‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 9 sur 37 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Des jillûTâlioii& de IouIë espèce qu'ont siihii» un Ifè^-graïul nom lire de Pt*n&^cs, — Réslimiion <Ie ces Pensées dfttu \mT forme vraie.

L'édition de Port-Royal coïitieiii la plus grande partie des véritables Pensées tle Pascal. Plus tard , le pèi*e Desiuolets en publia un assez bon nombre qu'avait négligées Port-RoyahL'évéque de Montpellier mit au jour la plu part de celles qui se rapportent aux miracles. Coud or cet en donna aussi quelquesunes d'un caractère différent» Ikissut n^'a guère fait autre chose que réunir et fondre ensemble foui ce que lui fournissaient Port-Royal , Desmolets, Févéque de Montpellier et Condorcet. La part de ces deux tierniers dans la publiention sticeessive des pensées de Pascal est si peu de chose qu'iPest

inutile de s'y arrêter. Les extraits du père Desmolets sont en général d'une fidélité irréprochable. Le seul coupable ne peut donc être ici que Port- Royal ; en efFet c'est Port-Royal qui le premier a mis la main sur les Pensées de Pascal, et y a introduit une multitude d'altérations grandes et petites^que Bossut a scrupuleusement reproduites^ qui de Bossut ont passé dans toutes les éditions^ et composent aujourd'hui le texte convenu de Pascal. Il n'y a pas un seul éditeur ^ pas un seul critique qui ait osé soupçonner une main étrangère dans des pages consacrées par une admiration séculaire , et qui pourtant ne ressemblaient pas toujours aux Provinciales. Je l'ai déjà dit, et je le répète : le manuscrit autographe est exposé à tous les regards, à la Bibliothèque royale de Paris ; et nul regard n'a daigné s'y arrêter ; personne ne l'a consulté, et le texte donné par Port-Royal a traversé toutes les éditions sans exciter aucun autre sentiment que celui d'une vénération superstitieuse. C'est ici la première réclamation pour Pascal contre Port-Royal , pour l'original contre une copie infidèle.

Il faut d'abord faire bien connaître l'esprit qui a dirigé Port-Royal dans la première édition des Pensées.

la^ préface de cette édition expose ainsi les dif-

Ik DBS PENSÉES DE PASCAL.

férentes manières de publier les fragments laissés par Pascal, et celle qui fut préférée : « La première (manière) qui vint dans l'esprit , et celle qui était sans doute la plus facile, était de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avait trouvées....... Une autre manière était d'y travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de M. Pascal , de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il en voulait faire L'on s'y est arrêté assez longtemps, et l'on avait en effet commencé à y travailler, mais enfin l'on s'est résolu de la rejeter aussi

bien que la première L'on en a choisi une

entre deux qui est celle que l'on a suivie dans ce Recueil. L'on a pris seulement , parmi ce grand nombre de pensées , celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donne telles qu'on les a trouvées sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite , sacs liaison et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit sous les mêmes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets.... »

Nous ne pouvons guère qu*approuver cette troisième manière de publier les Pensées de Pascal, que Port-Royal déclare avoir préférée et suivie. Il

ne reste plus qu'à savoir si elle a été fidèlement pratiquée, et si on n'est pas souvent revenu à la seconde manière àlaquelle on s^ était arrêté d^àhord^ d'après laquelle on avait commencé à travailler^ e^i qui consistait à éclaircir et achever les Pensées obscures et imparfaites et à suppléer Pascal luimême. C'avait été l'avis du duc de Boannez, qui eut la principale part à cette édition. 11 avait commencé à l'exécuter dans cet esprit et sur ce plan ^ et il ne s'était arrêté qu'à grand'peine sur le refus de M. et de madame Périer. La troisième manière, dont parle la préface, n'est qu'une concession faite à M. et à madame Périer, concession qui coûta beaucoup à celui qui la faisait, sans contenter entièrement ceux à qui elle était faite, et sur laquelle on disputa assez vivement de part et d'autre pendant l'année j668. Voilà ce qu'établissent certainement des documents authentiques, les uns déjà publiés, les autres encore inédits.

