‹ Des pensées de PascalChapitre 119 sur 125 · SUR V AMOUR · texte numérisé non relu

SUR V AMOUR

( Article de la Revue des Deux-Mondes, du 15 septembre 1843. )

De toutes les découvertes grandes ou petites que j'ai pu faire sur Pascal, voici, sans contredit, la plus inattendue. Il ne s'agit plus de lettres mystiques adressées à ses deux sœurs ou à mademoiselle de Roannez, ni de quelques lignes destinées à une nouvelle provinciale, ni de nouveaux débris (In grand livre des Pensées, ni enfin de quelque ouvrage de la dernière époque de la vie de Pascal , de cette époque aujourd'hui bien connue et remplie de monuments tous empreints du même caractère, celui d'une dévotion malheureuse, qui répudie la raison comme imbécile, et avec elle toute morale et toute religion naturelle , rejette la distinction sacrée du juste et de l'injuste, et les preuves les plus vieilles et les plus autorisées de l'existence de Dieu, considère le mariage comme une sorte de déicide, et pour nous faire croire nous veut abêtir. Je viens aujourd'hui éclaircir une tout autre époque de cette vie si tôt dévorée : je viens tirer de l'oubli un écrit d'un caractère bien différent, et dont le sujet semble plutôt em-

prunté à l'hôtel de Rambouillet qu'à Port-Royal.

Quel est donc ce sujet ? — L'amour.

Oui, l'amour! et non pas l'amour divin, mais l'amour humain avec le cortège de ses grandeurs et de ses misères. Tel est bien le sujet sur lequel Pascal a composé un discours à la manière de ceux du Banquet, mais d'un platonisme fort tempéré, et où respire la liberté décente d'un philosophe et d'un homme du monde.

Il y a plus : ce singulier ouvrage contient jusqu'à des préceptes sur lart d'aimer, très-différents , il est vrai, de ceux d'Ovide, mais qui dans leur délicatesse même n'expriment pas une médiocre expérience.

Vous dirai -je toute ma pensée? En plus d'un endroit je crois sentir comme les battements d'un cœur encore troublé, et dans l'émotion chaste et tendre avec laquelle l'auteur peint le charme de ce qu'il appelle une haute amitié^ je crois surprendre l'écho secret et la révélation involontaire d'une affection que Pascal aurait éprouvée pour une personne du grand monde. On ne parle point ainsi d'un sentiment aussi particulier, quand on ne l'a pas eu dans le cœur. Conçoit on d'ailleurs un homme comme Pascal, s'amusant à disserter sur l'amour, pour faire parade de bel esprit? Pascal na jamais écrit que sous l'empire

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d'un sentiment irrésistible, qu'il soulageait en l'exprimant. C'est l'homme, en lui, qui suscite l'écrivain. Je me tromj)e fort, ou ce discours trahit dans la vie intime de Pascal un mystère qui peut-être ne sera jamais entièrement expliqué.

Vous voilà bien surpris : je ne l'ai pas été moins lorsqu'au milieu d'obscurs manuscrits cet éclatant fragment m 'apparut comme une vision extraordinaire. Je crus rêver, et je me demandai si ces pages étaient bien du pénitent de M. Singlin , de l'auteur des Proi>inciales et des Pensées. Mais le doute était- il permis ? N'est-ce pas là sa manière ardente et altière, tant d'esprit et tant de passion, ce parler si fin et si grand, cet accent que je reconnaîtrais entre mille? A ce trait piquant et quelque peu recherché vous soupçonneriez La Bruyère; mais tout à côté ce coup de pinceau énergique et la grandeur de la phrase entière vous désabusent. Le sujet ne permet pas de penser à Bossuet. Reste Descartes; mais je l'ai déjà dit : dans Descartes, l'art a trop manqué au génie. Il faut que ce fragment soit de Pascal; il est signé de ce nom à toutes les lignes.

Et puis ce n'est pas une simple conjecture de mon esprit. D'autres avant moi, au xvii* siècle, des gens liés avec Port-Royal , qui connaissaient Pascal et sa famille, les Bénédictins lui ont at-

tribué ce fragment. Ceci m'amène à vous dire où et comment je l'ai trouvé.

