‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 16 sur 53 · IV. Couleur des voyelles · texte numérisé non relu

IV. Couleur des voyelles

Si ces trois statistiques présentent un accord frappant et significatif sur l'ordre de clarté des voyelles, il n'en est plus tout à fait de même lorsqu'il s'agit de la couleur. L'inspection du Tableau III montrera vite au lecteur qu'ici les divergences .sont nombreuses et souvent énigmatiques. Je me bornerai à présenter quelques remarques sur les points les plus saillants.

I. Ce son-voyelle doit, en raison de son acuité, éveiller des couleurs très claires et vives. Que maintenant il soit de préférence blanc chez BL, cela peut s'expliquer par la prononciation zurichoise du mot weiss (wTss). Mais qu'il soit surtout rouge en français, tandis qu'il est jaune à Leipzig, ce sont là de ces caprices dont il faut laisser l'explication à des recherches ultérieures. Son intensité lumineuse se manifeste

* J'entends la statistique qui se trouve dans la Vorschule der Aesthetik, et non celle de 1879, dont les chiffres détaillés n'ont pas encore été publiés.

en ce que i fois sur 13 chez F et 1 fois sur 7 chez C, il est qualifié de brillant, éclatant, d'argent, donnant dans les yeux, etc., ce qui n'arrive que très rarement aux autres voyelles, et jamais au son ou. De plus, les statistiques allemandes n'ont point d'i noir; C en renferme en revanche une proportion notable (8,2 "/o)- Peut-être cette particularité estelle due à la présence du caractère i dans le mot écrit noir, où il fait saillie par son point au milieu des autres lettres toutes de même hauteur et fixe ainsi l'attention. Trois cas où i a été déclaré noir brillant sont peut-être le résultat d'une sorte de compromis entre ces deux causes contraires : l'association visuelle de la lettre i avec le mot noir, et l'association émotionnelle du son i avec l'éclat lumineux.

£. En français, la fréquence des e jaunes et blancs, la ^rareté des e noirs ou bruns, s'expliquent naturellement par la loi générale de clarté ; l'abondance des e gris, par le rôle terne et neutre que joue notre e muet; la proportion notable d'c verts et bleus est peut-être le fait d'une association verbale avec ces noms de couleur où Ve occupe une situation centrale. Dans les statistiques allemandes on devine l'influence adjuvante du mot gelb sur les e jaunes.

A. D'après l'enquête C, cette voyelle induit également volontiers le blanc, le rouge et le noir, un peu moins souvent le bleu. Sa présence à titre d'élément visuel et scripteur dans le mot blanc, articulé et auditif dans le mot noir, peut expliquer en partie la fréquence de ces deux attributions de couleur. Pour les a rouges et bleus, où cette association habituelle fait défaut, on peut invoquer une certaine analogie émotionnelle (qui existe d'ailleurs aussi, à côté de la ressemblance verbale, pour le noir et le blanc): ces couleurs franches et vigoureuses, capables d'une grande saturation, donnent à l'œil une impression de richesse et de plénitude que la bouche et l'oreille nous fournissent à leur manière dans l'émission et l'audition du son a.

Les statistiques F et BL s'accordent avec ce résultat en ce qui concerne le rouge, et aussi le bleu si l'on tient compte flu mot allemand blau dans lequel Va tient une place marquée. De même, la forte proportion d'à jaunes chez BL est peut-être attribuable à la prononciation zurichoise de gelb. Quant aux a noirs et blancs, les influences phonétiques et graphiques qui les expliquent en français existent en allemand, mais croisées ; Va devrait donc y être à peu près aussi souvent noir (comme entrant dans schwarz) que blanc (comme sonnant à l'oreille dans weiss). C'est bien ce qu'on trouve chez BL, en tenant compte de la diminution que les a blancs doivent subir au profit des i blancs par suite du zurichois wiss. A Leipzig par contre il y aune surabondance d'à blancs et une absence d'à noirs vraiment extraordinaire et que je ne m'explique point. Fechner lui-même a été frappé du fait que, dans toute sa statistique, les influences verbales jouent un rôle très effacé, beaucoup moindre qu'il ne s'y était attendu'. Ce n'est du reste pas au sujet de a seulement, mais de toutes les voyelles, que les deux statistiques allemandes présentent entre elles des contradictions dont la raison nous échappe encore.

O. L'influence des associations phonétiques et graphiques se trahit dans la fréquence des o jaunes et rouges en français, et des rouges et bleus en allemand. Les trois statistiques ont la même proportion d'o noirs, mais tandis que cette voyelle n'est jamais blanche en allemand, elle l'est I fois sur 9 en français. D'où cela vient-il ?

