DEUXIEME PARTIE
Des altérations de toute espèce qu'ont subies un très- grand nombre de Pensées. — Restitution de ces Pensées dans leur forme vraie.
L'édition de Port-Royai contient la plus grande partie des véritables Pensées de Pascal. Plus tard , le père Desmolets en publia un assez bon nombre qu'avait négligées Port-Royal. L'évéque de Montpellier mit au jour la plupart de celles qui se rapportent aux miracles. Condorcet en donna aussi quelquesunes d'un caractère différent. Bossut n'a guère fait autre chose que réunir et fondre ensemble tout ce que lui fournissaient Port-Royal , Desmolets , l'évéque de Montpellier et Condorcet. La part de ces deux derniers dans la publication successive des pensées de Pascal est si peu de chose qu'il est
inutile de s'y arrêter. Les extraits du père Desmolets sont en général d'une fidélité irréprochable. Le seul coupable ne peut donc être ici que Port- Royal ; en effet c'est Port-Royal qui le premier a mis la main sur les Pensées de Pascal, et y a introduit une multitude d'altérations grandes et petites, que Bossut a scrupuleusement reproduites, qui de Bossut ont passé dans toutes les éditions, et composent aujourd'hui le texte convenu de Pascal. Il n'y a pas un seul éditeur, pas un seul critique qui ait osé soupçonner une main étrangère dans des pages consacrées par une admiration séculaire , et qui pourtant ne ressemblaient pas toujours aux Provinciales. Je l'ai déjà dit, et je le répète : le manuscrit autographe est exposé à tous les regards, à la Bibliothèque royale de Paris ; et nul regard n'a daigné s'y arrêter ; personne ne l'a consulté, et le texte donné par Port-Royal a traversé toutes les éditions sans exciter aucun autre sentiment que celui d'une vénération superstitieuse. C'est ici la première réclamation pour Pascal contre Port-Royal , pour l'original contre une copie infidèle.
Il faut d'abord faire bien connaître l'esprit qui a dirigé Port-Royal dans la première édition des Pensées.
J^di préface de cette édition expose ainsi les dif-
7/i. DES PENSÉES DE PASCAL.
férentes manières de publier les fragments laissés par Pascal, et celle qui fut préférée : « La première (manière) qui vint dans l'esprit , et celle qui était sans doute la plus facile , était de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avait trouvées Une autre manière était d'y travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étaient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de M. Pascal , de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il en voulait faire L'on s'y est arrêté assez longtemps, et l'on avait en effet commencé à y travailler, mais enfin l'on s'est résolu de la rejeter aussi
bien que la première L'on en a choisi une
entre deux qui est celle que l'on a suivie dans ce Recueil. L'on a pris seulement , parmi ce grand nombre de pensées , celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donne telles qu'on les a trouvées sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étaient sans suite , sans liaison et dispersées confusément de côté et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit sous les mêmes titres celles qui étaienjt sur les mêmes sujets.... »
Nous ne pouvons guère qu'approuver cette troisième manière de publier les Pensées de Pascal, que Port-Royal déclare avoir préférée et suivie. Il
ne reste plus qu'à savoir si elle a été fidèlement pratiquée, et si on n'est pas souvent revenu à la seconde manière à laquelle on ^V/fl/^^rreV d'abord, d'après laquelle on avait commencé à travailler^ et qui consistait à éclaircir et achever les Pensées obscures et imparfaites et à suppléer Pascal luimême. C'avait été l'avis du duc de Roannez , qui eut la principale part à cette édition. 11 avait commencé à l'exécuter dans cet esprit et sur ce plan , et il ne s'était arrêté qu'à grand'peine sur le refus de M. et de madame Périer. La troisième manière, dont parle la préface, n'est qu'une concession faite à M. et à madame Périer, concession qui coûta beaucoup à celui qui la faisait, sans contenter entièrement ceux à qui elle était faite, et sur laquelle on disputa assez vivement de part et d'autre pendant l'année 1668. Voilà ce qu'établissent certainement des documents authentiques, les uns déjà publiés, les autres encore inédits.
La préface promettait de donner les Pensées telles qu'on les a trouvées « sans y rien ajouter ni changer ». Le Recueil de plusieurs pièces pour servir à rhistoire de Port-Boyal confirme à la fois cette promesse et commence à la démentir un peu ; il nous apprend que « M. et madame Périer eurent assez de peitie à consentir aux retranche-
ments et aux petites corrections qu'on se crut nécessairement obligé de faire à quelques Pensées (sans changer ni le sens ni les expressions de Fauteurj pour les mettre en état de paraître. »
Mais, en vérité, si les corrections qu'on se croyait obligé de faire ne changeaient ni le sens ni les expressions de l'auteur , on ne comprend pas la résistance de M. et de madame Périer. Pour l'expliquer, il faut supposer qu'on leur avait proposé de véritables changements. En effet , une lettre d'Arnauld à M. Périer, du 20 novembre 1668 (OEuvres complètes, 1. 1, p. 64^^), découvre un peu plus les prétentions de Port-Royal; déjà le mot de changement est prononcé, il est vrai, avec de grands adoucissements, a Souffrez, Monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme ii est sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer à la censure publique. On ne saurait é're trop exact quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les nôtres. Il est bien plus à propos de prévenir les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une expression , que de se réduire à la nécessité de faire des apologies. C'est la conduite que nous avons tenue touchant les Considérations sur les dimanches et les fêtes de feu M. de Saint-Cyran... . Les amis sont moins propres
à faire ces sortes d'examens que les personnes indifférentes, parce que l'affection qu'ils ont pour un ouvrage les rend plus indulgents , sans qu'ils le pensent, et moins clairvoyants Ainsi, Monsieur, il ne faut pas vous étonner si, ayant laissé passer de certaines choses sans en être choqués , nous trouvons maintenant qu'on les doit changer, en y faisant plus d'attention après que d'autres les ont remarquées... » Arnauld prend pour exemple un fragment sur la justice, qu'il critique avec raison, et il conclut ainsi : « Pour vous parler franchement, je crois que cet endroit est insoutenable, et on vous supplie de voir parmi les papiers de M. Pascal si on ne trouvera pas quelque chose qu'on puisse mettre à la place. »
Un autre document, qui jusqu'ici n'a pas vu le jour, nous fait mieux connaître ce qu'il faut entendre par les changements que demande Arnauld : en réalité ces changements n'étaient pas moins que des éclaircissements et des embellissements ; ces mots se trouvent, et même répétés, dans deux lettres inédites que nous a laissées Marguerite Périer de ce comte de Brienne si célèbre par ses bizarreries, et qui, alors retiré à l'Oratoire, entretenait des relations intimes avec la famille et les amis de Pascal. Ces deux lettres sont adressées à madame Périer, et elles sont de
la même époque que celle d'Arnauld : l'une est du i6 novembre 1668 ; l'autre du 7 décembre de la même année. La première nous montre M. de Roannez retranchant des morceaux dont Brienne et Etienne Périer cherchent à sauver quelque chose. « M. de Roannez est très-content; et assurément on peut dire que lui et ses amis ont extrêmement travaillé..... INous allons encore faire une revue, monsieur votre fds et moi, après laquelle il n'y aura plus rien à refaire, et je crois que notre dessein ne vous déplaira pas, ni à M. Périer, puisque nous ne faisons rien autre chose que de voir si l'on ne peut rien restituer des fragments que M. de Roannez a ôtés... »
La seconde lettre de Brienne va beaucoup plus loin , et trahit toute la vérité. Tout en répétant sans cesse, comme l'auteur de la préface, que rien n'a été changé ni au sens ni aux expressions de Pascal, Brienne avoue que ce qui a dirigé le travail de M. de Roannez et de ses amis n'est pas moins que la prétention d'amener à la perfection des Provinciales les matériaux souvent informes que la mort avait arrachés, dix ans avant le temps, à la main de Pascal. « Comme ce qu'on y a fait ne change en aucune façon le sens et les expressions de l'auteur, mais ne fait que les éclaircir et les embellir^ et qu'il est certain que, s'il vivoit
encore, il souscriroit sans difficulté à tous ces petits embellissements et éclaircissements qu'on a donnés à ses pensées , et qu'il les auroit mises lui-même en cet état s'il avoit vécu davantage, et s'il avoit eu le loisir de les repasser, puisqu'on n'y a rien mis que de nécessaire et qui ne vînt naturellement à l'esprit à la première lecture qu'on fait de ces fragments, je ne vois pas que vous puissiez raisonnablement vous opposer.... à la gloire de celui que vous aimez. Les autres ouvrages que nous avons de lui nous disent assez qu'il n'auroit point laissé ses premières Pensées en l'état où il les avoit écrites d'abord ; et quand nous n'aurions que l'exemple de la xviu" lettre, qu'il a refaite jusqu'à treize fois, nous serions trop forts, et nous aurions droit de vous dire que l'auteur seroit parfaitement d'accord avec ceux qui ont osé faire dans ses écrits ces petites corrections, s'il étoit encore en état de pouvoir nous dire lui-même son avis.... » C'est, Madame, ce qui a fait que je me suis rendu au sentiment de M. de Roannez, de M. Arnauld, de M. Nicole, de M. Dubois, et de M. de la Chaise, qui tous conviennent d\me voix que les Pensées de M. Pascal sont mieux qu'elles n'étoient... » « On ne blessera point la sincérité chrétienne, même la plus exacte, en disant qu'on donne ces fragments tels qu'on les a
trouvés et qu'ils sont sortis des mains de l'auteur, et le reste que vous dites si bien et d'une manière si agréable que vous m'entraîneriez à votre sentiment pour peu que je visse que le monde fût capable d'entrer dans les soupçons que vous appréhendez )) « Quand vous verrez après cela la
préface qu'on a faite...., vous ne vous contenterez pas de donner les mains à ce qu'on a fait, mais vous en aurez de la joie.... »
« J'ai examiné, » ajoute Brienne, qui, à ce qu'il paraît, s'était d'abord déclaré avec madame Périer contre toute altération du texte de Pascal, v j'ai examiné les corrections avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire; j'étais aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux qui ont osé se rendre, de leur autorité privée et sans votre aveu, les correcteurs de M. Pascal; mais j'ai trouvé leurs changements et leurs embellissements si raisonnables que mon chagrin a bientôt été dissipé, et que j'ai été forcé, malgré que j'en eusse, à changer ma malignité en reconnoissance et en estime pour ces mêmes personnes, que j'ai reconnu n'avoir eu que la gloire de monsieur votre frère en vue en tout ce qu'ils ont fait. J'espère que M. Périer et vous en jugerez tout comme moi, et ne voudrez plus après qu'on retarde l'impression du plus bel ouvrage qui fut jamais.... Si
j'avois cru M. de Roannez et tous vos amis, c'est-àdire M. Arnauld et M. Nicole, qui n'ont qu'un même sentiment sur cette affaire , quoique ces derniers craignent plus que M. de Roannez de rien faire qui vous puisse déplaire, parce que peut-être ils ne sont pas aussi assurés que M. de Roannez dit qu'il l'est que vous trouverez bon tout ce qu'il feraj si , dis- je, je les avois crus, les Pensées de M. Pascal seroient bien avancées d'imprimer.... w
Un passage de cette lettre nous apprend que madame Périer regardait le travail de 31. de Roannez comme un grand commentaire; et certainement l'opiniâtreté avec laquelle Etienne Périer, suivant cette même lettre, résiste , au nom de la famille, aux amis de Pascal , prouve qu'il ne s'agissait pas seulement de retrancher les pensées trop imparfaites et de mettre les autres en quelque sorte d'ordre, comme dit la préface : « Je dois vous dire, écrit Brienne e^n post-scriptunij que monsieur votre fils est bien aise de se voir au bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres amis, et de n'être plus obligé à nous tenir tête avec l'opiniâtreté qu'il faisoit, et dont nous ne pénétrions pas bien les raisons; car la force de la vérité l'obligeoit à se rendre, et cependant il ne se rendoit pas et revenoit toujours à la charge ; et la chose alloit quelquefois si loin que nous ne le regardions plus
èoiiinie un Normand, mais encore comme le plus opiniâtre Auvergnat qui fut jamais. »
M. et madame Périer cédèrent à l'avis de leurs amis par déférence plus que par conviction ; et on voit, par la lettre que nous avons citée (p. 36) du bénédictin Touttée à l'abbé Périer, que celui-ci était si peu satisfait qu'en 171 1, après la mort de ces Messieurs^ il songeait à publier les fragments c^u'ils avaient supprimés , ainsi que d'autre morceaux trouvés parmi les papiers de Pascal ^
La lettre d'Arnauld annonce, il est vrai, des scrupules peut-être excessifs; elle peut faire craindre des adoucissements, des suppressions même; mais elle n'explique point le retranchement de tant de beaux passages que le père Desmolets a depuis imprimés; elle n'explique point surtout les malheureuses corrections de style que nous aurons à signaler tout à l'heure. Il est impossible de les imputer à des hommes tels qu'Arnauld et Nicole. C'est qu'ils n'eurent pas une part aussi grande qu'on le croit au travail de la première édition, et que le véritable auteur de cette
* Etienne Périer est le fils aine de M. et M*"^ Périer, neveu et élève de Pascal (Voyez Jacqueline Pascal , p. 388) ; il mourut en 1680; l'abbé Périer est le frère du précédent, mort bien plus tard , chanoine de la cathédrale de Clermont, en 1713.
édition fut le duc de Roannez. Dans les deux lettres de Brienne, le duc de Roannez est toujourâ sur le premier plan; il veut suppléer Pascal; dans son zèle aveugle et impatient il est d'avis de passer outre à toutes les observations de M. et de madame Périer. Lui seul avait pu communiquer les lettres écrites par Pascal à sa sœur, mademoiselle de Roannez; et c'est lui qui en a tiré tant d'admirables pensées qu'il a gâtées en y touchant, comme nous l'avons vu dans la première partie de ce rapport. La tradition constante de Port -Royal lui attribue le principal rôle dans toute cette affaire. Le Recueil d'Utrecht dit positivement (p. 354): « M. de Roannez eut le plus de part à ce travail, mais il fut secondé par MM. Arnauld, Nicole, de Tréville, Dubois, de la Chaise et Périer l'aîné. » Ces différents noms se retrouvent avec plusieurs autres dans une lettre inédite écrite par messieurs Louis et Biaise Périer à leur mère madame Périer , pour la consulter sur une liste des personnes auxquelles il conviendrait de faire présent d'un ou de plusieurs exemplaires des Pensées, selon la part plus ou moins grande qu'elles avaient prise à leur publication '. Cette même lettre nous
' Fonds de l'Oratoire, 160, n° 17, 6^ cahier; Mémoires de Marguerite Périer, p. 192. «... Nous avons parlé à M. Guelphe sur les présents que nous devons faire des Pensées : il nous a dit
apprend qu'Arnauld était toujours fort occupé^ et qu'il na pas le loisir d'examiner une nouvelle difficulté qui s'élevait. Il est très-probable qu'Arnauld et Nicole donnèrent seulement leur avis sur des points qui importaient à la foi ou à l'intérêt du parti, et qu'ils remirent tout le reste au duc de Roannez , qui n'avait rien à faire et dont le
qu'on n'en donne guère qu'aux amis particuliers. Nousluy avons demandé s'il en falloit donner plusieurs : il nous a dit que, pour M. Arnauld, nous luy en pouvions donner deux ou trois. Voici la liste que nous avions faite de ceux qui nous sont venus dans l'esprit, dont vous retrancherez ou ajouterez ceux que vous jugerez à propos :
. « MM. Arnaud, Guelphe, de Roannès, de la Chaise, de Treville (qui assista à l'examen qui se fit des Pensées avec MM. de la Chaise et Dubois, et qui y donna de bons avis); MM. Dubois, Nicole, des Billettes, et M. le curé (de Saint- Jacques-du-Hautpas), le P. Malebranche, le P. d'Urfé, le P. Blot, le P. Dugué, frère de celui que nous avons vu à Clermont, avec qui nous avons fait grande liaison ; le P. Dubois, le P. Martin, le P. Quesnel, qui est aussi fort de nos amis; MM. Toisnard et Mesnard, le P. de l'Age, MM. Touret et de Caumartin, madame de Saint-Loup. Nous ne savonss'il en faut donner à P.-R. des Champs : si cela étoit,ce seroit à MM. de Sacy, de Sainte-Marthe et de Tillemont.
« Nous avons parlé à M. Arnauld de la Pensée de Montaigne, en luy montrant les endroits de Montaigne qui ont rapport à cela. Voicy comme il l'a corrigée : Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pourvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel ou divin. Il est vray, etc.
