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II. Intensité de l'induit

Photismes localisés.

J'ai déjà dit que je n'ai pas encore rencontré de photismes vraiment objectivés, c'est-à-dire atteignant à l'hallucination. Les photismes localisés sont eux-mêmes rares. A titre d'exemple, je citerai le cas suivant.

M. B., étudiant, 20 ans, possède seulement deux photismes, figurés, pour les sons a et i (sans parler de o qui lui donne une impression «couleur de verre ou d'eau» trop vague pour être prise en considération). Celui de a est rectangulaire, de la couleur du chocolat cassé ou de la surface

de friction des boîtes d'allumettes suédoises ; ses bords ne sont pas très tranchés. Il est nettement localisé à environ 15 centimètres au-devant des yeux, soit bien plus près que la distance de lecture commode (le sujet a la vue normale) ; le signe graphique a n'y paraît pas. Le photisme de i est situé au même endroit; il est beaucoup plus petit, rond, à contour indécis, d'une couleur ronge orangé, extrêmement éclatante, devenant plus claire vers les bords ; il porte au centre la minuscule cursive i en noir. La fig. 2 donne ces

I Couleur I chocolat'

(rt^rJc).

J^. 2. H. 20 ani. Photiimes de voyeltei looiJitéi à 15 cent, en avant Dûgrammea annael et hebdomadaire mannicrits (v. pins loin, ohap. VT). — Fig. 8. H. 38 ans. Pbotiame d*odear localiaé à 1"80 (v. ohap. IV).

deux photismes de la forme et de la grandeur dont le sujet les voit. Il peut se les représenter à des distances différentes, sur le papier où il écrit ou contre la paroi, mais toujours de la même grandeur; cette fixité de leurs dimensions montre qu'il ne s'agit pas là d'une projection (comme celle des images consécutives rétiniennes, dont la grandeur apparente varie proportionnellement à la distance de projection) et qu'ils restent localisés à la distance indiquée d'un demi-

pied en avant du visage. Malgré la netteté de leur localisation et la vivacité de leurs couleurs, ces deux photismes restent à Tétat d'images mentales ; M. B. les voit « très distinctement, mais comme des souvenirs et non comme des choses réelles». Le premier remonte à Tâge de 10 ou 12 ans ; celui de i ne date que de ces deux ou trois dernières années et son intensité est encore en voie de croissance. M. B. ne sait à quoi les attribuer. Il ne les éprouve d'ailleurs qu'à propos des sons a et î isolés ; dans la lecture ou la conversation, il ne les remarque pas ; cependant tous les mots renfermant des i, surtout s'ils en contiennent plusieurs ou se trouvent à la fin d'une phrase, lui donnent une sensation de lumière plus ou moins intense. M. B. voyait autrefois des couleurs à beaucoup de mots, mais le phénomène a presque entièrement disparu. Je parlerai ailleurs de ses diagrammes.

Il est souvent difficile de savoir si un photisme est localisé ou simplement imaginé. Par exemple le D^ W., 38 ans, qui sait fort bien ce que c'est que la localisation, car il a des photismes d'odeurs (fig. 3) jouissant de cette propriété, ne peut pas dire à quelle distance lui apparaît la teinte rouge éclatante induite chez lui par le son a. C'est une couleur intense qui monte comme une vapeur et couvre tout l'horizon, semblable à la lueur d'un splendide coucher de soleil. Du milieu de cette atmosphère colorée surgissent des scènes fugitives de batailles, des chevaux, et il a l'impression du cliquetis des armes et du son des trompettes. Ce spectacle n'a rien d'hallucinatoire et ne supprime ni ne trouble la perception visuelle des objets présents ; l'horizon envahi par ce brouillard rouge n'est point l'horizon extérieur et matériel. Cependant M. W. trouve que, par sa vivacité, ce nuage coloré se rapproche plus des couleurs et sensations réelles (par exemple de son tapis que je lui montre) que des images

internes, même des images consécutives de la rétine ; et c'est bien au dehors, — non dans sa pure imagination, comme les souvenirs ordinaires — à une distance indéterminée entre lui et Thorizon, qu'il place cette éclatante apparition. Il y a là, dans la nature et le jeu des images mentales, des variétés qui défient encore toute description précise et dépassent notre vocabulaire.

