‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 30 sur 37 · FRA6HENT INÉDIT DE PASCAL · texte numérisé non relu

FRA6HENT INÉDIT DE PASCAL

SUR VAMOVR.

( Artiele de la Revue des Deux-Mondes^ du 15 septembre 1841 )

De toutes les découvertes, grandes ou petites que j'ai pu faire sur Pascal, voici , sans contredit, la plus inattendue. Il ne s'agit plus de lettres mystiques adressées à ses deux sœurs ou k mademoiselle de Roannezy ni de quelques lignes destinées à une nouvelle provinciale, ni de nouveaux débria (lu grand livre des Pensées ^ ni enfin de quelque ouvrage de la dernière époque de la vie de Pascal , (le cette époque aujourd'hui bien connue et remplie de monuments tous empreints du même caractère, celui d'une dévotion malheureuse, qui répudie la raison comme imbécile^ et avec elle toute morale et toute religion naturelle, rejette la distinction sacrée du juste et de l'injuste, et les preuves les plus vieilles et les plus autorisées de Texistence de Dieu, coi^sidère le mariage comme une sorte de déicide*, et pour nous faire croire nous veut abêtir. Je viens aujourd'hui éclaircir une tout autre époque de cette vie si tôt dévorée : je viens tirer de l'oubli un écrit d'un caractère bien différent, et dont le sujet semble plutôt em-

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pniDté à rhôtel de Rambouillet qu'à Porf-Royal.

Quel est donc ce sujeT ? — L'amour.

Oui y ras9oyi;! et 11911 p^I'aioûiir di^, mais l'amour humain avec le cortège de ses grandeurs et de. ses misères. Tel es( bieu le sujet sur lequel Pascal a composé un discours à la manière de ceux d|i Banquet, mais d'un platonisme fort tempéré| et où respire la liberté décente d'un philosophe et d'un homn^e du n^nde.

Il y a phis : ce singuher ouvrage contient jusqu à des préceptes sur 1-art d'atmer, très-di£Eérenls , il est vrai y de ceux d'Ovide, mais quî dans leur délicatesse marne n'expriment pas une médiocre eipérience.

Vous dirai -je toute ma pensée? En phis d'un endroit je crois sentir comme les battanents d'un cœur encore troublé, et dans l'émotion chaste et tendre avec laquelle l'auteur peint le charme de ce qu'il appelle une haute amitié^ je crois surprendre l'écho secret et la révélation involontaire dune affection que Pascal aurait éprouvée pour une persoime du grand' monde. On ne parle point ainsi d'un sentiment aussi particulier, quand on ne Fa pas eu dans le cœur. Gonçoit-on d'aiHeurs un homme comme Pascal, s'amusant à disserter surTamour, pour faire parade de bel esprit? Pascal n'a jamais écrit que sous 1 empire

d'mr setithneAt irréBlsVibte, t^'û iôiïtA^ii en Pbtprimaut. C'est l'homme, en lui, <{ui âukiiité' PécH^ ymt». J« me ttampetott^ ou ce discbuiisl ti*âhîf da^s I» vie intime dtè Fascôf Mt m;fstèi'e ofui péut^étfé ne sera jamais entièreiMent expRqtié.

Vous voilà biett' surpri^t' : je ne Vài p^s été moin» ibrsqfu'ati milieu' d^ob^urs ifiaûuseHts cet éclatant feagmcfnt «l'apparnt comme une ^isibh extraordinaire! J^ cms rêver, et je me deilnfatidai si CS6S pa]géi^ étaient bien du^ péniteAt ^e' M. Singlin , de Tàut^ûf dës^ Proi^ciaies^ et déà Pensées. Mai» le doute étàit^il pélinis ? iPfest-cé pus \k 8a> manière ahiente et dKièi*é, tant d^é^prït et tant de passion, ce pâHei^ ai fitfét si gt*àhd , cet accent que je recôun&itrais énthi ihiHé?'A ée tVaitf piquant et quelque peu fécberché vbus soupçonneriez La Bruyère; mais tout à côté ce'côtip dW pihoeau énergit|ue et la graiidéùr d'é ]k pfai^aise ehtière vous désabusent: Lef sujet ne p(ârii]iët{iàë d^ penser k Bossuet Reste De^^drtes;' tiiàis jlé l^ai déjà dit: ddnsrDescarteâ-, Tait' a trop n^atiqué au génie. Il faut que ce fraient soit de I^aéc^r;' il' est signé de ce nom à toutes lé^lignte.

