AVANT-PROPOS. VU
cal fait effort pour se contenir ; l'ardeur de son âme ne paraît qu'à travers la sévérité de son esprit et de sa foi. Oui , c'est par l'âme que Pascal est grand et comme homme et comme écrivain ; le style qui ré~ fléchit cette âme en a toutes les qualités , la finesse, l'amère ironie, l'ardente imagination, la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion : ce style est, comme cette âme, d'une beauté incomparable. Que devait donc faire devant un style pareil un éditeur fidèle? Le recueillir avec religion, tel qu'on le trouvait déposé sur ces feuilles douloureuses. Voilà ce que n'a pas fait Port-Royal, soit Arnauld et Nicole , soit Etienne Périer , soit le duc de Roannez; car qui peut aujourd'hui faire la part bien exacte de tous ces personnages dans l'édition des Pensées ? C'est Etienne Périer qui a fait la préface , on le sait certainement ; la tradition janséniste donne ensuite la plus grande part au duc de Roannez , et Arnauld a dû surveiller le tout. C'est donc Port-Royal, dans ses meilleurs représentants, qui est vraiment le premier éditeur des Pensées. Or Port-Royal était incapable de comprendre
Vlll AVANT-PROPOS.
rimagination de Pascal , les troubles de son cœur, les inquiétudes de sa raison , l'immortelle originalité de son style. Il a traité Pascal comme il avait fait Saint-Cyran; et, après en avoir adouci souvent les pensées pour les rendre plus édifiantes, il en a sans aucun scrupule corrigé le style pour le rendre plus régulier et plus naturel, selon le modèle de style naturel et tranquille qu'il s'était formé. Port-Royal avait beaucoup d'esprit et souvent de la grandeur; il a donc laissé passer et l'esprit et la grandeur de Pascal; mais il a fait sans pitié main basse sur tout ce qui trahissait le plus profond de sa pensée et de son âme; et comme cette âme éclate à toutes les lignes que traçait la main mourante de Pascal , Port-Royal était condamné à tout corriger et à tout altérer. Aussi je porte le défi que l'analyse puisse inventer un genre d'altération du style d'un grand écrivain que n'ait pas subi celui de Pascal entre les mains de Port-Royal. Il n'y avait pas ici de censure jésuitique à craindre; il n'y a pas eu d'autre censure que celle de la médiocrité sur le génie; je fais ici surtout allusion