas.
* fia{yx>r^, p. 187 sqq. Appendice, p. 358 sqq.
AVANT-PHOPOS. V
Pascal est venu à celte heureuse époque de la littérature et de la langue où l'art se joignait à la nature dans une juste mesure pour produire des œuvres accomplies. Avant lui et après lui , cette parfaite harmonie ^ qui dure si peu dans la vie littéraire d'un peuple 9 ou n'est pas encore ou bientôt n'est plus. Avant Pascal, dans Descartes même, la nature est puissante, mais l'art manque un peu; et quelque temps après Pascal,. dès les premières années du xyw^ siècle , l'art parait déjà trop ; la beauté de la forme commence à être recherchée pour elle-même, jusqu'à ce moment fatal, marqué avec tant d'éclat par J.-J . Rousseau , où commence le règne de la forme et par conséquent sa décadence. Dans Pascal, comme dans tous ses grands contemporains, et presque toujours encore dans la prose de Voltaire, la forme n'est pas autre chose que le vêtement le plus transparent que prend la pensée pour paraître le plus possible telle qu'elle est, créant eHe-mème l'expression qui lui convient, qui n'ôte rien , mais surtout n'ajoute rien à sa valeur propre. Plus tard vient la rhétorique avec son triste précepte d'embellir la
VI AVAirr-PROPOs.
pensée par l'expression. La vraie rhétorique a le précepte contraire, celui de renfermer sévèrement la parole dans les limites de la pensée et du sentiment. Pascal est l'écrivain peut-^tre du xvn^ siècle qui a le plus travaillé son style, mais seulement pour lui faire dire ce qu'il avait dans l'esprit et dans l'âme. Le sentiment, c'est-à-dire la pensée descendue jusque dans l'âme , voilà le trait distinctif , le grand côté de Pascal. A son début dans l'étude hasardeuse de la philosophie et de la théologie, Pascal n'a pu conquérir d'abord cette étendue et cette profondeur d'idées à laquelle Descartes lui-même, Bossuet et Leibnitz ne sont parvenus qu'après tant de veilles et de méditations sans cesse renouvelées; mais toulceque pense ce jeune géomètre , il l'emprunte à sa propre nature, à sa courte et sombre expérience de la vie ; il le sent fortement et le rend de même. Les idées de Pascal ne sont point un jeu de son esprit; c'est le travail douloureux de son âme: elles le pénètrent, elles le consument; c'est la flèche de feu attachée à son flanc , et il soulage son mal en l'exprimant. Et encore^ loin de^s'épancher , comme les faibles, Pas-
▲VANT-PftOPOS. Vit
cal fait effort pour se contenir ; l'ardeur de son Ame ne parait qu'à travers la sévérité de son esprit et de sa foi. Oui , c*est par l'âme que Pascal est grand et comme homme et comme écrivain ; le style qui réfléchit cette âme en a toutes les qualités , la finesse, l'amère ironie, l'ardente imagination, la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion : ce style est, comme cette âme, d'une beauté incomparable. Que devait donc faire devant un style pareil un éditeur fidèle? Le recueillir avec religion, tel qu'on le trouvait déposé sur ces feuilles douloureuses. Voilà ce que n'a pas fait Portr-Royal, soit Amauld et Nicole, soit Etienne Périer, soit le duc de Roannez; car qui peut aujourd'hui faire la part bien exacte de tous ces personnages dans l'édition des Pensées? C'est Etienne Périer qui a fait la préface , on le sait certainement; la tradition janséniste donne ensuite la plus grande part au duc de Roannez , et Àmauld a dû surveiller le tout. C'est donc Port-Royaï, dans ses meilleurs représentants, qui est vraiment le premier éditeur des Bernées. Or Port-Royal était incapable de comprendre
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l'imagioalion de Pascal, les troubJes de soa cœur^ les inquiétudes de sa raison y l'inoimorteUe originalité de son style. Il a traité Pascal comme il avait fait Saiot-Cyrao ; et, après en avoir adouci souvent les pensées pour les rendre plus édifiantes, il en a sans aucun scrupule corrigé le style pour le rendre plus régulier et plus naturel , selon le modèle de style naturel et tranquille qu'il s'était formé. Port-Royal avait beaucoup d'esprit et souvent de la grandeur; il a donc laissé passer et l'esprit ei la graodeur de Pascal; mais il a fait sans pitié main basse sur tout oe qui trahissait le plus prc^nd de sa pensée et de son âme; et comme cette àmei éclate à toutes les lignes que traçait la main mothrante de Pascal , Port-Royal était condamné A tout corriger et à tout altérer. Aussi je porte le défi que l'analyse puisse inventer un genre d'altération du style d'un grand écrivain que n'ait pas subi celui à» Pascal entre les mains de Port*^Royal. H n'y avait pas ici de censure jésuitique à craindre; il n'y a pas eu d'autre censure que ceUe de la médiocrité sur le génie; je fais ici surtoiaA attosion