ÏJ. Les u bruns ou bleus assez frécjuents, et les rares u jaunes ou rouges^ doivent peut-être leur origine à la présence de cette voyelle dans ces noms de couleurs ; mais cette explication, fortement tirée par les cheveux, n'est en tout

^ Fechner, loc cit. p. 319.

cas plus de raise (à moins d'invoquer l'équivalence épigraphique de \u et du i; I) pour l'ie violet ou vert. Ce dernier se rencontre dans presque le tiers des cas, soit chez 53 personnes (sur 174) qui toutes, sauf deux, ont le français pour langue maternelle, ce qui exclut le recours au mot qrUn allemand. Je ne sais à quoi attribuer une pareille fréquence des u verts. Mais cela me remet en mémoire une remarque d'un auteur décadent qui, trouvant pour son compte Vu jaune, déclare que «d'Arthur Rimbaud la vision doit être revue : ne l'exigerait que Terreur sans pitié d'avoir sous la voyelle si évidemment simple, l'u, mis une couleur composée, le vert\» Psychologiquement, la couleur verte est aussi évidemment simple que le rouge, le blanc ou quelque sensation visuelle que ce soit ; ce sont des souvenirs de peinture qui nous la font regarder comme un mélange de bleu et de jaune. Mais enfin, puisqu'il y a des gens qui la voient composée, peut-être y en a-t-il aussi qui entendent Vu mixte, je veux dire qui lui trouvent quelque chose de faux, d'intermédiaire, de mal assis, que sais-je ! Le fait est que dans bien des langues, il n'a pas une position franche et ne compte pas comme voyelle primitive. Il y aurait ainsi, dans les profondeurs de la sphère du sentiment, une certaine analogie entre cette voyelle et cette couleur, toutes deux de réputation composite poiu' beaucoup de gens. A moins encore que le son u, qui rappelle celui de la flûte, n'ait, comme un rideau vert ou un tapis de gazon, une influence lénifiante sur l'organisme, ce qui du reste serait aussi une association de l'ordre émotionnel. Puissent des statistiques en d'autres langues nous dévoiler dans un prochain avenir le mystérieux hymen du vert et de Vu !

OU. Aux cinq voyelles en titre, le formulaire C a joint la

^ Kené Ghil, Traité du verbe, nouv. édit. Paris, 1887, p. 43.

diphtongue oculaire ou en vue d'une comparaison avec les statistiques allemandes qui possèdent ce son (u) au lieu de Vu. Mais le résultat a montré que cette comparaison est boiteuse, et qu'en réalité ou n'est complètement assimilable ni aux voyelles, ni aux diphtongues proprement dites, mais occupe une situation intermédiaire. C'est encore là un exemple de la complexité de l'inducteur : le son ou est probablement le plus simple, acoustiquement parlant, de tout notre répertoire vocal ; mais son expression graphique composée en français, influe sur la production du pholisme, et assigne à cette voyelle une position subalterne analogue à celle de Vil en allemand. La teinte sombre et souvent brune de Vou est ainsi attribuable à deux causes concourantes : le son lui-même est déjà foncé en vertu de l'analogie émotionnelle, comme en témoignent les statistiques allemandes; et, de plus, le mélange des couleurs de Va et de Vu aboutit facilement à une nuance obscure et brunâtre.

La revue que nous venons de faire des voyelles sous le rapport de la couleur est loin d'épuiser toutes les remarques de détail que suscite la comparaison des trois enquêtes en présence. Mais ce serait perdre son temps que d'entrer plus avant dans les particularités de statistiques dont la base est encore trop étroite pour permettre autre chose que des aperçus provisoires et incertains. Il y a toutefois encore un point qui mérite de n'être pas passé sous silence, c'est l'importance fort inégale des diverses voyelles et couleurs dans la production de l'audition colorée.

Fréquence des voyelles indugtbices et des couleubs induites.

Tous les sons ne jouent pas aussi fréquemment les uns que les autres le rôle d'inducteurs. Pour six personnes qui attribuent une couleur à l'a, il n'y en a que cinq qui en

trouvent une à Vu, et les aulres voyelles simples s'échelonnent entre ces deux extrêmes, d'ailleurs assez rapprochés. Mais sitôt que Ton passe aux voyelles composées, cette fréquence inductrice subit une diminution brusque et considérable; elle est d'un bon tiers plus faible pour ou (133 cas) que pour a (209), et encore bien moindre pour les autres diphtongues. La même remarque s'applique aux Vmlàute allemands, ainsi que cela ressort d'un tableau de Bleuler et Lehmann.

En assimilant Vu français à l'u allemand, on peut dire que les cinq voyelles proprement dites présentent le même ordre de fréquence inductrice chez C et chez BL, tandis que chez F Va tombe du premier rang au dernier.

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