‹ Des pensées de PascalChapitre 97 sur 125 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

même de ses conversations. Sons le nom de Pensées de Pascal on a toujours compris et on comprend encore les notes que, dans ses dernières années, Pascal déposait d'intervalle en intervalle sur le papier pour lui être des souvenirs et des matériaux utiles dans la composition de sa nouvelle Apologie de la religion chrétienne ^ Tel est le sens vrai et unique des Pensées : c'est celui que sa famille et ses amis leur ont donné d'abord^, et qu'elles doivent retenir pour garder leur caractère original , l'intérêt douloureux qui s'attache aux dernières idées d'un homme de génie, et un ordre réel, au milieu de leur désordre apparent, par leur rapport à un grand et magnifique dessein. Pascal à demi mourant développa un jour à ses amis le but et même le plan de l'ouvrage qu'il méditait^ : ce sont les fragments inachevés de cet ouvrage qui ont été appelés les Pensées. Sans doute, à la réflexion, Pascal aurait supprimé beaucoup de

' Madame Périer, dans la vie de Pascal : « La dernière année de son travail a été toute employée à recueillir diverses pensées sur ce sujet. »

^ Préface de la première édition, passim.

' Les premiers éditeurs, qui assistèrent à ce discours, le retracent dans la préface. Voyez aussi le « Discours sur les Pensées de M. Pascal, oii l'on essaie de faire voir quel était son dessein (par M. Dubois, qui était présent à cette assemblée et prit part à la première édition). »

ces notes écrites à la hâte; il les amassait pour s'en servir ensuite librement^ et on peut juger de quel œil sévère il les aurait revues et à quel travail il les aurait soumises, lui qui avait refait jusqu'à treize fois une des Provinciales, et qui demandait dix ans de bonne santé pour achever ce dernier monuments D'ailleurs son dessein était assez vaste pour embrasser les pensées les plus diverses, et toutes se liaient plus ou moins dans son esprit, puisque lui-même les avait réunies et mises ensemble ainsi qu'on les a trouvées après sa mort 2. 11 y aurait de l'utilité peut être à extraire de ses écrits de toute nature et à former des Pensées de Pascal, comme on a des Pensées de Platon, de Descartes, de Leibnitz. Il serait bien aussi de recueillir dans ses biographes et dans ses amis les discours et même les propos familiers qu'on lui attribue et de faire ainsi une sorte de Pascaliana, Mais tout cela n'a rien à voir avec les fragments de son Apologie de la religion chrétienne, fragments imparfaits et très-divers , mais qui ont au moins cette harmonie d'avoir été composés à la même époque, la dernière de la vie de Pascal, dans le

* Préface-

"^ Préface : « On eut un très-grand soin, après sa mort, de recueillir les divers écrits qu'il avait faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilés en divers liasses.... »

même esprit et pour le même objet. On fait disparaître cette harmonie dès qu'on mêle à ces fragments des choses étrangères, si excellentes qu'elles puissent être; et ce mélange ne produit qu'un véritable chaos où se confondent toutes les époques de la vie de Pascal , et par conséquent des idées très-différentes qui enlèvent à l'ensemble , non-seulement toute ombre d'unité , mais tout caractère déterminé.

Nous le répétons donc; nous entendons par les Pensées de Pascal les fragments de l'ouvrage auquel il consacra les dernières années de sa vie. Si ce principe est incontestable, il nous fournit deux règles à peu près infaillibles : 1° comme les Pensées de Pascal, mises toutes ensemble par luimême, ont été fidèlement recueillies par sa famille dans le manuscrit in-folio déposé par M. l'abbé Périer à Saint-Germain-des-Prés , et qui est conservé aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Paris , il s'ensuit que toutes les pensées qui se trouvent dans ce manuscrit autographe sont certainement des pensées authentiques de Pascal; 2° réciproquement, toute pensée qui ne se trouve pas dans ce manuscrit est par cela même suspecte et ne doit être considérée comme authentique qu'après un sérieux examen. Il est possible qu'elle soit de Pascal , mais il est possible aussi qu'elle

2i DES PENSÉES DE PASCAL.

n'ait pas été destinée par lui à faire partie de son grand ouvrage. Dans ce cas elle doit être encore religieusement conservée, mais mise à part pour avoir sa valeur propre, et non pas perdue au milieu des fragments déjà si mal liés d'un ouvrage tout différent.

Or, en appliquant ces deux règles aux éditions successives des Pensées, on arrive à se convaincre que ces éditions se sont grossies , avec le temps , de morceaux entièrement étrangers aux Pensées, et dont plusieurs ne sont pas même de la main de Pascal.

Pour nous renfermer, comme nous l'avons fait jusqu'ici, dans les deux éditions extrêmes, la première et la dernière, la moins étendue et la plus compréhensive , celle de Port-Royal et celle de Bossut, nous dirons : i° que celle de Bossut comprend à peu près un tiers de pensées qui certainement n'appartiennent pas aux Pensées proprement dites , ne se trouvent pas dans notre manuscrit, et quelquefois même sont d'un style qui contraste étrangement avec celui de Pascal ; i° que l'édition princeps elle-même, celle de Port-Royal, contient aussi, tantôt le disant, tantôt ne le disant pas, près de cinq chapitres qui ne tiennent pas le moins du monde aux Pensées.

Ce sont ces deux assertions que nous allons

établir, aussi rapidement que nous pourrons le faire, sans mettre en péril la rigueur de la démonstration.

Nous commencerons par l'édition de Bossut.

On sait qu'elle présente les Pensées dans un nouvel ordre entièrement arbitraire, que, depuis, les uns ont suivi, les autres ont changé, selon le point de vue également arbitraire où ils se plaçaient. L'ordre de Bossut ne soutient pas le moindre examen : il détruit le dessein même de Pascal, tel qu'il l'avait exposé à ses amis. Bossut divise les Pensées en deux parties : Tune contenant les pensées qui se rapportent à la philosophie^ à la morale et aux belles - lettres ;Vsiuive les pensées immédiatement relatives à la religion. Mais cette distinction ne peut convenir à des pensées qui toutes avaient un but commun, l'apologie de la religion chrétienne; elle donne à l'œuvre de Pascal une sorte de physionomie littéraire, indigne du sérieux objet que se proposait ce grand esprit. Nous ne voulons pas dire qu'on ne puisse mettre les Pensées de Pascal dans cet ordre pour la commodité de quelques personnes, qui pourraient ainsi lire de préférence, celles-ci les pensées qui se rapportent à la religion, celles-là les pensées qui se rapportent à la philosophie et aux belleslettres, comme parle Bossut. On ne doit pas blâmer

ces divers arrangements, pourvu qu'on y attache peu d'importance. C'est ainsi qu'au milieu du xviii® siècle un contemporain de Bossut, Joly, dans son estimable traduction de Marc-Aurèle, a distribué les pensées du vertueux empereur dans un ordre qui lui a paru édifiant : d'abord celles qui se rapportent à telle vertu ; puis celles qui se rapportent à telle autre, et ainsi de suite, de telle sorte que le lecteur fait pour ainsi dire un cours de morale théorique et pratique : c'est un avantage assurément; mais la vérité est que Marc- Aurèle a laissé, non pas un livre didactique, mais un journal, où, de loin en loin et sans aucun ordre systématique, pour soulager ou soutenir son âme , il déposait les pensées que lui inspiraient la méditation ou les circonstances ou les souvenirs de ses anciennes études stoïciennes. Une nouvelle traduction sérieuse devrait restituer ce caractère aux Pensées de Marc-Aurèle, en les remettant dans l'ordre même où elles se trouvent dans le petit nombre de manuscrits qui en subsistent : ce simple changement donnerait une face nouvelle à ce singulier et sublime monument. De même ici , il fallait se borner à publier les Pensées de Pascal dans l'ordre, ou, si l'on veut, dans le désordre où sa famille les avait distribuées selon une certaine analogie; ou bien encore considérer ces

petits papiers, qui souvent forment chacun un tout indivisible, comme autant de cartes, pour ainsi dire, qu'il ne s'agit plus que de classer sous les étiquettes qu'elles ont dans le manuscrit même, en ajoutant celles qui leur manquent quelquefois et qui paraissent leur convenir : tout cela avec une certaine rigueur, mais sans pourtant prétendre à une rigueur trop grande. Le point essentiel est que l'ordre suivi, quel qu'il soit, ne détruise pas le dessein de Pascal ; et il n'y a presque plus de traces de ce dessein dans l'ordre imaginé par Bossut, et grâce à cette distinction de deux parties consacrées Tune à la philosophie et aux belles-lettres, l'autre à la religion. Tout, dans Pascal, tend à la religion ; il n'a pas écrit de pensées morales et littéraires, comme Labruyère ou Vauvenargues, et toute sa philosophie n'était qu'une démonstration de la vanité de la philosophie et de la nécessité de la religion. Mais je néglige ce défaut de l'édition de Bossut; celui que je veux surtout relever est, comme je l'ai dit, l'insertion , au milieu des véritables Pensées , de morceaux qui leur sont étrangers.