an jeone Mrier et aa doc dd Roadnez; car il y a en yèn\é des altérations telles que je n'ai pas le ooarage de les imputer à Âmauld et à Nicole. 1! est très^obable qu'Arnauld et Nicole auront 6té consultés sur certaines pensées et sur le caractère édifiant <}u'il convenait de donner à l'ensemble, maïs que pour los^ détails, e'est*é^-dire pour le style, Pascal aura été livré à son neveo eHà M. de Roannei : aussi nous est-il «rivé mcrfilé et déAgoré de toutes las manières. J'ai donné deséohantillons nombreux de tous les genres d'altérations, altérations de mots, alt^tions de tours, altérations de frases, suppressions, substitutions, additions, composition» arbitrant et absnrdes , taâtôt d'un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à rdde ^e {Arases et de paragraphes étrangers les uns aux autres, et, qui pis est, décompositions phis arbitraires racore et vraiment inconcevables de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal , s» présentaient parfaitMient liés dans tontes leurs parties et profonde* méat travaillés.
Devant ces vices manifestes de l'édition de Port-
X AYAMT-PROPOS.
Royal et de celle de Bossut, devant tant d'omissions^ de suppositions y d'altérations , je puis dire que la thèse qui fait le sujet de ce Bapport est aujourd'hui démontrée, à savoir : la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées. Donnerai-je un jour cette édition? Je le désire, je n'ose en répondre; j'en ai du moins posé les fondements ; je l'ai préparée et comme prévenue : 1^ en publiant les plus importantes pensées inédites qui se trouvaient encore dans le manuscrit autographe ; 2* en rétablissant le vrai texte de Pascal sur les points les plus essentiels; 3^ en mettant à côté des altérations de toute espèce que je signalais, grandes et petites, les leçons authentiques; 4^ en donnant à part dans leur forme vraie plusieurs grands morceaux de Pascal, celui sur la règle des paris appliquée A l'existence de Dieu , celui sur les deux infinis de grandeur et de petitesse , la lettre entière adressée à madame Périer sur la mort de leur père, de laquelle ont été tirées les pensées célèbres sor la mort, les n«uf lettres i mademoiselle de Roannez,
AVANT-PEOPOS. XI
dont une seale jusqu'ici était connue, plusieurs lettres nouvelles de Pascal et diverses pièces inédites ou de Pascal ou sur Pascal que m'ont fournies des manuscrits de la bibliothèque du Roi.
Hais, dira-t-on, tout cela n'est en réalité qu'un recueil de variantes. J'en conviens très-volontiers ; je ne me crois pas assez grand seigneur pour dédaigner la tâche modeste de restituer le vrai texte de Pascal. Dans ma jeunesse j'ai passé bien des nuits sur des variantes de Platon, et maintenant j'irais encore chercher bien loin des leçons authen* tiques du Misanthrope, de Poljeucte ou HAiha^ lie. Quand la bonne langue s'en va, est-il donc sans utilité de recueillir pieusement les vestiges eifacés de l'un des plus beaux monuments du grand langage du xvn* siècle ? Je ne m'en défends pas : j'ai de la passion pour cette admirable langue que jadis TAcadémie a contribué à fonder et qu'aujourd'hui plus que jamais peut-être elle a le droit' et le devoir de défendre, soit contre des innovations opposées au génie national , soit contre des retours artificiels et maniérés à la langue naïve et informe du
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xvi^ siècle, efforts également impuisi^aDts pour simuler roriginàlité, quand Toriginalité ne peut être, aujourd'hui comme toujours, que dans des pensées nouvelles vivement senties et naturellement exprimées dans la langue de tout le monde, rappelée sans violence à celle des grands modèles.