« Comme M. Arnauld est toujours fort occupé et qu'il n'a pas eu le loisir de beaucoup examiner cela , si mon frère pouvoit se donner la peine d'y penser un peu , il y auroit encore assez de temps pour recevoir la réponse avant qu'on imprime. »
zèle pour la mémoire de Pascal leur était connu. Nous avons vu que Brienne lui-même avait eu ici quelque influence. Brienne était un homme d'esprit, à moitié fou; le duc de Roannez , ardent et borné; tous les autres, des hommes judicieux, mais médiocres, à Fexception de Nicole et d'Arnauld, dont le premier joignait à un sens exquis un goût et une déUcatesse peu commune, et le second avait de la grandeur dans l'esprit comme dans le caractère ; tous deux distraits par une foule d'autres travaux et par les querelles où s'est consumée leur vie. Voilà donc les hommes auxquels a été livré le manuscrit de Pascal , et qui ont osé souvent substituer leur main à la
sienne î
Il faut tenir compte aussi des circonstances au milieu desquelles parut la première édition. Louis XIV et le pape avaient voulu terminer tous les différends des jésuites et des jansénistes et les troubles de l'Église par la paix célèbre appelée la paix de Clément IX. Port-Royal avait le plus grand intérêt à ne point réveiller des querelles mal assoupies. Or Pascal avait écrit au plus fort de ces querelles, et on sait que son ardeur et sa conséquence inflexible avaient laissé bien loin derrière lui le zèle plus timide ou plus éclairé de ses amis. Ce qui n'avait été qu'une défense intrépide en
1660 OU 1 662 pouvait paraître une attaque inutile et dangereuse en 1669 ^* 1670. Port-Royal avait à garder des ménagements infinis. On le voit au soin avec lequel on recueillit, en faveur des Pensées, des approbations de plusieurs évéques et de docteurs en théologie * ; et encore, après tant de précautions, de retranchements, de corrections, le livre, au moment de paraître, est en grand péril d'échouer, et l'archevêque de Paris tente d'en prévenir la publication *.
Il est pourtant difficile d'absoudre entièrement les amis de Pascal du reproche d'une excessive prudence. Car, même en 1677^, ils empêchèrent madame Périer d'imprimer la vie de son frère , cette vie écrite d'une manière si naïve et si touchante, et qui nous a conservé tant de précieux détails et aussi tant de belles paroles de Pascal. Ils
* Voyez les approbations en tête de l'édition de Port-Royal et les lettres citées par le Recueil, p. 361 .
* Recueil, etc. p. 356. « M. Péréfîxe fit quelque avance pour en arrêter le débit. »
' Voici ce que je trouve dans une lettre inédite de MM. Louis et Biaise Périer à leur mère, du 8 mars 1677 : « Il y a voit déjà quelque temps que nous avions parlé de la vie à ces Messieurs (Roannès, Arnauld , Nicole et Dubois), mais à chacun d'eux séparément ils ne nous avoient donné aucune réponse positive làdessus, mais nous avoient témoigné que c'étoit une chose de grande conséquence et à laquelle il falloit beaucoup penser. Depuis cfe temps-là, s'étant trouvés tous ensemble chez M. Dubois,
craignaient qu'elle ne réveillât les ombrages de l'autorité à l'endroit du jansénisme, et il ne semble pas qu'ils aient senti le mérite et l'intérêt de ce récit.
Toutes les infidélités que promettent une prudence poussée aussi loin, des circonstances aussi difficiles, une si étrange manière de comprendre les devoirs d'éditeur, et des mains aussi inhabiles, une comparaison attentive de l'édition de Port- Royal et du manuscrit autographe de Pascal va nous les montrer.
Mais soyons juste avant tout, et hâtons-nous de reconnaître que, parmi tant de corrections, il en est plusieurs, mais en fort petit nombre, que le bon sens suggérait et qu'il y aurait eu de la superstition à s'interdire , même envers un ouvrage auquel Pascal aurait mis la dernière main, à plus forte raison envers des notes souvent très-impar-
ils examinèrent fort cette affaire, et conclurent à ne point imprimer, pour plusieurs raisons que MM. de Roannez et Nicole nous
ont rapportées Ils considèrent comme une chose fâcheuse
d'imprimer une Vie en ce temps-ci, qu'elles sont devenues si communes que l'on les regarde avec assez d'indifférence, parce que l'on s'imagine dans le monde que les parents ne les publient que par une espèce d'ambition ou de vanité ; enfin ils disent que cette Vie, en l'état qu'on la donneroit, ne répondroit pas à l'idée qu'on s'en formeroit d'abord, etc Toutes ces raisons les ont déterminés à croire qu'il n'est pas à propos de l'imprimer présentement {Mémoires (le mademoiselle Périer , p. 10 et 11.)
faites. Nous sommes loin de blâmer Port-Royal d'avoir ôté une erreur de fait insignifiante , ou éclairci une expression obscure. Il fallait bien aussi terminer une phrase interrompue. Nous admettons même qu'on a bien fait de donner quelquefois à une note informe le tour et le caractère d'une pensée achevée. Ce que nous blâmons, ce sont les changements inutiles dont l'unique motif est un caprice de goût que rien ne saurait justifier; ce sont les corrections qui altèrent le style du grand écrivain, et, sous prétexte de l'éclaircir, l'énervent, l'allongent, l'allanguissent pour ainsi dire; ce sont surtout les corrections qui bouleversent l'ordre de ses idées, séparent ce qui était uni, unissent ce qui était séparé, développent ce qui était abrégé, abrègent ce qui était développé; encore bien plus ces corrections meurtrières qui défigurent sa pensée, masquent son âme et mettent le duc de Roannez ou Arnauld lui-même à la place de Pascal.
Nous allons parcourir successivement ces diverses catégories d'altérations , ces divers chefs d'accusation contre Port - Royal, et les établir par un certain nombre d'exemples choisis entre mille que nous aurions pu citer, si nous n'eussions craint de lasser la patience de l'Académie.
Commençons par relever les corrections heu-
reuses , et d'abord les corrections nécessaires.
Pascal laisse tomber de sa plume (Msc. p. 485) ces lignes qu'il ne termine pas : « Jésus-Christ que les deux testaments regardent, l'ancien comme son attente, le nouveau comme son modèle, tous deux comaie leur centre. » Port-Royal était condamné ou à effacer ces lignes, qui sont belles quoique suspendues, ou à en faire la phrase suivante : w I,es deux testaments regardent Jésus- Christ, l'ancien comme son attente, etc.... » (P.-R. ch. xiv. Bossut, 1^ part, x, 5.) Il y a cent exemples de pareilles corrections, si on peut donner ce nom à ces légers changements, qui étaient indispensables.
Autre exemple à peu près du même genre :
Il y a dans le manuscrit de Pascal (Msc. p. 265) : a Non pas un abaissement qui nous rende incapable de bien, ni une sainteté exempte de mal. » Port-Royal : « On ne trouve pas dans la religion chrétienne un abaissement, etc.. » (P.-R. m. B. 2^ part. V, 3.)
Pascal, qui hait les mots d'enflure, a écrit cette note consise mais très-claire en elle-même ( Msc. p. 2 1 3) : « Masquer toute la nature et la déguiser; plus de roi, de pape, d'évêque , mais auguste monarque, etc. ; point de Paris, capitale du royaume. » Je ne félicite point, mais je ne veux pas non plus
blâmer Port-Royal d'avoir mis : « // j en a qui masquent toute la nature. // nj a point de roi parmi eux^ mais un auguste monarque; point de Paris, mais une capitale du royaume. » (P. -R. ch. XXXI. R. 1^^ part, x, 20.)
Voici maintenant de légères erreurs de Pascal , que Port -Royal a bien fait de nous épargner. Pascal avait dit : « Dieu fit ses promesses à Abraham; et lorsque Sem vivait encore, Dieu envoya Moïse. » Port-Royal corrige l'anachronisme de cette dernière phrase en la supprimant. (P.-R. 11. B., a* part. IV, 5.)
Pascal (Msc. p. ^83) : « Il n'y en a point (d'états) qui aient duré mille ans. » Port-Royal : « Il n'y en a point qui aient duré quinze cents ans. (P.-R. ch. II. R. 2^ part, iv, 6. )
Pascal (Msc. p, 21) : « César était trop vieux, ce me semble , pour aller s'amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Auguste ou à Alexandre. C'étaient des jeunes gens qu'il est difficile d'arrêter. Mais César devait être plus mûr. » Port - Royal raye Auguste , et ne laisse qu'Alexandre: «Cet amusement était bon à Alexandre; c'était un jeune homme qu'il était difficile d'arrêter.... » (P.-R. ch. xxxi. R., j'" partie, IX, 47.)
Ailleurs Port-Royal trouvant dans une phrase
un trait personnel, une allusion étrange et à peu près inintelligible, l'efface avec raison. Pascal : c( Le moi est haïssable. » Puis s'adressant à une personne feinte ou réelle, dont le nom est difficile à lire dans l'autographe et qui, dans les copies, est Miton ou Marton ^, Pascal ajoute (Msc. p. 76) « Vous le couvrez , vous ne l'ôtez pas pour cela vous êtes donc toujours haïssable. » Port-Royal « Le moi est haïssable : ainsi ceux qui ne l'otent pas et qui se contentent seulement de le couvrir, sont toujours haïssables » (P.-R. xxix. B. 1'® part.
IX, Ql3.)
Voici un changement plus douteux. Pascal : « Si on y songe trop, on s'entête et on s'encoiffe. (Msc. p. 355.) » Port-Royal : « Si on y songe trop, on s'entête et on ne peut trouver la vérité,» {y. -K, ch. XXV. B. 1''^ part, vi, 2.)
Telles sont à peu près les corrections qui peuvent être admises : toutes les autres sont inutiles ou vicieuses.
Quant aux corrections inutiles, et qui, par cela seul, sont déjà blâmables, on pourrait en multiplier les citations jusqu'à l'infini.
Pourquoi, lorsque Pascal prend un exemple et
* Dans un autre endroit du manuscrit, nous trouvons encore, mais d'une autre main que celle de Pascal (p. 440) : .( Marton voit bien que la nature est corrompue et que les hommes sont
que cet exemple est clair et sensible, le changer arbitrairement? Pascal (Msc. p. 19-7) : « Toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant Tun et l'autre qu'il s'est mu....» Port- Royal : « Toutes les fois que deux hommes voient par exemple de la neige^ ils expriment tous deux la vue de ce même objet, en disant l'un et
l'autre quelle est blanche » P.-R., xxxi. B.
ir« part, xr, 21.)
Tout le monde sait par cœur cette belle pensée sur Cromwell qui s'en allait ravager toute la chrétienté, sans un petit grain de sable qui se mit dans son lu^ètre. » Ce petit gravier, dit le manuscrit de Pascal ^Msc. p. 229), ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée et le roi rétabli. » On ne s'explique guère la correction de Port- Royal : « Ce petit gravier, qui 7i était rien ailleurs^ mis en cet endroit ^ le voilà mort.... » (P.-R. xxiv. B. i" part. VI, 2.)
Pascal : « Toutes les autres religions ne l'ont pu : voyons ce que fera la sagesse de Dieu. (Msc. p. 317.)». Qu'y a-t-il de préférable dans cette leçon de Port-Royal? (P.-R. ch. m. B. 2' part, v, i.)
contraires à l'honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut. »
« Voyons ce que nous dit sur tout cela la sagesse de Dieu, qui nous parle dans la religion chrétienne. »
Pascal (Msc. p. 199) : « Depuis deux mille ans, aucun païen n'avait adoré le Dieu des Juifs. » Port -Royal: « Depuis deux mille ans le Dieu des Juifs était demeuré inconnu parmi la foule des nations païennes. » (P. -R. xv. B. 1^ part.
XT, 1.)
Pascal ^ : « C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. » Port-Royal : « Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un cœur si sensible aux plus légères est une chose monstrueuse. » (P.-R. ch. i, B. 1^ part. XII. )
Pascal (Msc. p. 57) : « J.-C. est venu aveugler ceux qui voient clair et donner la vue aux aveugles. » Pourquoi Port-Royal a-t-il corrigé ainsi? « J.-C. est venu afin que ceux qui ne voyaient pas vissent, et que ceux qui voyaient devinssent aveugles. »(P.-R. XVIII. B. 2^ part, xiii, 7.)
Pascal (Msc. p. 235) : « Il y en a de faux et de
' D'après les deux copies ; car je n'ai pas trouvé ce passage dans le manuscrit.
vrais (des miracles); il faut une marque, etc »
Port-Royal : « Il y a des miracles qui sont des preuves certaines de la vérité. Il faut une marque, etc. » (P.-R. ch. xxvii. B. 2® part, xvi, 1,)
Pascal (Msc. p. 61) : « Ainsi non-seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas. » Port-Royal : « Ainsi non-seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion ; mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vii^ent dans cette horrible négligence. » (P.-R. I. B. 1^ part, xii.)
Pascal (Msc. p. iSg) : « Quand je me suis quelquefois mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls et les peines où ils s'exposent à la cour, à la guerre , d'où naissent tant de querelles, etc » Port-Royal : « à la cour, à la
guerre et dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses^ d'où naissent, etc... » (P.-R. ch. xxvi. B. l'^part. vil.)
Pascal (Msc. p. 169) : « Deux excès : exclure la raison , n'admettre que la raison. » Port-Royal : « Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison , de n'admettre que la raison. » (P.- R. V. B. 2*^ part, vi , 3.)
Voici maintenant de prétendues corrections incontestablement défectueuses. L'ordre que nous
suivrons est celui des altérations plus ou moins graves que ces corrections malheureuses ont fait subir au style de Pascal. Nous commencerons par celles qui tombent sur des expressions, sur des tours, sur des phrases isolées.
Pascal (Msc. p. 199) : « Les enfants quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans l'austérité d'un désert. «Port-Royal ôtece qu'il y a de distingué dans ce langage pour dire avec une simplicité vulgaire : « Les enfants abandonnent la maison de leurs pères pour aller vwre dans les déserts. » (P.-R. xv. B. 2® part, xi, 1.)
Où Pascal met le mot propre , Port-Royal substitue souvent une périphrase. Pascal (Msc. p. 359) : « De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. » Port-Royal: « C^est cette composition d^ esprit et de corps qui fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses et attribué aux corps ce qui n appartient qu'aux esprits , et aux esprits ce qui n'appartient quaux corps. » (P.-R. xxxi. B. i^® part. VI, 26.)
Pascal emploie toujours l'expression la plus juste qui se trouve ordinairement la plus frappante. Le plus petit changement apporté à une expression
vraie la gâte. Pascal (Msc. p. 261) : « Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme.... » Port-Royal : « .... prend ses retours et ses plis dans cet abîme. » (P.-R. tu, B. 2^ part. V, 4-) Mais si on dit fort bien les replis et les tours d'un nœud, qu'est-ce que \es jjUs d'un nœud et surtout ses retours? Il n'y a là que quelques lettres de changées; mais la vérité de l'expression a disparu et avec elle toute la vivacité de l'image.
Il ne faut pas fuir les termes familiers; presque toujours ils expriment plus nettement ce qu'on veut dire, et quelquefois dans un morceau sérieux un terme familier, vulgaire même, bien placé, ajoute à l'effet.
Pascal (Msc. p. 217) : « Il est si vain et si léger (l'homme) qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard, ou une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir ^ » Port-Royal : « La moindre bagatelle suffit pour le divertir. (P.-R. xxvi. B. i^^ part, vir, 1.)
' Cette Pensée est une de celles qui, dans le manuscrit, ne sont pas écrites par Pascal lui-même; mais elle est corrigée de sa main. Il y avait d'abord : « comme un chien., une halle^ un lièvre
suffisent » Lui-même a substitué : « comme un hillard et une
lalle qu'il pousse suffisent.... »
Pascal (Msc. p. 6i) : « Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant phjs qu'une heure pour l'apprendre, cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au piquet. » Port-Royal : « Mais à jouer et à se divertir, y> (P.-R. i. B. 2^ part, u.)
Pascal (Msc. p. i33) : « Ce n'est pas l'amusement seul qu'il cherche ; un amusement languissant l'ennuiera; il faut qu'il s'y échauffe, qu'il se pique lui-même, qu'il se forme un sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l'objet qu'il s'est formé, comme les enfants qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé. » Port-Royal : « Qu'il se forme un
objet de passion qui excite son désir, sa crainte, son espérance. » (P.-R. ch. xxvi. B. i^^ part. VII, 3.)
Port-Royal (ch. xxxi) : « On ne s'imagine d'ordinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. » Pascal (Ms. p. 137) : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. »
Pascal nous peint le petit nombre des inventeurs n'obtenant point du très -grand nombre qui
n'invente pas la gloire qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'obstinent-ils, traitent-ils avec mépris ceux qui n'inventent pas ? « Les autres, dit Pascal (Msc. p. 440? ^^^^ donneroient des noms ridicules, leur donneroient des coups de bâton. Qu'on ne se pique donc pas... » Port-Royal (ch. xxxt. B. i^^ part, vht, 20) : « Tout ce qu'ils j gagnent, c'est qu'on leur donne des noms ridicules et qu'on Les traite de visionnaires. Il faut donc bien se garder de se piquer de cet avantage , etc. »
Pascal (Msc. p. 23i) : « Les dévots qui ont plus de zèle que de science. » (P.-R. ch. xxix, § 2. B. i'® part. VIII, 3) : « Certains zélés qui n'ont pas grande connoissance. »
Comme Port-Royal a peur du mot de dévots, à plus forte raison craint-il de toucher aux prédicateurs et de les montrer même une seule fois et par hasard , la voix enrouée , mal rasés et barbouillés : à ce prédicateur Port-Royal substitue un avocat.