Et puis ce n'est pas Uilé sfmplé (ionjëctûi'e dé mon esprit: D'auttes avâritmoi, ao xvii^ siècle , des gens liés avec Port-Royal, qui dôtihâis^ient Pascal et sa femiUe, lès Bênédibtins' lui ont Ait-

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tribaé ce fragment. Ceci m'amène à voua dire où

et comment je l'ai trouvé.

En parcourant le volumineux catalogue des manuscrits français de l'abbaye deSaint-Germain<les- PréSy je rencontrai au tome u* l'indication d'un manuscrit in-4^, coté n* 74 ^ contenant, selon le catalogue, des écrits de Nicole^ de Pascal et de Saint-Évremond. Soigneux de ne négliger aucun indice, je voulus examiner ce manuscrit. U porte au dos : Nicole. De la Grâce, Autre pièce manuscrite. Sur la première page est la table des écrits que cet in-4* renferme : Sjrsième de M. Nicole sur la Grâce, Si la dispute sur la Grâce universelle n*est qiiurte dispute de nom. Discours sur les passions de l'amour, de M, Pascal. Lettre de M. de Saint' Evremond sur la dévotion feinie. Introduction à la Chaire. A la vue de ce titre : Dis^ cours sur les passions de l'amour, de M. Pascal y vous comprenez que je cherchai bien vite au milieu du volume; j*y trouvai le même titre avec cette légère variante: Discours sur lès prissions de VAmour. On V attribue à M. PascaL

Jugez à quel point ma curiosité fut excitée. Ce discours avait une vingtaine de pages; si donc il était authentique, c'était le plus étendu de tous les morceaux inédits de Pascal que j eusse encore ren- » contrés. Ajoutez le prodigieux intérêt de la ma-

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tière ! Dès la première phrase , je sentis Pascal, et ma conviction s'accrut à mesure que j'avançais. Les preuves surabondent pour quiconque a eu un commerce intime avec les Penses. <^e discours est inachevé. C'est une copie, et même, comme on le verra > une copie assez défectueuse. Probablement cet écrit n'était pas destiné au public , et l'auteur n'y avait pas mis la dernière main. Mais on reconnaît partout celle de Pascal, Tesprit géométrique qui ne l'abandonne jamais , ses expressions favorites, ses mots d'habitude, sa distinction si vraie du raisonnement et du sentiment, et mille autres choses semblables qui se retrouvent à cha* que pas dans les Pensées.

Veut-on une preuve presque matérielle? On lit dans ce fragment la phrase suivante : « Il y a de deux sortes d'esprits , l'un géométrique et l'autre qu'on peut appeler de finesse. » N'est-ce pas là la pensée développée au paragraphe a de l'article lo, première partie de l'édition de Bossut? Et ailleurs : « A mesure- que Ion a plus d'esprit , l'on trouve plus de beautés originales. » C'est pour la beauté ce qui est dit des hommes en général dans le paragraphe \^^ de ce même artide lo. Mêmes pensées et mêmes termes , même esprit , même manière.

Je ne veux pas pousser plus loin la démonstra-

t|on. .Ce fr^^gment; est l>içp de P^Kal On le croyait ^ S^iDtrGjerpAaiqHJefr-PréSy et l'ouvrage lui-^némc |ç proiuve; ce n'est point une «upposition, c'est un £i^t indubi^lç, R^ste k ^voir comment ce fait est po^sÀble , coaw^ent trouver cUw Pascal la disposi* tjigm d'esprit et d'ame qui aum pu lui inspir^^r ce djscoursi. Voil^ le proti^lème qu'il faut résoudre. .

On nf; cousait guère qye deux hommes dans P^sçaJ, Lç 3|tvant qui s^ consuise en travaxii immçyrtçl^y et le mUtairede Port-rRoyal écrivant les f^pm^oiale^ et pt*épar9int les Pônsé^. Mais il y en 4 \W trois^èii^^ encore, l'homme du monde, qui, sjim tpmh^r dan.^ le dérègiement, a pourtant vécu de la vie commune, suivi le tratu ordinaire, parti* ç^p^ k nps goAX^ e< k 9!0^ pMsions* On a bien dit 4|M^(^f. çhostf de cela dan9 ces derni^fs temps, mai^ QU p^t l'établir avec la dernière exactitude.