Ce cas peut servir de transition naturelle aux photismes alphabétiques simplement imaginés.

Photismes imaginés.

Comme toutes nos visions internes, ils varient en vivacité d'un individu à l'autre, et il n'est guère douteux qu'une enquête portant spécialement sur ce point aboutirait à la fixation d'une échelle continue, analogue à celle que M. Gaiton a trouvée pour l'intensité des images du souvenir. Par où j'entends qu'on rencontrerait tous les degrés possibles, mais non pas qu'un même individu occuperait forcément le même rang ;sur ces deux échelles. Rien ne prouve que la vivacité de couleur des photismes aille de pair avec celle des images en général ; il se peut qu'un sujet ayant une très mauvaise mémoire chromatique possède des photismes très intenses ; et qu'inversement, une imagination éminemment coloriste s'accompagne de photismes vagues et indistincts. Je n'ai toutefois pas de documents suffisants pour trancher ce point, et je n'aurais rien à ajouter si ce n'était la meilleure occasion de parler des rapports qui peuvent exister entre le photisme et l'image visuelle de la lettre. Ces rapports sont très variables, car tantôt la couleur induite n'affecte pas le signe graphique, tantôt elle l'afïecle.

Dans le premier cas : ou bien le signe graphique n'est pas imaginé du tout ; l'audition ou l'idée de la lettre a par

exemple n'éveille que la vision interne d'une étendue rouge plus ou moins nette sans aucune image de la lettre écrite, ou bien, le signe graphique est imaginé (soit imprimé, soit manuscrit, majuscule ou minuscule) d'une couleur quelconque, noire ou grise, autre que celle du photisme ; ce dernier forme alors tantôt un champ coloré sur lequel le signe graphique se détache comme une lettre noire sur une enseigne de couleur, tantôt une sorte d'auréole plus restreinte ou de bordure colorée, qui suit et moule les contours du signe graphique.

Dans le second cas, le signe graphique revêt lui-même la teinte du photisme, et apparaît ainsi comme une lettre peinte, soit sur un fond plus clair ou plus foncé de même couleur, soit sur un fond neutre, ou sans fond assignable. De ce que le signe graphique apparaît coloré, il ne faudrait pas conclure que c'est lui qui joue le rôle d'inducteur, il peut fort bien n'être que le support de la couleur qui est en réalité induite par le son. Par exemple : M™* B. M., 30 ans, se représente i (rouge), o (jaune vif), et u (vert), en caractères typographiques minuscules colorés, mais elle est toujours très catégorique dans son affirmation que ces couleurs expriment le son et non point la forme de ces lettres.

Ces divers cas peuvent coexister chez le même sujet suivant les lettres dont il s'agit. — G. L., garçon de 12 ans, a depuis l'âge de 6 ans de l'audition colorée pour les voyelles et les chiffres; mais tandis que i lui apparaît écrit en rouge oi en blanc, les autres voyelles et les chiffres ne lui font point cet effet et en disant par ex. que a est bleu, il veut dire qu'en pensant à a, il éprouve en même temps une sensation de bleu, mais .^ans se représenter la lettre elle-même peinte en couleur. — M"® L. B., 34 ans, qui a des photismes de voyelles et de chiffres, voit les lettres en minuscules imprimées noires sur champ coloré. Pour les chiffres, elle ne voit

pas de champ coloré proprement dit, mais si elle y prête attention ils surgissent en couleur avec un trait noir au milieu, c'est-à-dire comme s'ils étaient écrits à Tencre noire et bordés d'une auréole ou vapeur colorée. D'autres fois ce trait noir s'efface et les chiffres lui apparaissent comme écrits sur un fond blanc avec de gros crayons de couleurs. — Le sujet de la fig. 2 cumule, comme on l'a vu, un photisme sans lettre écrite, et un autre portant la lettre en son milieu.