En parcourant le volumineux catalogue des manuscrits français de l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés , je rencontrai au tome xi* l'indication d'un manuscrit in-4'*, coté n° 74, contenant, selon le catalogue, des écrits de Nicole, de Pascal et de Saint-Évremond. Soigneux de ne négliger aucun indice, je voulus examiner ce manuscrit. Il porte au dos : Nicole, De la Grâce. Autre pièce manuscrite. Sur la première page est la table des écrits que cet in-4** renferme : Système de M. Nicole sur la Grâce. Si la dispute sur la Grâce universelle n'est quune dispute de nom. Discours sur les passions de l'amour, de M. Pascal. Lettre de M. de Saint-Evremond sur la dévotion feinte. Introduction à la Chaire. A la vue de ce titre : Discours sur les passions de l'amour^ de M. Pascal , vous comprenez que je cherchai bien vite au milieu du volume; j'y trouvai le même titre avec cette légère variante: Discours sur les passions de l'Amour, On r attribue à M. Pascal.

Jugez à quel point ma curiosité fut excitée. Ce discours avait une vingtaine de pages ; si donc il était authentique, c'était le plus étendu de tous les morceaux inédits de Pascal que j'eusse encore rencontrés. Ajoutez le prodigieux intérêt de la ma-

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lièreî Dès la première phrase , je sentis Pascal, et ma conviction s'accrut à mesure que j'avançais. Les preuves surabondent pour quiconque a eu un commerce intime avec les Pensées. Ce discours est inachevé. C'est une copie, et même , comme on le verra , une copie assez défectueuse. Probablement cet écrit n'était pas destiné au public , et l'auteur n'y avait pas mis la dernière main. Mais on reconnaît partout celle de Pascal, l'esprit géométrique qui ne l'abandonne jamais , ses expressions favorites, ses mots d'habitude, sa distinction si vraie du raisonnement et du sentiment, et mille autres choses semblables qui se retrouvent à chaque pas dans les Pensées.

Veut -on une preuve presque matérielle? On lit dans ce fragment la phrase suivante : « Il y a de deux sortes d'esprits , l'un géométrique et l'autre qu'on peut appeler de finesse. » N'est-ce pas là la pensée développée au paragraphe i de l'article lo, première partie de l'édition de Bossut? Et ailleurs : « A mesure que l'on a plus d'esprit , l'on trouve plus de beautés originales.» C'est pour la beauté ce qui est dit des hommes en général dans le paragraphe i^^ de ce même article lo. Mêmes pensées et mêmes termes , même esprit , même manière.

Je ne veux pas pousser plus loin la démonstra-

tion. Ce fragment est bien de Pascal. On le croyait à Sain t-Germain-d es-Prés, et l'ouvrage lui-même le prouve; ce n'est point une supposition, c'est un fait indubitable. Reste à savoir comment ce fait est possible, comment trouver dans Pascal la disposition d'esprit et d'âme qiii aura pu lui inspirer ce discours. Voilà le problème qu'il faut résoudre.

On ne connaît guère que deux hommes dans Pascal, le savant qui se consume en travaux immortels , et le solitaire de Port-Royal écrivant les Proi^inciales et préparant les Pensées, Mais il y en a un troisième encore, l'homme du monde, qui, sans tomber dans le dérèglement, a pourtant vécu de la vie commune, suivi le train ordinaire, participé à nos goûts et à nos passions. On a bien dit quelque chose de cela dans ces derniers temps, mais on peut l'établir avec la dernière exactitude.

