III« LETTRE
Je ne scai comment vous aurez receu la perte de vos lettres. Je voudrois bien que vous l'eussiez prise comme il faut. Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon ou mauvais ^ par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle, et non pas par la notre propre , qui est toujours pleine de malice et d'erreur. Si vous avez eu ces sentiments, j'en serai bien content, afin que vous vous en soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j'ai à vous dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront : on a déjà apporté celle du 5 ; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car celle de M. Du Gas l'est davantage, néantmoins cela me fait espérer de r' avoir l'autre.
Je ne scai pourquoi vous vous plaignez de ce
' P.-R. a tiré de cette lettre deux pensées : l'une qui est le § 10, l'autre le § 11 du chapitre xxviii. Bossut a réuni la première à une autre pensée sur les saints, et de ces deux il a fait le § 14 de l'article xvii. Le second est le § 15. Bossut a dû avoir sous les yeux cette lettre, puisqu'il en a extrait une pensée qu'il a insérée dans son supplément , page 542.
^ P.-R. : Il faut juger de ee qui est bon ou mauvais^ jusqu'à pleine de malice et d'erreur.
que je n'avois rien écrit pour vous; je ne vous sépare point vous deux ^, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. Vous voyez bien que mes autres lettres et encore celle-cy vous regardent assez. En vérité, je ne puis m'empêcher de vous dire que je voudrois être infaillible dans mes jugements; vous ne seriez pas mai si cela étoit, car je suis bien content de vous; mais mon jugement n'est rien; je dis cela sur la manière dont je vois que vous parlez du bon cordelier persécuté et de ce que fait le *. Je ne suis pas surpris de voir M. N. s'y intéresser, je suis accoutumé à son zèle, mais le votre m'est tout-à-fait nouveau. C'est ce langage nouveau que produit ordinairement le cœur nouveau. Jésus-Christ ^ a donné dans l'Evangile cette marque pour connoître ^ ceux qui ont la foi qui est qu'ils parleront un langage nouveau. Et en effet le renouvellement des pensées et des désirs cause celui des discours. Ce que vous dites des peines où vous vous êtes trouvée seule et la consolation que vous donne la lecture, sont des choses que M. N. sera bien aise de sçavoir, quand
' Probablement son frère, le duc de R., et elle.
^ P.-R. : Jésus-Christ a donné dans VEvangile cette marque^ jusqu'à la fin de l'alinéa : Vesprit nouveau de la charité, en retranchant Ce que vous dites des jours... etc.
^ P.-R. : reconnoitrc .
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je les luy feray voir et ma sœur aussi. Ce sont assurément des choses nouvelles, mais qu'il faut sans-cesse renouveler ; car cette nouveauté ^ qui ne peut déplaire à Dieu, comme le vieil homme ne lui peut plaire , est différente des nouveautés de la terre, en ce que les choses du monde, quelque nouvelles qu'elles soient, vieillissent en durant, au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus qu'il dure davantage. Notre vieil homme périt, dit saint Paul , et se renouvelle de jour en jour, et il ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité où l'on chantera sans -cesse ce cantique nouveau dont parle David dans les psaumes de Laudes ^, c'est-à-dire ce chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.
Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois bien que leur zèle ne se refroidit point; cela m'étonne, car il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours dans l'esprit, et principalement celle du miracle 3, parce qu'il y a quelque chose de plus extraordinaire, quoique l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple.
' P.-R. : ces nouveautés.
^ P.-R.: dans ses Psaumes.
' Sa nièce Marguerite.
Il est certain que les grâces que Dieu fait en cette vie ^ sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencements qui en paroissent dans les personnes de piété, j'entre en^ une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble ^ que je les vois déjà dans un de ces throsnes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec J.-G., selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes ^^ personnes peuvent tomber et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de leur gloire et qui laisseront prendre à d'autres parleur négligence la couronne que Dieu leur avoit offerte, je ne puis souffrir cette pensée; et l'effroy que j'aurois de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginées avec tant de raison dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de cette idée et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les foibles créatures
' Bossut, p. 545 ; fragment d'une lettre de Pascal : Les grâces que Dieu fait en cette vie, jusqu'à la fin de la lettre. ^ Bossut : dans.
^ Bossut : il me parait que...
'* Bossut omet mêmes.
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qu'il s'est acquises , et luy dire ^, pour les deux personnes que vous scavez, ce que l'Église dit aujourd'hui avec saint Paul: Seigneur, achevez vous-même l'ouvrage que vous-même avez commencé. Saint Paul se considéroit souvent en ces deux états, et c'est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps de peur que moi-même, qui convertis tant de peuples, je ne devienne réprouvé ^. » Je finis donc par ces paroles de Job : faj- toujours craint le Seigneur comme les flots d'une mer furieuse et enflée pour ni engloutir. Et ailleurs: Bienheureux est lliornme qui est toujours en crainte.