I. Complexité de l'inducteur
On peut dire que Tinducteur d'un photisme alphabétique est le plus souvent complexe, sans qu'il soit possible de faire avec certitude la part de ses divers facteurs dans la production de Tinduit.
Il faut se rapi^eler en effet que l'état psychologique constituant la représentation de ce qu'on nomme vulgairement une leltre n'est pas quehjue chose de simple, mais un tout 011 se rencontrent plusieurs données, mieux encore plusieurs groupes de données élémentaires qui, si elles n'ont pas chacune une existence distincte pour la conscience non prévenue, existent néanmoins indubitablement comme facteurs physiologiques. Ces groupes sont au nombre de quatre principaux: — I. Le groupe auditif qui renferme pour chaque voyelle un ensemble simultané, et pour chaque consonne une série successive de sons ou de bruits, les uns essentiels et caractéristiques et les autres accessoires. — 2. Le groupe visuel, c'est-à-dire l'image de la lettre sous ses diverses formes tant manuscrites qu'imprimées. — 3. Le groupe arliculaleur , comprenant les multiples sensations musculo-tactiles que nous fournissent toutes les parties de la bouche, du larynx, et même de la poitrine, qui interviennent dans l'acte de la prononciation et de l'émission des sons. — 4. Le groupe scripteur formé des sensations analogues accompagnant l'acte d'écrire.
La plupart de ces éléments sont, il est vrai, quasi absents
de la conscience habituelle. Ils n'y apparaissent distinctement que lorsqu'un effort exceptionnel d'attention et d'analyse volontaire les fait surgir de l'obscurité ; ce qui, en termes de physiologie, veut dire que l'excitation des centres corticaux correspondants atteint alors un degré qu'elle ne possède pas d'ordinaire. Mais même lorsqu'ils passent inaperçus, on peut théoriquement en tenir compte ; et, physiologiquement, on doit le faire et regarder la perception ou l'idée d'une lettre comme due au fonctionnement d'un plexus nerveux embrassant un grand nombre de centres qui vibrent avec des énergies très diverses. Dans les cas où il y a synesthésie, c'est-à-dire où ce plexus est relié à quelqu' autre sphère sensorielle qui en est indépendante habituellement, cette liaison peut avoir lieu, soit par l'un seulement de ses centres constitutifs, soit par plusieurs à la fois. La première alternative se présente par exemple chez les personnes où le photisme est provoqué uniquement par le son, et ne se rattache qu'à lui ; la seconde, chez celles beaucoup plus nombreuses, qui ne peuvent décider avec certitude si c'est au son exclusivement ou aussi à la forme graphique que répond la couleur de la voyelle.
Il peut aussi se faire que l'élément auquel le sujet attribue la couleur ne soit pas celui qui est la cause première du photisme ; il est en effet concevable que la liaison primitive, la voie originelle par laquelle s'effectuait la synesthésie, ait fini par céder le pas en importance à des liaisons nouvelles dont elle a elle-même favorisé l'établissement ; ce qui au point de vue psychologique veut dire, par exemple, que la couleur induite au début par le son se trouve peu à peu transférée à la forme graphique et semble lui appartenir en propre, ou vice versa.
On peut s'attendre à toutes les combinaisons, à tous les entrelacements imaginables, dans le fouillis de plexus
nerveux ou d'associations mentales qui forment le tissu de notre vie cérébrale ou psychologique ; et il n'est 4)as aisé de poser une question assez élastique pour prévoir toutes les possibilités. Voici à ce propos, une réponse instructive que je dois à l'obligeance d'un éminent linguiste, M. X.
« Je ne crois pas |)OUVoir répondre à la question (sur la couleur des voyelles) dans les termes où elle est posée. Car voici la circonstance qui me frappe :
« Nous écrivons en français la même voyelle de quatre manières différentes dans terrain, plein, matin, chien. Or quand cette voyelle est écrite ain, je la vois jaune pâle comme une brique mal cuite au four ; quand elle est écrite ein, elle me fait l'effet d'un réseau de veines violacées ; quand elle est écrite in, je ne sais plus du tout quelle sensation de couleur elle évoque dans mon esprit, et suis disposé à croire qu'elle n'en évoque aucune ; enfin si elle s'écrit en (ce qui n'arrive qu'après un i précédent), l'ensemble du groupe ien me rappelle assez un enchevêtrement de cordes de chanvre encore fraîches, n'ayant pas encore pris la teinte blanchâtre de la corde usée.
« Ce n'est donc pas, semble-t-il, la voyelle comme telle, c'est-à-dire telle qu'elle existe pour l'oreille, qui appelle une certaine sensation visuelle correspondante. D'un autre côté, ce n'est pas non plus la vue d'une certaine lettre ou d'un certain groupe de lettres qui appelle cette sensation. Mais c'est la voyelle en tant que contenue dans cette expression graphique, c'est l'être imaginaire que forme cette première association d'idées, qui, par une autre association, m'apparaît comme doué d'une certaine consistance et d'une certaine couleur, quelquefois aussi d'une certaine forme et d'une certaine odeur.