La préface promettait de donner les Pensées telles qu'on les a trouvées « sans y rien ajouter ni changer ». Le Recueil de plusieurs pièces pour ser* uir à Vhistoire de Port-Royal confirme à la fois cette promesse et commence à la démentir un peu : il nous apprend que « M. et madame Périer eurent assez de peine à consentir aux retranche-

ments et aux petites corrections qu'on se crut nécessairement obligé de faire à quelques Pensées (sans changer ni le sens ni les expressions de l'auteur) pour les mettre en état de paraître. »

Mais, en vérité, si les corrections qu'on se croyait obligé de faire ne changeaient ni le sens ni les expressions de l'auteur , on ne comprend pas la résistance de M. et de madame Périer. Pour l'expliquer, il faut supposer qu'on leur avait proposé de véritables changements. En effet , une lettre d'Arnauld à M. Périer, du 20 novembre 1668 (Œuvres complètes, 1. 1, p. 64a), découvre un peu plus les prétentions de Port-Royal ; déjà le mot de changement est prononcé, il est vrai, avec de grands adoucissements, w Souffrez, Monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme ii est sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer à la censure publique. On ne saurait êîre trop exact quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les nôtres. H est bien plus à propos de prévenir les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une expression , que de se réduire à la nécessité de faire des apologies. C'est la conduite que nous avons tenue touchant les (Considérations sur les dimanches et les fêtes de feu M. de Saint-Cyran... . Les amis sont moins propres

RAPPORT, ETC. — RBUXliMB PARTIS. 77

à faire ces. sortes d'examens que les personnes indifférentes, parce que Taffection qu*ils ont pour un ouvrage les rend plus indulgents / sans qu'ils le pensent, et moins clairvoyants Ainsi, Monsieur, il ne faut pas vous étonner si, ayant laissé passer de certaines choses sans en être choqués, nous trouvons maintenant qu'on les doit changer, en y faisant plus d'attention après que d'autres les ont remarquées... » Arnauld prehd pour exemple un fragment sur la justice, qu'il critique avec raison, et il conclut ainsi : « Pour vous parler franchement, je crois que cet endroit est insoutenable, et on vous supplie de voir parmi les papiers de M. Pascal si on ne trouvera pas quelque chose qu'on pufsse niettre à la place. »

Un autre document, qui jusqu'ici n'a pas viji le jour» nous fait mieux connaître ce qu'il faut entendre par les 'changements que demande Arnauld : en réalité ces changements n'étaient pas moins que des éclaiixdssetnents et des embellisse'^ menls; ces mots se trouvent, et même répétés, dans . deux lettres inédites que nous a^ laissées Marguerite Périer de ce comté de Brienne si célèbre par ses bizarreries, et qui, alors retiré à l'Oratoire, entretenait des relations intimes avec la famille et les amis de Pascal. Ces deux lettres sont adressées à madame Périer, et elles sont die

la même époque que celle d*Arnauld : l'une est du i6 novembre j668 ; Vautre du 7 décembre de la même année. La première nous montre M. de Roannez retranchant des morceaux dont Brienne et Etienne Périer cherchent à sauver quelque chose. « M. de Roannezest très-content; et assuré* ment on peut dire que lui et ses amis ont extrêmement travaillé..... ï^ous allons encore faire une revue, monsieur votre fils et moi, après laquelle il n'y aura plus rien à refaire, et je crois que notre dessein ne vous déplaira pas, ni à M. Périer, puisque nous ne faisons rien autre chose que de voir si Ton ne peut rien restituer des fragments que M. de Roannez a ôtés..> »