Tout le monde sait que les deux articles i i et 12 de la I»"^ partie, Sw Épicthle et Montaigne, et Su7' la condition des grands ont été rédigés par Nicole et par Fontaine, sur le souvenir, quelque-

fois bien éloigné, de conversations de Pascal auxquelles ils avaient assisté.

Le chapitre Sur la condition des grands se compose de trois discours que Pascal avait adressés au jeune duc de Roannez en présence de Nicole, qui les a rapportés neuf ou dix ans après, sans pouvoir affirmer « que ce soient les propres paroles dont M. Pascal se servit alors ». Nicole, qui travailla avec le duc de Roannez et Arnauld à la première édition des Pensées, se garda bien d'y mêler ces discours, et il les publia dans son traité de V Education d'unprince^ en les éclairant de détails intéressants sur la haute importance que Pascal attachait à l'éducation d'un prince et sur les sacrifices qu'il aurait faits volontiers pour contribuer à une œuvre aussi grande ^ Bossut retranche ces détails qui donnaient un caractère particulier à ces trois discours, et il intercale ceux-ci fort mal à propos au milieu des Pensées, avec lesquelles ils n'ont aucune analogie. Et encore il se permet d'y introduire beaucoup de petits changements de style au moins inutiles.

Il a pris bien d'autres libertés avec Fontaine dans

' Nicole : « On lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait rien à quoi il désirât plus de contribuer, pourvu qu'il y fût bien engagé, et qu'il sacrifieroit volontiers sa vie pour une chose si importante. »

le fameux chapitre sur Épictète et sur Montaigne. Ce chapitre est un débris d'une conversation qui eut heu à Port-Royal entre Sacy et Pascal , plusieurs années avant les Provinciales. Le secrétaire de Sacy, Fontaine , qui assistait à cette conversation , la rapporte dans le tome II de ses mémoires, imprimés à Utrech en 1736. Avant que ces mémoires ne parussent, le père Desmolets , bibliothécaire de l'Oratoire , en avait eu connaissance , et il en tira cet entretien qu'il publia dans ses Mé^ moires de littérature et d'histoire^ t. V, en 1728. « Il faut, écrivait en 1731, l'abbé d'Étemare à Marguerite Périer ^, que cet entretien de M. Pascal avec M. de Sacy ait été mis par écrit sur-le-champ par M. Fontaine. Il est indubitablement de M. Fontaine pour le style ; mais il porte , pour le fond , le caractère de M. Pascal à un point que M. Fontaine ne pouvait rien faire de pareil. » Bossut a eu la malheureuse idée de mettre cette conversation, comme le Discours sur la Condition des Grands, parmi les Pensées , qu'elle précède de plusieurs années, puisqu'elle est antérieure aux Provinciales mêmes; et, pour l'y introduire, il l'a mutilée et défigurée; il a supprimé la forme du dialogue, ôté tout ce que dit Sacy, et gardé seulement ce que

* Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port- Royaly p. 274.

dit Pascal ; puis, pour lier ensemble ces fragments disjoints et en faire un tout , il lui a fallu pratiquer en quelque sorte des raccords de sa propre façon. îl y a plus : Bossut trouve que Pascal parle quelquefois un peu longuement par la bouche du bon Fontaine , et alors il supprime tout ce qui lui paraît languissant; quelquefois, au contraire, il ajoute à Fontaine et le développe ; le plus souvent il brise et décompose ses longues phrases, et efface les formes logiques et raisonneuses de la langue du XVI 1^ siècle. Il faut en vérité que la parole de Pascal ait eu d'abord une originalité bien puissante pour avoir résisté et à la traduction du secrétaire de Sacy, et surtout à la seconde traduction de Bossut. La prose solide et naturelle de Fontaine, vivifiée par ses ressouvenirs , garde une impression manifeste du style énergique et altier de Pascal ; et cette impression perce encore à travers tous les arrangements et sous le langage moderne et vulgaire de Bossut. Celui-ci a traité Fontaine comme Fontaine avait traité Pascal. Donnons quelques exemples de ces altérations incroyables.

Fontaine, t. II, p. 58: « Voilà ^ monsieur, dit M. Pascal à M. de Sacy, les lumières de ce grand esprit ( Épictète ) qui a si bien connu le devoir de rhomme. Tose dire quil mériteroit d'être adoré ^

s'il avoit aussi bien connu son impuissance^ puisquil fallait être Dieu pour apprendre ïun et Vautre aux hommes. Aussi^ comme il étoit terre et cendre j après avoir si bien compris ce qu'on doit faire , il se perd dans la présomption de ce qu'on peut. »

En vérité on croit presque ici entendre Pascal. Écoutons maintenant Bossut ; « Telles étaient les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les dei^oirs de l'homme : heureux s'il a^>oit aussi connu sa foihlessel mais, après avoir si bien compris ce qu'on doit faire , il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. »

Fontaine, ihid: « Ces principes dune superbe diabolique » Bossut : <f Ces orgueilleux principes »

Voici une transition de la façon de Bossut : Fontaine : « Il (Montaigne) agit, au contraire , en païen. De ce principe, dit-il, que hors de la

foi tout est dans l'incertitude » Bossut: « Il

agit, au contraire, en païen. Fojons sa morale.

De ce principe »

Exemple d'addition et de substitution:

Dans Fontaine, Pascal termine un de ses discours par ces mots : « Comme j'ai tâché de faire dans cette étude. » Bossut : « Cest la principale utilité quon doit tirer de ces lectures. »

Décomposition de la phrase de Fontaine et de Pascal.

Fontaine, p. 70. A la suite d'une longue période sur Épictète et Montaigne et sur l'impossibilité de les réunir, Pascal conclut ainsi : « De sorte qiHils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu ainsi il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de V Évangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin. »

Bossut ôte la forme de la conclusion , coupe la phrase, rejette le dernier terme, non-seulement dans une autre phrase, mais dans un autre paragraphe , et il ajoute une épithète pour fortifier et éclaircir Pascal : a Ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de la contrariété de leurs opinions. » Puis, § 4 • « Mais il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de la réi^élatlon. C'est elle qui accorde les contrariétés les plus formelles par un art tout divin. »

Fontaine, p- 71 ^ a Je vous demande pardon.^ monsieur.^ dit M.. Pascal à M, de Sacy\ de m! emporter ainsi dans la théologie au lieu de demeurer dans la philosophie;] rnais mon sujet ni! y a conduit insensiblement. » Bossut: « C est ainsi

que la philosophie conduit insensiblement à la théologie. »

Je pourrais faire les mêmes remarques ^ à peu près sur toutes les pharses : partout le caractère du style est changé : partout les traces des habitudes dialectiques du siècle de Pascal, les car^ ainsi ^ de sorte que, cToa il semble , etc, ont disparu. L'insignifiante particule on remplace ley'e, qui n'est pas seulement ici une forme nécessaire du dialogue , mais qui souvent échappe à Pascal et trahit à son insu sa personnalité.

N'est-il pas évident que , dans une édition critique , il faudrait revenir au moins à Fontaine , si on ne peu4 remonter à Pascal, rétablir le chapitre sur Épictète et Montaigne dans sa forme première, celle d'un entretien conservé par un contemporain véridique, et retrancher cet entretien, ainsi que les discours au duc de Roannez , des Pensées proprement dites , comme n'appartenant ni au même ouvrage , ni au même temps , et n'étant pas de la même main ?

Voici maintenant trois morceaux tout aussi

' Je trouve la plupart de ces remarques dans le second volume du Port-Royal de M. Sainte-Beuve, qui paraît en ce moment. Je ne les efface pas pour cela , m'honorant de me rencontrer avec un des esprits les plus ingénieux et les plus délicats de notre temps.