Ces exemples, qu'il est inutile de multiplier davantage, montrent quelle diversité règne dans les relations du signe graphique et de la couleur induite. Il serait très commode de ramener celte variété à des différences d'origine, en supposant p. ex. que les lettres qui apparaissent elles-mêmes peintes en couleur t^oht des réminiscences visuelles de quelque livre d'enfant illustré ; que les photismes sans signe graphique ont été provoqués par les sensations purement auditives, et que ceux portant la lettre écrite en noir doivent leur existence à une superposition secondaire, bien compréhensible chez les individus du type visuel, de l'image du caractère vu à la couleur suscitée par la lettre entendue. Malheureusement ces suppositions restent en l'air, faute de souvenirs conscients qui pourraient les appuyer de la part du sujet ; et jusqu'à preuve du contraire, en dépit d'un axiome célèbre je les crois trop simples pour être vraies.

Photismes pensés. Photismes sentis.

La transition des photismes imaginés à ceux qui ne sont (|ue pensés se trouve chez les personnes fort nombreuses qui attribuent avec décision une couleur aux lettres ou aux chiffres, mais qui ont besoin d'un certain degré d'attention, de concentration d'esprit, pour que le photisme soit réellement imaginé, c'est-à-dire leur apparaisse, ainsi qu'on vient

de le voir, soit comme une étendue colorée, sorte de nuage ou brouillard souvent très vague portant ou non des signes graphiques en noir, soit sous la forme des signes graphiques eux-mêmes peints ou au moins bordés de la couleur induite.

Il est d'autres personnes chez lesquelles cette traduction en images paraît n'avoir jamais lieu et où le photisme reste à l'état d'idée, ce qui ne l'empêche pas d'être souvent extrêmement précis. Une dame de 36 ans qui conçoit l'a bleu sans le voir, sait fort bien dire, quand je lui montre des papiers bleus, que les uns sont trop foncés, les autres trop clairs, et que c'est tel échantillon (la couverture de la Bibliothèque Universelle) qui répond le mieux à son idée. Pour une autre i est « brillant, donnant dans les yeux, » et cependant elle n'admet point qu'il y ait chez elle d'image lumineuse réellement éprouvée, même faible.

Cette existence d'une idée de couleur parfaitement définie et décrite par le sujet avec autant de précision que s'il s'agissait d'une image ou d'une sensation réelle, bien qu'il affirme n'avoir que l'idée sans image, peut surprendre au premier abord. Mais qu'on se rappelle ces individus situés tout au bas de l'échelle de Galton, qui se souviennent et savent parfaitement comment était la table de leur déjeuner, lors même qu'ils n'en peuvent évoquer aucune vision mentale. Plus simplement encore, qu'on songe au mode d'existence dont jouit la plupart du temps le sens des mots dans la lecture, la conversation, la parole intérieure. Ces mots sont compris, leur valeur est saisie par l'esprit, en l'absence d'images adéquates correspondantes. Quelque chose d'analogue a lieu pour les personnes qui ont des photismes pensés: la couleur d'un son, tout comme la signification d'un mot, peut être présente, nette et déterminée, à leur conscience sans se réaliser le moins du monde en image dans leur vision mentale.

