‹ Des pensées de PascalChapitre 118 sur 125 · LETTRE DE PASCAL A LA REINE CHRISTINE · texte numérisé non relu

LETTRE DE PASCAL A LA REINE CHRISTINE

En lui envoyant la machine arithmétique, 1650.

(Bossut^ t. IV, p. 25. On donne ici plusieurs variantes de divers manuscrits qui rétablissent le vrai texte de Pascal. )

Madame , Si j'avois autant de santé que de zèle, j'irois

* Serait-ce VHîstoria et curatiofehrium malignarum, de 1662 ? Cela donnerait la date de ce LiHet qui serait de l'année même de la mort de Pascal.

moi-même présenter à Votre Majesté un ouvrage de plusieurs années que j'ose lui offrir de si loin ; et je ne souffrirois pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. Cet ouvrage, Madame, est une machine pour faire les règles d'arithmétique sans plume et sans jetons. Votre Majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter euxmêmes à leur dernière perfection ; c'est pourquoi il seroit inutile de dire combien il y a que je travaille à celle-ci , et je ne peux mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle devoit paroître un jour devant une personne si auguste. Mais, Madame, si cet honneur n'a pas été le véritable motif de mon travail , il en sera du moins la récompense; et je m'estimerai trop heureux si à la suite ^ de tant de veilles , il peut donner à Votre Majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'importunerai pas non plus Votre Majesté du particulier de ce qui compose cette machine; si

' Le manuscrit de l'Oratoire, le Recueil de Marguerite Périer, leMs. de la Mazarine, N° 2199 , et le N° 397, mppl. français, Bibl. royale, donnent la vraie leçon : en suite de. Voyez p, 370 : Ensuite des 'premiers compliments.

elle en a quelque curiosité, elle pourra se contenter dans un discours ^ que j'ai adressé à M. de Bourdelot 2 ; j y ai touché en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage, l'objet de son invention, l'occasion de sa recherche, l'utilité de ses ressorts, les difficultés de son exécution , les degrés de son progrès, le succès de son accomplissement, et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'offrir à Votre Majesté, ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, Madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en le présentant à Votre Majesté, puisqu'il ne sauroit passer que pour extraordinaire, quand

' C'est l'avis nécessaire imprimé par Bossut, ibid., p. 12.

^ Médecin de la reine Christine. Il avait été d'abord celui du grand Condé, auprès duquel il avait en 1644 introduit Pascal pour que celui-ci fît voir au prince la machine arithmétique, ainsi que nous l'apprend un billet inédit de Bourdelot à Pascal, Ms. 397, suppl. fr.^ p. 22, et Ms. de la Mazarine, p. 33. « Monsieur, je parlai hier à Son Altesse qui m'a témoigné impatience de vous voir avec votre roue Pascale. Si vous prenez la peine de venir à dix heures du matin, je crois que c'est celle qui lui est la plus commode... Bourdelot. A l'hôtel de Condé, ce 26 febvrier 1644. » Le Recueil de Marguerite contient, p. 13, la réponse que fit Bourdelot, de Suède, le 14 mars 1652, à la belle lettre de Pascal à la reine Christine. Dans cette réponse , sous des éloges trèsmérités de Pascal se cachent plus d'un trait dirigé contre Descartes qui venait de mourir, et qui, après comme avant sa mort, a toujours eu l'honneur de réunir contre lui les esprits médiocres de tous les temps.

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on verra qu'il s'adresse à elle; et qu'au lieu qu'il ne devroit lui être offert que par la considération de son excellence, on jugera qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est offert. Ce n'est pas néanmoins cette espérance qui m'a inspiré un tel^ dessein. îl est trop grand, Madame, pour avoir d'autre objet que Votre Majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est l'union que je trouve en sa personne sacrée de deux choses qui me comblent également d'admiration et de respect, qui sont l'autorité souveraine et la science solide; car j'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de puissance ou de connoissances. Les derniers peuvent , si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les conditions; et le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est, ce me semble, qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce que"^ le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me paroît même d'un ordre d'autant plus élevé , que

' Les quatre manuscrits : ce dessein.

'■* Les quatre manuscrits : le droit de persuader, qiLÏ^%\ parmi eux ce que le d.

les esprits sont d'iin ordre plus élevé que les corps; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite au lieu que l'autre peut l'être par la naissance ou par la fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi; mais, Madame, que Votre Majesté me permette de le dire, elle n'y est point blessée, l'un sansl'autre me paroît défectueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque quelque chose à sa gloire , s'il n'a la prééminence de l'esprit; et quelque éclairé que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa ^ dépendance. Les hommes qui désirent naturellement ce qu'il y a de plus parfait, avoient jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par excellence. Tous les rois et tous les savants en étoient autant d'ébauches qui ne remplissoient qu'à demi leur attente : ce chef-d'œuvre étoit réservé à notre siècle ^. Et afin que cette grande merveille parût accompagnée de tous les sujets possibles d'ëtonnement, le degré où les hommes n' avoient pu atteindre est rempli par une jeune reine , dans laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de i'ex-

* Les quatre manuscrits : la d.

* Les quatre manuscrits : qu'à demi leur attente ; et à peine nos ancêtres ont pu voir en toute la durée du monde un roi médiocrement savant; ce chef-d'œuvre étoit réservé/jowrro/^r^ siècle.

périence avec la tendresse de l'âge, le loisir de l'étude avec l'occupation d'une royale naissance; et l'éminence de la science avec la foiblesse du sexe. C'est Votre Majesté, Madame, qui fournit à l'univers cet unique exemple qui lui manquoit. C'est elle en qui la puissance est dispensée par les lumières de la science et la science relevée par l'éclat de l'autorité. C'est cette îuiion si merveilleuse, qui fait que commeVotre Majesté ne voit rien qui soit au-dessus de sa puissance, elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit , et qu'elle sera l'admiration de tous les siècles \ Régnez donc, incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle ; que votre génie vous assujétisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes ; régnez par le droit de la naissance , par"^ une longue suite d'années , sur tant de triomphantes provinces ; mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute retendue de la terre. Pour moi, n'étant pas né sous le premier de vos empires, je veux que tout

* Oratoire : « de tous les siècles quirontprécédée.->^ Cette addition est évidemment absurde. Recueil de Marguerite Périer : « De tous les siècles qui l'ont précédée et qui la suivront^ comme elle a été Vouvrage de tous les siècles qui Vont précédée. » La vraie leçon doit être : « qu'elle sera l'admiration de tous les siècles qui la suivront comme elle a été l'ouvrage de tous les siècles qui l'ont précédée. » Cette leçon est précisément celle duMs. de la Mazarine p. 418, et du Ms. de la Bibl. r. 397, p. 343.

* Les quatre manuscrits : durant.

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le monde sache que je fais gloire de vivre sous le second ; et c'est pour le témoigner que j'ose lever mes yeux jusqu'à ma reine, en lui donnant cette première preuve de ma dépendance.

Voilà, Madame, ce qui me porte à faire à Votre Majesté ce présent quoique indigne d'elle. Ma foiblesse n'a pas arrêté ^ mon ambition. Je me suis figuré qu'encore que le seul nom de Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est disproportionné, elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est inférieur ; autrement sa grandeur seroit sans hommages et sa gloire sans éloges. Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit sans exiger qu'il soit l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance qu'il daigne entrer en communication avec le reste des hommes; et toutes ces considérations jointes me font protester avec toute la soumission dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de pouvoir être adopté"^ , Madame, de Votre Majesté, pour son très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur. Blaisf Pascal.

* Les quatre manuscrits : étonné.

^ Les quatre manuscrits •. avoué.

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