étrangers aux Pensées que les précédents, mais qui sont du moins de la main de Pascal. Ce sont les trois premiers articles de la première partie de Bossut : De V autorité en matière de philosophie ; De la géométrie en général; De ïart de persuader. Ce sont autant de petits traités distincts et complets , qui n'ont aucun rapport avec le dessein du dernier ouvrage , et qui paraissent avoir été écrits longtemps avant les Provinciales, avant ce qu'on peut appeler la dernière conversion de Pascal.

Le premier article , De V autorité en matière de philosophie ^ semble un fragment du Discours de la Méthode , tant il est pénétré de l'esprit de Descartes. Il roule sur la distinction essentiellement cartésienne de la philosophie et de la théologie, l'une où l'autorité est de mise, puisqu'elle n'admet point d'innovations ; l'autre où l'autorité est un contresens, puisqu'elle vit de découvertes perpétuelles. Par philosophie , il faut entendre ici particulièrement la physique. Plus tard , et dans les Pensées, Pascal ne traite ni la philosophie ni Descartes avec ce respect. Je soupçonne que ce morceau est de l'époque où Pascal était tout occupé de sciences , à peu près du temps de la lottre à M. Le Pailleur, sur le vide^ ou de celle à M. Ribeyre, lettres qui sont de l'année 1647 et de l'an-

née i65i. Ce sont les mêmes principes et le même ton à la fois grave et animé. Aussi ce petit traité n'est-il pas dans notre manuscrit. C'est Bossut qui l'a publié pour la première fois et sans dire d'où il l'a tiré.

Il en est de même des Réflexions sur la géométrie en général : c'est un traité du même genre que le précédent, qui n'est point dans notre manuscrit, et que Bossut a publié aussi pour la première fois. Pascal lui-même dit qu'il a voulu faire ce traité sur un sujet particulier , qui est la géométrie, et dans le dessein de faire voir en quoi consiste l'esprit de netteté ^

A considérer ce morceau en lui-même, on ne peut douter de son authenticité ; il porte comme à chaque page la signature de Pascal. Cependant on voudrait savoir où Bossut l'a trouvé ; mais, comme à son ordinaire, il garde le silence à cet égard. Le seul document qui nous fournisse quelque lumière est une lettre inédite (^Mémoires de Marguerite Périer^ p. 44 5), adressée par dom Touttée, le savant éditeur de saint Cyrille de Jérusalem, à l'abbé Périer, où il lui rend compte du travail auquel il s'est livré sur plusieurs petits écrits de

* « On ne peut trop entrer dans cet esprit de netteté pour lequel je fais tout ce traité plus que pour le sujet que j'y traite. »

Pascal que l'abbé Périer lui avait communiqués ^ Parmi ces écrits étaient les Réflexions sur la géo-

* Lettre du R. P. dom Antoine Touttée, religieux bénédictin , à M. l'abbé Périer :

« Monsieur,

« J'ay l'honneur de vous renvoyer les trois écrits que vous « avez bien voulu me communiquer. Au bas des deux petits « écrits j'ay mis le titre qu'on pouvoit à peu près leur donner ; « j'ay mis aussi à la marge du grand quelques observations. Il « y en a une générale à faire, qui est que cet écrit, promettant « de parler de la méthode des géomètres, en parle, à la vérité, au (( commencement, et n'en dit rien, à mon avis, de particulier; « mais il s'engage ensuite dans une grande digression sur les « deux infinités de grandeur et de petitesse que l'on remarque « dans les trois ou quatre choses qui composent toute la nature, « et l'on ne comprend pas assez la liaison qu'elle a avec ce qui « fait le sujet de l'écrit. C'est pourquoi je ne sais point s'il ne « seroit point à propos de couper l'écrit en deux et de faire deux « morceaux séparés : car il ne me semble pas bien qu'ils soient « faits l'un pour l'autre. Au reste, cette seconde partie m'a paru « contenir beaucoup de belles choses, parmi quelques-unes qui «sont assez communes; je voudrois communiquer cet écrit à a M. Varignon pour en dire son sentiuient.

« Je travaille à rédiger en ordre les Pensées contenues dans « les trois cahiers que vous m'avez laissés. Je crois qu'il ne faudra « comprendre dans ce recueil que les pensées qui ont quelque « chose de nouveau, et qui sont assez parfaites pour faire conce- « voir au lecteur du moins une partie de ce qu'elles renferment. «C'est pourquoi je laisserai celles qui n'ont rien de nouveau, « soit pour le sujet, soit dans le tour et dans la manière , et celles « qui sont trop informes, en sorte qu'elles ne peuvent présenter « assez parfaitement leur sens. Je me recommande à vos saints « sacrifices et à votre souvenir.

«Je suis

« A Saint-Denis, ce 22 juin 1711.

métrie en général. Cette lettre est de 171 1, c'està-dire un peu plus de quarante ans après la première édition des Pensées. Il paraît que l'abbé Périer songeait à en donner une édition nouvelle, où il se proposait d'introduire des pensées négligées par Port-Royal, et même des morceaux étrangers aux Pensées et trouvés parmi les papiers de Pascal. Dom Touttée dit positivement qu'il rédige en ordre les pensées contenues dans trois cahiers qui lui avaient été remis pour en composer un recueil. Il déclare aussi qu'il a mis des titres à deux petits écrits de Pascal, qu'il ne nomme point, et qui pourraient bien être l'Autorité en matière de philosophie et l'Art de persuader. L'écrit plus étendu dont il parle est indubitablement l'article aujourd'hui intitulé : Réflexions sur la géométrie en général. Il en admire quelques parties, mais il y trouve du désordre, et propose presque d'en faire deux morceaux séparés; l'un sur la méthode de la géométrie, l'autre sur les deux infinis de grandeur et de petitesse. Il est bien heureux que l'abbé Périer n'ait pas suivi cet avis, et que Bossut, en J 779, ait pu encore retrouver les Réflexions sur la géométrie dans l'état où leur auteur les avait laissées. Mais on ne peut s'empêcher d'être ému en songeant à tous les dangers qu'ont couru, en passant ainsi de main en main, les ouvrages posthumes de Pascal. Celui-là,

du moins, a échappé aux conseils téméraires du docte bénédictin.

C'est le père Desmolets qui le premier publia l'Art de persuader {Mémoires de littérature et d'histoire^ tome V, F^ partie), avec de nouvelles pensées , sous ce titre : OEuvres posthumes , ou suite des Pensées de M. Pascal, extraites du manuscrit de M. VabbéPérier^ son neveu. Et il est bien certain que les pensées diverses que le savant oratorien a mises au jour, se trouvent dans notre manuscrit; mais l'Art de persuader n'y est pas. Parmi toutes les Pensées de Pascal, il n'y en a pas une seule qui ait une pareille étendue. Ce n'est pas une note, c'est une dissertation sur les règles de la définition, qui ressemble fort au chapitre m de la Logique de Port-Royal : De la méthode de composition^ et particulièrement de celle qu observent /e^^eo^Tzè/îre^.Les règles sontlesmêmes,etles termes qui les expriment conviennent merveilleusement.

Ainsi, sur les douze articles dont se compose la première partie des Pensées dans l'édition deBossut, en voilà déjà cinq et des plus importants, qui incontestablement n'appartiennent point aux Pensées : deux ne sont pas même de la main de Pascal , et les trois autres sont des écrits particuliers composés sur des matières différentes et à des époques différentes.

Si nous pénétrons dans l'article X , intitulé : Pensées diverses , nous en trouverons plus d'une, et des plus célèbres , qui non-seulement ne se rapportent point au dernier ouvrage de Pascal , mais qui n'ont jamais été écrites par lui et ne sont autre chose que des propos recueillis même assez tard dans le souvenir de ses conversations. Ainsi on a cent fois cité ce § 4i de l'article X,,où Pascal accuse Descartes d'avoir voulu se passer de Dieu dans toute sa philosophie. Cette accusation est si injuste et si absurde qu'on a peine à l'imputer à Pascal. Par ces mots « dans toute sa philosophie » il ne peut avoir en vue que l'ouvrage de Descartes intitulé: Principes de philosophie; autrement l'accusation serait même impossible, puisque la Méthode contient la preuve célèbre de l'existence de Dieu, et que les Méditations sont consacrées au développement de cette preuve. Or les Principes de philosophie ne sont qu'un traité de physique générale, et dans cet ordre de recherches la suppression des causes finales , j'entends des causes finales premières et dernières, est une conquête du génie de Descartes. Mais , s'il les supprime en physique, il les retrouve en métaphysique: car c'est là qu'est leur vraie place , et là Descartes les établit et les met en lumière avec une force qui a frappé Pascal lui-même , puisque c'est à Descartes