La comparaison que je viens de faire entre Tinducteur et Tindiiit d'une part, et le mot et l'idée de l'autre, se présente d'elle-même et a souvent été employée. Il ne faut toutefois pas se laisser abuser par elle , car ces deux cas diffèrent profondément par le nexus physiologique qui relie les termes du couple, et l'observation psychologique, comme je le montrerai tout à l'heure, n'est pas sans s'en apercevoir de son côté. Le mot est arbitraire, conventionnel, et ne se trouve attaché à l'idée que par le lien direct, mais purement superficiel et cortical si je puis dire, que la répétition a fini par créer entre les centres ou plexus correspondants ; la connexion du signe et de la chose signifiée est artificielle et résulte de l'association habituelle. Au contraire la liaison du photisme au phénomène auditif est naturelle, étant essentiellement fondée sur l'analogie de tonalité affective, en d'autres termes sur les effets physiologiques identiques qu'ils ont dans les profondeurs de l'organisme ; cette liaison a lieu ici indirectement, par l'entremise de l'auréole émotionnelle dont l'inducteur et l'induit sont également enveloppés. Dans le schéma de la p. 22, si A désigne un mot et V la perception visuelle de l'objet nommé, leur connexion sera représentée par la ligne directe pointillée A V ; mais s'il s'agit d'un son et de sa couleur, leur liaison s'effectue par l'intermédiaire du centre S, qui incarne et résume toutes les modifications organiques réflexes à ces impressions sensorielles.

J'ai dit que cette différence dans la nature du lien physiologique se traduit d'une façon sensible et observable dans la conscience. C'est ce qui me paraît résulter des descriptions mêmes qu'on recueille de la bouche des personnes atteintes de synopsie. Sans doute au premier moment elles acceptent volontiers le rapprochement qu'on leur propose entre le photisme évoqué par le son, et l'idée suscitée

par le mot; mais elles ne tardent pas à y apporter des corrections implicites ou expresses qui prouvent que ce rapprochement est inexact. Voyez, par exemple, ce que M. Binet rapporte d'un de ses sujets qui, autant que j'en puis juger, a des photismes pensés: « Tout se résume en un phénomène d'idéation, assez compliqué il est vrai ; quand M. X. dit que Va est rouge, il veut simplement dire que cette voyelle et les mots qui la contiennent lui rappellent la couleur rouge, lui en donnent Tidée. Un autre sujet, dont l'observation a été publiée, disait semblablenient : Quand je vois telle lettre, les choses se passent comme si on prononçait devant moi le mot rouge. Telle est bien l'impression subjective éprouvée par M. X. ; il trouve qu'il y a un accord, une harmonie, quelque chose comme un rapport logique, entre la voyelle a et la couleur rouge \ »

Les mots que j'ai soulignés, et les exemples que M. Binet rapporte ensuite, dé[)assent certainement de beaucoup lo sentiment habituel de connexion entre le mot et l'idée. Jamais, en ce qui me concerne, il ne me viendrait à l'esprit de qualifier de rapport logique, d'accord, d'harmonie, la relation que je perçois entre le mot rouge lorsque je le lis ou l'entends et l'idée de couleur qu'il éveille en moi. Je trouve bien plutôt disparate, factice, alogique au suprême degré, l'union de ce vocable avec ce phénomène visuel ; si le premier me fait penser au second, ce n'est pas que je sente entre eux un lien naturel ou rationnel quelconque, c'est en vertu d'une liaison arbitraire, imposée du dehors et consacrée par l'habitude, dont je subis l'existence de fait sans en éprouver aucunement la légitimité. Il en est autrement pour l'audition colorée ; ceux qui la possèdent, non seulement

^ H. Beaunîs et A. Binet. Sur deux cas d'audition colorée. Revue philosophique, avril 1892, t. XXXIII, p. 449.

la subissent, mais la trouvent toute naturelle et comnoe fondée dans leur propre constitution. Je sais que tel mot signifie telle chose, mais eux sentent que tel sqn est de telle couleur. Le contenu d'un terme est compris, saisi ; la couleur rouge ou bleue de Va, même quand elle n'est que pensée et n'arrive pas à l'état d'image interne, est sentie, éprouvée.