Port-Royal (ch. xxv. B. i""^ part, vi, ti) : « Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple , se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par lui-même, sans s'arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que l'imagi-
nation des faibles ? Voyez-le entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouïr avec une graçité exemplaire. Si Xai^ocat vient à paroître et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, et que son barbier l'ait mal rasé, et si le hasard l'a encore barbouillé , je parie la perte de la gravité du magistrat. » Pascal (Ms. p. 36^ ) : a Voyez-le
entrer dans un sermon oh il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de la raison par l'ardeur de la charité: le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire. Que si le prédicateur vient à paroître et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre , que son barbier l'ait mal rasé et si le hasard Ta barbouillé de surcroît^ quelque grande vérité quil annonce ^ je parie la perte de la gravité de notre sénateur. »
Il semble que Port-Royal prenne à tâche d'amortir la vivacité naturelle du style de Pascal. Pascal ne peut écrire quelques lignes sans s'animer et éclater bientôt en tours énergiques ; il se met lui-même en scène. Port-Royal retourne contre lui sa maxime qu'il ne faut pas parler de soimême ; il efface la personnalité de Pascal , et ramène son langage incisif et animé à la manière de parler de tout le monde. Voici quelques exemples
de cette métamorphose que Port-Royal fait subir à Pascal :
Pascal (Msc. p. 1 33) : « Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point, vous le rendrez malheureux. » Port-Royal : « Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose, quon rendrait malheureux en lui donnant Ions les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la condition de ne pas jouer. » (P.-R. xxv. B. i^^ part, vu, 3.)
Pascal (Msc. p. ?>ii) : « Si vous l'avez bien sincère (la vue de notre bassesse), suivez-la aussi loin que moi, et reconnoissez, etc. «Port-Royal : « S'ils (les hommes) l'ont bien sincère, qu'ils la sui-, vent, etc. » (P.-R, iv, p. Zj^. B. ^^^ part, v, 12.)
Pascal (Msc. p. /|5) : « Qu'ont-ils donc à dire contre la résurrection et contre Fenfantemenl delà Vierge? » Port-Royal : « Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge. » (P.-R. xxvjii. B. 2® part. XXII, 22.)
Pascal (Msc. p. 33) : « Qu'ils se consolent (ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur), je leur annonce une heureuse nouvelle : Il y a un libérateur pour eux; je leur ferai voir; je leur montrerai
qu'il y a un Dieu pour eux... Je leur ferai voir qu'un Messie a été promis. » Port-Royal : « Qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux; il y a un Dieu pour eux ; un Messie a été promis. » (P.-R. XIII. B. i"" part, ix, 17.)
Pascal (Msc. p. il\l\) : « Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement ; je tromperais ceux en qui je ferois naître ce désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc! » Pascal avait pris cette pensée pour la règle de sa vie intérieure ; et, pour l'avoir toujours présente, il l'avait écrite de sa main sur un petit papier séparé, comme nous l'apprend madame Périer, qui, dans la vie de son frère, cite ce morceau sans y rien changer. Port- Royal n'a pas fait comme madame Périer; il a ôté le ton personnel qui est sublime ici; il a éteint, dans les froideurs de l'abstraction, l'ardente mélancolie de ce passage, qui semble avoir été écrit au désert par la plume brûlante de saint Jérôme, ou par l'auteur de l'Imitation dans sa cellule. Port-Royal : « Il est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en/erons naître le désir; car nous ne sommes la fin de personne, et
nous n avons pas de quoi les satisfaire (à quoi se rapporte les?). Ne sommes-nous pas prêts à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourroiCy) (P.-R. xviii. B. a^ part, xvii, 49-)
Passons à des altérations plus graves encore, celles qui dégradent bien davantage le style de Pascal , soit par substitution , soit par addition, soit par abréviation.
Pascal (Msc. p. 79) : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et c'est la plus grande de nos misères . » — Port- Royal : « Les divertissements ne nous consolent de nos misères quen nous causant une misère plus réelle et plus effective. »(P. R. xxvi. B. i''® part, vu, 3.)
Pascal ^ : K La plus grande bassesse de Fhomme est la recherche de la gloire, et c'est cela qui est la plus grande marque de son excellence. » — Port- Royal : ^< Siy d'un côté, cette fausse gloire que les hommes recherchent est une grande marque de leur misère, c'en est une aussi de leur excellence. » (P.-R. XXII. B. j"^^ part, iv, 5.)
Pascal (Msc. p. 83) : « Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu; si trop longtemps après, on
* D'après les deux copies.
n'y entre plus. Ainsi les tableaux vus de trop loin ou de trop près ; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu ; les autres sont
trop près, etc. » — P.-R. : « Il n'y a qu'un
point indivisible qui soit le véritable lieu de
voir les tableaux; les autres » (P.-R. xxv. B.
i'^ part. VI , 2.) Qu'est-ce que le lieu de voir les tableaux ?
Pascal (Msc. p. 210) : «De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. » Port-Royal : « De là vient cjuilj a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude. » (P.-R. xxvi. B. i'^ part, vu, 1.)
Pascal (Msc. p. 210) : «Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantiroit pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit; et ainsi, etc.... »
Port-Royal change, transpose, bouleverse toute cette phrase : « Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse des divertissements des hommes connoks-
sent bien , à la vérité , une partie de nos misères ; car cen est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables; mais ils n'en connoissent pas le fond ^ qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, tant quils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vue ; mais la chasse les en garantit. Ainsi, etc..» (P.-R.l. l.B. 1.1.)
Voici une pensée où, dans Port-Royal même, l'énergie du langage semble avoir atteint sa dernière limite, et que pourtant Pascal avait écrite plus vive et plus énergique encore :
Port-Royal (ch. xxxf, Boss. i*"® part, vi, 26) : « Au lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. )^ Pascal
(Msc. p. 36o) : « nous les teignons de nos
qualités et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. »
Exemples d'additions oiseuses ou tout à fait vicieuses :
Pascal (Msc. p. 45i) : « Il faut que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. » Pourquoi ajouter à Pascal et lui faire dire avec Port-Royal? « Il faut que les habiles soumettent leur esprit
à la lettre , en pratiquant ce quilj a d'extérieur. (P.-R.ii. B. 2^ part. IV, 3.)
Pascal (Msc. p. i) : « En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et regardant tout l'univers muet etc. ...» Port-Royal introduit entre ces deux membres de phrase cette addition insignifiante : « En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature , et regardant tout l'univers muet.... )) (P.-R. VIII. B. i^ part, vu, i .)
Pascal (Msc p. 21) : « INous ne vivons jamais, nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le serons jamais. » Port-Royal : a ... il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n aspirons à une autre béatitude que celle dont on peut jouir en cette vie. » (P.-R. xxiv. B. \^^ part, vi, 5.)
Pascal (Msc. p. lo) : « Le conseil qu'on donnoit à Pyrrhus de prendre le repos qu'il alloit chercher par tant de fatigues recevoit bien des difficulte's. w Port-Royal : « C'est pourquoi , lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus , qui se proposoit de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du monde , qu'il feroit mieux d'avancer lui-même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos sans l'aller chercher par tant de fatigues, il lui donnoit un conseil qui recevoit de
grandes difficultés et qui n'étoit guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposoit que Thomme se pût contenter de soi-même et de ses biens présents sans remplir le vuide de son cœur d'espérances imaginaires, ce qui est faux. Pyrrhus ne pouvoit être heureux ni devant ni après avoir conquis le monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseilloit son ministre étoit encore moins capable de le satisfaire que l'agitation de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditoit (P.-R. xxvi. B. i'^^ part, vu, I .) » Lorsqu'on voit une si petite phrase devenir ainsi une page entière entre les mains des amis de Pascal , on comprend que madame Périer ait appelé leur travail, non pas une édition, mais un commentaire.
Je n'ai voulu citer qu'un très-petit nombre d'additions, par ménagement pour le lecteur médiocrement jaloux de faire connaissance avec le style du duc de Roannez et de relire ici ce qu'il a déjà lu dans l'édition de Port Royal. Je serai moins sobre d'exemples de suppressions et d'abréviations, puisque ces exemples auront l'avantage de mettre au jour de nouvelles lignes, quelquefois même de nouvelles phrases de Pascal , rejetées par Port- Royal et dignes pourtant de figurer à côté de celles qui sont en possession de l'admiration universelle.
Parmi les passages les plus admirés, nul ne l'a plus été et ne mérite plus de l'être que celui où Pascal compare l'homme à un roseau, mais à un roseau pensant. C'est un des morceaux les plus accomplis et les plus travaillés qui soient sortis de sa plume. Pascal est revenu à deux fois sur cette pensée; il ne l'a quittée qu'après l'avoir portée à sa dernière perfection, et l'avoir gravée à jamais. Il est curieux d'en retrouver dans un coin du manuscrit la première et imparfaite ébauche. La voici avec ce titre qui renferme d'abord la pensée tout entière (Msc. p. i65) : Roseau pensant. « Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité; mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres par l'espace : l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée je le comprends. » C'est de cette ébauche déjà si grande que Pascal a tiré le morceau sublime que Port - Royal a publié , en se permettant d'en retrancher un trait qui achevait la pensée et n'est pas indigne de ce qui l'entoure. Port-Royal : « Toute notre dignité consiste donc dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée »(P.-R. xxxuL B. i" part, iv^ 6). Pascal avait écrit (Msc.
p. 63): « Non de l'espace et de la durée, que
nous ne saurions remplir. »
Pascal dit de rimagiDation (Msc. p, 36 [) : « Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres; elle fait croule ^ douter^ nier la raison; elle suspend les sens^ elle les fait sentir; elle a ses fous et ses sages. » Port- Royal abrège ainsi : « Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades ;, ses riches, ses pauvres, ses fous et ses sages.» (P.-R. xxv. B. i""^ part. VI, 1.)
Pascal (Msc. p. 268) : « Cette neutralité est l'essence de la cabale (la secte des pyrrhoniens). Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes; ils sont neutres ^ indifférents^ suspendus à tout^ sans s'excepter. Que fera donc l'homme... » Port-Royal: « Cette neutralité est l'essence du pyrrhonisme. Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Que
fera l'homme etc » (P.-R. ch. xxi. B. 1^
part. I, r.)
Pascal, sur l'ennui attaché à toute habitude (Msc. p. 25i) : « V éloquence continue ennuie. Les princes et les rois jouent quelquefois : ils ne sont pas toujours sur le trône; ils s'y ennuieroient... » Port- Royal a supprimé la première phrase : « L'éloquence continue ennuie. » (P.-R. xxxr. B. r^^ part. IX, 49.)
Pascal, sur la condition d'un roi condamné à
se divertir (Msc. p. iSg): « Il tombera dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver^ et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit, w Port-Royal a tiré de tout cela la petite phrase suivante : « Il tombera par nécessité dans les vues affligeantes de l'avenir, et., si on ne V occupe hors de lui., le voilà nécessairement malheureux. » (P.-R. xxvi. B. i^*' part, vu, i.)
Pascal avait dit (Msc. p. 377) : « Lui seul (Dieu) est son véritable bien, et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place, astres, ciel., terre., éléments, plantes, choux., poireaux., animaux, insectes., veaux., serpents^ fièvre , peste , guerre , famine , vices , adultère , inceste; et depuis qu'il a perdu, le vrai bien, etc.. » Cette longue nomenclature de toutes les choses dont l'homme a fait des dieux, est fort mal à propos abrégée dans Port-Royal qui, en supprimant les choses les plus ignobles que Pascal n'avait pas craint de nommer, vSupprime précisément les cultes les plus extravagants où l'homme s'égare lorsqu'il quitte le vrai Dieu. En compensation de ces retranchements, Port -Royal ajoute une
phrase qui n'est guère du style de Pascal : « C'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de tenir la place de la fin et du bonheur de Vhomme , astres , éléments , plantes, animaux, insectes, w«/<a^(^ie^, guerre, vices, crimes^ etc. Lliomme étant déchu de son état na^ turel, il ri y a rien à quoi il nait été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien... » (P.- R. XXI. B. 1^ part, i, i.)
Pascal (Msc. p. 221) : « Le peuple a des opinions très-saines : 1^ d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie, etc.; 1^ d'avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien ; 3° de s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable à cause des autres biens essentiels qui y sont joints; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir est accablé d'injures et de nécessités. » Port-Royal a craint , sans doute, que le troisième point mal compris n'induisît en tentation, et il l'a supprimé. (P.-R. ch. XXIX, § 6. B. 1^* part, viii, i5.)
A propos de cette pensée, si habituelle dans Pascal, que les opinions du peuple sont trèssaines, Condorcet a le premier publié le morceau suivant qu'avait retranché Port-Royal (C. vu, i. B. i'^ part. VIII, i): wNous allons voir que toutes
les opinions du peuple sont très-saines; que le peuple n'est pas si vain qu'on le dit ; et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera ellemême détruite. «Ce n'est là, pour ainsi dire, qu'un extrait de la pensée de Pascal, qui, fidèlement reproduite, a un tout autre caractère, une toute autre portée (Msc. p. i5ï.) {En titré) ii Renversement continuel du pour au contre. — Nous avons donc montré que l'homme est vain par l'estime qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles, et toutes ces opinions sont détruites. »
ff Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu'ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées, le peuple n'est pas si vain qu'on dit : et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisoit celle du peuple.
« Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition , et montrer qu'il est toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines, etc.... »
Port-Royal (xxvii. B. impart, vu, i):a Un gentilhomme croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la chasse; il dira que c'est un plaisir royal. » Pascal (Msc. p. 209) : « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand, un plaisir royal; mais son picqueur nest pas de ce sentiment-là. »
Port-Royal (xxv. B. i'' part, vi, 12): « L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui... Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité^ chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. » Pascal (Msc. p. 79): « L'esprit de ce souverain juge du inonde n'est pas si indépendant.... et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilai O ridicolosissimo eroeï »
Port-Royal (xxxi. B. i^^part. ix, ^^)^ en parlant de Platon et d'Aristote : « Quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant et polir se divertir. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; le plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. » Pascal (Msc. p. 137) : « Quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur^s politiques^ ils l'ont fait en se jouant. C'étoit la partie la moins philosophe.... simplement et tranquillement. S'ils ont écrit de politique, c était comme pour régler un hôpital defoux ; et s ils ont fait semblant den parler comme dune grande chose ^ c'est quils savoient que les foux à qui ils parloient ^ pouvaient être rois et empereurs ; ils entrent dans
leurs principes pour modérer leur folie au moins mal quil se peut. »
Port-Royal (xxviii. B. 2° part, xvii, 35) termine ainsi un paragraphe sur saint Athanase, sainte Thérèse, etc. : « C'étaient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. » Pascal (Msc. p. 11') développe l'allusion au temps présent : « C'étaient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. Que se passait-il donc alors? Saint Athanase était un homme appelé Athanase^ accusé de plu^ sieurs crimes, condamné en tel et tel concile pour tel et tel crime; tous les évéques y consentirent^ et le pape enfin. Que dit-on à ceux qui résistent? Quds troublent la paix ; qu ils font schisme. »
Nous avons donné, ce me semble, assez d'exemples de changements inutiles ou défectueux qui altèrent le texte de Pascal par des substitutions, des additions et des suppressions malheureuses. Nous allons maintenant rendre compte de changements qui ne portent plus sur des phrases isolées et des morceaux de peu d'étendue, mais sur des fragments considérables et presque sur des chapitres entiers. Nous allons montrer Port-Royal, tantôt brisant et décomposant de longs morceaux fortement travaillés et complets en eux-mêmes, comme avec le regret de rencontrer des débris trop bien conservés de la dernière œuvre de Pas-
cal; tantôt, et comme par un sentiment contraire, dans l'ambitieux dessein de construire un édifice là où Pascal n'avait laissé que des matériaux, prenant avec plus ou moins de discernement des fragments distincts et sans beaucoup d'analogie entre eux, pour en composer un tout qui n'appartient point à Pascal et laisse voir à im œil attentif la discordance intérieure d'éléments étrangers arbitrairement réunis. Donnons quelques exemples de ces compositions mensongères.