qu'il a visiblement emprunté ses plus beaux morceaux sur l'infinitude et la perfection de Dieu. Quand Pascal écrivait sur le vide, il expliquait tout par des causes secondes et des lois physiques : aurait-on été reçu à l'accuser de vouloir se passer de Dieu? Il aurait renvoyé à son grand ouvrage; de même l'auteur des Principes de philosophie aurait pu le renvoyer aux Méditations. Nous avons la satisfation d'assurer que cette triste accusation n'est point dans le manuscrit de Pascal. C'est Marguerite Périer qui, nous racontant diverses particularités de la vie de son oncle et des mots remarquables qu'on lui avait entendu dire, fait mention de celui-là. Le Recueil de pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal le cite , d'après les mémoires de mademoiselle Périer. Bossut le reproduit sans dire où il le prend , retranche tout ce qui l'entoure et l'explique dans le Recueil et dans les Mémoires , et le jette au milieu de l'ouvrage , convertissant un propos que se permettait Pascal dans des conversations intimes en une pensée réfléchie et destinée à voir le jour. Voici le passage entier des Mémoires de mademoiselle Périer :

u M. Pascal parloit peu de sciences ; cependant , quand l'occasion s'en présentoit, il disoit son sentiment sur les choses dont on lui parloit. Par exemple , sur la philosophie de M. Descartes il

disoit assez ce qu'il pensoit; il étoit de son sentiment sur Faulomate^ et n'en étoit point sur la matière subtile, dont il se moquoit fort; mais il ne pouvoit souffrir sa manière d'expliquer la formation de toutes choses, et il disoit très-souvent : Je ne pois pardonner à Descartes; il voudroit bien, dans toute sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui accorder ^ une chiquenaude pour mettre le monde en mou-

* C'est l'opinion de Descartes qui paraît avoir été reçue avec le plus de faveur à Port-Royal. Fontaine, t. II, p. 52 : « Combien aussi s'éleva-t-il de petites agitations dans ce désert touchant les sciences humaines de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes! Comme M. Arnauld, dans ses heures de relâche, s'en entretenoit avec ses amis les plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette solitude, dans les heures d'entretien, ne retentissoit plus que de ces discours. Il n'y avoit guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisoit plus une affaire de battre un chien. On lui (ionnoit fort indifféremment des coups de bâton, et on se moquoit de ceux qui plaignoient ces bêtes comme si elles eussent senti de la douleur. On disoit que c'étoient des horloges, que ces cris qu'elles faisoient quand on les frappoit n' étoit que le bruit d'un petit ressort qui avoit été remué, mais que tout cela étoit sans sentiment. On élevoit de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout en vie et voir la circulation du sang, qui étoit une grande matière d'entretien. Le château de M. le duc de Luynes étoit la source de toutes ces curiosités, et cette source éloit inépuisable. On y parloit sans cesse du nouveau système du monde selon M. Descartes, et on l'admiroit. »

* Le Recueil, qui n'entend pas la grâce et la finesse de cette expression, lui accorder une chiquenaude, y substitue : ht* faire donner une chiquenaude; et Bossut n'a pas manqué de suivre le Recueil .

vement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. « Rapprochons de ce propos si défavorable à Descartes cette autre pensée que Bossut a le premier publiée : « Sur la philosophie de Descartes, Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai; mais de dire quelle figure et quel mouvement, et composer la machine, cela est ridicule ; car cela est inutile et incertain et pénible. Et, quand tout cela seroit vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine ^. » Cette pensée est aussi fausse que le propos rapporté par MargueritePérier est injuste. Car, si on peut dire en gros avec vérité : cela se fait par figure et mouvement , il est clair que cela doit se faire par telle figure et par tel mouvement , et qu'on peut, qu'on doit même rechercher quelle figure et quel mouvement concourent aux effets particuliers qu'il s'agit d'expliquer; sans quoi on ne posséderait qu'une explication générale et vague. Il y a donc plus d'humeur que de raison dans cette pensée.

* Cette opinion de Pascal a beaucoup d'analogie avec celle de Sacy, dans les Mémoires de Fontaine, iind. « Je les (Descartes et les philosophes) compare à des ignorants qui verroient un admirable tableau, et qui, au lieu d'admirer un tel ouvrage, s'arrêteroient à chaque couleur en particulier et diroient : Qu'est-ce que ce rouge-là? de quoi est-il composé? C'est de telle chose, ou c'est

d'une autre Ces gens-là cherchent la vérité à tâtons ; c'est un

grand hasard qu'ils la trouvent . w

ISous devons avouer qu'elle se trouve, avec plus d'une variante , dans le manuscrit original et dans les deux copies : «. Descartes. Il faut dire en gros, etc. » Mais il paraît que Pascal avait lui-même condamné cette boutade; car, dans le manuscrit et dans les copies, elle est barrée, c'est-à-dire effacée , tandis que jamais il n'a songé à effacer l'admirable pensée qu'il a intitulée Roseau pensant ; et celle-là^ lui vient de Descartes, du fameux: Je pense, donc je suis ; la forme seule est de Pascal, mais la forme, il est vrai, est d'une beauté incomparable.

De toutes les pensées, publiées pour la première fois par Bossut, nulle n'est plus frappante et plus précieuse que celle du paragraphe 78 de l'article XVII de la seconde partie , où Pascal déclare que, loin de se repentir d'avoir fait les Provinciales, s'il était à les faire, il les ferait plus fortes encore. On est tenté de croire , au premier coup d'oeil, que c'est une de ces pensées qu'on n'aura pas osé publier en 1669, et que, plus tard, Bossut aura tirée de ses manuscrits. Il est certain qu'elle n'est pas dans le manuscrit autographe. Où Bossut l'a-t-il donc prise? il n'en dit

' Et de même celle-ci : « C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, et sans quoi on ne le peut concevoir.» Édit. de Port- Royal, ch, XXIII.

rien. Je la trouve à la fois et dans les mémoires de mademoiselle Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire n" 160. Mais ce n'est point une pensée de Pascal; c'est un récit fait par mademoiselle Périer. En voici le titre dans le manuscrit de l'Oratoire : Récit de ce que f ai ouï dire à M. Pascal ^ mon oncle ^ non pas à moi^ mais à des personnes de ses amis en ma présence. J'^a^ois alors 16 ans et demi. (Copié sur V original^ écrit de la main de mademoiselle Périer,) Or Marguerite Périer a écrit fort tard ses mémoires, sur la fin de sa vie, qu'elle à prolongée jusqu'en 1733. On est bien sûr qu'elle n'a pas altéré le sens des paroles de son oncle, et pour le fond on peut ajouter toute foi à ce récit ; mais il ne fallait pas le placer parmi les pensées écrites de la main même de Pascal. Quant tout a été confondu de cette façon, qui peut ensuite reconnaître ce qui est de Pascal et ce qui n'en est pas? Sans la rencontre du manuscrit de l'Oratoire et des mémoires de Marguerite Périer, j'aurais cru, comme tout le monde, que le paragraphe sur les Provinciales est tout aussi bien de la main de Pascal , que le morceau sur les deux infinis ou sur la misère de l'homme.

A la fin des Pensées, Bossut donne un Supplément aux Pensées de Pascal. Pour le coup, qui ne

croirait que ce sont là enfin des pensées nouvelles, tirées par Bossut des deux copies qui ont été sous ses yeux? Point du tout : d'abord on y rencontre quelques-unes des pensées déjà publiées par Desmolets, rejetées, on ne sait pourquoi, dans ce Supplément, quand les autres ont été insérées par Bossut dans le corps même de l'ouvrage. Mais la plus grande partie des pensées de ce Supplément ne sont pas dans le savant oratorien ; elles ne sont pas davantage dans notre manuscrit, et Bossut ne disant jamais à quelle source il les a puisées, on est dans le dernier embarras pour savoir d'où elles viennent et sur quoi repose leur authenticité. Ce sont le plus souvent des mots attribués à Pascal, que Bossut arrange en manière de pensées et qu'il emprunte, toujours sans le dire, tantôt aux Mémoires de Marguerite Périer, tantôt à la Vie de Pascal par sa sœur, ou même à la Logique de Port-Royal.

La Logique de Port-Royal (IIP partie, chap. xix) contient ce passage : « Feu M. Pascal, qui savoit autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portoit cette règle jus({ues à prétendre qu'un honnête homme devoit éviter de se nommer et même de se servir des mots àeje et de moi; il avoit accoutumé de dire sur ce sujet que La piété chrétienne anéantit le moi humain ^ et

que la cwilité humaine le cache et le supprime. » BossLit a donné cette pensée séparément et hors du cadre qui la mettait dans son vrai jour. Elle est devenue le § 3 du Supplément.