Pascal, soi^ d'une iwniUe respectable , nourri de priacipes sévères, entKwré des neillettrs exeu»ples^ avait, comme tou& les. hoonéfes gens de son temps, un fonds dt^ çrogrances celigieuses ; et si elle« soKomeillèrent quelquefois, eUes ne s'étei» gnitent JAmai&. A Eotien, à Vàge de vingt-quatre ans, eu 1646, Pascal ,, jusqu'aloirs livré à l'é^wde xksi tMthématiques, maia déjà malade, est pris d'un accès de dévotion. 11 se convertit, comme •n. 4iMU alora , et aive<^ l'ardeur qu^'il portail en

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toutes choses et l'ascendant qu'il exerçait autour de lui, il convertit toute sa famille, ses deux sœurs, Gilberte et Jacqueline, et jusqu'à son père, Etienne Pascal. Cette ferveur religieuse dura et s'accrut toujours dans Jacqueline; mais dans ^ Pascal elle s^ affaiblit peu à peu et parut même se dissiper tout à fait, lorsqu'à Paris, en i65a, ^rès la mort de son père, devenu maître de sa conduite et de sa fortune, il entra dans le monde. Il ne voulait d'abord qu'obéir à ses médecins, qui lui avaient interdit toute étude ; puis , insensiblement, il prit go&t à cette vie nouvelle et s'y engagea de plus en plus, jusqu'à ce que tout à coup, à la fin de l'année i6549 il tomba dans un profond ennui de toutes choses, et se retira à Port^Royal pour s y donner entièrement à Dieu. C'est là ce qu'on appelle la seconde et dernière conversion de PascaL Ce nouvel accès de dévotion, tout autrement énergique que le premier, parce qu'il venait d'une bien autre expérience de la vie humaine, alla sans ce^se augmentant et ne finit qu à sa mort, en i66:&. U y eut donc un intervalle de plusieurs années, de i65*4 jusqu'à la fin de i6549 pétulant lequel Pascal fiit un honnne du monde. Que fit- il durant ces deix^ années? Nous l'ignorons, mais nous connaissons Pascal i nous savons qu'il ne faisait rien à demi; et on peut affirmer qu'une fois entré dans la vie

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mondaine , il y porta son caractère , sa curiositt* y son ardeur.

Madame Périer , dans la vie de son frère , jette un voile pieux sur ces années de dissipation; il lui a plu de s'en tenir à ces paroles fort peu significatives : « I^s médecins crurent que pour rétablir, entièrement sa santé , il falloit qu'il quittât toute sorte d'application d*esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pourroit les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil mais enfin il le suivit , et il s'imagina que

les divertissements honnêtes ne pouvaient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique, *par la miséricorde de Dieu , il se soit exempté de vices, néanmoins, comme Dieu l'appeloit à une plus grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser.» Voilà le langage de la bonne sœur : en voici un autre , celui d'un homme parfaitement informé , l'exact auteur de l'excellent mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de plusieurs pièces pour servir à t histoire de Pori-Rqyuly Utrecht, 1740 : « M. Biaise Pascal ne put goûter la retraite de sa sœur (Jacqueline), car il n'étoit plus le même qu'auparavant. Comme on lui avoit interdit toute étude, il s'étoit engagé insensiblement à revoir le monde , à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement, cela étoit modéré;

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mais enfin il se livra tout entier à la vanité, à Tinutilité , au plaisir et à l'amusement, sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de monsieur son père ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie : mais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier et de prendre une charge. Dieu le toucha...»

Même Recueil : « Sa sœur, la religieuse de Porl-Royal, gémissoit sans cesse de voir celui qui lui avoit fait connoître le néant du monde, s y plonger lui-même de plus en plus et être près de se lier par des engagements considérables. »

Marguerite Périer, dans son Mémoire sur la vie desononcle s'exprime avec la même force : «Après s'y être un peu enfoncé (dans les plaisirs), il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une charge et de se marier; et prenant ses mesures pour l'un et pour l'autre, il en conféra... ' »

Il parait d'ailleurs que Pascal avait d'assez grandes habitudes de luxe, car, à l'aventure de Neuilly, il était dans a un carrosse à quatre ou six chevaux,» dit le Recueil déjà cité, ajoutant que, « c'étoit là sa coutume^. »

* Voyez plus bas, p. 433.

* /Ml., p. 434.