Ouvrez Port-Royal; lisez le chapitre viii (P.-R. ch. VIII ; B. 2^ part, vu, i), où Pascal nous peint un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et qui s'éveillerait sans savoir où il est, au milieu de créatures semblables à lui et qui n'en savent pas plus que lui, s'adressant vainement à elles pour en obtenir quelques lumières. Les beautés, de détail de ce chapitre, et surtout du i^"" paragraphe, tant de fois cité, trompent sur l'unité de Tensemble. Or ce premier paragraphe, dans son état actuel, n'est point de Pascal. Il est composé de deux fragments entièrement distincts, l'un sur un homme qui s'éveillerait tout à coup dans une île effroyable, et demanderait en vain à tout ce qui l'entoure les moyens d'en sortir; l'autre sur l'impuissance de nos semblables à nous donner le bonheur. Je cite le dernier fragment tel
qu'il est dans le manuscrit autographe (Msc. p. 63) : « Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables, misérables comme nous, impuissants comme nous. Ils ne nous aideront pas à mourir; on mourra seul; il faut donc faire comme si l'on étoit seul; et alors bâtiroit-on des maisons superbes? on chercheroit la vérité etc » Il fallait publier séparément ces
sombres réflexions, ou les mettre à cùté du mor» ceau précédemment cité sur la vanité et l'injustice de l'attachement d'un homme pour un homme. Au lieu de cela, Port-Royal les transporte au milieu du i" paragraphe du chapitre viii, et, pour les y rattacher, leur donne le ton et le mouvement de tout le reste. L'homme qui s'éveille dans l'île déserte s'exprime ainsi : « Je vois d'autres personnes auprès de moi, de semblable nature; je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi ; ils me disent que non; et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisants , s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'auroit point laissé quelque trace de soi » Port-Royal brise cette dernière phrase, n'en conserve que les premiers mots :
« Pour moi je n'ai pu » et à ce commencement il réunit l'autre fragment, qu'il arrange ainsi : « Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes comme moi; je vois qu'ils ne m'aideroient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étois seul; or, si j'étois seul, je ne bâtirois pas de maisons, je ne m'embarrasserois pas dans des occupations tumultuaires ; je ne chercherais l'estime de personne; mais je tâcherois seulement à découvrir
la vérité » Il est étrange de faire dire à un
homme qui est dans une île déserte qu'il ne bâtirait point de maisons, qu'il ne s'embarrasserait pas dans des occupations tumultuaires , etc. Remarquons aussi que Port-Royal, qui ôte si souvent leye à Pascal, le lui impose ici.
Voilà un tout bien artificiel dont Pascal n'a fourni que les éléments. En voici un autre plus artificiel encore.
On trouve dans le manuscrit , entièrement séparé, un fragment sur le pyrrhonisme (p. 267), et un autre avec ce titre : « Que l'homme sans la foi ne peut connoitre le vrai bien ni la justice. » (Ms. p. 377.) Que fait Port-Royal ? Au lieu de publier séparément ces deux fragments, qui n'ont aucun lien entre eux, il les réunit forcément (P.-R.
cb. XXI ; B. Q* part, i), à l'aide de cet le transition grossière : « Voilà ce qu'est l'homme à l'égard de la vérité; considérons-le maintenant à l'égard de la félicité, qu'il recherche avec tant d'ardeur dans toutes ses actions. »
Il y a plus : non-seulement de ces deux fragments distincts, Port-Royal compose un ensemble faux , mais il ne donne pas même chacun d'eux tel qu'il est. Au milieu du fragment sur le pyrrhonisme , avant le paragraphe qui commence ainsi : a Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes « Port -Royal, rencontrant le mot de dogmatistes , à l'occasion de ce mot , va prendre dans le manuscrit un morceau tout différent sur les dogmatistes, et l'intercale dans le fragment sur le pyrrhonisme. Dans le morceau sur les dogmatistes, Pascal parlait en son nom et exprimait des principes qui lui sont propres; Port Royal met ces principes dans la bouche des dogmatistes , et par là il se condamne à diverses altérations qui défigurent la pensée de Pascal, et qui pourtant ne la ramènent pas entièrement à la pensée ordinaire du dogmatisme ; de telle sorte qu'au fond ni Pascal, ni les dogmatistes, ni surtout la critique philosophique et littéraire ne peuvent trouver leur compte dans ces incroyables arrangements.
Il en est de même de l'autre fragment sur le
vrai bien de l'iiomme. Port-Royal en brise l'unité pour introduire entre deux phrases, qui sont inséparables, un petit morceau sur les trois concupiscences (Msc. p. 275) que suivent tous les philosophes, en ôtant à ce petit morceau sa forme propre pour lui donner celle du fragment plus considérable auquel il le réunit.
Je ne sais qu'un procédé plus contraire au devoir d'éditeur que ces compositions factices; c'est celui des décompositions que nous allons faire connaître. Plus d'une fois Port-Royal a rencontré dans le manuscrit d'assez longs fragments , dont toutes les parties étaient bien enchaînées et formaient une pensée unique et frappante. Il aurait dû s'estimer trop heureux de pouvoir recueillir avec religion et publier dans leur intégrité ces grands débris où la main de Pascal était plus particulièrement visible. Port-Royal , par je ne sais quelle fatalité , après avoir fait violence à Pascal pour tirer de ses notes éparses des ensembles discordants , lui fait ici de nouveau violence pour briser les grands ensembles qu'il trouvait tout construits, et en disperser les éléments dans des chapitres entièrement différents entre eux. Voilà ce qu'on n'aurait jamais pu croire, ce que nous ne pourrions croire nous-même, si le fait évident n'était sous nos yeux.
Dans le manuscrit (p. 347-36o) et dans les deux copies est un morceau profondément travaillé, et d'une assez grande étendue, sur la situation de l'homme au milieu de la nature et sur son impuissance à l'embrasser tout entière. Là reviennent les deux infinis que nous avons déjà vus dans les Réflexions sur la géométrie , avec cette différence que, dans les Réflexions, la double infinité de la nature était fortement mais brièvement marquée, tandis qu'ici elle est exposée avec une plénitude et une magnificence qui remplissent une douzaine de pages de nos copies in-folio. C'est encore là que se rencontrent et doivent en effet trouver leur place les admirables pensées sur les extrêmes qui nous fuient de toute part et dans les choses et dans les sciences, et sur la duplicité de notre être composé que nous projetons hors de nous et dont nous teignons toutes choses. Nulle part Pascal n'est plus grand, plus ingénieux, plus lin, plus magnifique. Nulle page des Provinciales n'est plus soignée que celles-là. D'ailleurs, pas un mot qui, de près ou de loin, regarde les querelles du temps. Quelle bonne fortune donc pour Port-Royal , pour les amis de la gloire de Pascal, que la rencontre d'un pareil chapitre! Apparemment M. le duc de Roannez s'est cru trop grand seigneur pour se contenter du rôle de
simple éditeur de Pascal. Possédé de la funeste manie de le suppléer et de le refaire , il a eu la barbarie d'oser mettre la main sur ce chapitre , devant lequel se seraient inclinés et Platon et Descartes et Fénelon et Malebranche et Bossuet. Le duc de Roannez en a pris ce qui lui convenait, à savoir tout le commencement « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... » (B. T' part, iv) dont il a fait les premières pages du chapitre xxii, intitulé : Connaissance générale de lliomme. 11 a bien voulu publier aussi ce beau passage : « Car enfin qu'estce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini; un tout à l'égard du néant; un milieu entre rien et tout etc. » Après ce paragraphe, que le duc de Roannez a donné en l'altérant comme tout le reste, on trouve, dans Pascal, un morceau intimement lié au précédent, et qui commence ainsi : « Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque proportion avec elle » Suivent plusieurs paragraphes sur les vains efforts delà science humaine, paragraphes dont plusieurs sont barrés et refaits dans le manuscrit , et où le langage de Pascal, qui sait descendre comme il sait s'élever, prend un caractère tout différent. Il paraît que
eetle siini^licité n'a pas charmé le duc deRoannez : il a supprimé tout ce morceau que, depuis, le père Desmolets a donné, mais séparément et sans dire à quel ensemble il se rattachait , et en supprimant même, ce qui ne lui est pas ordinaire, un des paragraphes. (Desm. p. 3o3; B. suppl. 8, et 1'' part, vr, 24.)
Ici vient le beau paragraphe qui commence et finit de cette manière : « On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées , et se retrouvent en Dieu , et en Dieu seulement. « Le duc de Roannez veut bien faire grâce à ce paragraphe et il le publie; mais où le met-il? Croyez-vous que ce soit en son rang, au chapitre xxii? point du tout; mais au chapitre xxxî, intitulé : Pensées dwerses. Puisqu'il était dans un moment d'indulgence, pourquoi le duc de Roannez n'a-t-il pas sauvé aussi, en le déportant où il lui aurait plu , le paragraphe qui suit celui-là dans le manuscrit? « Connoissons donc notre portée : nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout; ce que nous avons d'être nous dérobe la connoissance des premiers principes qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. » Ni Desmolets, ni
Condorcet, ni Bossut, n'ont donné ce paragraphe, qui paraît pour la première fois.
Après ces suppressions et cette dislocation, Port- Royal revient au manuscrit, et en publie de suite plusieurs pages, qu'il altère comme à l'ordinaire, et il en compose toute la fin du chapitre xxii, depuis ces mots : « Cet état , qui tient le milieu entre deux extrêmes, se trouve en toutes nos puissances... » jusqu'à ceux-ci : « Mais tout notre édifice craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » Ainsi se termine le chapitre xxii, tandis que le grand fi^agment de notre manuscrit ne se termine point là. En le suivant pied à pied, nous rencontrons d'abord quatre paragraphes dont voici le premier et le quatrième : « Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté; notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences. Rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis ,
qui l'enferment et le fuient » « Dans
la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux, et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination sur l'un plutôt que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine. » Ce n'est point Desmolets, c'est Condorcet qui a publié le premier ces quatre paragraphes.
Viennent ensuite dans le manuscrit trois pages in-folio, très-bien liées et fort travaillées, à en
juger par les barres et les ratures. En voici le commencement et la fin : a Si l'homme s'étudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il faire qu'une partie connût le tout ? Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout... Qui ne croirait, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là nous serait bien compréhensible? C'est néanmoins la chose que l'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que c'est que corps et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comme un corps peut être uni avec un esprit; c'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est son propre être : Modus quo corporibus adhceret spiritus comprehendi ah hominibus non potest; et hoc tamen homo est. »
Le duc de Roannez a bien voulu se laisser toucher par ces pages admirables et les mettre au jour; mais, au lieu de les placer dans le chapitre XXII , à la suite du morceau dont elles font partie intégrante, il les rejette dans le chapitre xxxr,
à la suite clu petit paragraphe qu'il y avait déjà rejeté, comme nous l'avons vu.
Enfin, dans le manuscrit, ce fragment a une conclusion que Pascal a barrée et qui est même suivie d'un petit paragraphe destiné à servir de transition à quelque autre chapitre : « Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connaître la nature : elle est infinie en deux manières, il est fini et limité; elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel ; les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin, il ne connaît ni l'un ni l'autre; elles sont simples, et il est composé de deux natures différentes.
« Enfin , pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par ces deux considérations... »
La comparaison détaillée du manuscrit et de l'édition de 1669 démontre donc ici, de la manière la plus manifeste , la profonde infidélité de Port-Royal, et avec quelle légèreté le duc de Roannez et ses amis ont traité Pascal. Ils avaient le bonheur de rencontrer un chapitre d'une certaine étendue et à peu près achevé, et, au lieu de le reproduire religieusement, ils l'ont décomposé, supprimant telle page , reléguant telle autre dans un autre endroit, puis renouant à toute force le
fil d'abord brisé, puis le brisant encore, pour le renouer sans plus de raison, aussi mensongers et aussi artificiels dans la décomposition que dans la composition , faisant arbitrairement des pensées détachées comme tout à l'heure des touts incohérents. Desmolets et Condorcet ont sauvé du naufrage plusieurs paragraphes qui avaient été rejetés par Port-Royal; mais, comme je l'ai déjà dit, ni l'un ni l'autre n'ont averti du rapport des fragments qu'ils pubhent à ceux de Port-Royal. Et Rossut, qui, dans ses deux copies, a eu sous les yeux le chapitre entier, au lieu de le restituer dans son intégrité, s'est contenté de publier de nouveau tous les morceaux donnés par Port-Royal, Desmolets et Condorcet, séparés les uns des autres, de telle sorte qu'aujourd'hui ce beau chapitre est éparpillé de divers côtés dans les éditions. Yoilà quel a été le sort d'un des plus admirables fragments de Pascal, et encore n'ai-je pas parlé des altérations de détail, qui sont infinies. Je me bornerai à mentionner les plus frappantes.
Pascal : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière, etc. » Port- Royal : « Qu'il ne s arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent; qu'il con-
temple la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il considère cette éclatante etc. »
Pascal : « Tout le monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein delà nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables ; nous n'enfantons que des atomes etc. » Port- Royal : « Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature : nulle idée n'approche de V étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes etc. »
Pascal : « Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce petit cachot où il se trouve logé (j'entends l'univers) il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les vifles et soi-même, son juste prix. » Port-Royal : « Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, cest-àdire ce monde visible^ il apprenne etc. »
Port-Royal : « Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome imperceptible. » Combien de fois n'a-t-on pas cité avec admiration cette
expression déjà si belle ; « dans l'enceinte de cet atome imperceptible ? » Que dire de celle-ci , qui est la véritable leçon de Pascal : « dans l'enceinte de ce raccourci d'atome? ' »
Pascal : « Car enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. 11 est également incapable de concevoir le néant d'où il est tiré et Tinfini où il est englouti. » Port- Royal ; « Car enfin, qu'est-ce que l'homme... un milieu entre rien et tout. // est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être n est pas moins distant du néant d où il est tiré que de l'infini où il est englouti. »
Pascal : « Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de longueur et trop de brièveté de discours l'obscurcit; trop de vérité nous étonne. J'en sais qui ne peuvent comprendre que, qui de zéro ôte quatre, reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de conson-
' Les deux copies : d'abime.
nances déplaisent dans la musique, et trop de bienfaits irritent; nous voulons avoir de quoi surpasser la dette : bénéficia eo usque grata sunt dum videntur exsohi posse ; uhi inidtum antevertaint ^ pro gratia odlum redditur. Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid, etc. »
Port-Royal a ainsi réduit tout ce morceau : « Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême; trop de bruit nous assourdit; trop de lumière /2cw^ éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours; trop de plaisir incommode, trop de consonnances déplaisent. Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid, etc. »
Pascal : « Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et floltants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte; et, si nous le suivons, il échappe à nos prises; il glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous; c'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination. Nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante , pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini; mais
tout notre fondement craque, et la terre s^ouvre jusqu'aux abîmes, n
Port-Royal a gâté ce beau passage, en l'arrangeant de la manière suivante qui jusqu'ici a été fort admirée, et qui ne peut plus être supportée dès qu'on connaît la vraie : « Voilà notre état véritable. C'est ce qui resserre nos connoissances en de certaines homes que nous ne passons pas, incapables de savoir tout et d'ignorer tout absolument (il ne s'agit pas de savoir ou d'ignorer tout, mais d'ignorer absolument ou de savoir avec certitude). Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre P ignorance et la connoissance (ceci détruit Timage commencée: l'ignorance et la connaissance étoient devenues les deux bouts du milieu); et, si nous pensons aller plus loin (il n'est pas question d'aller plus loin; plus loin que quoi? mais de s'attacher à un point fixe; Pascal ne parle pas d'un objet ^ mais d'un point, d'un terme auquel nous nous attachons), notre objet branle et échappe à nos prises ; il se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne le peut arrêter (Pascal dit bien plus : Rien ne s'arrête pour nous). C'est notre condition naturelle, et toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout (Une s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus
loin, etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier une tour qui s'élève jusqu'à l'infini (pour cela il faut d'abord trouver une assiette ferme et une dernière base constante). Mais tout notre édifice craque (non pas tout notre édifice, car nous n'avons pas pu en élever un, faute d'une base constante; c'est le fondement même que nous avons jeté qui craque), et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. »
Mais cette altération continue du style de Pascal nous détourne beaucoup trop de notre objet présent , à savoir la décomposition que Port- Royal fait subir à des morceaux complets et achevés. Je veux donner encore un exemple d'une pareille décomposition sur un passage moins étendu, mais peut-être mieux lié et tout aussi beau que le précédent.