Pascal, sorti d'une famille respectable, nourri de principes sévères, entouré des meilleurs exemples, avait, comme tous les honnêtes gens de son temps, un fonds de croyances religieuses ; et si elles sommeillèrent quelquefois, elles ne s'éteignirent jamais. A Rouen, à l'âge de vingt-quatre ans, en 1646, Pascal, jusqu'alors livré à l'étude des mathématiques, mais déjà malade, est pris d'un accès de dévotion. Il se convertit , comme on disait alors , et avec l'ardeur qu'il portait en

toutes choses et 1 ascendant qu'il exerçait autour de lui, il convertit toute sa famille, ses deux sœurs, Gilberte et Jacqueline, et jusqu'à soh père, Etienne Pascal. Cette ferveur religieuse dura et s'accrut toujours dans Jacqueline; mais dans Pascal elie s'affaiblit peu à peu et parut même se dissiper tout à fait, lorsqu'à Paris, en i652, après la mort de son père, devenu maître de sa conduite et de sa fortune, il entra dans le monde. Il ne voulait d'abord qu'obéira ses médecins, qui lui avaient interdit toute étude ; puis, insensiblement, il prit goût à cette vie nouvelle et s'y engagea de plus en plus, jusqu'à ce que tout à coup, à la fin de l'année i654, il tomba dans un profond ennui de toutes choses, et se retira à Port-Royal pour s'y donner entièrement à Dieu. C'est là ce qu'on appelle la seconde et dernière conversion de Pascal. Ce nouvel accès de dévotion, tout autrement énergique que le premier, parce qu'il venait d'une bieri autre expérience de ia vie humaine, alla sans cessé augmentant et ne finit qu à sa mort, en 1662, Il y eut donc un intervalle de plusieurs années, de i65.i jusqu'à la fin de i654j pendant lequel Pascal fut un homme du monde. Que fit-il durant ces deux années? Nous l'ignorons, mais nous connaissons Pascal; nous savons qu'il ne faisait rien à demi; et on peut affirmer qu'une fois entré dans la vie

mondaine, il y porta son caractère, sa curiosité, son ardeur.

Madame Périer, dans la vie de son frère, jette un voile pieux sur ces années de dissipation; il lui a plu de s'en tenir à ces paroles fort peu significatives : « Les médecins crurent que pour rétablir entièrement sa santé , il falloit qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pourroit les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil mais enfin il le suivit, et il s'imagina que

les divertissements honnêtes ne pouvoient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique, parla miséricorde de Dieu , il se soit exempté de vices, néanmoins, comme Dieu l'appeloit à une plus grande perfection , il ne voulut pas l'y laisser. » Voilà le langage de la bonne sœur : en voici un autre, celui d'un homme parfaitement informé, l'exact auteur de l'excellent mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de plusieurs pièces pour servir à F histoire de Port-Royal^ Utrecht, '74^^ • « M. Biaise Pascal ne put goûter la retraite de sa sœur (Jacqueline) , car il n'étoit plus le même qu'auparavant. Comme on lui avoit interdit toute étude, il s'étoit engagé insensiblement à revoir le monde , à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement , cela étoit modéré ;

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mais enfin il se livra tout entier à la vanité, à l'inutilité , au plaisir et à l'amusement, sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de monsieur son père ne lui donna que pi us de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie : mais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier et de prendre une charge. Dieu le toucha...»

Même Recueil : « Sa sœur , la religieuse de Port-Royal, gémissoit sans cesse de voir celui qui lui avoit fait connoître le néant du monde, s'y plonger lui-même de plus en plus et être près de se lier par des engagements considérables. »

Marguerite Périer, dans son Mémoire sur la vie de son oncle s'exprime avec la même force : « Après s'y êtie un peu enfoncé (dans les plaisirs), il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une charge et de se marier; et prenant ses mesures pour l'un et pour l'autre, il en conféra... ^ »

Il paraît d'ailleurs que Pascal avait d'assez grandes habitudes de luxe, car, à l'aventure de Neuilly, il était dans « un carrosse à quatre ou six chevaux,» dit le Recueil déjà cité, ajoutant que, « c'étoit là sa coutume^. »

' Voyez plus bas, p. 432.

M6id^.,p. 434.