Pour pousser à bout le scandale, je ne me suis pas borné à recueillir des variantes de Pascal ; j'ai dressé une sorte d'inventaire des locutions les plus remarquables qui se rencontrent dans les fragments cités, comme ont fait plusieurs éditeurs deâ classiques grecs et latins. Si cet humble e^^emple était suivi pour. un certain nombre de nos classiques, nous aurions enfin un dépôt fidèle du bon langage et le fondement nécessaire du Dictionnaire historique de la langue française confié à l'Académie.
En un mot , j'ai traité Pascal comme un ancien : telle est la pensée qui m'a guidé et soutenu dans ce travail ingrat.
Du moins voilà le texte des parties les plus importantes des Pensées rétabli dans son intégrité ,
▲YANT-PROPOS. XUI
et à l'aide de cette restitution le dessein de Pascal rendu manifeste. Ce dessein , je Tai démontré dans ce Rapport , était d'accabler la philosophie cartésienne et avec elle toute philosophie sous le scepticisme pour ne laisser à la foi naturelle de Thomme d'autre asile que la religion. Or en cela, Tadversaire des Jésuites en devient, sans s'en douter, le serviteur et le soldat. •
En effet, dés que la philosophie cartésienne se lève, en dépit de toutes les précautions de Descartes, après quelques hésitations, les Jésuites se décident à la combattre. J'ai déjà fait voir' et j'exposerai un jour avec plus de détail encore la violence opiniâtre avec laquelle ils poursuivirent les disciples les plus irréprochables de Descartes et dans Port-Royal et dans l'Université de Paris et dans l'Oratoire et dans leur propre sein , pendant plus de quarante années. Le sang ne coula point, il est vrai : le temps des supplices était passé, quoiqu'il ne fût pas bien loin. Le xvi^ siècle s'ouvre
* Fragments philoiùphiqMei , 3"* édition , II* vol., p. 174. De la pertécution du Cariéeianitme en France.
XIV AVANT-PROPOS
par le bûcher de Bruno à Rome ' ; et celui de Yanini i Toulouse ^ précède de moins de.vingt ans le Discours de la Méthode. A la fin du XYii* siècle^ la persécution fut moins cruelle, mais bien dure encore. Tout ense^nement d'une partie quelconque de la doctrine cartésienne est interdit dès 1775 dans tous les collèges de l'Université de Paris. Les écoles de Rohault et de Régis sont fermées. L'Oratoire est contraint, sous peine de périr, de demander grâce à ses implacables ennemis. La charrue passe sur le Port-Royal, le premier foyer du cartésianisme en France; et l'homme le plus distingué qu'ait eu alors la compagnie de Jésus, le père André va pleurer à la Bastille le crime inexpiable de n'avoir pas voulu traiter Malebranche d'athée^. Et pourquoi, je vous prie, cette inflexible persécution? Étaitelle dirigée contre tel ou tel principe particulier du cartésianisme? Non ; des dissentiments philosophi-
' 17 février 1600. Voir la fameuse lettre deSchoppe, témoin ocalaire, dans les Acta liiUraria de Strovius , 5* cahier, p. 64.
* Février, 1619. Le Discours de la Méthode est de 1637.
* Voyez mes articles sur le père André , Journal des SavanU , 1841, janvier et février.
ques o'exiÀiquent point un tel acharnemeDt. Étaitelle inspirée par un attachement fanatique à la jdootrine d'Âristote , par exemple aux formes substantMes en physique, à l'éternité du monde et à la corruptibilité de l'âme en métaphysique^ à l'inertie de Keu et à d'autnes dogmes du même genre? Nous ne le croyons pas. Les Jésuites étaient attachés au péripatétisme p(urce que lé péripatétisme était ancien, admis , à tort ou à raison y par la tradition et l'autorité ; et ils repoussaient le cartésianisme parce qu'il était nouTeau, parce qu'il contenait en lui une hardiesse généreuse, le sentiment énergique du droit et de la dignité de la pensée , c'est-à-dire tout un monde nouveau. Les Jésuites, qui étaient commis à la garde de l'ancien , devaient s'efforcer de prévenir et d'étouffer dans le cartésianisme celui qu'il ouvrait à l'humanité. En apparence, c'est pour Aristote que €ombatla^nt les Jésuites, mais en réalité c'est à la raison humaine qu'ils en voulaient, et tous les coups qui tombèrent sur le cartésianisme étaient adressés à la philosophie elle-même. Dans le premier moment de la querelle, il s'agit encore d' Aristote et de De»-
XVI AVAlfT-PROPOS.
cartes : on les défend et on les attaque des deux côtés; mais bientôt Aristote et Descartes font place aux véritables acteurs de ce drame plus d'une fois tragique, à savoir : l'autorité et la raison, avec cette différence que dans cette lutte mémorable l'aujtorité attaquait la raison et allait la chercher jusque sur son domaine pour la détruire , tandis que là raison, loin d'attaquer , se défendait presque en suppliante , et réclamait seulement le droit de s'exercer dans ses propres limites et de faire usage de ses propres forces , ne fût-ce que pour pouvoir reconnaître et établir plus solidement les droits de l'autorité.
