‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 29 sur 37 · LETTRE DE PASCAL A LA BEINE CHRISTINE · texte numérisé non relu

LETTRE DE PASCAL A LA BEINE CHRISTINE

En lui eoToyant la machine arilfam^tique* 1650.

(Bossuty t. iV, p. 25. On donne ici plusieurs yariantes de divers manuscrits qui rétablissent le vrai texte de Pascal. }

Madame ^ Si j'avois autant de santé que de zèle, j*irois

* Serait-ce VHUtoria et curaUofebrium malignarum, de 1 662 ? Gela donnerait la date de ce billet qui serait de Tannée même de la mort de Pascal.

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moi-même présenter à Votre Majesté un ouvrage de plusieurs années que j'ose lui offrir de si loin; et je ne souffrirois pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. Cet ouvrage, Madame, est une machine pour faire les règles d'arithmétique sans plume et sans jetons. Votre Majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter euxmêmes à leur dernière perfection; c'est pourquoi il seroit inutile de dire combien il y a que je travaille à celle-ci , et je ne peux mieux l'exprimeor qu'en disant que je m'y suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu elle devoit paroître un jour devant une personne si auguste. Mais, Madame, si cet honneur n a pas été le véritable motif de mon travail , il en sera du moins la récompense; et je m^estimerai trop heureux si à la suite ^ de tant de veilles , il peut donner à Votre Majesté une satisfaction de quelques moments. Je nHmportunerai pas non plus Votre Majesté du particulier de ce qui compose cette machine ; si

' Le manuscrit de FOratoire, le Recueil de Marguerite Perler, le Ms. de la Mazarine. N*" 2199 , et le N" 397, suppL français, Bibl. royale, donnent la vraie leçon : en suite de. Voye2 p. 870 : Ensuite des premiers compliments.

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elle en a «{uelque curiofitéy elle pourra se contenter d^is un discours ' que j'ai adressé à M. de Bourdelot ';fy ai touché en peu de mots toute rhistoire de cet ouvrage, l'objet de son invention, l'occasion de sa recherche. Futilité de ses ressorts, les difficultés de son exécution , les degrés de son progrès, le succès de son accomplissement, et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'ofFrir à Votre Majesté, ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, Madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en le présentant à Votre Majesté, puisqu'il ne sauroit passer que pour extraordinaire, quand

* Ceat ravis nécessaire imprimé par Bossât, i&td., p. 13.

* Médecm de la reine Christine. Il avait été d'abord celai du grand Gondé, auprès duquel il avait en 1644 introduit Pascal pour que celai-d fit voir au prince la machine arithmétique, ainsi que nous l'apprend un billet inédit de Bourdelot à Pascal, Ms. 397, suppLfr.j p. 22,et Ms de la Mazarîne, p. 33. « Monsieur, je pariai hier à Son Altesse qui m'a témoigné impatience de vous voir arec votre roue Pascale. Si vous prenez la peine de venir à dix heures du matin, je crois que c'est celle qui lui est la plus commode... Bouboblot. A Thôtel de Gondé, ce 26 febvrier 1644. » LeBecueil de Marguerite contient, p. 18, la réponse que fit Bourdelot, de Suède, le 14 mars 1652, à la belle lettre de Pascal à la reine Christine. Dans cette réponse, sous des élogra trèsraérités de Pascal se cachent plus d'un trait dirigé contre Descartes qui venait de mourir, et qui, après comme avant sa mort, a toujours eu l'honneur de réunir contre lui les esprits médiocres de tous les temps.

on verra qu il s'adresse à elle; et qu'au lieu qu'il nedevroitlui être offert que par la considération de son excellence, on jugera qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est offert. Ce.n'est pas néanmoins cette espérance qui m'a inspiré un tel^ dessein. II est trop grand , Madame , pour avoir d'autre objet que Votre Majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est Tunion que je trouve en sa personne sacrée de deux choses qui me comblent également d'admiration et de respect, qui sont lautorité souveraine et la science solide; car j ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de puissance ou de connoissances. Les derniers peuvent , si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les conditions; et le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est, ce me semble, quune image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce que ^ le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me paroît même d'un ordre d'autant plus élevé , que

* Les quatre manuscrits : ce dessein.