La seconde lettre de Brienne va beaucoup plus loin , et trahit toute la vérité. Tout en répétant sans cesse, comme l'auteur de la préface, que rien n'a été changé ni au sens, ni aux expressions de Pascal, Brienne avoue que ce qui a dirigé le travail de M. de Roannez et de ses amis n'est pas moins que la prétention d'amener à la perfection des Provinciales les matériaux souvent informes que la mort avait arrachés^ dix ans avant le tem])s, à la main de Pascal, «c Comme ce quon y a fait ne change en aucune façon le sens et les expressions de l'auteur, mais ne fait que les eclaircir et les embellir j et qu'il est certain que, s'il vivoit

encore, il souscriroit sans difficulté à tous ces petits embellissements et éclaircissements qu'on a donnés à ses pensées , et qu'il les auroit mises lui-même en cet état s'il avoît vécu davantage, et s'il avoit eu le loisir de les repasser, puisqu'on n'y a rien mis que de nécessaire et qui ne vint naturellement à l'esprit à la première lecture qu'on fait de ces fragments , je ne vois pas que vous puissiez raisonnablement vous opposer.... à la gloire de celui que vous aimez. Les autres ouvrages que nous avons de lui nous disent assez qu'il n'auroit point laissé ses premières Pensées en l'état où il les avoit écrites d'abord ; et quand nous n'aurions que l'exemple de la xviii* lettre, qu'il a refaite jusqu'à treize fois, nous serions trop forts, et nous aurions droit de vous dire que l'auteur seroit parfaitement d'accord avec ceux qui ont osé faire dans ses écrits ces petites corrections, s'il étoit encore en état de pouvoir nous dire lui-même son avis.... » C'est, Madame, ce qui a ûiit que je me suis rendu au sentiment de M. de Roannez, de M. Arnauld, de M. Nicole, de M. Dubois, et de M. de la Chaise, qui tous conviennent d'une voix que les Pensées de M. Pascal sont mieux qu'elles n'ét oient... » « On ne blessera point la sincérité chrétienne, même la plus exacte, en disant qu'on donne ces fragments tels qu'on les a

trouvés et qu'ils sont sortis des mains de l'auteur, et le reste que vous dites si bien et d'une manière si agréable que vous m'entraîneriez à votre sentiment pour peu que je visse que le monde fut capable d'entrer dans les soupçons que vous appréhendez » « Quand vous verrez après cela la

préface qu'on a faite... ., vous ne vous contenterez pas de donner les mains à ce qu'on a fait, mais vous en aurez de la joie.... »

ce J'ai examiné, » ajoute Brienne, qui, à ce qu'il paraît, s'était d'abord déclaré avec madame Périer contre toute altération du texte de Pascal, « j'ai examiné les corrections avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire ; j'étais aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux qui ont osé se rendre, de leur autorité privée et sans votre aveu, les correcteurs de M. Pascal; mais j'ai trouvé leurs changements et leurs embellissemenls si raisonnables que mon chagrin a bientôt été dissipé, et que j'ai été forcé, malgré que j'en eusse, à changer ma malignité en reconnoissance et en estime pour ces mêmes personnes, que j'ai reconnu n'avoir eu que la gloire de monsieur votre frère en vue en tout ce qu'ils ont fait. J'espère que M. Périer et vous en jugerez tout comme moi, et ne voudrez plus après qu'on retarde l'impression du plus bel ouvrage qui fut jamais.... Si

RAPPORT , J8TC. ^ OeCYlÈME PARTIR. 81

j'avais cru M. de Boannez et tons vos amis, c'esNâdireM.ÂrnauW et M. Nicalp, qui n'ont qu'un même sentiment sur cette affaire, quoique ces derniers craignent plus que M. de Roannez de rien faire qui vous puisse déplaire, parce que peut-être ils ne sont pas aussi assurés que M. de Roannez dit qu'il l'est que vous trouverez bon tout ce qu'il fera; si, dis je, je les avois crus, les Pensées de M. Pascal seroient bien avancées d'imprimer.... »