Madame Périer, dans la Vie de son frère, abonde en détails touchants sur l'amour de Pascal pour la pauvreté, et elle nous a conservé plus d'une grande parole échappée à l'âme de Pascal. Bossut en a fait les §§ 5 et 6.

Pour s'exhorter à l'esprit de pauvreté et aux autres vertus chrétiennes, Pascal avait écrit de sa main, sur un petit papier, le morceau célèbre qui commence ainsi : « J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a aimée; j'aime les biens parce qu'ils donnent moyen d'assister les misérables... » Bossut a mis ce fragment précieux dans son Supplément (§ 6), et de là les autres éditeurs l'ont inséré parmi toutes les autres pensées, comme si Pascal avait jnmais songé à entretenir la postérité de luimême, et à mêler des détails biographiques à un livre consacré à la religion.

11 supportait les douleurs les plus cruelles avec une patience admirable. Quand on s'affligeait de tant de souffrances, il disait, à ce que raconte sa sœur : « Ne me plaignez point : la maladie est l'état naturel des chrétiens... » Bossut a 6té le début, et il a fait du reste le § 7 sur la maladie.

Le § 16, contre la guerre civile et l'esprit de révolte, est aussi un extrait bien affaibli clu passage où madame Périer nous peint son aversion pour la Fronde et sa fidélité éprouvée à l'autorité royale.

Je m'arrête ici, pour ne pas trop multiplier les exemples, et je répète que je suis bien loin de prétendre qu'il faille retrancher d'une édition de Pascal ces précieux et instructifs souvenirs; mais une saine critique devait faire ici trois choses : r indiquer les ouvrages imprimés ou manuscrits auxquels on les empruntait ; i'^ citer intégralement les passages qui nous les conservent ; 3" rejeter toutes ces citations en dehors du grand ouvrage, et en composer un véritable supplément qui, sans tromper personne, aurait eu un grand intérêt.

Passons à la première édition, celle de Port- Royal que Bossut a reproduite avec les accroissements que nous venons d'indiquer. Cette édition est le vrai fond des Pensées. Quelque défectueuse qu'elle soit , comme nous le démontrerons tout à l'heure, elle a, du moins, le mérite de ne rien contenir qui ne soit de la main de Pascal. Lorsqu'elle mêle aux Pensées des morceaux qui ne s'y rapportent pasj elle en avertit le plus souvent : par exemple elle avertit que la Prière pour demander

à Dieu le bon usage des maladies^ et les Pensées sur la mort^ sont étrangères au dessein de Pascal, et ne sont là que pour l'édification; elle avertit même que, dans le chapitre des Pensées diverses, « il s'j en pourra trouver quelques-unes qui nont nul rapport à son dernier ouvrage, et n'y étoient pas destinées. » Ces indications sont précieuses, mais elles sont encore très-insuffisantes : il fallait dire toute la vérité, à savoir que non-seulement le chapitre des Pensées diverses , mais celui des Pensées chrétiennes et celui des Miracles, contiennent une foule de pensées qui ne devaient pas avoir leur place dans le grand monument auquel travaillait Pascal, et il fallait désigner expressément les écrits où on avait puisé toutes ces pensées. C'est ce que l'édition de Port-Royal aurait dû faire et ce qu'elle ne fait pas. En cherchant attentivement les Pensées diverses, les Pensées chrétiennes et les Pensées sur les miracles dans le manuscrit autographe, je me suis assuré qu'un très-grand nombre de ces pensées, et les plus importantes, n'y sont point; elles ne sont pas non plus dans la Yie de Pascal par madame Périer, ni parmi les propos que Marguerite Périer attribue à son oncle. D'où viennent-elles donc, et à quelle source sont-elles empruntées ? Voilà un problème que Bossut ni personne jusqu'ici n'a ni soulevé ni même entrevu,

et qui longtemps m'a laissé dans la plus profonde et la plus pénible incertitude. Voici comment peu à peu je suis arrivé à la solution de cet intéressant problème.

Port-Royal nous apprend lui-même que les Pensées sur la mort sont extraites d'une lettre de Pascal à M. et à M"" Périer, sur la mort de leur père , Etienne Pascal , et j'ai retrouvé cette lettre tout entière dans les mémoires de Marguerite Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire. Là j'ai pu étudier et reconnaître le procédé que ces Messieurs ont employé pour extraire de la lettre de Pascal les pensées générales sur la mort. Cette lettre est écrite par Pascal, en son nom et au nom de sa sœur Jacqueline, à M. et à M"" Périer, qui étaient alors à Clermont , et elle est datée du 17 octobre i65i : elle a donc précédé les Provinciales de cinq années. Il est dit dans les mémoires de mademoiselle Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire que la copie qui s'y trouve est transcrite sur l'original , on peut donc se fier entièrement à cette copie. Or, comparée avec les pensées imprimées sur la mort , elle fournit des passages entièrement nouveaux et des variantes qui marquent de la manière la plus vive combien le style d'un homme médiocre, tel que le duc de Roannez , ou même le style d'un écrivain estimable, tel qu'Ar-

nauld, diffère de celui d'un écrivain de génie, tel que Pascal.

Après quelques mots sur le malheur qui vient de frapper sa famille, Pascal continue ainsi :

« Je ne sais plus par où finissoit la dernière lettre; ma sœur l'a envoyée sans prendre garde qu'elle n'étoit pas finie; il me semble seulement qu'elle contenoit en substance quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et la maladie ^, que je voudrois vous répéter ici , tant je les ai gravées dans le coeur et tant elles portent de consolation solide, si vous ne les pouviez voir dans la précédente lettre, et si ma sœur ne devoit vous en faire un récit plus exact à sa première commodité. Je ne vous parlerai donc ici que de la conséquence que j'en tire, qui est que sa fin est si chrétienne, si heureuse, si sainte et si souhaitable^, qu'ôtées les personnes intéressées ^ par les sentiments de la nature, il n'y a pas de chrétien qui ne s'en doive réjouir. Sur ce grand fondement, je commencerai ce que j'ai à dire par un discours

* Nos manuscrits ne donnent point cette lettre de Jacqueline Pascal, 011 son frère avait mis la main.

^ Ces mots, que sa fin est si cliréliennef si heureuse^ si sainte ei si souhaitable, ne sont pas dans la copie de mademoiselle Périer.

* Mademoiselle Périer : « Otés ceux qui sont intéressés par... »

bien consolatif ^ à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur. C'est que nous devons chercher la consolation à nos maux, non pas dans nous-mêmes, non pas dans les hommes, non pas dans tout ce qui est créé, mais dans Dieu. »

Au lieu de ce simple, touchant et imposant début, ces Messieurs ont mis la phrase suivante, dont la vulgarité et la pesanteur ont pu être imputées à l'auteur des Provinciales : « Quand nous sommes dans ïaffiiction à cause de la mort de quelque personne pour qui nous avons de V affection, ou pour quelque autre malheur qui nous arris^e^ nous ne devons yj«^ chercher de la consolation dans nous-mêmes, ni dans les hommes, ni dans tout ce qui est créé, mais nous devons la ^ chercher dans Dieu seul. »

Pascal : « Ne nous affligeons donc pas comme les païens, qui n'ont pas d'espérance : nous n'avons pas perdu mon père au moment de sa mort; nous l'avions perdu, pour ainsi dire, dès qu'il entra

dans l'Église par le baptême » Port-Royal a

transporté à tous les fidèles ce que Pascal dit ici de son père; mais que peut signifier dans la

' Manuscrit de l'Oratoire : hlen consolant.

* La rapporté à de la consolation est un solécisme.

bouche de Pascal cette expression : a Nous n'avons pas perdu les fidèles au moment de leur mort ? » Il fallait mettre au moins : Nous ne perdons pas les fidèles.