Plûque Ptfcal cberchoit k se marier, il esl SÊêez oatiifel qu'il ait ùâi attentioii aux femmes et recherché leur compagnie. Il était d'une fitmille depuis kmgtemps anoblie ^ en possession d'une assez beik fortune , célèbie depuis son en- (jamce, et de toutes parts lié avec ce qu'il y avait de mieux. Son portrait est là pour nous dire quel était son noble vis^e; ses grands yeux lançaient des flamipes'; et dans ce temps de haute galanterie ^ Pascal y jeune, beau, plein de lai^ueur et d ardeur y impétueux et réfléchi ^ superbe et mélancolique y devait être un personnage intérefisani au dernier point. Les plaisirs de la paix succédaient aux troubles de la Fronde. Le bel esprit, la politique et Tamour rapprochaient tout ce qui était distiz^ué. Des débris de Thotel de RanJx>ui)letse formaient rhotel d'Aibret^ Thôlelde Richelieu, et beaucoup d'autres cercles eîmUuts célèbres '. &i i652y madame de Sablé \ madame de la Suze, madame de I^fayette, madame Scar-

* Véye2 FadminBle portrait de fâseal , gravé par fidelitick , dam les Hommes Uiustres de Perrault, tsine 1».

' On consultera utilement sur Fesprit et les mœurs de la société de ce temps l*écrit un peu paradoxal maïs si ingénieux de K Itoderer : Mémoire pour servir à thtgtoirê de Ai Sûciéeê polie en France , p. 448.

* Un billet jusqu'ici inédit de Pascal à madame de Sablé ( plus haut, p. 375), prouve directement que Paacal MqueiHalt la maison de la marquise.

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ron, madame Cornue! , madame de Côulanges y madame de Sévigné , et dans des régioi» ptus élevées 9 mais voisine», madame de LongueviHe, madame de Guéménée, la PalaHtie, madame de Lefidiguières , étaient ou dans l'éclat éê la jeil^- Besse ou très-bel l'es ^leore et passionnées pour la gloire en tout genre. Il est très-possible que dans ce monde d'élite , où Pascal devait être admis et recherché, il ait rencontré une personne dHm rang plus élevé que le sien pour laqueHe il ait ressenti un vif attrait qu'il aurait renfermé daBS, son cœur, l'exprimant à peine pour lutméffie dans le langage ardent et voilé de ce discours énigmatique. L'amour alors ne passait point pour une faiblesse : c'était la marque des grands esprits et des grands coeurs. Rien donc de plus na* turel que Paseal n^ait pas su ou n'ait pas voulu se défendre d'une impression noble et tendre , et que lui aussi , comme Descartes, il ait aimé.

I>faut, certes, que le goût du monde ai! été pendant quel'que temps bien fort dansPbseal pour qu'ii ait résisté aux avertissements et aux vives instances de sa sœur Jacqueline, qui, depuis lamort de leur père, était entrée à Pbrt-Royal , à l'âge de vingts six ans, et y était devenue religieuse au comment cernent de i653, sous le nom de sœur Sainte-Eiiphémie. Elle ne cessait de conjurer son frère de

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rompre tous ses liens et de se donner à Dieuu £ii- 6n, en 1654» arriva Taccident terrible de Neuilly qui pensa le tuer un jour de fête au milieu de la dissipation. Pascal dut en ressentir un profond ébranlement. Et pourtant cela ne suffit pas à le détacher du monde sur-le-champ : il n*éprouvait encore que des mouvements passagers. Quand Jacqueline, dans ime lettre précieuse du a5 janvier i655 ', raconte k sa sœur, madame Périer , l'histoire de la conversion tant désirée de leur frère , les efforts qu'elle avait faits et qui étaient restés i|i longtemps infructueux, il lui échappe des paroles qu*il faut recueillir et peser : « Il falloit qu'il eût en ce temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements qu'il lui donnoit » Si on ne doit pas prendre trop au tragique ces horribles €Utaches dont Jacqueline parle ici avec l'exagération janséniste , il est permis d'y soupçonner des habitudes tout à fait mondaines, bien que sans dérèglements, et peut-être une noble affection. Mais en vérité j'ai honte de tant retenir le lecteur sur mes propres pensées, et je me haie de lui livrer le fragment de Pascal , fidèlement transcrit sur la copie de la Bibliothèque royale.

* Voyez Jacqueline Paséal, p. 327.

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