« Ces attributs de couleur et autres ne s'attachent pas, autrement dit, à des valeurs acoustiques, mais à des valeurs
orthographiques, dont je fais involontairement des subs-
rvovelle Xî tances. L'être , "j r est caractérisé par tel aspect,
telle teinte, tel toucher.
« Je n'ai guère observé si dans les langues étrangères -la série des correspondances est pour moi la même qu'en français. Il me semble en tout cas qu'elle y est moins intense, moins développée, moins précise.
. j. r^oyelle a\ , , .
« En français, a, c est-a-dire . L est blanchâtre,
tirant sur le jaune ; comme consistance, c'est une chose solide, mais peu épaisse, qui craque facilement sous le choc, par exemple un papier (jauni par le temps) tendu dans un cadre, une porte mince (en bois non verni resté blanc) dont on sent qu'elle éclaterait avec fracas au moindre coup qu'on y donnerait, une coquille d'œuf déjà brisée et que l'on peut continuer à faire crépiter sous les doigts en la pressant. Mieux encore : la coquilje d'un œuf cru est a (soit de couleur, soit par la consistance de l'objet) mais la coquille d'un œuf cuit dur n'est pas a, à cause du sentiment qu'on a que l'objet est compacte et résistant. Une vitre jaunâtre est a; une vitre de la couleur ordinaire, offrant des reflets bleuâtres, est tout le contraire de a, à cause de sa couleur, et quoique la consistance soit bien ce qui convient.
« Un a qui n'est pas écrit a, par exemple l'a de roi, n'évoque pas ces idées — à moins que je n'écrive le même mot phonétiquement rwa.
, . j. fvoyelle déterminée! , « Ou, c est-a-dire lettres ou ' ^^^^^^ *^ sensa-
tion que donne un beau velours gris, ou un beau drap gris très
^ C'est-à-dire le tout complexe formé par la synthèse mentale des 3on8 et des signes graphiques. — T. F.
moelleux, très fondu de ton. Lorsque la même voyelle, en allemand par exemple, s'écrit u, la sensation est foncièrement la même, mais incomparablement moins forte.
. « u, c'est-à-dire 1 , ^, est acier bleu sombre. — i
[son û 1 lettre uj
est argent ou vif-argent. — é fermé est bois brun foncé, etc. « Je ne trouve aucune couleur aux saveurs et odeurs. Pour les sons et les bruits, la possibilité d'une corrélation me semble moins absolument exclue ; mais s'il fallait définir la couleur d'un cri, il me serait plus facile de dire quelles couleurs il ne représente pas, que de trouver la couleur qu'il rappelle positivement. Seules les voyelles des mots ont pour moi des couleurs assez définies. »
En fait de schémes visuels. M. X. possède deux diagrammes, l'un elliptique pour l'année ; l'autre, pour la semaine, indéfini et formé de bandes claires pour le samedi et le dimanche, foncées pour le vendredi et surtout le lundi (Voir plus loin, Fig. 45).
Cette observation est importante à divers points de vue. J'aurai à la rappeler plus tard comme exemple de personnification. Ici elle nous intéresse surtout parce qu'elle montre clairement l'existence de photismes rattachés non à un inducteur simple, mais à un ensemble complexe. Il est naturellement impossible de déterminer les rôles respectifs qu'ont pu jouer à l'origine, dans la genèse de cette synopsie, les divers facteurs visuels, auditifs, articulateurs, et peut-être scripteurs, entrant dans la composition des « valeurs orthographiques » de M. X.
On peut dire que cette complexité de l'inducteur est la règle ; même lorsque le photisme est consciemment attribué au seul son, on découvre souvent que l'orthographe n'est pas sans influence, de sorte que, chez un même individu, la couleur d'un son change de teinte suivant qu'il se le repré-
sente écrit d'une façon ou d'une autre, ou qu'il n'en évoque aucune traduction écrite. Il n'y a du reste pas à s'étonner que le cortège d'associés que chaque entité graphique traîne après elle, influe sur la couleur du son et puisse parfois l'annuler. Je connais p. ex. une personne pour qui le son o est d'un beau rouge vif lorsqu'elle ne se le figure pas écrit ; il passe au rose si elle se représente la lettre o (probablement, dit-elle, par influence du mot rose); il s'assombrit, au contraire, jusqu'au grenat tirant sur le violet s'il est écrit au, comme dans artichaut (par mélange de la couleur brune de Vu et bleue de l'a) ; enfin il s'éclaircit, et devient vaguement transparent au point de n'être plus rouge du tout, s'il est écrit eau (comme dans cadeau), tant par association avec l'idée de ce liquide que par la présence de Ve qui est de couleur claire.
Cet exemple suffit à montrer quelle compétition d'influences entrent en jeu dans la naissance des photismes alphabétiques. — Parlons maintenant de leur intensité.