Un passage de cette lettre nous apprend que madame Périer regardait le travail de M. de Roannez comme un grand commentaire ; et certainement l'opiniâtreté avec laquelle Etienne* Périer, suivant cette même lettre, résiste , au noiii de la famille, aux amis de Pascal , prouve qu'il ne s^agissait pas seulement de retrancher les pensées trop imparfaites et de mettre les autres en quelque sorte d*ordre, comme dit la préface : « Je dois vous dire, écrit Brienne en /;o.f^Jcr//?/«/^^, que monsieur votre fils est bien aise de se voir au bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres amis, et de n'être plus obligé à nous tenir tête avec rojnniâtreté qu'il faisoit, et dont nous ne pénétrions pas bien les raisons; car la force de la vérité l'obligeoit à se rendre, et cependant il ne se rendoit pas et revenoit toujours à la charge ; et la chose alloit quelquefois si loin que nous ne le regardions plus

comme un Normand, mais encore comme le plus opiniâtre Auvergnat qui fut jamais, d

M. et madame Périer cédèrent à l'avis de leurs amis par déférence plus que par conviction; et ou voit, par la lettre que nous avons citée (p. 36) du bénédictin Touttée à l'abbé Périer, que celui-ci était si peu satisfait qu'en 171!) après la mort de ces Messieurs^ il songeait à publier les fragments qu'ils avaient supprimés , ainsi que dautre morceaux trouvés parmi les papiers de Pascal '•

La lettre d'Amauld annonce, il est vrai, des scrupules peut-être excessifs; elle peut faire craindre des adoucissements, des suppressions même; mais elle n'explique point le retranchement dé tant de beaux passages que le père Desmolets a depuis imprimés ; elle n'explique point surtout les malheureuses corrections de style que nous aurons à signaler tout à Theure. Il est impossible de les imputer à des hommes tels qu'Arnauld et Nicole. C est qu ils n'eurent pas une part aussi grande qu'on le croit au travail de la première édition, et que le véritable auteur de cette

' Êtiemie Périer est le Ûls aîné de M. et M""* Périer» neveu et élèf e de Pascal (Voyez Jacqueline Peucal , p. 38Ô) ; il mourut éa 1680 ; Tabbé Pélrier est la frère du préeédeot , mort bien plus tard , cbanoine de la cathédrale de Germent, en 1713.

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édition fut le dac de Roannez. Dans les deux lettres de Brienne, le due de Roannez est toujours sur le premier plan; il veut suppléer Pascal; dans son zèle aveugle et impatient il est d'avis de passer outre à toutes les observations de M. et de madame Périer. Lui seul avait pu comnumiquer les lettres écrites par Pascal à sa sœur, mademoiselle de Roannez; et c'est lui qui en a tiré tant d'admirables pensées qu'il a gâtées en y touchant, comme nous l'avons vu dans la première partie de ce rap* port. La tradition constante de Port -Royal lui attribue le principal rôle dans toute cette affaire. Le Recueil d'Utrecht dit positivement (p. 354): <K M. de Roannez eut le plus de part à ce travail, mais il fut secondé par MM. Arnauld, Nicole, de Tréville, Dubois, de la Chaise et Périer l'ainé. » Ces différents noms se retrouvent avec plusieurs autres dans une lettre inédite écrite par messieurs Louis et Biaise Périer à leur mère madame Périer, pour la consulter sur une liste des personnes auxquelles il conviendrait de faire présent d'un ou de plusieurs exemplaires des Pensées, selon la part plus ou moins grande qu'elles avaient prise à leur publication ^ Cette même lettre nous