Je veux parler de ce fragment sur le vrai bien que j'ai déjà indiqué, et qui a été réuni par Port- Royal au fragment sur le pyrrhonisme, pour composer le chapitre xxi (B. 2^ part, i): Siu' les contrariétés étonnantes qui se trou\^ent dans la nature humaine à V égard de la vérité et du bonheur. Il est impossible d'avoir eu plus de malheur que ce fragment entre les mains de Port-Roy al. D'abord il a été employé comme élément dans un travail de composition très-vicieuse; maintenant
nous allons le voir subir en lui-même un travail de décomposition plus vicieuse encore. 11 est intitulé dans le manuscrit : Que V homme ne peut connoitre le vrai bien ni la justice. En voici le commencement : « Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient. » On trouve tout ce morceau dans le chapitre xxi de Port- Royal; on Fy trouve même grossi, comme nous l'avons vu, de quelques phrases sur les trois concupiscences, tirées d'un autre endroit du manuscrit. Après avoir exposé nos vains efforts pour arriver au bonheur , et la plainte éternelle de tous les hommes « princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions » , Pascal s'écrie : « Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance?.,.. Ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire par Dieu même. » Ce passage éloquent avait été admirablement préparé, et lui-même il prépare admirablement ce qui suit ; a Lui seul (Dieu) est son véritable bien; et, depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, etc. »
Ainsi le mouvement de tout ce morceau est gradué sur Tordre et l'encliaînement des idées. Port- Royal a rompu, avec l'enchaînement des idées, le mouvement du style. Il a isolé cette tirade pathétique : « Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance?)) et par là il a brisé toute la suite du fragment total; il en a gâté les proportions et l'harmonie, et il a donné à cette longue nomenclature des choses que l'homme a mises à la place de Dieu, je ne sais quel air brusque et étrange. Et quant à la belle tirade, il l'a extraite comme un morceau de rhétorique qu'il n'a pas voulu perdre, et dont il a fait un paragraphe distinct d'un autre chapitre (P.-R. ch. m. B. s* part, V, 3). Mais alors ce grand mouvement, n'étant ni préparé ni soutenu, perd sa force; ce cri de douleur ne semble plus qu'une déclamation.
Tel a été le sort d'un fragment qui n'était pas fort étendu; il est curieux de montrer quel a été celui d'une seule phrase, qui n'était pas, ce semble, assez longue pour pouvoir être démembrée.
« Il a été prédit, dit Pascal (Msc. p. 232), que Jésus-Christ seroit roi des Juifs et des Gentils; et voilà ce roi des Juifs et des Gentils opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort, dominant [sur] les uns et les autres, et détruisant et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre et
dont il fait sa première Eglise, et le culte ries idoles dans Rome, qui en étoit le centre et dont il fait sa principale Église. » Il est impossible de trouver une phrase qui soit plus une, plus ramassée en elle-même, et qui se prête moins à toute décomposition; cependant Port-Royal a trouvé le secret de la briser et d'en disperser les membres dans des phrases différentes et assez éloignées les unes des autres. Port -Royal met d'abord en avant la prédiction (P.-R. ch. xv, p. 119. B. 2° part. XI j 2): « Que Jésus-Christ seroit roi des Juifs et des Gentils ; » puis il intercale quatre paragraphes; alors il revient à la phrase de Pascal, qu'il arrange ainsi : « A cela s'opposent tous les hommes par l'opposition naturelle de leur concupiscence. Ce roi des Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et les autres qui conspirent sa mort, etc. » Ici Port-Royal s'arrête encore , intercale de nouveau diverses pensées, et enfin il reprend le deuxième membre de la phrase de Pascal, auquel il rend le tour qu'il avait ôté au premier : « Malgré toutes ces oppositions, Doilà Jésus-Christ, en peu de temps, régnant sur les uns et les autres et détruisant le culte judaïque dans Jérusalem, qui en étoit le centre, etc. »
En est-ce assez , et trouve-t-on que le duc de Roannez en ait usé assez librement avec les phrases,
13i " DÈS PENSÉES DE PASCAL.
les paragraphes, les chapitres entiers de Pascal? Nous allons le voir maintenant aux prises, non plus avec le style, mais avec la pensée même de Pascal, la méconnaissant et la défigurant de toutes manières.
Port-Royal altère la pensée de Pascal, quelquefois faute de la hien comprendre et à son insu , quelquefois aussi par politique, pour ne pas réveiller des querelles mal assoupies, le plus souvent par scrupule de conscience , pour épargner aux faihles la contagion d'un scepticisme dont tout le monde ne pénètre pas le secret et ne possède pas le remède.
Les altérations involontaires sont ou légères , sans jamais être indifférentes, et elles énervent plus ou moins la pensée de Pascal sans la dénaturer entièrement; ou bien elles sont assez graves et assez profondes pour constituer de véritables contre-sens.
Voici un exemple de chacun de ces genres d'altération.
Le chapitre xxv comprend un certain nombre de paragraphes dont le premier traite de la puissance de l'opinion; les autres ont l'air de rouler sur des sujets différents , qui n'ont d'autre lien que leur rapport commun au titre général du chapitre : La faiblesse de l'homme. Bien de plus
inexact que tout cela. D'abord, clans le manuscrit, tous ces paragraphes se lient les mis aux autres et ne forment qu'un seul et même tout , et leur sujet commun n'est pas la faiblesse de l'homme, ce qui est bien vague; ce n'est pas non plus l'opinion; car quel rapport peuvent avoir à l'opinion plusieurs de ces paragraphes, entre autres le paragraphe sur les charmes de la nouveauté, surtout celui sur le plus grand homme du monde , dont une mouche, ou le moindre tintamarre c[ui se fait autour de lui, troublent la raison, ou celui qui nous peint un philosophe qui , bien en sûreté sur une planche plus large qu'il ne faut, tremble en songeant au précipice qui est dessous? L'opinion n'a rien à voir ici. Il s'ensuit que le premier paragraphe, qui, dans le manuscrit, n'est pas autre chose que le commencement du morceau entier, ne peut pas rouler sur l'opinion, puisque tous les autres paragraphes n'ont aucun rapport à l'opinion. Et pourtant lisez ce paragraphe dans Port- Pioyal, et vous verrez que l'opinion en est le sujet au moins apparent. « Cette maîtresse d'erreur qu'on appelle fantaisie et opinion... » Voilà le début, et, pour ainsi dire, l'enseigne de tout l'article. Et puis : a Qui dispense la réputation, qui donne la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion?... » « L'opinion dis-
pose de tout., x Une réflexion très-attentive pourrait bien soupçonner quelque méprise. Car enfin, comment peut -on dire que c'est Fopinion qui dispense la réputation ? L'effet ressemble un peu trop à la cause : la réputation c'est l'opinion même; et la phrase a bien l'air d'une tautologie. Mais j'en parle fort à mon aise, car je vois le dessous des cartes. J'ai le manuscrit, je possède l'original, et je reconnais facilement l'infidélité de la copie. xMais, quand on n'est pas averti, il faudrait une sagacité merveilleuse pour soupçonner ici la moindre erreur. Aussi tout le monde s'y est trompé. Et» comme Pascal fait mention du livre italien . Delt opinione regina del mondo ^ on a cité cent fois tout ce paragraphe et tous ceux qui en dépendent comme traitant de l'opinion. Cependant il n'en est rien : le vrai sujet est semblable à celui-îà^ mais il n'est pas celui-là. Quel est-il? C'est l'imagination. Pascal le dit lui-même ; il a mis lui-même un titre à tout ce morceau ; ce titre est Imagination ; et voici la vraie première phrase (Msc. p. 361-062): « C'est cette partie dominante de l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours, etc. » Pour accommoder cette phrase à l'opinion il a fallu la changer et supprimer ce premier membre de phrase : « C'est cette partie dominante de
riiomnie... » Plus bas : « Qui dispense la réputa* tion , qui donne le respect et îa vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois^ aux grands, sinon cetle faculté imaginante? » Enfin : « V imagination dispose de tout. » Dès qu'il s'agit de l'imagination et non pas de l'opinion, tous les autres paragraphes s'éclaircissent; on comprend le charme des nouveautés , car la nouveauté s'adresse à l'imagination; il est bien certain que le plus grand homme du monde, si la moindre distraction trouble son imagination, ne peut pkis suivre son raisonnement, et le plus grand philosophe, sur une planche plus large qu'il ne faut pour y marcher en sûreté, tremble en se représentant par l'imngination l'abîme qui est au-dessous. Il y avait , dans l'original , bien des expressions qui ne se peuvent rapporter qu'à l'imagination : partie dominante de F homme ^ faculté ^ etc. Port- Royal les a adoucies ou supprimées. Il a retranché aussi, ce qui est plus grave, trois ou quatre paragraphes où Pascal représente les magistrats et les médecins s'appliquant à faire impression sur l'imagination des hommes avec leurs bonnets et avec leurs robes, faute de posséder la vraie justice et la vraie science. C'est Desmolets qui depuis a publié ces paragraphes. A la fin Pascal a mis cette note : « Il faut commencer par là le chapitre des
puissances trompeuses. » Sans doute, au milieu de tout cela , l'opinion est souvent prise à partie ; Port-Royal a cru qu'elle était sur le premier plan. Il n'a pas compris la véritable pensée de Pascal. L'opinion n'est qu'une puissance extérieure , à laquelle on peut résister avec du courage et une certaine force de caractère : mais l'imagination est une puissance bien autrement trompeuse et bien autrement redoutable, puisqu'elle a son siège en nous-même. C'est l'ennemi domestique du philosophe. Pascal ni Malebranche ne pouvaient s'y tromper : mais Port-Royal qui n'était pas assez tourmenté par l'imagination pour se révolter contre elle^ a pris un ennemi pour un autre; il a mis le sien à la place de celui de Pascal
Ce n'est pas là, selon nous, une altération légère ; car elle donne le change sur le vrai caractère d'un morceau très-important. En voici une autre qui , à proprement parler, n'est pas moins qu'an contresens, ou plutôt même un non-sens, qu'il est absolument impossible de mettre sur le compte de Nicole et d'Arnauld,
Le dessein de Pascal, dans sa nouvelle apologie, était de montrer que le christianisme est aimable, et, une fois ce grand point gagné, d'établir qu'il est aussi vrai qu'aucune chose au monde : il voulait l'insinuer en quelque sorte dans la raison
par le cœur. Cette pensée est partout dans Pascal. Pour préparer les voies à cette nouvelle apologie, il met en avant une théorie qu'il croit inventer, mais qui est trop vraie pour être nouvelle , à savoir la distinction de deux ordres de vérités, les unes démontrables , les autres indémontrables parce qu'elles sont des vérités premières; les unes qui se prouvent, les autres qui se sentent; celles-ci qui relèvent de la raison, du raisonnement, de l'intelligence, de l'esprit, celles-là qui relèvent du sentiment, de l'instinct, du cœur. Port-Royal lui-même, au chapitre xxxi des Pensées diverses , donne le morceau suivant que je rétablis ici tel qu'il est dans le manuscrit (p. Sg) : « Le cœur a son ordre; l'esprit a le F.ien , qui est par principes et démonstrations. Le cœur en a un autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Cela seroit ridicule. Jésus- Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur que celui de l'esprit, etc.. » Et ailleurs (Msc. p. 8) : «Le cœur a ses raisons que la raison ne connoît pas : on le sent en mille choses. » Cette distinction se trouve même dans le Traité de l'art de persuader; ce qui, à la rigueur, pourrait rattacher ce traité au grand ouvrage de Pascal. « L'esprit et le cœiu^ sont comme les portes par où les vérités sont reeues dans l'âme. » Je trouve encore dans
le manuscrit cette ligne isolée, mais profonde, que ni Port-Royal ni Bossât n'ont jugé à propos de recueillir : « instinct et raison , marque de deux natures. »
Quand on est familier avec cette théorie de Pascal , qui est celle de tous les grands philosophes, rien n'est plus clair que le fragment suivant, que Pascal lui-même aurait hien du ne perdre jamais de vue, quand le scepticisme de Montaigne l'emporte trop loin, (Msc. p. 191.) «l^ous connoissons la vérité , non-seulement par la raison , mais encore par le cœur; c'est de cette dernière manière que nous connoissons les premiers principes , et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la foiblesse de notre raison , mais non pas l'incertitude de toutes nos connoissances , comme ils le prétendent. Car la connoissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent; et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde
tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont Tun soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propositions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et.il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison lui sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. »
Voici maintenant comment Port-Royal, je veux dire le duc de Roannez, a défiguré et travesti la pensée de Pascal. (P.-R. cb. xxi; B. i^ part. I, i.) Au lieu de ces mots : « Nous connoissons la vérité non-seulement par la raison, mais encore par le cœur , y> le duc de Roannez a mis : « non-seulement -^"àx raisonnement^ mais SiXxssi par sentiment ^\. par une intelligence vive et lumineuse. » Mais ce que Pascal veut établir est précisément l'opposition de l'intelligence et du sentiment. Ce contresens est plus visible encore dans ce qui suit.
Pascal : « C'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, etc..» Le duc de Roannez corrige les mots de cœur et
d'instinct, et y substitue ceux à'ijitelligence et de sentiment. Mais encore une fois quelle opposition ya-t-il, même grammaticalement, entre la raison et l'intelligence?
Pascal, pour mieux marquer sa pensée, force un peu le langage et dit : « Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis. » Le duc de Roannez : « Je sens qu'il y a , etc. »
Pascal : « Il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. » Le duc de Roannez supprime ces mots importants : ce .// est aussi inutile^ » et laisse seulement : il est aussi ridicule; et cbange ainsi le reste : « Il est aussi ridicule que la raison demande au sentiment et à l'intelligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir, qu'il seroit ridicule que l'inteiligence demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre. » Il ne fallait retrancher ni pour vouloir les rece^^oir^ ni, plus haut, pour vouloir^ consentir; ce qui marque que la volonté n'est point ici de mise. H n'est pas non plus question de ces premiers principes , mais
des premiers principes du cœur, car le cœur a aussi ses principes. Mais je demande s'il est possible d'attacher quelque sens a cette phrase : « 11 seroit ridicule que V intelligence demandât à la raison un sentiment » Je répète que je n'impute point de pareilles absurdités à Arnauld et à Nicole.
Mais ce qu'il est permis de leur imputer , sans leur en faire un reproche , c'est l'adoucissement et souvent même la suppression absolue d'une foule de passages cjui se rapportent aux querelles du temps et aux Jésuites. Pascal, comme l'atteste Marguerite Périer, loin de se repentir d'avoir fait les Provinciales, est mort en déclarant que, s'il avait à les refaire, il les ferait plus fortes. Dans une lettre que nous avons publiée, à M"'' de Roannez, il appelle les maximes des jésuites « les /naudites maximes. » Enfin c'est bien dans le manuscrit (p. 99-100), au milieu d'autres pensées du même genre, que Condorcet a recueilli ces paroles qui attestent la conviction obstinée de Pascal , et le sentiment triomphant de la justice de sa cause, sous le feu d'une persécution implacable :
a J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis de bien écrire.
ikk DES PENSÉES DE PASCAL.
« Toute l'inquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. , , , , . . . .
if Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel.
« L'inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité. »
Bossut a conservé cette grande protestation ; mais, par une inconséquence inexplicable, il n'a pas osé mettre au jour bien des passages semblables, et il a altéré tous ceux qu'il a publiés. Notre devoir est de rétablir l'intégrité de ces fragments mutilés et défigurés par la prudence forcée de Port-Royal et la pusillanimité gratuite de Bossut.
On trouve dans Port-Royal bien des pensées générales qui, dans Pascal, sont particulièrement dirigées contre les jésuites. Chapitre xxviii , Pensées chrétiennes : « Toutes les religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les setds chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes et à s'informer de celles que J.-C. a laissées aux anciens pour nous être transmises. H y a des gens que cette contrainte lasse. Ils veulent avoir comme les autres peuples la liberté de suivre leurs imaginations. » Au lieu des mots: « Il y a des gens »
Pascal avait mis (Msc. p. 45 1) : « Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir etc. »
Port-Royal , chapitre xii , figures : « La synagogue ne périssoit point parce qu'elle étoit la figure de l'Église; mais parce qu'elle n'étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Église fût toujours visible ou dans la peinture qui la prometloit ou dans l'effet. » Au lieu de ce style médiocre et émoussé, voici le texte authentique de Pascal (Msc. p. /i5i) : « Ezécliias : La synagogue étoit la figure et ainsi ne périssoit point, et n'étoit que la figure et ainsi est périe; c' étoit une figure qui contenoit la vérité ; et ainsi elle a subsisté jusqu'à ce qu'elle n'a plus eu la vérité.
« Mes révérends pères tout cela se passoit en figures : les autres religions périssent, celle-là ne périt point. »
On voit ici comment ont été composées plusieurs des Pensées. Pascal lisant l'Écriture sainte, en tirait une réflexion qui pouvait servir à son Apologie du christianisme : il mettait donc par écrit cette réflexion ; en même temps , comme il était pénétré d'une profonde indignation contre la corruption des saintes Écritures par les jésuites, son âme lui échappait, et il laissait éclater son info
dignatioiî même au milieu d'une note de quelques lignes.
