‹ Des pensées de PascalChapitre 10 sur 125 · XVI PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION · texte numérisé non relu

XVI PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION

une certaine obscurité douteuse dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres. »

Voilà déjà la lumière naturelle obscurcie, et, grâce à Dieu, la matière embrouillée; mais le principe d'une clarté naturelle, si faible qu'elle soit, subsiste encore : il le faut détruire, il faut éteindre toute lumière et achever le chaos. Pascal ira donc jusqu'à soutenir que, hors la foi et la révélation, le sentiment lui-même est impuissant. Quoi! le sentiment sera-t-il à ce point impuissant que, même sans la révélation, l'homme ne sache pas légitimement s'il dort ou s'il veille? Tout à l'heure Pascal s'était moqué du pyrrhonisme qui prétendait aller jusque-là. Mais, encore une fois, si le pyrrhonisme ne va pas jusque-là, il est perdu; peu à peu le sentiment, l'instinct, le cœur, regagneront sur lui une à une toutes les vérités essentielles enlevées à la raison. Il faut donc suivre résolument le pyrrhonisme dans toutes ses conséquences pour que son principe demeure, et Pascal n'ose plus trop affirmer que l'homme sait naturellement s'il dort ou s'il veille.

«Les principales forces des pyrrhoniens (je laisse les moindres) sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous ; or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincanle de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant et à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables ou faux ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne n'a d'assurance , hors de la foi , s'il veille^u s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous le faisons, on croit voir les espaces , les figures, les mouvements, on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé ; de sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette autre

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moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil, un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve, en faisant un songe sur l'autre?

c( Voilà les principales forces de part et d'autre ; je laisse les moindres comme les discours qu'on fait contre les pyrrhoniens, contre les impressions de la coutume, de l'éducation , des mœurs, des pays, et les autres choses semblables qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements , sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres ; si on n'est pas assez persuadé , on le deviendra vite et peut-être trop *.

« Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est, qu'en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels; contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l'incertitude de notre origine , qui enferme celle de notre nature ; à quoi ces dogmatistes ont encore à répondre depuis que le' monde dure. »

Comment ! on n'a pu répondre à ces objections du pyrrhonisme , depuis que le monde dure ! Mais nous venons d'entendre Pascal y répondre lui-même par sa théorie des vérités premières placées au-dessus de tout raisonnement, et par là inaccessibles à toutes les atteintes du pyrrhonisme ; et tout à coup , ce même Pascal se rend complaisamment à des attaques tirées de je ne sais quels systèmes sur notre origine et sur l'essence de la nature humaine ! Mais ces systèmes sont précisément le sujet de disputes perpétuelles, tandis que la puissance du sentiment, de l'instinct, du cœur, c'est-à-dire de la raison naturelle , gouverne l'humanité depuis que le monde dure!

Vous croyez Pascal redevenu tout à fait pyrrhonien? Point du tout; il va de nouveau abandonner son pyrrhonisme, comme devant le pyrrhonisme il vient d'abandonner la théorie

1 Ibid., p. 170 ; man., p. 2.^7.

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du sentiment. Après le morceau que nous venons de citer, il ajoute :

« Voilà la guerre ouverte entre les hommes , où il faut que chacun prenne parti et se range nécessairement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisrae ; car qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence : cette neutralité est l'essence de la cabale. Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux; ils ne sont pas pour eux-mêmes, ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s'excepter ^

« Que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t-il de tout, doutera-t-il s'il veille, si on le pince , si on le brûle, douterat-il s'il doute, doutera-t-il s'il est? On n'en peut point venir là. Je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. »

Ainsi la nature soutient la raison ; Pascal le déclare luimême; cette nature, de son propre aveu, n'est donc pas impuissante : le sentiment naturel a donc une force à laquelle on se peut fier ; il autorise donc les vérités qu'il nous découvre ; ces vérités , dégagées par la réflexion , peuvent donc former une doctrine solide et très-légitime. Ou ces mots : «la nature soutient la raison, » ne signifient rien, ou leur portée va jusque-là.

Mais cette conclusion ne pouvait convenir à Pascal. 11 revient bien vite sur ses pas, et après avoir reconnu que la nature soutient la raison impuissante , c'est-à-dire qu'il y a une certitude antérieure et supérieure au raisonnement, il s'écrie : « L'homme dira-t-il au contraire qu'il possède certainement la vérité?»— Oui, il le dira, d'après vous et avec vous ; il dira qu'il possède certainement les vérités du sentiment, de l'instinct, du cœur, ou bien il succombera à cet absolu pyrrhonisme que vous déclarez vous-même impossible. — «Dira-t-il qu'il possède certainement la vérité , lui qui , si peu qu'on le pousse , ne peut en montrer aucun titre , et est forcé de lâcher prise?»

» Ibid., p. 108; man., p. 258.

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