Le savant évèque d'Àvranches , Huet , l'ami des Jésuites , qui mourut chez eux et les servit pendant toute sa vie , représente parfaitement ces deux faces de la guerre que la Société fit au cartésianisme. D'abord il l'attaque en lui-même dans les principes qui lui appartiennent; de là le livre célèbi^ : Cen^ sure de la philosophie cartésienne {^am, 1689) , livre que tous les ennemis de la philosophie nouvelle prônèrent et répandirent , et dont il y eut en peu d'années tant d'éditions. En 1694, il y en a
AVANT-PROPOS. XVII
déjà une quatrième sortie des presses de rimprimerie royale. Ici tout semble dirigé seulement contre Descartes. Hais après la mort de Huet son secret lui échappa : on trouva dans ses papiers un écrit ingénieux et savant ' , non plus contre Descartes mais contre la raison elle-même^ non plus pour Aristote mais contre toute espèce de dogmatisme, et par exemple dans l'antiquité grecque, devenue sous la plume du savant évêque le champ de bataille de la dispute, contre l'ancienne Académie pour la nouvelle, c'estràdire pour le pyrrhonisme. Voici le titre même du chapitre 1 5 qui termine et résume le livre 1®' : O/i conclut de tout ce qui a été dit ci-dessus qu Ulfaut douter et que cest le seul moyen d'éviter les erreurs. La hardiesse des Dogmatiques a produit une infinité d'erreurs. Les Acadèmicieîfs et les sceptiques rC affirmant rieny ne peuvent se tromper^ et ils sont les seuls qui méritent le nom de philosophes. Le livre 2® explique quelle est la plus sûre et la plus légitime voie de philosopher. Savez-vous quelle est cette voie sûre
* Traxié philosophique de la foxblesse de t esprit humain^ Amsterdam y 1721.
XVllI AVANT-PROPOS.
et légitime? C'est Tempirisme et la probabilité ' . Voilà bien en philosophie le probabilisme de la théologie jésuitique. Et y chose merveilleuse y tout cela dans Huet aboutit à la Démonstration éi^angelique !
Le Traité philosophique de lafoihlesse deT esprit humain est le modèle accompli et le code de cette espèce de scepticisme un peu hyprocrite qui ébranle toutes les vérités naturelles pour asseoir sur leur ruine la vérité révélée, comme si la vérité était contraire à la vérité , et qui met en avant le doute pour conduire par un détour au dogmatisme le plus impérieux. Pascal appartient à cette école ; lui aussi il a pour principe que le pjrrrhonisme est le vrai^ ; et tant d'autres déclarations de la même sorte dont on voyait déjà quelque ombre dans les anciennes éditions, et qui paraissent aujourd'hui à découvert dans les fragments nouveaux que nous avons publiés.
* TTaiié 'philosophiqy^ de la foihlesfe de Vesprit humain , liv. II, chap. m. Il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été dans les sens. Contre Platon , contre Prœlus^ contre Descaries, — ïbid.^ chap. iv, «7 faut croire les choses probables comme si elles itoieni véritables. — Chap. v, règles du creterium de la probabilité , à savoir : la sensation.
• Rapport, p. 171.
