‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 25 sur 37 · LETTRE INÉDITE DE PASCAL · texte numérisé non relu

LETTRE INÉDITE DE PASCAL

(Mémoires de Marguerite Perler, p. 367» avec cette note \ Elle parait écrite à sa sœur Jacqueline).

Ce 46 Jantier 4648.

Ma chère soeur y

a Nous avons reçu tes }ettres.J'avois dessein de te faire réponse sur la première que tu m'écrivis il y a plus de quatre mois ; mais mon indisposition et quelques autres affaires m'empêchèrent de l'achever. Depuis ce temps-là je n'ai pas été en état de t écrire y soit à cause de mon mal, soit manque de loisir, ou pour quelque autre raison. J'ay peu

' B. : m'en empêcher.

* B. : c'est une moquerie, et c'est^ ce me semble^ traiter^ ete. Au bas de cette lettre, dans le recueil de Marguerite Perler sont ces mots: copié sur Porifinal: la demiére/euiUe est perdue.

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d'heures de loisir et de santé tout ensemble ; j'essayerai néanmoins d'achever celle-là sans me forcer; je ne sçais si elle sera longue ou courte : mon principal dessein est de t'y faire entendre le fait * des visites que tu sçais , où jespérerois d'avoir de quoy te satisfaire et répondre à tes dernières lettres. Je ne puis commencer par autre chose que par le témoignage du plaisir qu'elles m'ont donné; j'en ai reçu des satisfactions si sensibles que je ne te les pourrois pas dire de bouche. Je te prie de croire qu'encore que je ne t'aie point écrit, il n'y a point d'heure que tu ne m'aies été présente , où je n'aye fait des souhaits pour la continuation des grands desseins que Dieu t'a inspirés ^. J'ai ressenti de nouveaux accès de joye à toutes les lettres qui en portoîent quelque témoignage, et j'ai été ravi d'en voir la continuation sans que tu eusses aucune nouvelle de notre part. Cela m'a fait juger qu'il y avoit un appui plus qu'humain , puisqu'il n'avoit pas besoin des moyens humains pour se maintenir. Je souhaiterois néanmoins d'y contribuer quelque chose ; mais je n'ai aucune des parties qui sont nécessaires pour cet effet. Ma foiblesse est si grande que , si je l'èntreprenoîs , je ferois plutôt une action de témérité que de cha-

• Sic.

* Allusion au dessein de Jacqueline de se faire religieuse.

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rite, et jaurois droit de craindre pour nous deux le malheur qui menace un aveugle conduit par un aveugle. J en ai ressenti mon incapacité sans comparaison davantage y depuis les visites dont il est question; et bien loin d'en avoir rapporté assez de lumières pour d'autres, je n'en ai rapporté que de la confusion et du trouble pour moy , que Dieu seul peut calmer, et où je travailleray avec soin mais sans empressement et Inquiétude, sachant bien que l'un et l'autre m'en éloigneroient. Je te dis que Dieu seul le ' peut calmer, et que j'y tra« vailleray, parce que je ne trouve que des occasions de le faire naître et de l'augmenter dans ceux dont j'en avois attendu la dissipation; de sorte que, me voyant réduit à moi seul, il ne me reste qu'à' prier Dieu qu'il en bénisse le succès. J aurois pour cela besoin de la communication de personnes savantes et de personnes désintéressées; les premiers sont ceux qui ne le feront pas : je ne cherche, plus que les autres; et pour cela je souhaite infiniment de te voir, car les lettres sont longues, incommodes et presque inutiles en ces occasions : cependant je t'en écrirai peu de chose.

La première fois que je vis M. Rebours^, je me

* Sic- le se rapporte à trouble qui est plus haut et bienîoîn.

* Un des confesseurs de PoUrRojal. Voyez le Nécrologe de Port^RoycU y f^^e ZZZ.

fis connoître à lui et j*en fus reçu avec autant de civilités que j'eusse pu souhaiter. Elles appartenoieut toutes à Monsieur mon père, puisque je les reçus à sa considération. Ensuite des premiers compliments, je lui demandai permission de le revoir de temps en temps ; il me l'accorda : ainsi je fus en liberté de le voir, de sorte que je ne compte pas cette première vue pour visite , puisqu'elle n'en fut que la permission. J'y fus à quelque temps de là, et entre autres discours, je lui dis, avec ma franchise et ma naïveté ordinaires, que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs adversaires, que c'étoit assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs sentiments. Il m'en témoigna quelque joye. Je lui dis ensuite que je pensois que l'on pouvoit, suivant les principes mêmes du sens commun , démontrer beaucoup de choses que les adversaires disen t luy être contraires, et que le raisonnement bien conduit portoit à les croire, quoiqu'il les faille croire sans laide du raisonnement. Ce furent mes propres termes où je ne crois pas qu'il y ait de quoy blesser la plus sévère modestie. Mais comme tu sçais que toutes les actions peuvent avoir deux sources , et que ce discours pouvoit procéder d'un principe de vanité et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon, qui fut augmenté par la connoissance qu'il avoit de

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mon étude de la géométrie ^ suffit pour lui faire trouver ce discours étrange, et il me le témoigna par une répartie si pleine d'humilité et de modestie qu'elle eût sans doute confondu l'orgueil qu'il vouloit réfuter. J'essayai néanmoins de lui faire connoître mon motif; mais ma justification accrut son doute , et il prit mes excuses pour une obstination. J avoue que son discours étoit si beau que si j'eusse cru être en l'état qu'il se le figuroit, il m'en eût retiré; mais comme je ne pensois pas être dans cette maladie^ je m'opposois au remède quil me présentoit; mais il le fortifioit d'autant plus que je semblois le fuir, parce qu'il prenoit mon refus pour endurcissement ; et plus il s efForçoit de continuer, plus mes remercîments lui témoignoient que je ne le tenois pas nécessaire; de sorte que toute cette entrevue se passa dans cette équivoque et dans un embarras qui a continué dans toutes les autres et qui ne s'est pu débrouiller. Je ne te rapporterai pas les autres, mot à mot parce qu'il ne seroit pas nécessaire ny à propos; je te diray seulement en substance le principal de ce qui s'y est dit, ou, pour mieux dire, le principe de leur retenue.

Mais je te prie avant toutes choses de ne tirer aucune conséquence de tout ce que je te mande, parce qu'il pourroit m'échapper de ne pas dire les

choses avec assez de justesse; et cela te pourroit faire naître quelque soupçon peut-être aussi désavantageux qu'injuste. Car enfin après y avoir bien songé , je n'y trouve aucune obscurité où il seroit difficile et dangereux de décider, et pour moy j'en suspends entièrement mon jugement autant à cause de ma foiblesse que pour mou manque de connoissance. »

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