Pascal : « Ne considérons plus un homme comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère, mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure.... » Quoi que la nature suggère veut dire ici : quelque apparence contraire que la nature suggère. Ce n'est pas la conjonction quoique , quam\ns, mais, comme diraient les grammairiens, l'adverbe conjonctif quoi que^ quids^is. Port -Royal, qui n'a pas entendu cette phrase, la remplace par celle-ci : « Quoique la nature le suggère. »

Pascal : « Pour dompter plus facilement cette horreur (l'horreur de la nature pour la mort), il faut en bien comprendre l'origine, et, pour vous le toucher en peu de mots, je suis obligé de vous dire, en général, qu'elle est la source de tous les vices et de tous les péchés. C'est ce que j'ai appris de deux très-grands et très-saints personnages. La vérité qui ouvre ce mystère est que Dieu a créé l'homme avec deux amours » Port-Royal supprime tout cela, et dit seulement : « Dieu a créé l'homme avec deux amours.... »

Pascal : u L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est en l'état d'innocence j la mort, à la vé-

rite, est horrible , mais c'est quand elle finit une vie toute pure. » Port-Royal : « L'horreur de la mort est naturelle, mais c'est dans l'état d'innocence,/>«/re quelle n eût pu entrer dans le paradis qu en finissant une vie toute pure. »

Pascal : « L'âme quitte la terre et monte au ciel à l'heure de la mort, et sied à la droite au temps où Dieu l'ordonne. » Port-Royal : « Et enfin l'âme quitte la terre et monte au ciel en menant une vie céleste. Ce qui fait dire à saint Paul : Conversio nostra in cœlis est. (Philip, m, 10.) »

Pascal : « Voilà certainement quelle est notre croyance et la foi que nous professons, et je crois qu'en voilà plus qu'il n'en faut pour aider vos consolations par mes petits efforts. Je n'entreprendrois pas de vous porter ce secours de mon propre ; mais, comme ce ne sont que des répétitions de ce que j'ai appris, je le fais avec assurance, en priant Dieu de bénir ces semences et de leur donner l'accroissement; car sans lui nous ne pouvons rien faire, et les plus saintes paroles ne prennent point en nous, comme il l'a dit luimême. Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment; le coup est trop sensible; il seroit même insupportable sans un secours surnaturel. Il n'est donc pas juste que nous soyons sans douleur connue des anges, etc.. » Port Royal

réduit ainsi ce passage: «Il n'est pas juste que nous soyons sans ressentiment et sans douleur dans les afflictions et dans les accidents fâcheux qui nous arrivent comme des anges, etc.. . »

Pascal : « La prière et les sacrifices sont un souverain remède à ses peines (les peines de leur père) ; mais j'ai appris d'un saint homme, dans notre affliction , qu'une des plus solides et des plus utiles

charités envers les morts est de faire, etc » Ce

saint homme est probablement M. Singlin. Port- Royal efface cette allusion : « Une des plus solides et plus utiles charités envers les morts est, etc... »

Voici un long et touchant passage entièrement supprimé par Port-Royal :

« Faisons-le (leur père) donc revivre devant Dieu en nous de tout notre pouvoir, et consolonsnous en l'union de nos cœurs, dans laquelle il me semble qu'il vit encore, et que notre réunion nous rende en quelque sorte sa présence, comme Jésus- Christ se rend présent en l'assemblée de ses fidèles.

a Je prie Dieu de former et de maintenir en nous ces sentiments, et de continuer ceux qu'il me semble qu'il me tlonne d'avoir pour vous et pour ma sœur plus de tendresse que jamais; car il me semble que l'amour que nous avions pour mon père ne doit pas être perdu , et que nous

en devons faire une refusion sur nous-mêmes, et que nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous portoit pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible.

« Je prie Dieu de nous fortifier dans ces résolutions, et, sur cette espérance, je vous conjure d'agréer que je vous donne un avis que vous prendriez bien sans moi : mais je ne laisserai pas de le faire ; c'est qu'après avoir trouvé des sujets de consolation pour sa personne, nous n'en venions pas à manquer pour la nôtre par les prévoyances des besoins et des utilités que nous aurions de sa présence.

« C*est moi qui y suis le plus intéressé : si je l'eusse perdu il y a six ans, je me serois perdu; et, quoique je croye en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sens qu'il m'auroit été encore nécessaire dix ans et utile toute ma vie.

(f Mais nous devons espérer que. Dieu l'ayant ordonné en tel temps, en tel lieu, en telle manière, sans doute c'est le plus expédient pour sa gloire et pour notre salut. Quelque étrange que cela paroisse, je crois qu'on en doit estimer de la sorte en tous les événements, et que, quelque sinistres qu'ils nous paroissent , nous devons espérer que Dieu en tirera la source de notre joie, si nous lui en remettons la conduite.

« Nous eonnoissons des personnes de condition qui ont appréhendé des morts domestiques que Dieu a peut-être détournées à leur prière, qui ont été cause ou occasion de tant de misères, qu'il seroit à souhaiter qu'ils n'eussent pas été exaucés. »

On voit qu'au moment où Pascal écrivait cette lettre, à la fin de i65r, il n'étoit point encore arrivé à cet absolu retranchement des affections naturelles les plus légitimes qu'il s'est imposé dans les dernières années de sa vie, par un excès contraire à la sagesse humaine , et même à la sagesse divine, qui a aimé aussi pendant son passage sur la terre. Ici Pascal est encore un homme, un fils, un frère. Cette lettre, qui peint son âme à cette époque de sa vie , doit être intégralement restituée.

En voyant à quel point Port-Royal l'a défigurée pour en tirer des Pensées générales et abstraites sur la mort, il m'est venu le soupçon que plusieurs des Pensées de la première édition , qui ne sont pas dans le manuscrit autographe, et dont l'origine m'échappait, pourraient bien avoir été formées de la même manière, sur des lettres semblables à celle que je viens de faire connaître d'après le manuscrit de l'Oratoire et mademoiselle Périer. Or le mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal nous ap-

prend « qu'on a encore plusieurs lettres de M. Pascal à mademoiselle de Roannez, morte duchesse de la Feuillade, » et ce mémoire donne un fragment d'une de ces lettres qui commence et se termine ainsi : « Mademoiselle, il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse connoître par des coups extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connoissons avec plus de certitude. Rendons -lui des grâces infinies de ce que, s'étant caché en toutes choses pour les autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous. )> En ouvrant le chapitre xxvii de Port-Royal intitulé : Pensées sur les miracles , on y trouve précisément cet admirable morceau : « Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par des coups

extraordinaires » et tout le reste, comme dans

la lettre à mademoiselle de Roannez publiée parle Recueil. Ceci m'a été un trait de lumière. J'ai recherché les autres lettres de Pascal à mademoiselle de Roannez, et je les ai retrouvées dans le manuscrit de l'Oratoire et dans les mémoires de Marguerite Périer. Ce n'est point ici le lieu de faire connaître la pieuse et cruelle entreprise de Port-Royal sur cette noble et aimable personne, qu'un zèle

farouche disputa si longtemps aux liens les plus légitimes de la nature et du monde, et qui, divisée avec elle-même dans ce terrible combat, finit par mourir misérablement , chargée des anathèmes de Port-Royal, malheureuse et désespérée d'avoir été une fille soumise et une épouse irréprochable ^. Je veux détourner les yeux de cet épisode de la vie de Pascal , au temps de sa

* La mère de mademoiselle de Roannez voulait la marier : elle résista à sa mère par les conseils de Port-Royal. Elle s'échappa de la maison maternelle et se réfugia à Port-Royal, qui la reçut et ne la rendit qu'à la force et sur une lettre de cachet, que la pauvre mère sollicita et obtint de la reine. Elle avait inspiré un sentiment extraordinaire à une personne dont le nom ne se trouve pas dans nos manuscrits. Mademoiselle de Roannez revit cette personne, et elle commençait à être touchée d'une passion si fidèle, lorsqu'une entrevue avec l'austère abbé Singlin la remplit de scrupules et lui rendit sa première ferveur. Tant que Pascal vécut, il la retint. Après sa mort, elle rentra encore dans le monde, et épousa M. de la Feuillade. Le mariage ne fut pas plutôt fait qu'elle se repentit de sa faute , dit le Recueil. Le premier enfant qu'elle eut ne reçut point le baptême; le second vint au monde tout contrefait; le troisième fut une fille naine qui mourut subitement à l'âge de dix-neuf ans; le quatrième a été M. de la Feuillade, mort en 1725 sans postérité. La duchesse de la Feuillade eut, après ses couches, des maladies extraordinaires qui donnèrent lieu à des opérations très-cruelles, au milieu desquelles elle mourut en 1683. Elle laissa trois mille livres à Port-Royal pour une religieuse converse qui remplirait la place qu'elle y devait tenir elle-même. (Tiré du Recueil des pièces pour servir, etc., p. 301. Voyez aussi, pour les détails, l'endroit des Mémoires de mademoiselle Périer qui a pour titre : M. et Mademoiselle de Roannès,)

grande conversion , plus triste encore que celui qui marqua sa conversion première , je veux dire cette dénonciation portée par Pascal et deux de ses amis contre un pauvre religieux de Rouen , nommé Saint-Ange, coupable de s'être permis, et encore dans des entretiens confidentiels, quelques explications hasardées des saints mystères ^ Il ne faudrait même tirer de ces deux déplorables affaires qu'une leçon, celle de la profonde imper-