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Pascal aussi, comme Huet, combat Descaries; mais, comme Huet aussi, c'est la philosophie même qu'il poursuit dans la philosophie cartésienne. Il est sceptique comme lui, et comme lui il se propose de con- , duire Thomme à la foi par la route du scepticisme. On eût fort étonné cet inflexible adversaire des Jésuites, si on lui eût montré que toute son entreprise était celle de la Société. Mais ce qui, chez les Jésuites, était habileté et calcul, exprime dans Pascal l'état vrai de cette intelligence si forte, mais jeune, inexpérimentée, ardente et extrême. Même à part son génie, aux yeux de tout ami de l'humanité, Pascal est sacré par sa sincérité, par sa droiture, par les angoisses de sa pensée et de son âme ; mais, il faut le dire aujourd'hui : jamais homme ne s'est plus contredit. En vérité, c'était bien la peine de défendre contre les Jésuites et contre Rome elle-même, au nom de la liberté de la pensée, une erreur manifeste, j'entends la doctrine janséniste de la grâce poussée presque ' jusqu'à l'exagération de Luther et de Calvin , pour sacrifier ensuite et la liberté de penser et la puissance légitime de la raison aux pieds de ces
XX AVANT-PROPOS
mêmes Jésuites, et leur fournir Tarme la plus redoutable qu'ils employèrent et qu'ils emploient encore contre Port-Royal et toute l'église gallicane, contre le cartésianisme et toute philosophie ! 0 inconséquence de la passion 1 L'auteur des Provinciales est le héraut de l'esprit nouveau, et l'auteur des Pensées en est l'adversaire ! Aussi est-ce surtout aux Provinciales que le nom de Pascal demeure attaché; c'est de là, c'est du courage avec lequel il prit en main une cause, bonne ou mauvaise en soi, mais inju^ tement opprimée, c'est de la mâle conviction qu'il opposa à ce scepticisme déguisé qui s'appelait le probabilisme , c'est précisément de ce dogmatisme admirable du sens commun et de la vertu que Pascal tire sa popularité. Le livre des Pensées, qui n'est point achevé et qu'il ne publia pas lui-même, jeta incomparablement moins d'éclat. N'est-ce pas une remarque frappante et bien digne d'être méditée par tous les esprits sincères, qu'aucun des grands docteurs du xvu* siècle n'ait cité les Pensées ? Pascal n'entratna personne dans la route où il s'était imprudemment engagé. En dépit de ses sarcasmes contre
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Descartes et contre la philosophie, en dépit de son apologie du pyrrhonisme, en dépit des arrêts du conseil et des lettres de cachet qui tombaient de toutes parts sur les partisans de la philosophie nouvelle, tout le xvn^ siècle a été cartésien, pieux tout ensemble et philosophe, amateur de la raison et respectueux envers la foi.
Contre Pascal nous pouvons invoquer d'abord Port-Royal, qui n'a cessé d'être sagement favorable à Descartes et i la philosophie. La Logique est toute pénétrée de cartésianisme et respire l'esprit nouveau '. Nicole a rassemblé soigneusement et présenté avec une entière confiance tous ces ai^uments en faveur de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme qui paraissaient si mé-
' La Logique se prononce très-vivement contre le pyrrbonisme et contre Montaigne : Premier discourf. Elle combat avec force la maxime qu*il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été d'abord dans le sens. Le Chapitre premier de la V partie est une défense de Descartes contre Gassendi et contre Hobbes. La 4* partie, de la méthode, est presque tout entière empruntée à Descartes, à ses ouvrages imprimés et même à un Traité manuscrit qui est incontestablement le Traité des règles pour conduire notre esprit dans la recherche de la vérité, imprimé en latin dans les Opéra posthvma Carlesii , Amsterdam, 1711, et traduit pour la première fois en français , dans le tome XI de noire édition.
XXll AVÀNT-PROPOS.
prisables à Pascal ^ Arnauld commence sa carrière par une défense solide et judicieuse des Médications ^^ et; dans sa vieillesse, il les défend encore et contre l'autorité égarée ^ et contre Male-
' hiscouTS contenant en abrégé les preuves naturelles de Vexistence de Dieu et de l'immortalité de Vdme : « Je suis persuadé que les preuves naturelles ne laissent pâs d^étre solides et proportionnées à certains esprits ; elles ne sont pas à négliger. Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, comme j'ai dit , et je ne
vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier
Quelqu'efforls que fassent les athées pour effacer l'impression que la vue de ce grand monde forme naturellement dans tous les hommes, qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur» il ne sauroit l'étouffer entièrement, tant elle a des racines fortes et profondes dans notre esprit I^ raison n'a qu'à suivre son instinct naturel pour se persuader qu'il y a un Dieu. — Traité de la foihles$e de l'Homme : « On avoit philosophé trois mille ans durant sur divers principes; il s'élève dans un coin de la terre un homme qui change toute la face de la philosophie et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses, car il faut avouer que le nouveau venu donne plus de lumières sur la connoissance des choses naturelles que tous les autres ensemble n'en avoient donné. »
* Voyez parmi les objections aux Méditations cet écrit d'Arnauld , dont Descartes se montra si satisfait. C'est le premier écrit connu d'Aroauld , car il doit avoir été composé avant la publication même des Médiiaiions, qui est de 1641 , et par conséquent plusieurs années avant le Traité de la fréquente communion^ qui est de 1643.