* Les quatre manuscrits : le droit de persuader, gui est parmi eux ce que le d.

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ks esprits sont d*un ordre plus élevé que les coqps; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite au lieu que Fautre peut Tétre par la naissance ou par la fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi ; mais. Madame y que Votre Majesté me permette de le dire, elle n'y est point blessée, l'un sanslautre me paroît défectueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque quelque chose à sa gloire , s il n'a la prééminence de l'esprit; et quelque éclairé que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa ' dépendance. Les hommes qui désirent naturellement ce qu il y a de plus par&it, avoient jusquici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par excellence. Tous les rois et tous les savants en étoient autant d'ébauches qui ne remplissoient qu à demi leur attente : ce chef-d'œuvre étoit réservé à notre siècle \ Et ajQn que cette grande merveille parut accompagnée de tous les sujets possibles d'étonnement, le degré où les hommes n'avoient pu atteindre est rempli par une jeune reine , dans laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de lex-

' Les quatre maousents : la d.

* Les quatre manuscrits : qu*à demi leur attente ; et à peine nos mmcétres on/ pu cxnr en toute la durée du monde un roi médio* cremmt savant; ce chef-d^ceurre étoit réserrépoicrro/re siècle.

périence avec la tendresse de Tâge, le loisir de rétude avec l'occupation d'une royale naissance; et Téminence de la science avec la foiblesse du sexe. C'est Votre Majesté, Madame, qui fournit à l'univers cet unique exemple qui lui manquoit. Cest elle en qui la puissance est dispensée par les lumières de la science et la science relevée par l'éclat de l'autorité. C est cette union si merveilleuse, qui fait que comme Votre Majesté ne voit rien qui soit au-dessus de sa puissance, elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit , et qu'elle sera l'admiration de tous les siècles'» Régnez donc, incomparable princesse, d une manière toute nou« velle ; que votre génie vous assujétisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes; régnez par le droit de la naissance , par"^ une longue suite d'années , sur tant de triomphantes provinces ; mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute retendue de la terre. Pour moi, n'étant pas né sous le premier de vos empires, je veux que tout

' Oratoire : « de tous les siècles qui Vont précédée.^ Cette addition est évidemment absurde. Rectieil de Marguerite Périer : « De tous les siècles qui l'ont précédée et qui la suivront ^ comme elle a été Couvrage de tous les siècles qui Pont précédée, » La vraie leçon doit être : « qu'elle sera !*admiration de tous les siècles qui la suivront comme elle a été Touvrage de tous les siècles qui l'ont précédée. « Cette leçon est précisément celle du Ms. de la Mazarine p. 418, et du Ms. de la Bibl. r. 397, p. 343.

* Les quatre manuscrits : durant.

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le monde sache que je fais gloire de vivre sous le second ; et c'est pour le témoigner que j^ose lever mes yeux jusqu a ma reine, en lui donnant cette première preuve de ma dépendance.

Voilà, Madame, ce qui me porte à Êdre à Votre Majesté ce présent quoique indigne d elle. Ma foiblesse n'a pas arrêté ' mon ambition. Je me suis figuré qu'encore que le seul nom de Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est dispro* portionné , elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est inférieur ; autrement sa grandeur seroit sans hommages et sa gloire sans éloges. Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit sans exiger qu'il soit l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance qu'il daigne entrer en communication avec le reste deshommes; et toutes ces considérations jointes me font protester avec toute la soumission dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de pouvoir être adopté^ , Madame, de Votre Majesté, pour son très-humble, trèsK)béissant et très-fidèle serviteur. Blaisr Pascal.

' Les quatre manuscrits : étoniné.

* Les quatre manuscrits : aooué.

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