Ouvrez le manuscrit, vous y rencontrerez une foule de pensées sous ces titres : Casuistes, Probable, Probabilité, Pape, etc. Port-Royal supprime et ces titres et ces pensées; ou, s'il en garde quelques-unesj il leur enlève leur caractère particulier, et les présente sous une forme générale et abstraite, qui masque la vraie pensée de Pascal et ne laisse pas même toujours paraître une pensée bien déterminée.
Port-Royal, chapitre x, Juifs : « La religion juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peuple, etc. ))Il m'est impossible de comprendre ce que c'est que les saints du peuple juif, expression qui pourtant revient encore une fois dans ce même passage. J'ai donc recours au manuscrit, et j'y trouve cette phrase inintelligible (Msc. p. 55). Mais elle n'est pas de la main de Pascal: elle aura été écrite sous sa dictée, ou recopiéesurun premier brouillon qui n est plus. A côté et en marge est une note de la main même de Pascal. Dans le morceau d'une écriture étrangère, il y avait, en effet, de leurs saints, ce qui n'a pas de sens ; mais une autre main a corrigé : des livres saints^ correction qui éclaircit tout, car rien n'est plus simple que la différence
d'une religion dans les livres sacrés qui la conservent pure et dans la tradition du peuple où elle s'altère sans cesse. Voici de plus la note marginale de Pascal : «Et toute religion est de même; car la chrétienne est bien différente dans les livres saints et dans les casuistes. « Port-Royal a supprimé ce dernier trait ; il aurait pu^ du moins, en lisant parfaitement écrits de la main de Pascal ces mots dans les Iwres saints, éviter l'incroyable faute dans laquelle il est tombé.
C'est surtout à l'occasion du miracle de la sainte épine que Pascal, qui se trouvait honoré personnellement dans un miracle accompli sur sa nièce ', s'élève contre les jésuites, que ce miracle devait confondre et qui le niaient et s'en moquaient. A tout moment Pascal quitte sa thèse générale de l'importance des miracles, pour se retourner contre les jésuites. Port-Royal , de peur de s'y blesser, ose à peine toucher aux pensées les plus générales , que nous devons en grande partie à l'évéque de Montpellier et à Desmolets. Le chapitre xxvii^ de Port-Royal sur les miracles, s'il eût contenu toutes les pensées de Pascal sur ce sujet, aurait été bien autrement étendu et bien autrement remarquable. Port-Royal supprime les pen-
* Marguerite Périer, l'auteur des Mémoires.
sées les plus hardies, et il affaiblit toutes celles qu'il donne.
Port Royal (ch. xxvri) : c( Les miracles ont servi à la fondation et serviront à la continuation de l'Eglise, jusqu'à l'Anle-Christ, jusqu'à la fin, etc..» Dans Pascal, cette phrase était une réponse aux jésuites qui, pour diminuer l'effet du miracle de la sainte épine, avaient semblé médiocrement touchés de l'importance des miracles au xvii® siècle. Pascal s'adresse à eux et leur dit ( Msc. p. l[5 1 ) : « Les miracles sont plus importants que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation etc.. »
En 1779 Bossut crut enfin pouvoir publier impunément bien des morceaux où , à propos des miracles ou même en toute autre occasion;, Pascal attaque la morale et les opinions relâchées des jésuites. Mais partout Bossut opère sur les fragments nouveaux qu'il publie, comme Port-Royal sur ceux qu'il a mis au jour. Quelquefois il retranche des parties plus ou moins considérables de ces fragments; il change l'ordre de ceux qu'il conserve, il en émousse les traits les plus incisifs, il en altère perpétuellement le langage.
Pascal , s'adressant aux jésuites qui , pour décrier le miracle de la sainte épine, détruisaient toutes les règles établies pour le discernement des
vrais et des faux miracles (Msc. p. 402) : « Juges injustes, ne faites pas des lois sur l'heure. Jugez par celles qui sont établies, et établies par vousmêmes. /^<3? qui conditis leges iniquas. Pour affoiblir vos adversaires, vous désarmez toute l'Eglise. » Bossut fait ici deux fautes : d'abord il fait précéder cette apostrophe : « Juges injustes etc. » par deux lignes qui ne sont pas de Pascal, et qui sont destinées à rattacher ce morceau à un morceau tout différent (B. a'' part, xvi, 10). Puis il transporte cette dernière phrase « Pour affoiblir vos adversaires etc. » dans un autre endroit, qui précède de plusieurs pages ( Ihid. xvi, 9) : « Ainsi ^ pour affoiblir leurs adversaires , ils désarment l'Eglise etc. »
Pascal (Msc. p. 45 1) : « Injustes persécuteurs de ceux que Dieu protège visiblement! S'ils nous reprochent nos excès, ils parlent comme les hérétiques. S'ils disent que la grâce de J.-C. nous discerne, ils sont hérétiques. S'il se fait des miracles, c'est la marque de l'hérésie. » Et ailleurs (Msc. p. [\0'i) : « S'ils disent que notre salut dépend de Dieu, ce sont des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, c'est une hypocrisie. S'ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions, cela ne suffit pas. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent la morale des
catholiques. S'il se fait des miracles parmi eux, ce \i'est pas une marque de sainteté, et c'est, au contraire, un soupçon d'hérésie. »
De ces deux morceaux différents, Bossut en compose un seul, supprimant ce début « Injustes persécuteurs etc. », resserrant à son gré ou développant l'argumentation; et, au lieu de deux fragments pleins de vie, il a fait ce paragraphe languissant: « Les jésuites.... n ont pas laissé néan^ moins d'en tirer cette conclusion^ car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'iis leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne, et que notre salut dépend de Dieu, cest le langage des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape : cest ainsi, disent-ils, que les hérétiques se cachent et se déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent, disent les jésuites, la morale des catholiques. Enfin, s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté, c'est, au contraire, un soupçon d'hérésie. »
Quelquefois Bossu t^ en supprimant un seul trait, énerve toute l'argumentation. Dans le § 9 de l'article xvi, on lit cette défense de Port-Royal: « Ce lieu qu'on dit être le temple du diable, Dieu
en fait son temple; on dit qu'il faut en ôter les enfants ; on dit que c'est l'arsenal de l'enfer, Dieu en a fait le sanctuaire de ses grâces.... w II est évident que la phrase est défectueuse, et qu'à cette objection «On dit qu'il faut en ôter les enfants» une réponse est nécessaire, comme il y a des réponses à l'objection qui précède et à celle qui suit. Cette réponse nécessaire est dans Pascal (Msc. p. 463): ((On dit qu'il en faut ôter les enfants, Dieu les j guérit, » Nouvelle allusion au miracle de la sainte épine et à la guérison de Marguerite Périer.
Si je n'avais pas montré cent fois que Bossut affaiblit le style de Pascal, je citerais cet exemple. Pascal (Msc. p. 471) • ^^ ^^ n'est point ici le pays de la vérité; elle err^ inconnue parmi les hommes...» Bossut (1. 1.) : ((Elle est inconnue parmi les hommes. » Mais il ne s'agit plus d'altérations de mots; il s'agit d'altérations tout autrement graves, et qui tombent sur la pensée même.
Bossut est le premier qui ait donné ce paragraphe sur l'utilité, la nécessité même des miracles dans un temps où la vérité est persécutée et n'a plus d'asile (l. 1, § 10). (( Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà ; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doctrine. Oui ; mais quand on n'é •
io'2 DES PENSÉES DE PASCAL.
conte plus la tradition, qu'on a surpris le peuple, et qu'ayant ainsi exclu la vraie source de la vérité etc.. » Que fait ici le peuple? Pascal dit (Msc. p. 449)' le pape ; « Quand on n écoute plus la tradition, quand on ne propose plus que le pape^ quand on Ta surpris, et qu'ainsi, etc.... »
Bossut, d'après Desmolets (2® part, xvii, 76) : «Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les bornes etc.... » Ceci est inintelligible: si les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, il est plus qu'étrange, il répugne qu'elles leur déplaisent. Et puis, qui a excédé toutes les bornes? A qui se rapporte cet ils? Dans Pascal tout se rapporte directement aux jésuites. Ce passage est intitulé Montalte , pour marquer que c'est ici comme une suite des Provinciales, (Msc. pag. 4^9) « L^s opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange que les leurs déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toute borne.... »
Bossut, dans le même paragraphe, toujours d'après Desmolets : « Il est ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs licencienses. » Pascal : « à des mœurs escobar^ tines. »
Je ne trouve guère dans tout Bossut sur le pro-
n APPORT, ETC. — DEUXIÈME PARTTE. 153
babilisnie qu'une ou deux pensées du Supplément, par exemple, les §§ xi et xn; il y en a beaucoup plus dans Pascal. Il en est de même des casuistes. Ils sont sans cesse attaqués dans le manuscrit, et presque jamais dans Bossut. Mais ce n'est pas ici le lieu de restituer les passages omis par Bossut ^ ; nous n'en sommes encore qu'à signaler les altérations qu'il a fait subir aux pensées qu'il a publiées. Cependant, quand on a conservé le paragraphe 77 de l'article xvii , donné par Gondorcet, toute suppression ressemble fort à une précaution inutile. Ce paragraphe est bien énergique; il l'est encore plus dans le manuscrit. Il y est aussi beaucoup plus étendu. Bossut n'a pas complété Condorcet ; quelquefois même il l'a abrégé et adouci. Malheureusement ce passage est presque illisible dans l'autographe. Nous en donnons ce que nous avons pu déchiffrer.
Msc. p. 99-100. « S'ils ne renoncent à la probabilité, leurs bonnes maximes sont aussi peu saintes que les méchantes. Car elles sont fondées sur l'autorité humaine; et ainsi, si elles sont plus justes, ils seront plus raisonnables, mais non pas plus saints. Elles tiennent de la tige sauvage sur quoi elles sont entées.
* Voyez la IIP partie de ce rapport.
« Si ce que je dis ne sert à vous éclairer, il servira au peuple.
a Si ceux - là se taisent , les pierres parleront ^
« Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qn'il faut vocation; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si on est appelé, c'est de la nécessité de parler^.
ce Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'elle a condamné la vérité... et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment; jusqu'à ce que vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour faire justice ^.
«^ L'inquisition et la Société, les deux fléaux de la vérité 4,
« Que ne les accusez-vous d'arianisme? Car s'ils ont dit que J.-C. est Dieu, peut-être ils l'entendent
* Ces trois paragraphes ne sont nî dans Condorcet ni dans Bossut.
^ Ce paragraphe est dans Condorcet et dans Bossut. ^ Ce paragraphe manque dans Condorcet et dans Bossut. ■* Dans Condorcet et dans Bossut.
non par nature, mais comme il est dit : Du estis^.
a Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce qu'elles condamnent est condamné dans le ciel^.
« Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello^.
« J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire : il n'est plus permis de bien écrire.
« Toute Finquisition est corrompue ou ignorante.
« Il est meilleur d'obéir h Dieu qu'aux hommes ^^.
« Je ne crains rien, je n'espère rien. Les évéques ne font pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer; car ils ne craindront plus et se feront plus craindre^»
(( Je ne crains pas... vos censures particulières, si elles ne sont fondées sur.,, la tradition.
ce Car qui étes-vous tous^?. .
' Ni dans Condorcet ni dans Bossut.
2 Dans Condorcet et dans Bossut.
^ Ni dans Condorcet ni dans Bossut.
* Ces trois paragraplies sont dans Condorcet et dans Bossut.
^ Ce paragraphe est dans Condorcet. Bossut en a retranché ; Les èvêcjues ne font pas ainsi,
" Ces deux derniers paragraphes sont à peu près illisibles dans le manuscrit.
Ainsi Port-Royal retranche entièrement, et Bossut ne publie qu'imparfaitement les pensées qui font connaître un des côtés les plus grands de l'âme de Pascal, cette altière obstination qui résista à la fois aux persécutions du pouvoir civil et aux foudres du saint-siége. Nous allons voir maintenant et Port-Royal et Bossut affaiblir et voiler, autant qu'il sera en eux, non plus un des côtés, mais le fond même de l'âme de Pascal , je veux dire ce scepticisme universel contre lequel il ne trouve d'asile que dans une foi volontairement aveugle.
En effet, Pascal est sceptique en philosophie. Otez la révélation, et Pascal serait un disciple de Montaigne. Géomètre, physicien, homme du monde', il n'avait d'études régulières et appro-
* Il l'avait été beaucoup plus qu'on ne le sait ordinairement. Recweii, p. 257 : «Comme on lui avoit interdit toute étude, il s'étoit engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement cela étoit modéré; mais enfin il se livra tout entier à la vanité , à l'inutilité , au plaisir et à l'amusement , sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de M. son père (en 1651) ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie. Mais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier ou d'acheter une charge, Dieu le toucha une seconde fois (en 1654).., ». Dans l'aventure du pont de Neuilli , il étoit, dit le Recueil, « en un carrosse à quatre ou six chevaux «. Ibid. Voyez une lettre importante de Jacqueline Pascal, déjà sœur Euphémie , du 25 janvier 1655, à sa sœur M''''^ Perrier, sur les
RAPPORT, ETC. — DEUXIÈME PARTIE. i57
fondies ni en philosophie ni en théologie. 11 n'y songea sérieusement qu'assez tard , sous une impression terrible ; et , égaré par sa rigueur même , par les habitudes de l'esprit géométrique, comme aussi par cette humeur bouillante qu'il portait en toutes choses, il s'éîanca d'abord à l'extrémité du doute et à l'extrémité de la foi. Confondant le raisonnement et la raison, ne se souvenant plus qu'il a lui-même judicieusement distingué des vérités premières et indémontrables que nous découvre cette intuition spontanée de la raison qu'on peut aussi appeler avec lui l'instinct, le sentiment,
commencements de la seconde conversion de leur frère. « Environ vers la fm de septembre dernier, il me vint voir; et à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fît pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles on avoit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avoit des folies et des amusements du monde et par le continuel reproche que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses.... mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait.... que.... s'il avoit les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croiroit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût eu en ce temps d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit... « Autre lettre de Jacqueline à Pascal lui-même du 19 janvier de la même année. « .... Il me paroît que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement..,. »
le cœur, et des vérités qui se déduisent de celles-là par voie de raisonnement, ou qui se tirent de l'expérience par induction, oubliant qu'ainsi il a lui-même répondu d'avance à toutes les attaques du scepticisme, Pascal interroge avec l'expérience et le raisonnement tous les principes, et par là il les ébranle tous , sans beaucoup d'effort : transportant mal à propos dans la philosophie la méthode des physiciens et des géomètres, sans partir, comme eux, de faits ou de principes certains par eux-mêmes, voulant tout prouver, il ne trouve à rien des preuves suffisantes, et arrive à Tincertitude de toutes choses; qu'il n'y a en soi ni vrai ni faux, ni bien ni mal, ni juste ni injuste; que les degrés de latitude font toute la jurisprudence; que la propriété n'est qu'une convention; qu'il n'y a d'autre nature des choses que la coutume, et qu'enfin la raison, réduite à ses seules forces, est incapable de s'élever à l'idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Encore une fois, ôtez la révélation, et Pascal c'est Montaigne , et Montaigne réduit ^n système. Sa métaphysique, si tant est qu'il en ait une, sa morale et sa politique sont celles de la fin du xvi^ siècle et du commencement du XVII®, en Italie, en France, et dans toute l'Europe, avant que Descartes fût venu tout renouveler et tout raffermir. On ne sait , on ne
peut savoir quels services a rendus Descartes, qu'après avoir sondé longtemps le vide qu'avait laissé dans les esprits et dans les âmes la chute de la scholastique^ c'est-à-dire de la philosophie chrétienne, et reconnu la vanité des efforts qu'avait faits d'abord l'esprit humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou moins empruntés à l'antiquité , conceptions artificielles , pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vrai génie, qui se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles paraissaient , et conduisirent promptement du premier enthousiasme et des espérances chimériques de la raison émancipée à l'excès contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse ^ Le scepticisme dominait en France quand Descartes parut et entreprit de triompher du doute en l'acceptant d'abord j pour le forcer à rendre la certitude qu'il contient à son insu : car douter, c'est penser encore, c'est donc savoir et c'est croire qu'on pense, et qu'on est par conséquent. C'est Descartes qui a restitué à la pensée la conscience de son droit et de sa force, et lui a enseigné qu'elle porte avec elle et sa propre lumière et celle qui éclaire l'existence entière,
' Voyez, sur la philosophie de la Renaissance, la dixième leçon du t. 1'' de l'Histoire de la philosophie au xviii^ siècle , T édit. p. 355-398, et dans les Fragments philosophiques, 4'' édit., le vol. III , consacré à la scholastique , p. 80-82.
notre âme spirituelle, Dieu et l'univers^. Descaries, en arrachant l'esprit humain au scepticisme, premier fruit de la liberté naissante, ferma sans retour l'ère de la scholastique et ouvrit celle de la philosophie moderne. Les libres penseurs du xvi® siècle n'avaient été que des révolutionnaires; Descartes a été, de plus, un législateur. La législation qu'il a donnée à la philosophie n'est point un système; c'est mieux que cela , c'est une méthode et une direction immortelle. Peu à peu cette méthode et cette direction, pénétrant dans les esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent la confiance de la raison en elle-même sans la jeter de nouveau dans une présomption toujours punie, et produisirent bientôt, secondée par la persécution méme^, cette sobre et forte philosophie du xvii^ siècle, libre et réservée, fidèle à la raison et respectueuse envers la foi , qui compte pour disciples et pour interprètes les génies les plus différents , Arnauld et Malebranche , Fénelon et Bossuet , Port-Royal et l'Oratoire, Saint-Sulpice et tout le clergé français, excepté les jésuites; notre vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité en philosophie, celle du moins que nul souffle étranger
* Histoire de la philosophie du xvni^ siècle^ t. I, leçon xi°, p. 420.