Pareillement, je sais que << noir » ne signifie pas la couleur de l'herbe ; mais si l'application de ce mot aux teintes médianes du spectre solaire constitue pour moi une erreur, je n'irai pourtant pas jusqu'à dire que je la seule comme une fausse note qui fait grincer tout l'organisme. Ce contraste, froidement intellectuel, d'un nom de couleur avec une autre nuance que celle qu'il désigne, me paraît bien au-dessous de la description suivante d'un sujet qui voit Vi vert brillant : « La couleur assimilée à quelques-uns des sons indiqués est si dominante, qu'il me serait impossible de penser ou de me représenter i et la couleur noire ; cela serait une désharmonie comme le musicien l'éprouve en entendant deux sons discordants ».

Il est vrai qu'il ne faut pas faire trop d'état de ces variétés d'expressions, forcément imprécises ; notre terminologie courante est incapable de mouler les délicats contours de notre vie psychique, at je dois laisser aux psychologues doués eux-mêmes de synopsie le soin de porter un verdict définitif sur la difl*érence exacte qui sépare l'attribution du sens au mot et l'attribution du photisme à son inducteur. Mais que cette différence existe et soit considérable, c'est ce qui n'est pas douteux. Entre autres façons de l'exprimer tant bien que mal, en voici une que je dois à la dame citée plus haut, qui trouve Va bleu sans avoir cependant la vision mentale de cette couleur. D'après elle, il ne faudrait pas comparer la liaison du son a avec la couleur bleue à celle du

moi cheval avec Tidée de cet animal, mais plutôt à celle de cheval avec Pferd : de même que ces deux mots ne sont unis que par le fait qu'ils désignent un même animal réel, ainsi la voyelle a et la couleur bleue ne sont unies que parce qu'elles rappellent toutes deux la même impression, font un effet semblable, mettent dans une disposition identique. Cet exemple me paraît rendre assez bien la différence sur la-quelle j'insiste : dans le langage, le mot est attaché directement à ridée sans l'intermédiaire d'un troisième terme justifiant leur synthèse (sauf exceptions, onomatopées, etc.), tandis que le son et la couleur, dans l'audition colorée, sont liés par un troisième terme qui n'est ni son ni couleur, mais qui est l'état dans lequel l'individu se sent plongé toutes les fois qu'il entend le son ou aperçoit la couleur.

C'est pour cela que les photismes simplement pensés, c'est-à-dire au degré d'intensité le plus faible en tant que représentation visuelle, peuvent être fortement sentis en tant que reliés à leur inducteur par cette base commune d'ordre émotionnel. J'ai même cru remarquer qu'il y a un certain mouvement de bascule entre ces deux caractères (l'intensité du photisme et le sentiment de sa connexion avec le son), et que la couleur d'un son est d'autant plus vivement ressentie, éprouvée, qu'elle est plus faiblement aperçue, imaginée. D'où résulterait une sorte de synonymie entre photismes pensés et photismes sentis, bien que ces deux qualificatifs ne portent point sur le même élément du photisme : ce qui est pensé c'est la couleur, l'élément objectif, intellectuel, qui a pour corrélatif physiologique certains événements de la sphère visuelle corticale V ; et ce qui est senti, c'est la réaction organique, le facteur subjectif, émotionnel, qui a pour corrélatif les modifications du plexus S de la sensibilité générale. Rien d'étrange à ce que, par une loi de compensation dont il existe tant d'exemples, les inten-

sites de ces deux éléments varient plutôt en raison inverse que directe, et que ce soient de préférence les personnes dont les photismes ne sont pas imaginés mais seulement pensés, qui recourent quand on les cjuestionne aux termes de sentir, éprouver, etc. « Je wis que tel son est de telle couleur, bien que je ne la voie pas ; » la vraie traduction de ce jugement est : a quand j'entends ce son, il ne me donne pas l'image d'une couleur, mais je me sens disposé, affecté, intérieurement ému, comme quand j'ai cette couleur sous les yeux. » C'est là une nouvelle preuve du nMe fondamental que l'association affective joue dans la genèse de l'audition colorée.