* Cette affaire est fort adoucie et même présentée en beau par madame Périer dans la Vie de Pascal. « Dieu lui donna dès ce temps-là une occasion de faire paroître le zèle qu'il avoit pour la religion. Il étoit alors à Rouen.. . et il y avoit aussi en ce temps un homme qui enseignoit une nouvelle philosophie qui attiroit tous les curieux. Mon frère, ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux : mais ils furent bien surpris, dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur débitant les principes de sa philosophie , il en tiroit des conséquences sur des points de foi contraires aux décisions de l'Église. . . Ils voulurent le contredire; mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avoit de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avoit des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir premièrement, et puis de le dénoncer, s'il résistoit à l'avis qu'on lui donnoit. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay, qui faisoit pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen par commission de M. l'archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme , et l'ayant interrogé, il fut trompé par une confession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance, qui lui étoit donné par trois jeunes hommes. Cependant, aussitôt qu'ils virent cette confession de foi , ils connurent ce défaut; ce

fection de la nature humaine, presque incapable du vrai milieu en toutes choses, et se laissant sans cesse emporter de l'austérité des mœurs à un fanatisme insensé, ou de l'indulgence naturelle à un relâchement sans dignité. Ici je ne dois considérer les lettres de Pascal à mademoiselle de Roannez que comme la source entièrement inconnue de la plus grande partie des Pensées qui se

qui les obligea d'aller trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen , qui , ayant examiné toutes ces choses, les trouva si importantes, qu'il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à M. du Bellay de faire rétracter cet homme sur tous les points dont il étoit accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui l'avoient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque, et renonça à tous ses sentiments ; et on peut dire que ce fut sincèrement, car il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avoient causé cette affaire, w Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme le dit madame Périer. Le P. Saint-Ange ne faisait point de cours de philosophie, et il n'y avait point à craindre qu'il infectât la jeunesse de ses opinions. Il ne les avait exprimées que dans deux entretiens très-confidentiels avec deux ou trois personnes et dans une maison particulière. C'est Pascal qui insista pour que l'affaire fût poussée aussi loin. Dans le manuscrit de l'Oratoire se trouvent l'interrogatoire et la rétractation du religieux et la correspondance de M. du Bellay et de l'archevêque : une de nos copies du manuscrit autographe, parmi divers papiers relatifs à Pascal, contient l'original même de la dénonciation sous ce titre : Hécii de deux conférences ou entretiens particuliers, tenus les vendredi V et mardi 5"" février 1647. Ce récit, fort détaillé, est signé par quatre personnes qui assistèrent à ces entretiens, et là se trouve la seule signature autographe de Pascal que j'aie jamais vue.

trouvent dans le chapitre xxvii de Port-Royal Sur les Miracles et dans les Pensées chrétiennes. Les lettres de Pascal à mademoiselle de Koannez sont au nombre de neuf; elles sont assez étendues et elles ont fourni plus d'une trentaine de pages de l'édition de Port-Royal. Elles nous peignent Pascal, non plus, comme en i65i, retenant les affections naturelles au milieu des progrès d'une piété raisonnable encore ; mais Pascal, sous la discipline de l'abbé Singlin, engagé dans les sublimes petitesses de Port-Roval, charmé et s'enorgueillissant presque des miracles de la Sainte Épine, s'enfonçant chaque jour davantage et précipitant les autres dans les extrémités d'une dévotion exagérée ^.

* Madame Pérîer avait trouvé pour sa fille aînée, Jacqueline , âgée de quinze ans, un mariage très-avantagenx, et elle songeait à cet établissement. Port-Royal et Pascal s'y opposèrent en des termes vraiment incroyables, et que nous trouvons dans un fragment inédit d'une lettre de Pascal à sa sœur {Mémoires de Marguerite Pèrier^ p. 40) : « En gros leur avis (de MM. Singlin, de Sacy et de Rebours) fut que vous ne pouvez en aucune manière, sans blesser la charité et votre conscience mortellement et vous rendre coupable d'un des plus grands crimes, en engageant un enfant de son âge et de son innocence et même de sa piété à la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme; qu'à la vérité, suivant le monde, l'affaire n'auroit nulle difficulté et qu'elle étoit à conclure sans hésiter, mais que, selon Dieu, elle avoit plus de difficulté et qu'elle étoit à rejeter sans hésiter, parce que la condition d'un mariage avantageux est aussi souhaitable

Nous allons successivement parcourir ces lettres, en marquant les passages que Port-Royal a empruntés.

Le célèbre paragraphe des Pensées chrétiennes sur le pape, commençant ainsi : « Le corps n'est non plus vivant sans le chef que le chef sans le corps, etc. » est un fragment très-court et bien décoloré de la première lettre. Rétablissons le fragment original : « Je loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour l'union avec le pape. Le corps n'est non plus vivant sans le chef que le chef sans le corps; quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'appartient plus à Jésus-Christ. Je ne sais s'il y a des personnes dans l'Eglise plus attachés à cette unité du corps que ne le sont ceux que vous appelez

selon le monde qu'elle est vile et préjudiciable selon Dieu ; que, ne sachant à quoi elle devoit être appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé qu'elle puisse supporter avec piété la virginité, c'étoit bien peu en connoître le prix que de l'engager à perdre ce bien si souhaitable aux pères et aux mères pour leurs enfants, parce qu'ils ne peuvent plus le désirer pour eux, que c'est en eux qu'ils doivent essayer de rendre à Dieu ce qu'ils ont perdu d'ordinaire pour d'autres causes que pour Dieu ; de plus que les maris quoique riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs payens devant Dieu : de sorte que les dernières paroles de ces messieurs sont que d'engager un enfant à un homme du commun, c'est une espèce d'homicide et comme un déicide en leurs personnes. « (Copié sur l'original, dont il ne reste que les quatrième et cinquième pages.)

notés. Nous savons que toutes les vertus, le martyre, les austérités, toutes les bonnes œuvres, sont inutiles hors de FÉglise et de la communion du chef de l'Église, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion; au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce , sans quoi je serois perdu pour jamais. Je vous fais une profession de foi; je ne sais pourquoi, mais je ne l'effacerai pas... w

On a tiré aussi de cette même lettre le paragraphe du même chapitre : ^< C'est l'Eglise qui mérite avec Jésus-Christ, qui en est inséparable, la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la véritable religion (l'original : dans la vérité); et ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées. » Mais ce paragraphe est amené et suivi, dans Pascal, par des réflexions sur les circonstances du temps, où percent les desseins de Port-Royal sur mademoiselle de Roannez :

c( Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de Laval (le duc de Luynes) et les méditations sur la grâce ; j'en tire de grandes conséquences pour ce que je souhaite.

« Je mande le détail de cette condamnation qui vous avoit effrayée. Cela n'est rien du tout. Dieu merci , et c'est un miracle de ce qu'on n'y

fait pas pis, puisque les ennemis de la vérité ont le pouvoir et la volonté de l'opprimer. Peut-être étes-vous de celles qui méritent que Dieu ne l'abandonne pas et ne la retire pas de la terre qui s'en est rendue si indigne , et il est assuré que vous servez l'Eglise par vos prières, si l'Eglise vous a servie par les siennes ; car c'est l'Eglise qui mérite

avec Jésus-Christ , etc

Je vois bien que vous vous intéressez pour l'Église; vous lui êtes bien obligée : il y a seize cents ans qu'elle gémit pour vous; il est temps de gémir pour elle et pour nous tous ensemble, et lui donner tout ce qui nous reste de vie , puisque Jésus- Christ n'a pris la sienne que pour la perdre pour elle et pour nous. »

Bossut a reproduit les deux paragraphes de l'édition de Port-Royal, sans se douter de leur origine , et il les a jetés au milieu d'autres Pensées tirées de sources différentes, et du tout il a fait le paragraphe 1 3 de l'article xvii.

La seconde lettre contient le morceau déjà cité sur les miracles à l'occasion du miracle de la Sainte-Épine et de la vérification qui venait d'en être achevée. Bossut a mis en tête de ce morceau et réuni dans un même paragraphe une autre Pensée de Pascal sur les miracles.