' Les Fragments philosophiques, 3'"' édition, tome II, donnent un mémoire d' Arnauld, destiné à prévenir Tarrét contre le cartésianisme, arrêt sollicité du parlement de Paris par la faculté de
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branche/. Dans sa longue polémique avec Tauleur de la Recherche de la vérité ^ Arnauld s'appuie constamment sur la raison dans Tordre des vérités naturelles; il se plaint que son illustre antagoniste a recours, par un cercle vicieux manifeste , à la rêvé-
théologie , et détourné par XArréX ^vrle^gue de BoHeau , et peutêtre aussi par cet excellent mémoire qui doit avoir été écrit entre 1671 et 1675.
' De< TTa.\t9 et des fausses idées , Cologne , 1688. Voyez partieulièrement le chapitre xxiv, où Arnauld soutient contre Maiebranche la clarté de la notion de Tâme, d'après les principes de Bescartes; et les chapitres xxv et xxvi , où il prend de nouveau la défense de la preuve cartésienne de Texistene^ de Dieu par ridée de la perfection, contre les instances de Gassendi, et contre les interprétations détournées de Malebranche. — ËnGn, en 1692, Arnauld n*hésite pas à exprimer sur le livre tant vanté de Huet une opinion qui est entièrement la nôtre. « Je ne sais pas ce qu*on peut trouver de bon dans le livre de M. Huet contre M. Descartes, si ce n'est le latin ; car je n'ai jamais vu de si chétif livre, pour ce qui est de la justesse d'esprit et de la solidité du raisonnement. C'est renverser la religion que d'outrer le pyrrhonisme autant qu'il fait. Car la foi est fondée sur la révélation, dont nous devons être assurés par la connoissance de certains faits. Il n'y a dune point de faits humains qui ne soient incertains , s'il n'y a rien sur quoi la foi puisse être appuyée. Or, que peut tenir pour certain et pour évident celui qui soutient que cette proposition, je pensey donc je suiê^ n'est pas évidente, et qui préfère les scep* tiques à M. Descartes, en ce que ce dernier ayant commencé à douter de tout ce qui pouvoit paroitre n'être pas tout à fait clair, a cessé de douter, quand il en est venu à faire cette réflexion sur lui-même: eogitOy ergo swn; au lieu, dit M. Huet, que les sceptiques ne se sont point arrêtés là, et qu'ils ont prétendu que
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lation pour prouver l'existence de ce monde'. A chaque ligne de cette grande polémique éclate la confiance d'Ârnauld dans la puissance de la rai* son humaine. Port - Royal est donc pour nous , et quand Pascal nous attaque ^ nous pouvons lui opposer ses amis et ses maîtres, Nicole et Àmauld.
n en faut dire autant de toute l'église de France. Je ne suis point surpris que Bossuet ni Fénelon n'aient jamais cité les Pensées; car les principes de ces deux grands hommes et ceux de Pascal sont inconciliables. Il faut choisir entre eux et Pascal. Celui-ci est ennemi du cartésianisme, et n'estime p€LS que toute la philosophie vaille une heure de peine. Fénelon et Bossuet ont étudié dès leur première jeunesse, et n'ont cessé de cultiver pendant
cela même étoit incertain et pouvoit être faux ; ce qui a été regardé par saint Augustin, aussi bien que par M. Descartes, comme la plus grande de toutes les absurdités ; parce quMl n'y a rien certainement dont nous puissions moins douter que de cela. Il y a cent autres égarements dans le livre de M. Huet ; mais celui-là est le plus grossier de tous. » Lettres d'Arnauld, t. III*". Voyez aussi un passage de la lettre dgggxxx, sur le même sujet. ' Dei maies ei des fausses idées , p. 824 et 338.