Ajoutons (|ue pour les photismes pensés, comme pour les imaginés, tantôt le signe graphique reste absent, tantôt il apparaît (sans la couleur du photisme, cela va de soi, car alors celui-ci ne serait plus un photisme simplement pensé). C'est ainsi que M. A. G., 18 ans, se représente un U majuscule de couleur grise, en même temps qu'il sent fortement le son u rouge (sans imaginer cette couleur) et ne comprend pas qu'on puisse le trouver d'une autre nuance.

Photismes négatifs.

Aux photismes exclusivement pensés se rattache le groupe fort curieux de ce qu'on peut appeler les photismes négatifs. Je veux parler des personnes qui après avoir déclaré que les voyelles n'ont pas de couleur, qu'un pareil rapprochement leur semble même dénué de sens, finissent par ajouter une remarque comme celle-ci : En tout cas, si o avait une couleur il ne serait pas blanc. Ou bien : i n'est rien du tout, mais encore moins rouge qu'autre chose, etc. Au point de vue statistique, ces sujets sont naturellement comptés comme ne présentant pas de synopsie ; et pourtant que signifie cette incompatibilité ressentie entre jjn son et une couleur, sinon

que les centres corticaux de ces impressions, au lieu d'être absolument indépendants, ont entre eux une liaison fonctionnelle définie ; seulement cette liaison est en quelque sorte inhibitoire, au lieu d'être dynamogénique comme dans l'audition colorée positive : l'excitation du centre auditif d'un certain son tend à paralyser le centre visuel d'une certaine couleur, au lieu de le stimuler ou de le laisser tranquille.

Ces photismes négatifs se rencontrent aussi chez des individus qui ont à côté de cela des phénomènes synoptiques positifs. Un étudiant, par exemple, accuse w jaune, o gris sombre, et rien pour les autres lettres «sauf que i n'est en tout cas pas noir. » Un monsieur de 40 ans qui éprouve des couleurs très précises pour a, o et u, n'en a pas pour i ; il comprend toutefois qu'à la rigueur on puisse voir ce son blanc ou jaune, mais il estime que « pour le trouver rouge il faudrait avoir l'esprit mal fait et l'imagination perverse. » Sous cette forme un peu vive, il exprima le sentiment, extrêmement répandu à des degrés divers, d'une hostilité marquée entre certains sons et certaines couleurs qu'on peut néanmoins fort bien concevoir ou percevoir simultanément. J'en pourrais citer bien d'autres exemples, mais le lecteur est à même d'en récolter sans peine autour de lui. On a d'ailleurs déjà vu M. X. (p. 52) trouver plus facile de dire les couleurs qu'un son ne représente pas, que celles qu'il rappelle.

On peut ramener cette synesthésie négative au principe général de l'association affective, en l'expliquant par un antagonisme entre les coefficients émotionnels des perceptions considérées. Si p. ex. l'audition du son i tend à produire des contractions réflexes dans des muscles ou des vaisseaux qui se relâchent au contraire sous l'influence de la vision noire, on conçoit que ces deux sensations s'entravent mutuellement, par leurs effets diamétra'ement opposés sur l'organisme et sur le centré cérébral S de la sensibilité

générale. Leurs auréoles subjectives ne pouvant coexister créeront un empêchement, au lieu de servir de trait d'union, entre le son et la couleur ; et de même que, dans les photismes pensés, la connexion de l'inducteur et de l'induit par leur soubassement affectif commun se fait sentir à la conscience du sujet comme un accord, une harmonie, une identité d'effets, — de même, ici, leur opposition émotionnelle se traduit par cette impression de contradiction et d'incompatibilité.

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