Port-Royal a tiré de la lettre troisième ces deux

paragraphes : « Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu » — « Jésus- Christ a donné dans l'Évangile, pour reconnoître ceux qui ont la foi... » négligeant dans cette même lettre un autre fragment plus remarquable que tout le reste. C'est ici qu'on surprend, comme sur le fait, la méthode vicieuse et arbitraire de Bossut : il a réuni la Pensée : « Il faut juger de ce qui

est bon ou mauvais par la volonté de Dieu » à

une autre Pensée sur les saints; et de ces deux Pensées mises ensemble il a composé le § i4 de l'article xvii. Puis de l'autre Pensée: « Jésus-Christ a donné dans l'Évangile v il a fait un paragraphe particulier. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'ayant eu probablement sous les yeux notre lettre, il a été frappé comme nous de la beauté du fragment négligé par Port-Royal, et il a publié le premier ce fragment; mais où l'at-il placé? non pas avec les deux autres Pensées qu'il continue, mais à part, en dehors des Pensées, parmi des fragments de lettres de Pascal. De deux choses l'une : Bossut maintenait ou rejetait la forme épistolaire; s'il la rejetait, il fallait mettre ce fragment avec les deux autres parmi les Pensées; s'il la maintenait, il fallait retirer du milieu des Pensées les deux paragraphes donnés par Port-Royal , et, avec le fragment en question, res-

tituer la lettre et la publier intégralement. Ce fragment commence ainsi : « Les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre, etc. »

Le beau paragraphe des Pensées chrétiennes : « On ne se détache jamais sans douleur, etc. » est la lettre vi presque tout entière.

Les deux paragraphes de Port-Royal, même chapitre : « Il faut tâcher de ne s'affliger de rien...» « Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée... « sont extraits de la lettre v% mais avec bien des altérations : je n'en relèverai qu'une seule, qui fera juger de toutes les autres. Au lieu de cette phrase assez bonne pour le duc de Roannez et même pour Arnauld : « Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée, il seaible que ce soit un temps où le service qu'on rend à Dieu en le défendant lui soit bien agréable » Pascal avait dit : «Sans mentir, Dieu est bien abandonné; il me semble que c'est un temps où le service qu'on lui rend lui est bien agréable. » Bossut a eu le courage de maintenir la première leçon.

Le paragraphe de Port-Royal sur la vanité des austérités et de la douleur même, sans la bonne disposition du cœur, pour la sanctification, n'est autre que la vi^ lettre abrégée et altérée. Pascal commençait ainsi : <( Quoi qu'il puisse arriver de

l'affaire ***, il y en a assez, Dieu merci , de ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre les maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part en cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs parents et amis en prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne tombent d'un si grand bonheur et d'un si grand honneur que Dieu leur a fait. Tous les honneurs du monde n'en sont que l'image; celui-là seul est solide et réel; et néanmoins il est inutile sans la bonne disposition du cœur. Car ce ne sont ni les austérités du corps , etc, »

La lettre vii^ a fourni les deux paragraphes : «Le passé ne nous doit point embarrasser... » — « On se corrige quelquefois mieux par la vue du

mal que par l'exemple du bien » Mais cette

dernière pensée est admirablement préparée dans Pascal : c( Je prévois, dit-il, bien des peines et pour cette personne et pour d'autres et pour moi; mais je prie Dieu , lorsque je sens que je m'engage dans ces prévoyances , de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé présentement , pour

me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir

Ce que je dis là , je le dis pour moi , et non pas pour cette personne qui a assurément plus de

vertu et de méditation que moi; mais je lui représente mon défaut pour rempêcher d'y tomber. On se corrige quelquefois mieux par la vue du mal, etc. »

On n'a rien tiré de la lettre viii% mais la ix^ et dernière est la source de deux grands morceaux , l'un sur les prédictions que fournit l'Ecriture pour le temps présent, et l'autre sur le mérite des reliques des saints : « Le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts, etc. »

Sans nous arrêter à signaler d'innombrables variantes que nous fournissent nos manuscrits , et qui changeraient la face du texte imprimé, il nous suffit d'avoir montré que voilà bien des pages étrangères aux Pensées, et que la critique la plus superficielle doit se faire un devoir de rétablir dans leur forme primitive, c'est-à-dire séparément et sous la forme de lettres intimes et confidentielles, écrites par Pascal à sa sœur et à la duchesse de Roannez, lettres qui, rapprochées de plusieurs autres encore inédites , feraient paraître dans toute sa grandeur et aussi dans toute sa misère ce personnage extraordinaire , sublime mais sans mesure , rigoureux et conséquent jusqu'à la folie , ardent et extrême en tout , comme le dit la seule personne qui

l'ait bien connu et qui ait osé le juger, une femme de son sang et de son ordre, Jacqueline Pascal, inférieure à sa sœur Gilberte comme femme, mais presque l'égale de son frère par la puissance de l'esprit et de la passion ^

Concluons : il est démontré qu'il faut ôter des Pensées proprement dites et publier à part :

i*^ De l'édition de Bossut, les trois premiers articles : De Vautorité en matière de philosophie ; Réflexions sur la géométrie en général; De l'art de persuader^ traités distincts, complets et achevés, et probablement écrits avant les Pro-

' Voyez, dans le Recueil de pièces pour servir, etc., p. 262, une lettre de Jacqueline à sa sœur, où elle parle de Vhumeur houillante de leur frère. Partout elle le juge avec une indépendance qui n'ôte rien à la tendresse. Dans une autre lettre du même Recueil, p. 264, en faisant remarquer les progrès que Pascal faisait particulièreme'nt en humiliiez en soumission^ en défiance, en mépris de soi-mê ne, en désir d'être anèanii dans l'esiime et, dans la mémoire des hommes, elle ajoute ces mots significatifs : De telle sorte que je ne h connoissois phi s. Gilberte, madame Périer, quoiqu'elle eût beaucoup d'instruction et d'esprit, et qu'elle fût fort belle, comme l'avait été Jacqueline, était naturellement douce et humble; elle ne jugeait pas son frère, elle s'était dévouée à son service. Il est à regretter que Ton n'ait pas encore rassemblé tout ce qui reste de ces deux personnes diversement distinguées. Leurs écrits et leurs lettres, réunies à quelques pages de leur père, composeraient un volume intéressant, qui serait une suite naturelle aux œuvres de Biaise Pascal , et feraient mieux connaître cette admirable famille que Richelieu avait devinée dès la première entrevue, et dont il avait dit qu'il en voulait faire quelque chose de grand.

vinciales; l'article xii, sur la condition des grands^ discours tenus au duc de Roannez, et rédigés longtemps après par Nicole; l'article xi, sur Épietète et Montaigne^ qui est une conversation entre Pascal et Sacy, rédigre par Fontaine; enfin un bon nombre de paragraphes d'autres articles, qui ne sont point de la main de Pascal , et qui sont des propos tenus par hii et recueillis ou par sa sœur Gilberte, ou par sa nièce Marguerite, ou par Port- Royal, ou par d'autres auteurs.

'1° De l'édition même de Port-Royal, la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies; les Pensées sur la morî^ extraites d'une lettre à madame Périer sur la mort de leur père, ainsi que la plus grande partie des deux chapitres Sur les miracles et Pensées chrétiennes ^ débris de là correspondance de Pascal avec mademoiselle de Roannez.

Nous croyons donc avoir établi de la manière la plus irréfragable cette proposition, qu'un quart ou peut-être un tiers des Pensées , considérées aujourd'hui comme des fragments du grand ouvrage de Pascal, sont entièrement étrangères à cet ouvrage, à son plan et à son objet, ne se trouvent point dans le manuscrit autographe, et appartiennent à des époques différentes de sa vie; que phisieur*^ même n'ont jamais été écrites par lui ,

et ne sont que des échos souvent éloignés et toujours affaiblis de ouï-dire recueillis et rédigés par des personnes très-diverses.

Nous allons maintenant nous renfermer dans les pensées qui devaient entrer certainement dans le grand ouvrage de Pascal, et qui sont communes à nos deux éditions et au manuscrit autographe, et nous démontrerons, avec une égale évidence, qu'ici, où tout est de la main de Pascal, cette main a été comme a plaisir méconnue, et le grand style de l'incomparable écrivain perpétuellement altéré et affaibli, sans que pourtant on soit parvenu à le faire disparaître, tant l'empreinte primitive était vive et ineffaçable !

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