Puisque Pascal cherchoit à se marier, il est assez naturel qu'il ait fait attention aux femmes et recherché leur compagnie. Il était d'une famille depuis longtemps anoblie , en possession d'une assez belle fortune , célèbre depuis son enfance, et de toutes parts lié avec ce qu'il y avait de mieux. Son portrait est là pour nous dire quel était son noble visage; ses grands yeux lançaient des flammes'; et dans ce temps de haute galanterie, Pascal, jeune, beau, plein de langueur et d'ardeur , impétueux et réfléchi , superbe et mélancolique, devait être un personnage intéressant au dernier point. Les plaisirs de la paix succédaient aux troubles de la Fronde. Le bel esprit, la politique et l'amour rapprochaient tout ce qui était distingué. Des débris de l'hôtel de Rambouillet se formaient l'hôtel d'Albret, l'hôtel de Richelieu , et beaucoup d'autres cercles et réduits célèbres ^. En 1662, madame de Sablé ^, madame de la Suze, madame de Lafayette, madame Scar-

* Voyez l'admirable portrait de Pascal , gravé par Ëdelinck , dans les Hommes illustres de Perrault, tome 1".

^ On consultera utilement sur l'esprit et les mœurs de la société de ce temps l'écrit un peu paradoxal mais si ingénieux de M. Rœderer : Mémoire pour servir à l'histoire de la société polie en France , p. 118.

^ Un billet jusqu'ici inédit de Pascal à madame de Sablé (plus haut, p. 375 ^, prouve directement que Pascal fréquentait la maison de la marquise.

roii, madame Cornuel , madame de Coulanges , madame de Sévigné , et dans des régions plus élevées, mais voisines, madame de Longueville, madame de Guéménée , la Palatine, madame de Lesdiguières , étaient ou dans l'éclat de la jeunesse ou très-belles encore et passionnées pour la gloire en tout genre. Il est très-possible que dans ce monde d'élite , où Pascal devait être admis et recherché, il ait rencontré une personne d'un rang plus élevé que le sien pour laquelle il ait ressenti un vif attrait qu'il aurait renfermé dans son cœur, l'exprimant à peine pour luimême dans le langage ardent et voilé de ce discours énigmatique. L'amour alors ne passait point pour une faiblesse : c'était la marque des grands esprits et des grands cœurs. Rien donc de plus naturel qiie Pascal n'ait pas su ou n'ait pas voulu se défendre d'une impression noble et tendre , et que lui aussi, comme Descartes, il ait aimé.

Il faut, certes, que le goût du monde ait été pendant quelque temps bien fort dansPascal pour qu'il ait résisté aux avertissements et aux vives instances de sa sœur Jacquehne, qui, depuis la mort de leur père, était entrée à Port-Royal , à l'âge de vingtsix ans, et y était devenue religieuse au commencement de i653, sous le nom de sœur Sainte-Euphémie. Elle ne cessait de conjurer son frère de

rompre tous ses liens et de se donner à Dieu. Enfin, en i654, arriva l'accident terrible de Neuilly qui pensa le tuer un jour de fête au milieu de la dissipation. Pascal dut en ressentir un profond ébranlement. Et pourtant cela ne suffit pas à le détacher du monde sur-le-champ : il n'éprouvait encore que des mouvements passagers. Qiiand Jacqueline, dans une lettre précieuse du ^5 janvier i655 ', raconte à sa sœur, madame Périer , l'histoire de la conversion tant désirée de leur frère , les efforts qu'elle avait faits et qui étaient restés si longtemps infructueux, il lui échappe des paroles qu'il faut recueillir et peser : « Il falloit qu'il eût en ce temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements qu'il lui donnoit. » Si on ne doit pas prendre trop au tragique ces horribles attaches dont Jacqueline parle ici avec l'exagération janséniste, il est permis d'y soupçonner des habitudes tout à fait mondaines, bien que sans dérèglements, et peut-être une noble affection. Mais en vérité j'ai honte de tant retenir le lecteur sur mes propres pensées, et je me hâte de lui livrer le fragment de Pascal , fidèlement transcrit sur la copie de la Bibliothèque royale.

' Voyez Jacqueline Pascal^ p. 227.

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