* Fonds de TOratoire, 160, n° 17, 6* cahier; Mémoires de Marguerite Périer, p. 192. «... Nous avons parlé à M. Guelphe sur les présents que nous devons faire des Pensées : il nous a dit

apprend qu'Âmauld était toujours fort occupé^ et quHl n^apas le loisir d'examiner une nouvelle difficulté qui s'élevait. 11 est très-probable qu'Àrnauld et Nicole donnèrent seulement leur avis sur des points qui importaient à la foi ou à Tintérét du parti y et qu'ils remirent tout le reste au duc de Roannez , qui n'avait rien à faire et dont le

qu*on n*en donne guère qu'aux amis particuliers. Nousiuy avons demandé s'il en falloit donner plusieurs : il nous a dit que, pour M. Arnauld, nous luy en pouvions donner deux ou trois. Voici la liste que nous avions faite de ceux qui nous sont venus dans Tesprit, dont vous retrancherez ou ajouterez ceux que vous jugerez à propos :

« MM. Arnaud, Guelphe, de Roannès, de la Chaise, de TTeville (qui assista à Texamen qui se fit des Pensées avec MM. de la Chaise et Dubois, et qui y donna de bons avis); MM. Dubois, Nicole, des Billettes, et M. le curé (de Saint-Jacques-dù-Hautpas), le P. Malebranche, le P. d'Urfé, le P. Blot, le P. Dugué, frère de celui que nous avons vu à Clermont, avec qui nous avons fait grande liaison ; le P. Dubois, le P. Martin, le P. Quesnel, qui est aussi fort de nos amis; MM. Toisnard et Mesoard, le P. de l'Age, MM. Touret et de Caumartin , madame de Saint-Loup. Nous ne savons s'il en faut donner à P.-R. des Champs : si cela étoit , ce seroit à MM. de Sacy, de Sainte-Marthe et de Tillemont.

« Nous avons parlé à M. Arnauld de la Pensée de Montaigne, en luy montrant les endroits de Montaigne qui ont rapport à cela. Voicy comme il l'a corrigée : Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pourvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel ou divin. Il est vray, etc.

« Comme M. Arnauld est toujours fort occupé et qu'il n'a pas eu le loisir de beaucoup examiner cela , si mon frère pouvoit se donner la peine d'y penser un peu , il y auroit encore assez de temps pour recevoir la réponse avant qu'on imprime. »

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zèle pour la mémoire de Pascal leur était connu. Nous avons vu que Brienne lui-même avait eu. ici quelque influence. Brienne était un homme d'esprit, à moitié fou; le duc de Roannez, ardent et borné; tous les autres, des hommes judicieux, mais médiocres y à l'exception de Nicole et d'Arnauld , dont le premier joignait à un sens exquis un goût et une délicatesse peu commune^ et le second avait de la grandeur dans l'esprit comme dans le caractère; tous deux distraits par une foule d'autres travaux et par les querelles où s'est consumée leur vie. Voilà donc les hommes auxquels a été livré le manuscrit de Pascal , et qui ont osé souvent substituer leur main à la sienne!

11 faut tenir compte aussi des circonstances au milieu desquelles parut la première édition. Louis XIV et le pape avaient voulu terminer tous les différends des jésuites et des jansénistes et les troubles de l'Église par la paix célèbre appelée la paix de Clément IX. Port-Royal avait le plus grand intérêt à ne point réveiller des querelles mal assoupies. Or Pascal avait écrit au plus fort de ces querelles, et on sait que son ardeur et sa conséquence inflexible avaient laissé bien loin derrière lui le zèle plus timide ou plus éclairé de ses amis. Ce qui n'avait été qu'une défense intrépide en

1660 OU 166:2 pouvait paraître une attaque inutile et dangereuse en 1669 ®^ Ï670. Port-Royal avait à garder des ménagements infinis. On le voit au soin avec lequel on recueillit, en faveur des Pensées, des approbations de plusieurs évéques et de docteurs en théologie^ ; et encore, après tant de précautions^ de retranchements, de corrections, le livre, au moment de paraître, est en grand péril d'échouer, et l'archevêque de Paris tente d'en prévenir la publication *.