» Fragm. philosop., t. II. De la persécution du cartésianisme.
ne nous a apportée et que l'Europe entière nous a empruntée, dont un côté exagéré a produit Spinoza, un autre Locke, un autre encore Berkeley, et qui , développée selon son vrai génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibnitz.
Pascal avait un peu goûté de cette grande philosophie; il n'en avait pas été pénétré. Il était presque formé avant qu'elle fût devenue la philosophie du siècle, et il avait été foi^mé à une toute autre école, celle précisément qu'était venu renverser Descartes. Montaigne était son véritable maître avant celui qui lui parla du haut de la croix.
Le '.philosophe, dans Pascal, interrogeant mal la raison, n'en obtient que des réponses incertaines; et, incapable de s'y arrêter, il se précipite dans tous les abîmes du scepticisme. Mais l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; mais son cœur a besoin de croire. Il a besoin de croire à un Dieu, non pas à un Dieu abstrait, principe hypothétique des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui a fait Thomme à son image , et qui puisse le recueillir après cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de l'entrée du néant; il cherche un asile contre la mort de toute la puissance de son âme , de toute la faiblesse de
sa raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu , à une autre vie, et , ne le pouvant pas avec sa mauvaise philosophie, faute d'en posséder une meilleure et d'avoir suffisamment étudié et compris Descartes, il rejette toute philosophie, renonce à la raison et s'adresse à la religion. Mais sa religion n'est pas le christianisme des Arnauld et des Malebranche, des Fénelon et des Bossuet, fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cultivée : c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, sous le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu croire, et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de faire pour finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous; sa dernière, sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant , et que la folie de la croix est encore son meilleur asile. Pascal a donc fini par croire; mais, comme il n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne s'y soutient qu'en redoublant de soins contre la raison , par de pénibles et continuels sacrifices, par la mortification de la chair, surtout par celle de l'esprit; c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend de communiquer à ses semblables. Il ne se proposait point de s'adresser à la
raison, sinon pour l'humilier et pour l'abattre, mais au cœur pour l'épouvanter et le charmer tout ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les motifs connus qui la déterminent, la vérité en soi exceptée. Une telle apologie du christianisme eût été un monument tout particulier, qui aurait eu pour vestibule le scepticisme , et pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'elle-même. Un pareil monument eût peut-être convenu à un siècle malade tel que le nôtre; il eût pu attirer et recevoir Byron converti, Faust ou Manfred, des hommes longtemps en proie aux horreurs du doute et voulant s'en délivrer à tout prix. Mais les esprits calmes et réglés du xvu® siècle n'auraient su que faire d'un semblable ouvrage. Pour eux, la religion était le couronnement de la philosophie, la foi le développement le plus légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. Le scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt qu'une leçon. Aujourd'hui même , les Pensées sont peut-être plus dangereuses qu'utiles ; elles répandent l'aversion de la philosophie bien plus que le goût de la religion; elles ravagent l'âme plus qu'elles ne l'éclairent et ne la pacifient; et la foi qu'elles inspirent, fille de la peur plutôt que de l'amour, est inquiète et agitée comme celle de ce sublime et infortuné génie.
Il n'est donc pas surprenant que des hommes tels qu'Arnauld et Nicole, qui voulaient faire des Pensées un livre édifiant , n'aient pas consenti à les publier telles qu'ils les trouvaient; mais c'est ici notre devoir d'éditeur fidèle de rétablir le caractère original de l'ouvrage sur lequel nous travaillons , d'ôter au scepticisme et à la religion de Pascal leurs derniers voiles, et cela avec d'autant moins de scrupules que le scepticisme de Pascal est , à nos yeux , une erreur qui veut être démasquée et combattue, et la foi par laquelle il entreprend de le corriger, un autre excès, un remède extrême , presque aussi funeste que le mal qu'il prétend guérir, qu'il ne guérit point, qu'il envenime au contraire, et rend plus tard incurable à tous les efforts d'une philosophie généreuse et du vrai christianisme ^.
* Il y a douze ans j'exprimais déjà la même opinion sur le caractère de la philosophie et de la religion de Pascal , dans la xii^ leçon de l'Histoire de la philosophie du xviii^ siècle, t. I, p. 443, 2^ édit. « Partout nous avons vu la philosophie sortir du sein de la théologie... Or il était impossible que la théologie vît sans ombrage s'élever à côté d'elle une philosophie indépendante; et la théologie dut s'affliger d'autant plus de voir l'esprit humain lui échapper qu'elle le vit faire quelquefois un assez triste essai de ses forces. Aussi , à très-bonne intention , la théologie entreprit-elle (et elle en avait le droit et le devoir) de ramener l'esprit humain au sentiment de sa faiblesse. Elle le servait par là ; car il est de la plus grande importance de rappeler sans cesse au dogmatisme que sa base après tout est la raison humaine et
Tout le monde a bien vu que plusieurs pensées de Pascal étaient des pensées de Montaigne, taniot fidèlement reproduites, tantôt citées de mémoire, abrégées ou développées ; mais on a quelquefois
que la raison humaine a ses limites. Mais si la théologie sert encore l'esprit humain en lui rappelant sa faiblesse, il faut comprendre que ce service n'est pas tout à fait désintéressé, et que le but secret ou avoué, mais naturel et nécessaire de la théologie, est de ramener l'esprit humain du sentiment de sa faiblesse, en exagérant un peu ce sentiment, à !a foi ancienne, à l'ancienne autorité, de laquelle était sortie la philosophie.
En effet, au xyu'' sièc'.e, à peine la philosophie indépendante avait-elle produit quelques essais de dogmatisme idéaliste et empirique , qu'aussitôt la théologie, s'autorisant des fautes où déjà était tombée la philosophie , s'est empressée de lui mettre sous les yeux le tableau de ses erreurs , afm de la dégoûter de l'indépendance et de la ramener à la foi. Et il faut que cet artifice ait alors été bien souvent employé en Europe ; car le secret en fut connu bien vite. Dès 1(j92, ce feint scepticisme est démasqué et combattu dans un livre dont le titre est bien remarquable , Pijnhonismus jmndficius ( par Fr. ïurretini , de Genève; imprimé à Leyde).
« 11 faut mettre Pascal à la tête de cette
classe de sceptiques : en effet, Pascal est incontestablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées; et en même temps le but avoué de son livre est un dogmatisme religieux d'une parfaite orthodoxie. Isi ce scepticisme , ni cette orthodoxie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. Son scepticisme est celui de Montaigne et de Charron, qu'il reproduit souvent dans les mêmes termes : n'y cherchez ni une vue nouvelle, ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de son dogmatisme théologique. Qui donc place si haut Pascal et constitue son originalité? C'est que tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres sceptiques dont je viens de vous entretenir qu'un jeu de l'esprit, une combinaison inventée de sang-froid pour faire peur
prétendu que c'étaient des objections que Pascal marquait pour y répondre; c'est n'avoir pas compris son dessein et l'esprit de sa nouvelle apologie. Non, ce n'étaient pas là des objections que Pascal
à l'esprit humain de lui-même et le ramener à la foi, il est profondément sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est pas entre ses mains un épouvantail de luxe ; c'est un fantôme, imprudemment évoqué, qui le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses Pensées il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent partout , l'idée fixe de la mort. Pascal , un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir , il ne veut pas mourir ; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme. C'est pour l'immortalité de l'âme, et pour elle seule, qu'il cherche Dieu; et du premier coup d'œil que ce jeune géomètre, jusque là presque étranger à la philosophie, jette sur les ouvrages des philosophes, il n'y trouve pas un dogmatisme qui satisfasse à ses habitudes géométriques et au besoin qu'il a de croire, et il se jette entre les bras de la foi et de la foi la plus orthodoxe; car celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut espérer sans crainte. Que cette foi ait aussi ses difficultés , il ne l'ignore pas ; et c'est pour cela peut-être qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui lui reste et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments, bons et mauvais ; ici de raisons solides , là de vraisemblances , là même de chimères. Livrée à elle-même, la raison de Pascal inclinerait au scepticisme ; mais le scepticisme c'est le néant ; et cette horrible idée le rejette dans le dogmatisme, et le dogmatisme le plus impérieux. Ainsi d'un côté une raison sceptique; de l'autre un invincible besoin de croire : de là un scepticisme inquiet , et un dogmatisme qui a aussi des inquiétudes; de là encore, jusque dans l'expression de la pensée , ce caractère mélancolique et pathétique qui joint aux habitudes sévères de l'esprit géométrique, fait du style de Pascal un style unique et d'une beauté supérieure. »
voulait réfuter, mais des arguments contre la raison, qu'il mettait en réserve au profit de sa cause, et qu'au lieu de réfuter il se proposait de développer et de fortifier. Ainsi Pascal, comme tous les sceptiques, comme Montaigne, Charron, La Mothe le Vayer, et avec eux toute l'école sensualiste de tous les pays et de tous les temps, comme ses contemporains Hobbes et Gassendi, n'admet pas l'autorité propre de la raison, ni par conséquent celle de la conscience, ni justice naturelle, ni droit naturel; nul autre droit que celui de la force et de la coutume. Montaigne, qui est l'inconséquence même, chancelle perpétuellement dans son scepticisme, et il dit quelquefois que la coutume a du bon , et que c'est pour cela qu'on la suit. Pascal redresse ici Montaigne, il lui reproche cette concession et maintient que la force de la coutume se tire d'elle-même , c'est-à-dire de la seule faiblesse de l'homme. Nous avons vu qu'Arnauld cite cette pensée ou telle autre du même genre, comme un exemple des pensées qu'il est nécessaire de modifier, et qui sont insoutenables ^ ; nous avons vu aussi messieurs Périer soumettant à leur mère les difficultés que provoquait ce passage, ainsi que la nouvelle rédaction proposée par Arnauld :
' Voyez plus haut, p. 77.
Montaigne na pas tort quand il dit que la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume , etc., poun^u qu on n étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel et
dù'in. Il est vray que % etc » Bossut modifie
encore la rédaction de Port-Royal (i'^' part, ix, 43): ce Montaigne a /"a/^o/z; la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'on la trouve établie, sans examiner s\ elle est raisonnable ou non; cela s^ entend toujours de ce qui n est point contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai que, etc... » Pascal sétait bien gardé de faire aucune réserve en faveur du droit naturel et divin, qu'il n'admettait pas; allant au delà de Montaigne, il avait dit (Msc. p. i34) : « Montaigne a tort; la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le peuple etc. »
Cette phrase n'est dans le manuscrit que le commencement d'im morceau où la pensée de Pascal est exposée sans aucune ambiguïté : « Il seroit donc bon , ajoute-t-il après ce qu'on vient de lire, qu'on obéit aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois, qu'on sût qu'il n'y en a aucune juste et vraie à introduire , que nous n'y connoissons rien , et
* Page 84, à la note.
r.APPORT, ETC. — DEUXIÈME PARTIE. 169
qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par ce moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine, et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité, sans vérité); ainsi il obéit; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté. »
Port-Royal a supprimé tout ce morceau. Bossut l'a donné d'après ('ondorcet, ainsi mutiié et réduit (B. Impart. IX, II.— Cond. v, § 2, 19.) : « 11 seroit bon qu'on obéît aux lois et coutumes , parce qu'elles sont lois, et que le peuple comprit que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen, on ne les quitteroit jamais : au lieu que, quand on fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont sujets à se révolter. »
Dans le grand fragment sur le pyrrhonisme, Pascal, au lieu d'épuiser l'énumération des arguments des pyrrhoniens, s'arrête et dit, selon Port-Royal (ch. xxi) : « Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des moeurs, des pays, et
les autres choses semblables qui entraînent lapins grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements. » Voilà comme Port-Royal fait parler Pascal. Mais Pascal luimême parle bien autremëlit. Dans Port-Royal il ne prend pas parti pour les pyrrhoniens; dans le manuscrit (p. 267) il se déclare ouvertement pour eux contre «... les impressions delà coutume, de l'éducation, des moeurs, des pays, et autres choses semblables, qui, quoiqu elles entraînent la plus grande partie des hommes communs , qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements , sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On na quà voir leurs livres si Von nen est pas assez persuadé; on le deviendra bien vite et peutêtre trop. »
Voici des pensées analogues à celles-là , que Port-Royal a retranchées et que Bossut n'a pas cru devoir tirer des deux copies :
(Msc. p. ^siQ.) « Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée ? Qu'elle est sotte ! »
(Msc. p. 447-) « Mon Dieu! que ce sont de sots discours : Dieu auroit-il fait le monde pour le damner, etc.? Pyrrhonisme est le remède à ce mal et rabat cette vanité. »
(Msc. p. 8j.) « Rien ne fortifie plus le pyrrho-
nisme que ce qu'il y en a qui ne sont pas pyrrlioniens ; si tous Fétoient, ils auroient tort. »
(Msc. p. 83.) ce Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis ; car la foiblesse de l'homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu'en ceux qui la connoissent. «
Et encore (Msc. p. 8) : « Tous les principes sont vrais, despyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi. »
Le père Desmolets, moins scrupuleux que Port- Koyal, a publié cette pensée, que Bossut a reproduite (Desm. p. 329; B. 1^ part. xv[r, i) : « Le pyrrhonisme sert à la religion. Le pjrrhonisme est le vrai; car, après tout, les hommes avant Jésus- Christ ne savoient où ils en étoient (Msc. p. 83). » Bossut a atténué Desmolets; il dit seulement : « Le pyrrhonisme a servi à la religion. Car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient. «
Partout Pascal rejette et combat les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, et même celles qui se tirent du spectacle de la nature. Qu'auroient dit d'une pareille polémique, je ne dis pas Descartes et Leibnitz , mais l'auteur du Traité de l'existence de Dieu et celui de la Connoissance de Dieu et de soi-même ? Nicole , au
commencement de son Discours de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, s'exprime ainsi : « Il y en a (des preuves) d'abstraites et de métaphysiques... et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. Mais il y en a aussi qui sont plus sensibles (les preuves physiques), plus conformes à notre raison, plus proportionnées à la plupart des esprits , et qui sont telles, qu'il faut que nous nous fassions violence pour y résister, w On conçoit donc que Port-Royal ait craint de répandre des pensées telles que celleci : « Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu ou la Trinité ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore etc. (B. i^ part, nr, 2). » — « C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu; tous tendent à le faire croire et jamais ils n'ont dit : Il n'y a point de vide; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis , qui s'en sont tous servi. Cela est très- considérable. (B. 2' part, in, 3). w C'est Desmolets qui le premier a publié ces fragments très-équivoques.
RxVPPORT , ETC. — DEUXIÈME PARTIE. 173
«J'admire, dit Pascal (Msc. p. 206), avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de leur entreprise s'ils adressoient leurs discours aux fidèles; car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais, pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a des^ sein de la faire revivre, ces personnes, destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mènera cette connoissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve, à ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre l'avoir achevée sans peine avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles, et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris. Ce n'est pas de cette sorte que l'Ecriture, qui connoît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle ; elle dit, au contraire,
que Dieu est un Dieu caché, et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus- Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est otée. ISemo novitpatrem nisifilius^ etcui filius voluerit rêve lare.
« C'est ce que l'Écriture nous marque quand elle dit en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent : ce n'est point de cette lumière qu'on parle, comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l'eau dans la mer, en trouveront; et ainsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Dues abscondltus, »
Condorcet a seul donné ce morceau (art. v, § i, n° 2) en l'altérant perpétuellement , et Bossut n'a pas jugé à propos de le reproduire.
Quelquefois Desmolets, faute de comprendre Pascal ou ne voulant pas le suivre, pour lui imputer des énormités, lui attribue des pensées bien vagues. Desmolets (p. 309) : « Athéisme, manque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain point seulement. » On ne voit pas bien ce que cela signifie. Pascal a écrit de sa propre main, et en caractères très-lisibles (Msc. p. 61) : « Athéisme, w^r^^we
de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement. >:> C'est-à-dire que c'est force d'esprit de rejeter l'existence de Dieu au nom de la raison, pourvu qu'ensuite on l'accepte des mains de la révélation. Pascal est là tout entier. Desmolets n'a pas osé le montrer tel qu'il est, et Bossut, reculant également devant le vrai et devant le faux, ne redresse ni ne maintient la citation de Desmolets ; il la supprime.