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toute leur vie et jusqu'à leurs derniers moments, la philosophie. Tous deux , loin de se faire une arme du scepticisme, le combattent partout; partout ils témoignent d'une admiration mesurée pour Descartes; ils en admettent l'esprit général et la méthode. Le Traité de la connoissance de Dieu et de soi-même^ le Traité du libre arbitre et celui de F existence de Dieu sont des hvres admirables, où toutes les grandes vérités, et singulièrement celle de la divine providence, sont établies au nom de la raison et sur le fondement même des Médications. Bossuet et Fénelon s'y déclarent ouvertement contre la maxime péripatéticienne et jésuitique tant célébrée par Huet : // ny a rien dans F entendement qui noyait été introduit par la voie des sens^ et contre cette autre maxime de la Compagnie, que toute certitude se réduit à la simple probabilité. Ils sont tous deux pour Platon contre Aristote ; ils sont donc pour Descartes contre ses adversaires. Le traité de {existence de Dieu admet pleinement le doute méthodique, leye pense, donc Je suis, et la démonstration de l'existence de Dieu par l'idée de la perfec-
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tion '• Féoelon suit Descartes jusque dans son brillant et téméraire disciple; il adopte toute la théorie des idées de Malebranche, et la reproduit presque dans les mêmes termes, comme s'il eût ignoré le livre d'Àrnauld '• Comment Fénelon eût-il été un adversaire de la raison, lui qui, la rapportant à son foyer éternel, la suivant et dans les lois de l'univers et dans les lois de la pensée, s'écrie avec enthousiasme : « 0 raison! raison! n'es-tu pas le Dieu que je cherche ^7 9 Bossuet, avec plus de mesure et appuyé sur
' Seconde partie : Dimonitraiion de Vexisteuee et des aUribuis de Dieu y tirée des idées iuteUectueUei, Cliap i. Méthode qu'il faut suivre datis la recherche de la vérité. CoDclusion de ce chapitre : « Me voilà donc enfin résolu à croire que je pense puisque je doute, et que je suis puisque je pense. » Cbap. if. Preuves métaphysiques de l'existence de Dieu. Première preuve tirée de r imperfection de l'être humain... Deuxième preuve tirée de Vidée que nous avons de Vinfini. La même méthode cartésienne se retrouve dans les Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion^ écrites par Fénelon à la fin de sa vie; chap. i : De ma pensée.
* Ibid. Chap. iv- Nouvelle i,reuve de l'existence de Dieu^ tirée de la nature des idées. Cest tout à fait la théorie des idées et même la vision en Dieu de IVIalebranche. < Ainsi je vois Dieu en tout, ou , pour mieux dire , c'est en Dieu que je vois toutes choses : car je ne connois rien , je ne distingue rien y et je ne m'assure de rien que par mes idées. »
' Première partie. % 60. — Il est impossible de citer tous les passages où la raison de l'homme est présentée comme un reflet
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un bon sens que rien ne peut faire fléchir, est, à sa manière, un disciple de la même doctrine dont il ne fuit, selon sa coutume, que les extrémités. Ce grand
et OQ miroir de ]a raison divine , et par conséquent distinguée des sens et de l*imagination et élevée au-dessus àt tout sceptieisme. Première partie. § 52 : O que Tesprit de rhomme est grand! il porte en lui de quoi s'étonner..... Jugeons de notre grandeur par l'infini immuable qui est empreint au-dedans de nous et qui ne peut jamais y être effacé... § 54.... Outre Tidée de rinfini, j'ai encore des notions universelles et immuables qui sont la règle de tous mes jugements; je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consultant et il ne dépend pas de moi de juger contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou forcer cette règle, sont elles-méme corrigées malgré moi par cette règle supérieure et elles sont invinciblement assujéties à sa décision... Cette règle intérieure est ce que je nomme ma raison. § 55. A la vérité, ma raison est en moi, car il faut que je rentre sans cesse en moi-même pour la trouver ; mais la raison supérieure qui me corrige dans le besoin et que je consulte n'est point à moi et elle ne fait point partie de moi-même... Ce maître est partout, et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers à l'autre à tous les hommes comme à moi... S 56. C'est elle qui fait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs et romains les ont pensées... Il n'y a point encore eu d'homme sur la terre qui ait pu gagner ni sur les autres ni sur lui-même d'établir dans le monde qu'il est plus estimable d'être trompeur que d'être sincère, d'être emporté et malfaisant que d'être modéré et de faire du bien. § 57. Le maître intérieur et universel dit donc toujours et partout les mêmes vérités pour corriger tous nos mensonges. » Je m'arrête pour ne pas copier des pages entières ; mais qu'il y a loin de cette philosophie et de cette morale à celles de Pascal et de Montaigne!