Il est pourtant difficile d'absoudre entièrement les amis de Pascal du reproche d'une excessive prudence. Car, même en 1677^, ils empêchèrent madame Périer d'imprimer la vie de son frère, cette vie écrite d'une manière si naïve et si touchante, et qui nous a conservé tant de précieux détails et aussi tant de belles paroles de Pascal. Us

' Voyez les approbations en tête de Fédition de Port-Royal et les lettres citées par le Recueil, p. 361 .

* Becueil^ etc. p. 856. « M. Péréfixe fit quelque ayanœ pour en arrêter le débit. »

' Voici ce que je trouve dans une lettre inédite de MM. Louis et Biaise Périer à leur mère, du 8 mars 1677 : « Il y avoit déjà quelque temps que nous avions parlé de la vie à ces Messieurs (Roannès, Arnauld , Nicole et Dubois), mais à chacun d'eux séparément ils ne nous avoient donné aucune réponse positive làdessus, aMJs nous avoient témoigné que c'étoit une chose de grande f)p^é^ence et à laquelle il falloit beaucoup penser. De* puis ce fefnps-ià , s^étant trouvés tous ensemble chez M. Dubois,

craignaient qu'elle ne réveillât les ombrages de Tautorité à l'endroit du jansénisme^ et il ne semble pas qu'ils aient senti le mérite et l'intérêt de ce récit.

Toutes les infidélités que promettent une pru* dence poussée aussi loin^ des circonstances aussi difficiles, une si étrange manière de comprendre les devoirs d'éditeur, et des mains aussi inhabiles, une comparaison attentive de l'édition de Port- Royal et du manuscrit autographe de Pascal va nous les montrer.

Mais soyons juste avant tout, et hâtons-nous de reconnaître que, parmi tant de corrections, il en est plusieurs, mais en fort petit nombre, que le bon sens suggérait et qu'il y aurait eu de la superstition à s'interdire , même envers un ouvrage auquel Pascal aurait mis la dernière main , à plus forte raison envers des notes souvent très-irapar-

ils examinèrent fort cette affaire, et conclurent à ne point imprimer, pour plusieurs raisons que MM. de Roannez et Nicole nous

ont rapportées Ils considèrent comme une chose fâcheuse

d'imprimer une Vie en ce temps-ci, qu*elles sont devenues si communes que Ton les regarde avec assez d'indifférence , parce que Ton s'imagine dans le monde que les parents ne les publient que par une espèce d'ambition ou de vanité ; enfin ils disent que cette Vie, en l'état qu'on la donneroit, ne répondroit pas à l'idée qu'on s'en formeroit d'abord, etc Toutes ces raisons les ont déterminés à croire qu'il n'est pas à propos de l'imprimer présentement .... [Mémoires de madeaioiseUePérier, p. 10 et 11.)

88 DBS PENSÉBS DE PASCAL.

faites. Nous sommes loin de blâmer Port-Royal d'avoir ôté une erreur de fait insignifiante j ou éclairci une expression obscure. Il fallait bien aussi terminer une phrase interrompue. Nous admettons même qu'on a bien fait de donner quelquefois à une note informe le tour et le caractère d'une pensée achevée. Ce que nous blâmons, ce sortt les changements inutiles dont Tunique motif est un caprice de goût que rien ne saurait justifier; ce sont les corrections qui altèrent le style du grand écrivain, et, sous prétexte de l'éclaircir, Fénervent, l'allongent, l'allanguissent pour ainsi dire ; ce sont surtout les corrections qui bouleversent Tordre de ses idées, séparent ce qui était uni, unissent ce qui était séparé, développent ce qui était abrégé, abrègent ce qui était développé; encore bien plus ces corrections meurtrières qui défigurent sa pensée, masquent son âme et mettent le duc de Roannez ou A.rnauld lui-même à la place de Pascal.