Quand on pousse le scepticisme jusque-là, on court bien risque de le retrouver jusque dans le sein de la foi, et il échappe à Pascal, au milieu des accès de sa dévotion convulsive, des cris de misère et de désespoir que Port-Royal ni Desmolets ni Bossut n'ont osé répéter. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Cette ligne sinistre qu'on rencontre séparée de tout le reste, n'est-elle pas comme un cri lugubre sorti tout à coup des abîmes de l'âme, dans le désert d'un monde sans Dieu ! Ailleurs est cette autre ligne isolée comme la première (Msc. p. 23) : « Combien de royaumes nous ignorent î » A la marge d'un morceau sur le divertissement, Pascal a écrit (Msc. p. 2 1 7) : « Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure! » On a cent fois cité cette pathétique tirade (P.-R. ch. xxi. B. 2'' part, i, 5): « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle
nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers ! » Voici un trait qui n'a pas trouvé grâce devant le duc de Roannez, et qui pourtant ajoute encore à la grandeur et au sombre coloris de ce fragment : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude eb cV erreur^ gloire et rebut de l'univers! Qui démêlera cet embrouillement, etc. » (Msc. p. 258).
Combien cette expression, amas d incertitude ^ semble faible et pâle devant celle-ci : cloaque d'incertitude et derreur, qui en même temps a l'avantage de former un contraste naturel avec cette autre expression : dépositaire du vrai, comme aussi de rappeler et de préparer celles de ver de terre et j^ebut de ïunivers !
Nous avons vu comment toutes les éditions ont affaibli le scepticisme de Pascal : elles n'ont pas moins altéré le caractère de sa foi.
Elle est bien loin d'être sans nuage. Pascal ne dissimule point les difficultés que le christianisme présente à la critique, si on s'engage dans l'étude
des textes sacrés, et à Téquité, si on le compare avec les autres religions. >
Pascal a tourné les figures de l'Ancien Testament contre les Juifs, qui les ont prises à la lettre; mais il avoue qu'il y a des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées par les cheveux. (Msc. p. /[Sq.) Port-Royal lui fait dire (ch. xii j B. i^ part, ix, i) : « Il y en a d'autres qui semblent moins naturelles. »
Port-Royal (ch. xvii; B. •2*' part. xLr, 9) : « Je veux qu'il y ait dans l'Ecriture des obscurités. » Pascal (Msc. p. 456) : « Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet, »
Pascal (Msc. p. 27) : « Comme Jésus-Christ est venu in sanctifîcationem et in scandahim... nous ne pouvons convaincre les infidèles^ et ils ne peuvent nous convaincre. Mais , par là même , nous les convainquons, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite (de Dieu) de part ni d'autre. » Port-Royal (ch. xviii; B. 2* part, xiii, 7) : « .... Nous ne pouvons convaincre Vohstination des infidèles. Mais cela ne fait rien contre nous , puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres^ et qui ne recherchent pas sincèrement la vérité. »
Pascal (Msc. p. 265) : « La seule religion, contre la nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été. » Port-Royal éclaircit fort inutilement une partie de cette phrase et affaiblit l'autre (ch. ii ; B. o^ part. IV, 9) : « La seule religion contraire à la nature en Vétat quelle est , qui combat tous nos plaisirs et qui par oit d'abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été. »
Port-Royal a supprimé cette pensée bizarre et fausse (Msc. p. 4^5) : « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner, w
Que dire encore de cette autre pensée, que j'hésite presque à publier (Msc. p. 1 53) : « Les prophéties citées dans rÉvangiîe, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire? IN on, c'est pour vous éloigner de croire. »
Quelle reHgion, bon Dieu! que celle dont les monuments sacrés induiraient en tentation d'incrédulité, au lieu d'inspirer la foi ! Grâce à Dieu, ce n'est pas ainsi que Gerson et Bossuet commentent les sain-tes Écritures.
Mais arrivons au passage le plus frappant et le plus décisif, celui où l'un des premiers auteurs du calcul des probabilités essaie de prouver que, d'après les règles des jeux de hasard, il vaut beaucoup mieux parier que Dieu existe que de parier
le contraire. Port-Royal, en publiant une partie cle ces pages singulières, a bien soin cle les faire précéder d'un avis où il essaie de donner un tour favorable et raisonnable à cette étrange manière de prouver Dieu. Selon Port-Royal, Pascal ne s'adresserait qu'à certaines personnes, et ne leur parlerait ainsi qu'en s'accommodant à leurs propres principes, en attendant quelles aient trow^é la lii-^ mière nécessaire pour se convaincre de la vérité. Non content de cet avis préliminaire, Port-Royal retranche ce qu'il y a de plus fort à la fois et de plus bizarre dans les calculs de Pascal; et le père Desmolets n'a pas osé rétablir ces calculs dans toute leîu^ rigueur. Quoi qu'en dise Port-Royal, ce n'est pas là pour Pascal un argument provisoire; c'est celui que, dans l'impuissance de rien démontrer par la raison et dans l'absence de toute certitude, il présente avec confiance , comme devant le plus sûrement entraîner la volonté et la forcer de prendre un parti dans ce jeu redoutable, où le oui et le non sont également incertains, où il y a tout à perdre comme tout à gagner, où en même temps il n'est pas possible de rester indifférent , et où il faut nécessairement parier pour ou contre, choisir pile ou croix. Pascal s'attache à cet argument comme à son dernier refuge. L'enjeu ici n'est pas la vérité, mais le bonheur présent et à
venir*, et c'est au nom de l'intérêt seul que Pascal raisonne et conclut. Le titre que Port-Royal et Desmolets ont omis dit tout (Msc. p. 3) : Infini ^ Rien. Le morceau est complet dans le manuscrit autographe. Toutes les parties en sont bien enchaînées et liées entre elles par des renvois clairement et soigneusement indiqués. Port-Royal n'a pris queles paragraphes qtiilui convenaient; parla il a ôté à l'ensemble toute sa force. Partout aussi il a atténué les vives expressions de l'original et supprimé, le plus qu'il a pu , les termes de jeu, de gageure, de gain, de perte, de croix et de pile, que Pascal prodigue jusqu'à la satiété, et qui pourtant, le problème admis ainsi qu'il est posé, sont absolument indispensables.
Port-Royal fortifie son avis préliminaire de ce début qu'il impute à Pascal (ch. vu): « Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence , de la foi par laquelle nous la connaissons certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je prétends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci , et quel parti vous devez prendre dans la décision de
RAPPORT, ETC. —DEUXIÈME PARTIE. i81
cette importante question de l'existence de Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu, elc. »
Tout cela, idée et style, est de Port-Royal et non de Pascal. Port-Royal cherche à mettre sur le compte de l'interlocuteur l'hypothèse que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Mais cette hypothèse est de Pascal lui-même. C'est Desmolets qui a donné le vrai début, tel qu'il est dans le manuscrit (p. 4) • « Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui. )>
Voilà le fond de la conviction de Pascal ; voilà le principe qui lui est commun avec toute l'école sceptique et sensualiste. Port-Royal, qui aurait eu horreur de ce principe, l'ote à Pascal et l'impute à un interlocuteur fictif.
Bossut (2^ part, m) donne bien le vrai début publié par Desmolets, mais il y joint, dans le même chapitre, le débat supposé par Port-Rojal ; et, pour masquer, comme il peut, la contradiction, il retranche ce qu'il y a de plus fort dans celui de
t8'2 DES PENSÉES DE PASCAL.
Desmoiets qui est le vrai. Pascal, dans Desmolets comme dans le manuscrit, dit : « Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est (Dieu), ni s'il est. Bossu t supprime « ni s' il est. »
Pascal pose nettement le problème : « Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? la raison n'y peut rien déterminer. » Port-Royal : « La raison , dites-vous^ n'y peut rien déterminer> « Encore une fois, ce n'est pas l'interlocuteur de Pascal , c'est Pascal lui-même qui décide et qui met en principe que la raison n'y peut rien déterminer.
Relevons ici, en passant, une petite variante. Port-Royal : « Il se joue un jeu à cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. » Pascal, encore mieux : « Il se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, etc.... »
Partout Pascal rappelle qu'il ne s'agit pas ici de la vérité, de la raison, de la connaissance; cjue la connaissance est impossible, la raison impuissante, le vrai inaccessible ; cfu'il s'agit du bonheur, et du bonheur seulement. Pascal : « Yous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude. Et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut
nécessairement choisir, en choisissant l'un ou l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude! Pesons le gain et la perte, etc.... » Port-Royal a supprimé tout cela, c'est-à-dire le vrai état de la question, et Bossut s'est bien gardé de le rétablir.
Arrivé à la balance des chances de gain et de perte, Port-Royal abrège le calcul que Pascal développe pour lui donner une apparence de rigueur.
Port-Royal , et d'après lui Bossut : « Pesons le gain et la perte, en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc qu'il est, sans hésiter. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand yous u auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. Et, s'il y en avait dix à gagner, vous seriez imprudent de ne pas hasarder votre \ie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareU hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de perte et de gain; et ce que vous jouez est si peu de chose et de si peu de durée, quily a de la folie à le ménager en cette occasion. Car il ne sert de rien, etc.... »
Pascal : « Pesons le gain et la perte. En prenant
croix que Dieu est, estimons ces deux cas: Si vous gagiuz, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais, s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur; et, cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de trèsmauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois, à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous. S'il y avait ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner (mais y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner), un hasard de gain contre un nombre infini de hasards de perte (et ce ([ue vous jouez est fini), cela est tout parti * : par-
* C'est-à-dire conforme à la règle de tout parti, de tout jeu.
tout où est l'infini, et où il n'y a pas une infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner ; et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de rien, etc.... »
Au milieu de tous ces calculs^ Pascal se demande s'il serait impossible de voir quelque chose au-delà de ces chances incertaines et ténébreuses, et il renvoie brièvement à l'Écriture: « N'y a-t-il pas moyen, dit-il, de voir le dessous du jeu? Oui, l'Ecriture et le reste, etc.. )^ Port-Royal étend un peu et défigure cette réponse : « Mais encore n'y auraitil point de moyen de voir un -peu clair? Oui, par le moyen de l'Écriture , et par toutes les autres preuves de la religion^ qui sont infinies , »
Ici, par une transposition bizarre, Port-Royal intercale plusieurs paragraphes qui se trouvent dans Pascal à d'autres endroits du manuscrit, et dont le seul qui appartienne à ce fragment vient évidemment beaucoup trop tôt , puisqu'il a pour titre : « Fin de ce discours ; » puis , reprenant le fd de la discussion, Port-Royal fait dire à Pascal : « Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. Apprenez au moins votre impuissance, etc.. » Mais ce passage, dans le
manuscrit, a tout autrement de mouvement et d'énergie : « Oui, avait dit Pascal, l'Écriture et le reste. Oui, se réplique-t-il à lui-même; mais j'ai les mains liées et la bouche muette. On me force à parier et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas;, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse? Il est vrai; mais apprenez au moins votre iii) puissance, etc.. »
Et voulez-vous savoir ce que Pascal conseille à l'incrédule qui voudrait croire et qui ne le peut? Écoutons d'abord Port-Koyal et Bossut : « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin : vous vouiez vous guérir de l'infidélilé, et vous en demandez les remèdes. Apprenez-les de ceux qui ont été tels que vous, et qui n ont présentement aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre, et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé. » Pascal ne dit pas tout à fait cela. Il ne dit pas que les gens qu'il propose comme guides n'ont présentement aucun doute, mais que, forcés de parier, ils ont parié résolument. « Vous voulez aller à la foi, etc.. Apprenez-les de ceux qui ont été tels comme vous et qui parient tout leur bien. Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous
voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé. »
Maintenant quelle est cette manière , quel est ce remède qui doit guérir l'impuissance de la raison? Port-Royal : « Imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout entier. » Ce précepte est excellent, si ce style est bien médiocre. Mais ni ce précepte ni ce style ne sont de Pascal. Il ne conseille pas seulement de se bien conduire pour mériter peu à peu de croire et d'aller à la religion par la morale, comme l'ont recommandé tous les grands moralistes et les grands théologiens; voici ce que je trouve dans le manuscrit : c< .... Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. Mais c'est ce que je crains: et pourquoi? qu'avez- vous à perdre? »
Quel langage ! Est-donc là le dernier mot de la sagesse humaine? La raison n'a-t-elle été donnée à l'homme que pour en faire le sacrifice, et le seul moyen de croire à la suprême intelligence est-il , comme le veut et le dit Pascal , de nous abêtir? Cette terrible sentence, portée par un tel génie et
par un génie naturellement si superbe, accablerait l'humanité s'il n'y avait quelque chose au-dessus du génie lui-même, à savoir le sens commun, cette même raison que Pascal veut en vain étouffer, cpii a été donnée à chaque homme et ne manque à aucun d'eux dans aucun pays et dans aucun temps, et qui leur persuade à tous, sans le secours d'une révélation positive ni sans celui de démonstrations arbitraires, l'existence d'une âme spirituelle, la distinction du bien et du mal, le devoir et le droit, la liberté et la responsabilité des actions, une justice éternelle , une Providence divine qui a tout fait avec poids et mesure, qui possède, dans un degré infini, tous les attributs qui reluisent dans ses œuvres, non-seulement la puissance et la grandeur, mais la liberté, l'intelligence et la vie. Toutes ces grandes croyances dont Pascal a soif comme l'humanité tout entière, le sens commun les a révélées plus ou moins imparfaitement dès le premier jour à tous les hommes; et, pour quelques génies égarés qui ont eu le malheur de les méconnaître, les génies les plus excellents ont mis leur gloire à les établir et à les répandre. Elles sont le patrimoine de la race humaine , son trésor au milieu de toutes ses misères. C'est bien mal la servir que d'entreprendre de les lui ravir d'une main, quand on n'est pas bien sûr de les lui rendre
de l'autre. Gomme si, d'ailleurs, lorsqu'on a hébété l'homme, il en était plus près de Dieu!
Est-il besoin de dire que je n'accuse point les intentions de Pascal ? Le seul sentiment que j'éprouve est celui d'une commisération profonde pour ce grand esprit, trahi par une méthode infidèle et l'habitude de démonstrations géométriques, ici impossibles et superflues, enfermé par là dans le scepticisme, et, pour en sortir, se condamnant lui-même et les autres à une foi bien cher achetée et elle-même pleine de doute. Ainsi le doute avant et le doute après , tel a été le sort de Pascal ! En vérité, il n'y a rien là qui puisse faire beaucoup d'envie.
Je terminerai par une citation glorieuse à Pascal. Après avoir prononcé les tristes paroles qui paraissent ici pour la première fois , Pascal se proposait d'adresser à son interlocuteur un discours qui devait lui relever l'âme et le tirer de l'abattement où l'avaient jeté et ces calculs bizarres et ces conseils douloureux. Pascal introduit sur la scène cet interlocuteur réjoui et ranimé, a Oh! ce discours me transporte, me ravit, etc. » Puis il lui dit : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien,
de se soumettre aussi le vôtre , pour voire propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse ^ )>
Dans la troisième et dernière partie, nous rechercherons les pensées inédites qu'il est possible de glaner encore dans notre manuscrit, après Port- Royal , l'évéque de Montpellier, Desmolets, Condorcet et Bossut, et après les nombreux emprunts que nous lui avons déjà faits nous-mêmes pour réparer tant d'altérations et rétablir le texte vrai, le style, la pensée, l'âme de Pascal.
* Ce passage , qui n'est ni dans Port-Royal , ni dans Bossut , se trouve, ainsi que la phrase : « Mais j'ai les mains liées et la boi:ch€ muette ; on me force , etc. » et la bonne leçon : « voir le dessous du jeu , » dans une édition de Pascal de 1819 (chez le libraire I.efèvre) , d'après une édition de 1787, qui a échappé à toutes nos recherches, et qui n'est pas même à la bibliothèque du Roi. D'un autre côté, cette même édition de 18 i9 maintient toutes les altérations introduites par Port-Royai et conservées par Bossut. Ce mélange de vrai et de faux est inexplicable- Enfin une note de l'éditeur exprime la prétention d'avoir consulté le manuscrit, et montre en même temps combien cette prétention est mal fondée. Sur ce passage : « Vous dites donc que nous sommes incapables de connoître s'il y a un Dieu , » l'éditeur fait cette remarque : « Cette phrase, qui est bien certainement dans le manuscrit, manque dans quelques éditions modernes. » Or cette phrase, qui ne manque ni dans l'édition de Port-Pvoyal , ni dans celle de Bossut, devenue le modèle de toutes les autres , n'est certainement pas dans le manuscrit.