PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION. XIII
chaînes de vérités liées entre elles qu'on nomme les sciences humaines. Toutes les vérités ne se démontrent pas; il en est qui brillent de leur propre évidence, et que la raison atteint par sa vertu propre et par l'énergie qui lui appartient ; mais dans ce cas, comme dans tous les autres, elle est toujours la raison humaine : on peut même dire que sa puissance naturelle y paraît davantage. En reproduisant cette théorie aussi vieille que la philosophie \ et qu'il a l'air de croire nouvelle, Pascal la fausse un peu par les formes qu'il lui prête. N'en déplaise au grand géomètre et à ce maître en l'art de parler et d'écrire, peut-on approuver ce singulier langage? Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace. .., Pourquoi ces façons de parler si extraordinaires pour dire avec deux ou trois cents philosophes la chose du monde la plus commune, à savoir, que la notion de l'étendue et de l'espace n'est pas une acquisition du raisonnement, mais une conception directe de la raison, de l'entendement, de l'intelligence, comme il plaira de l'appeler, entrant en exercice à la suite de la sensation?
Pascal fait pis : il tourne contre elle-même la théorie des vérités premières et indémontrables, à l'aide d'une sorte de jeu de mots peu digne de son génie. Ce que tout le monde appelle le raisonnement, il sied à Pascal de l'appeler la raison; à la bonne heure, si, conformément aux règles de la définition qu'il a lui-même établies, à l'époque de sa vie où il s'occupait de géométrie et de physique, il prend soin d'en avertir; mais il n'en avertit nullement, et voici comment il argumente à son aise. Il s'adresse au raisonnement qu'il nomme la raison, et l'interpelle de justifier les principes des connaissances humaines. Le raisonnement ne le peut, car sa fonction n'est pas de démontrer les principes dont il part. Et sur cela Pascal le foudroie : « Humiliez-vous, raison impuissante, taisez-vous, nature imbécile. » Mais si à la place du
» Voyez nos écrits , passim, entre autres , Cours de Vhistoire de la Philosophie moderne, pe série, t. II; leç. ix el x , du Mysticisme , p. 193 ; t. IV, Icç XIII , Hutcheson , Esthétique, p. 104 ; leç. xiv, p. UO, leç. xxii, Reid^ Essais sur les Facultés intellectuelles , p. 502, etc.