Nous allons parcourir successivement ces diverses catégories d'altérations, ces divers chefs d'accusation contre Port - Royal , et les établir par un certain nombre d'exemples choisis entre nMe que nous aurions pu citer, si nous n'eussions craint de lasser la patience de l'Académie.

Commençons par relever les corrections heu-

reuses , et d^abord les corrections nécessaires.

Pascal laisse tomber de sa plume (Msc. p. 4^5) ces lignes qu'il ne termine pas : a Jésus*Christ que les deux testaments regardent, l'ancien comme son attente, le nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre. » Port-Royal était condamné ou à effacer ces lignes, qui sont belles quoique suspendues, ou à en faire la phfase sui* liante : tf Les deux testaments regardent Jésus- Christ, l'ancien comme son attente, etc.... » (P.-R. ch. XIV. Bossut, a* part, x, 5.) Il y a cent exemples de pareilles corrections, si on peut donner ce nom à ces légers changements , qui étaient indispensables.

Autre exemple à peu près du même genre :

U y a dans le manuscrit de Pascal (Msc. p. 266) : «c Non pas un abaissement qui nous rende incapable de bien, ni une sainteté exempte de mal. » Port-Royal : « On ne trouve pas dans la religion chrétienne un abaissement, etc.. » (P.-R. m. B. a* part, v, 3.)

Pascal, qui hait les mots d'enflure, a écrit cette note consise mais très-claire en elle-même ( Msc. p. 2i3) : <r Masquer toute la nature et la déguiser; phis de roi, de pape, d'évêque, mais auguste monarque, etc. ; point de Paris, capitale du royaume. » Je ne félicite point, mais je ne veux pas non plus

blâmer Port-Royal d'avoir mis : «l II jr en a qui masquent toute la nature. // n'y a point de roi parmi eux^ mais un auguste monarque ; point de Parisy mais une capitale du royaume. » (P. -R. ch. XXXI. B. \^^ part, x, 20.)

Voici maintenant de légères erreurs de Pascal , que Port -Royal a bien fait de nous épargner. Pascal avait dit : a Dieu fit ses promesses à Abraham ; et lorsque Sem vivait encore. Dieu envoya Moïse. » Port-Royal corrige l'anachronisme de cette dernière phrase en la supprimant. (P.-R. 11. B., »• part. IV, 5.)

Pascal (Msc. p. 283) : « Il n'y en a point (d'états) qui aient duré mille ans. » Port-Royal : « Il n'y en a point qui aient duré quinze cents ans. (P.-R. ch. II. B. 2^ part, iv, 6. )

Pascal (Msc. p. ai): a César était trop vieux, ce me semble , pour aller s'amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Auguste ou à Alexandre. C'étaient des jeunes gens qu'il est difficile d'arrêter. Mais César devait être plus mûr. 9 Port - Royal raye Auguste , et ne laisse qu'Alexandre: «Cet amusement était bon à Alexandre; c' était un jeune hotnme qu'il était difficile d'arrêter.... » (P.-R. ch. xxxi. B., i" partie, IX, 47)

Ailleurs Port-Royal trouvant dans une phrase

RAPPORT , ETC. — DEUXIf^MB PARTIE. 9^

un trait personnel ^ une allusion étrange et à ^eu près inintelligible, refface avec raison. Pascal : « Le moi est haïssable. » Puis s'adreissant à une personne feinte ou réelle, dont le nom est difficile à lire dans l'autographe et qui, dans les copies, est Miron ou Marton ', Pascal ajoute (Msc. p. 76) : « Vous le couvrez, vous ne Tôtéz pas pour cela : vous êtes donc toujours haïssable. » Port-Royal : (c Le moi' est haïssable : ainsi ceux qui ne l'ôtent pas et qui se contentent seulement de le couvrir, sont toujours haïssables » (P,-R. nix. B. !*• part.

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